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LA VRAIE PORTÉE DE LA « DÉDICACE

En janvier 1833 parut le Spectacle dans un Fauteuil (1). Il contenait trois poèmes : un drame (2), une comédie (3), puis une manière de conte (4). Comment ce récit trouvait-il là sa place? Nous le savons, aujourd’hui. La publication du Spectacle, en effet, souleva une série de difficultés : tout d’abord, l’éditeur Renduel (5) hésita à s’en charger; le public était alors absorbé par les querelles politiques, les poètes en pâtissaient. Sans doute même Renduel eût-il refusé net, si Paul de Musset n’était intervenu (6). L’éditeur alors changea d’attitude (7). Mais, lorsqu'on eut mis l’ouvrage à l’impression, nouvelle alerte : le manuscrit s’avérait trop court; « nous n’atteignons qu’à 203 pages, et il nous en faut 300 », disait Renduel. Comme il avait fait naguère pour Mardockhe, et plus rapidement encore, Alfred improvisa donc un nouveau poème : Namouna. Qui s’étonnerait, après cela, des ressemblances qui apparentent les deux Contes? Tous deux nous montrent ce qu'était l'inspiration de Musset quand il rimait en hâte; il imaginait une vague intrigue d’amour et jetait là ses réflexions, ne fermant une parenthèse que pour ouvrir la suivante; d’où le décousu du Conte. Alfred sentait bien le

(1) I s’agit ici de dla première livraison du Spectacle dans un Fauteuil. La seconde, — qui devait comprendre les premiers drames en prose de Musset, — n'ayant paru qu’au début de 1834.

(2) La Coupe et les Lèvres (juillet-août 1832).

(3) À quoi révent les jeunes filles (septembre 1832).

(4) Namouna, poème en trois chants, composé en décembre 1832.

(5) Sur Renduel, et son rôle auprès des Romantiques, cf. l’ouvrage de M. Jullien : Le Romantisme et l’éditeur Renduel. Sa librairie, qu’il avait fondée en 1828, ne s’imposa qu’à partir de 1830.

(6) C’est le biographe qui nous informe (p. 112) : « Par égard pour moi, Renduel consentit à prendre la denrée d’un écoulement difficile. » Est-ce exact? En tous cas, l'éditeur hésita longtemps, puisque les négociations entre Musset et lui commencèrent au mois de septembre (une lettre du poète l’atteste).

(7) Encore l’impression fut-elle fort lente. Musset en était enfiévré : « Notre imprimeur n’a qu’un défaut, c’est qu’il m'envoie une épreuve tous les lundis à peu près. Sur ce pied, nous paraîtrons en 1834. J’irai chez lui demain, tâchez d’en faire de même quand vous aurez le temps. » (A. de Musset, lettre à Renduel, citée par M. Jullien, loc. cit.)

danger; il se paraît de ces défauts, seul moyen de répondre aux reproches possibles; d’où la désinvolture de sa manière (8). Dès lors, peu importait que ce dernier poème fût sans rapport avec le titre de l’ouvrage. L’essentiel était que lon pût mettre sous presse. De fait, le livre parut dès les premiers jours de 1833. Livre nécessaire : depuis plusieurs années, Musset n’a plus d’autres ressources que son taléent; la vente du Manoir de la « Bonne Aventure » (9) ne lui a pas apporté des sommes inépuisables. Ne parle-t-il pas, au cas où son volume tomberait, de s'engager dans quelque régiment de cavalerie? (10) D’autre part, depuis trois ans, qu’a-t-il publié? Quelques poèmes, une pièce sifflée, quelques articles. Et la critique doit juger sévèrement ce demi-silence. En outre, la situation où il se trouve (11), les reproches qu’on murmure au Cénacle, tout contribue à lui montrer qu’on attend de lui non seulement une œuvre, mais une déclaration nette. Et, d’ailleurs, ses idées se sont si bien coordonnées, qu’elles s’affirment presque malgré lui (12); voilà pourquoi, au seuil de ce second volume, le lecteur trouve une profession de foi. Seulement, ce poème-préface ne prend pas les allures d’un manifeste. Musset ne le veut à aucun prix. Les ironies dont il a criblé les grands programmes des autres le paralysent. Encore l'attitude d’un Hugo se comprenait-elle; ïE avait une école à guider. Mais Musset! il pense déjà ce qu’il dira à Arsène Houssaye (13) : « Si on vous dit un jour que j'ai fondé une école, dites bien que c’est un abominable mensonge ». Donc, s’il veut parler de façon claire, il tient aussi à ne pas prendre des allures de prophète. De là une série de précautions; d’abord la place qu’il assigne à ses versprogramme; il les insinue, en avant de La Coupe et les Lèvres,

(8) Dans le troisième chant, le poète avoue

Dans tout ce que je fais, j’ai la triple vertu D’être à la fois trop court, trop long et décousu.

(Poésies, II, p. 42.

(8) Qui figurait dans sa part de l’héritage paternel. Ce manoir était une sorte de fief familial des Musset. (Cf. les renseignements fournis par M. Séché, Alfred de Musset, premier volume.)

