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LA POÉTIQUE NOUVELLE DE LA « DÉDICACE

Mais où la Muse puisera-t-elle ses inspirations? Quand je parle de la Muse, il s’agit simplement de celle de Musset. Car, à la différence des hommes du Cénacle, Alfred ne prétend . point formuler un idéal universel. Il est trop individualiste, trop épris d’indépendance pour imposer des règles, trop modeste aussi pour se proposer en modèle (50). Seulement, il expose ses projets, parce qu’il les distingue bien maintenant, et pour couper court à la médisance. Ceci posé, la poésie libre de préjugés d’école, d’où jaillira-t-elle? Du cœur même du poète. Telle est la première proposition positive de Musset, encore ne la formule-t-il point dans la Dédicace; il l’avait, durant ces derniers mois, proclamée assez souvent pour n’y point revenir. N’écrivait-il pas à son frère (51) :

Quand j'éprouve, en faisant un vers, un certain battement de cœur que je connais, je suis sûr que mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.

A travers la série de ses articles, la même idée revient sans cesse. Musset va-t-il admirer l’exposition des toiles de Gros (52), il remarque

Dans un siècle comme le nôtre, ou plutôt comme tous les siècles possibles, où chacun vise à l’originalité, où, dans la clameur

(49) Je pense à Vacquerie qui, en septembre 1848, écrivait à propos

de notre poète : « Sa vie n’a été qu’une perpétuelle concession... Il est allé jusqu’à renier son art. Il évitait Hernant et les Orientales comme des créanciers. » Or Musset est, de tous les jeunes romantiques, un de

ceux qui doivent le moins à Hernani et aux Orientales. S’il s’est séparé des romantiques, c’est justement par scrupule d’artiste; enfin, la « concession » dans son cas eût consisté à rester au milieu de ses anciens amis que la gloire accompagnait, quand son goût et ses préférences le poussaient à rompre avec eux.

(50) Et c’est pourquoi il y a injustice à lui reprocher des disciples qu’il n’a jamais eu l’intention de former, comme le fait Louis Ulbach. (Ecrivains et Hommes de lettres.)

(51) Lettre du 4 août 1831.

(52) Article du Temps, le 27 octobre 1830.

universelle qui proclame à tout moment ce qu’elle appelle les besoins du temps, chacun s’écrie : C’est moi! c’est moi qui Jai trouvé Il est bien doux, bien précieux, pour le petit nombre de gens tranquilles qui ne voient les choses ni à travers des verres de couleur, ni en fermant les yeux à moitié et en jurant sur l’autodafé (53), il est bien doux, disons-nous, de voir tout d’un coup revenir et reparaître de vieux chefs-d’œuvre enfouis et, pour ainsi dire, müris dans l’oubli, faits non avec de l’art, comme on dit à présent, mais avec le cœur.

Quelques mois plus tard au cours d’une visite au Louvre, il suit les pas d’une jeune provinciale et la voyant s’arrêter devant l’Inondation, de Schnetz (54) : « Il est clair, dit-il, qu’il (Schnetz) travaille naïvement; sous le soleil ardent de l'Italie, il a puisé des rayons si vivifiants qu’ils sont restés dans son cœur. Ces rayons sont purs, sont vrais, et ce qui vient de l’âme y va, soyez-en certain ». Enfin le petit apologue du jeune peintre n’a pas d’autre sens : « Il abandonna tout système, il travailla assidûment d’après les conseils de son cœur ». Ce sont donc les peintres qui lui ont fait découvrir un des premiers principes de sa poétique (55). Mais il a vite résolu de suivre leur exemple; et cette résolution éclatait presqu’aussitôt, dans le poème à Edouard Bocher (56)

Tu te frappais le front en lisant Lamartine.

Ah! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie, C’est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour.