(10) Soit aux hussards de « Chartres », soit aux « lanciers » pour retrouver Eckmühl, un autre de ses camarades. (Cf. Biographie, p. 110.)

(1) Pris entre les défiances d’adversaires qu’il a malmenés dans. les Contes d’Espagne et les reproches que ses amis du Cénacle commencent à lui faire.

(12) La preuve en est qu’il y revenait sans cesse dans ses poèmes. et dans ses Revues fantastiques.

(3) Il ne faut point s’attacher trop, ici, aux termes mêmes. Ce: sont propos rapportés de mémoire et à longue échéance par Arsène Houssaye. Néanmoins, l’idée qui s'exprime dans ces quelques lignes est bien celle de Musset. Cest l’avis de M. Séché. (Cf. Musset anecdotique Paris, 1907), et je crois qu’il faut penser comme lui. £

dans le cadre de la pièce (14); il les annonce avec le mot le plus modeste : Dédicace. Après quoi, il ajoute : « à M. Alfred Tattet ». Préfaces et manifestes, en général, s'adressent à tous les lecteurs. Ces quelques vers, il leur suffit d’un homme pour les entendre; et cet homme, c’est un ami personnel, un amateur, un dandy. Dès lors, le poète va s'expliquer dans une sorte de causerie; il bavardera (15) sur de graves sujets, avec la liberté d’une conversation, avec une pointe de laisser-aller dans la confidence, et, dans l’attaque, une sorte d’impertinence agressive. Relisons seulement les vers où il définit ses goûts :

Vous me demanderez si j’aime la sagesse.

Oui, j’aime fort aussi le tabac à fumer,

J’estime le bordeaux, surtout dans sa vieillesse;

Jaime tous les vins francs parce qu’ils font aimer; Mais je hais les cafards, et la race hypocrite

Des tartufes de mœurs, comédiens insolents,

Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs. Le diable était bien vieux lorsqu'il se fit ermite,

Je le serai si bien, quand ce jour-là viendra,

Que ce sera le jour où l’on m’enterrera (16).

Je cite ici le plus désinvolte de ces couplets; mais tous s’émaillent ainsi de rapprochements impertinents. Y a-t-il rien là qui rappelle l’allure d’autres préfaces? Et cette crainte hante tellement Musset, qu’au moment de mettre le point final, il sent le besoin d’affirmer :

Je voulais mettre un mot sur la première page :

À mon très honoré, très honorable ami,

Monsieur — et cætera — comme on met aujourd’hui, Quand on veut proprement faire une dédicace;

Je l’ai faite un peu longue, et je m’en aperçois.

On va s’imaginer que c’est une préface.

Moi qui n’en lis jamais! Ni vous non plus, je crois.

Tous ses efforts tendent donc à ce que le mot de « préface >» ne vienne à l'esprit d'aucun lecteur. Maïs alors un autre écueil surgit. On ne prendra pas ces vers au sérieux. Bien plus, la critique risque de se formaliser. Ceux qui condamnèrent le dandysme des Contes d’Espagne, retrouveront ici les défauts qui les avaient choqués (17). La légèreté

(14) On trouvait en effet, après la page de garde : un sonnet au lecteur « des deux pièces qui suivent »; puis cette indication : La Coupe et les Lèvres, poème dramatique; après quoi venait seulement la Dédicace.

(15) Le mot est de Musset

Je ne sais trop à quoi tend tout ce bavardage

(16) Dédicace. (Poésies, I, p. 242)

(7) Et ils les retrouveront encore dans Namouna, un récit aussi décousu et, par instants, aussi impertinent que Mardoche.

du ton, les impertinences de forme les empêcheront de distinguer l’évolution profonde de Musset. Quant aux autres, que les audaces d’Alfred enchantaient naguère, ils cesseront forcément de les goûter dès qu’elles ne seront plus au service de leur cause. Voilà le danger auquel Musset s’exposait pour avoir mi-volontairement, mi-inconsciemment, gardé le masque habituel sur son visage. Car il ne s’agit que d’un masque. À relire ces vers de la Dédicace, on n’en peut pas douter. Chaque fois qu’il y rencontre une idée, une émotion qui lui tiennent au cœur, aussitôt des manières d’hymnes s’élèvent (18). Nous reconnaissons là les pensées qu’il a exprimées, depuis deux ans, chaque fois qu’il écrivait. Enfin, il a longuement travaillé ce poème, qu’on dirait écrit en quelques heures; il l’a remanié; il y a ajouté notamment la distinction entre les deux genres de littérature : celle que représentent Calderon et Mérimée, celle qu’incarnent Shakespeare et Racine. N’en est-ce pas assez pour prouver qu'il faut passer outre aux désinvoltures de la forme? Une doctrine se dessine alors, qui fait du poème une préface au Spectacle, et peut-être à toute l’œuvre postérieure de Musset. Ces mots déplairaient au poète, sans doute. Mais ils n’en sont pas moins exacts.

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