Que faut-il entendre par ce mot : le cœur? Musset baptise ainsi l’ensemble des éléments qui constituent sa personnalité : aspirations et répulsions, jugement, instincts, émotions, passions. Et de toutes ces forces, la dominante: c’est la sensibilité, nous le savons bien. Done, le cœur du poète donnera le signal de l'inspiration; et c’est lui encore qui fournira la matière de l’œuvre. Dès la Dédicace, Musset annonce ainsi les thèmes vers quoi l’entraîneront ses élans lyriques. C’est là le

(53) Il s’agit donc bien, dès octobre 1830, d’une protestation contre les étroitesses des Ecoles.

(54) Après avoir passé, indifférente, devant des toiles de grands maîtres. Car cette jeune provinciale est l’ignorance même. Et nous retrouvons ici une des idées favorites de Musset : les profanes puisent, dans les réactions de leur sensibilité, une sorte de goût, de jugement qui ne se trompent pas. C’est déjà Île vers :

Vive le mélodrame où Margot a pleuré.

(55) Tout comme les musiciens, à la même époque, lui prouvaient la nécessité d’un rythme harmonieux et simple. Rien d’étonnant. Musset alors fréquentait les artistes. (Lettre à Tattet, de janvier 1831.)

(66) Ecrit en 1832. (Poésies, I, p. 230)

sens des hymnes qui viennent interrompre la causerie. D'abord, il s’écrie :

Vous me demanderez si j’aime quelque chose.

Je m’en vais vous répondre à peu près comme Hamlet. Doutez, Ophélia, de tout ce qui vous plaît,

De la clarté des cieux, du parfum de la rose;

Doutez de la vertu, de la nuit et du jour;

Doutez de tout au monde, et jamais de l’amour... Doutez si vous voulez de l’être qui vous aime,

D'une femme ou d’un chien, mais non de l’amour même. L'amour est tout. L’amour et la vie au soleil.

Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse? Qu'importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse (57).

Et donc, il chantera d’abord l’amour. Comme naguère (58), dira-t-on? Oui; mais avec cette différence : il s’intéressera moins à l’objet aimé qu’au sentiment lui-même. Pareille conception nous entraîne plus près de Perdican que de Don Paez"

S’il est vrai que Schiller n’ait aimé qu’'Amélie, Gœthe que Marguerite, et Rousseau que Julie, Que la terre leur soit légère! ils ont aimé (59).

À peine ce premier hymne apaisé, un autre éclate célébrant la beauté. Comme dans les Contes, encore. Mais si la beauté humaine émeut toujours Musset, il la veut plus sereine et plus poétique qu’autrefois (60). Surtout il en salue, dans l’œuvre d’art, une forme idéalisée qui le transporte. Quoi d'étonnant? Depuis deux ans, ne passe-t-il pas une partie de ses soirées à l’Opéra? Ne se plaît-il pas à fréquenter les ateliers (61), les galeries du Louvre? Il y va converser avec les maîtres, et sait bien à qui s’adresser; la liste de ses préférences s’inscrit dans ses articles : quelques modernes, Gros (62), Greuze, Lebrun, Lesueur, Géricault, puis Rubens,

(57) Cf. Dédicace. (Poésies, I, p. 244) (58) Entendez : comme dans les Contes æEspagne.

(59) C’est la conclusion de cet hymne à l’amour, et je ne crois pas qu'on puisse les lire sans songer au cri que Perdican poussera plus tard (On ne badine pas, II, 5) : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. »

(60) (Cf. ces vers de la Dédicace :

Lorsque la jeune fille, à la source voisine, A, sous les nénuphars, lavé ses bras poudreux...

(61) « Je passe ma vie avec une demi-douzaine de peintres » (Lettre de Musset à Tattet, janvier 1831.)

(62) Dont il parle longuement dans deux articles, l’un du 27 octobre 1830, l’autre du 1°" janvier 1831.

Durer (63), surtout les Italiens Raphaël et le Vinci, Michel- Ange et le Titien, le Corrège et le Giorgone. Il est ouvertement de ceux qui « ont la barbarie, dans un siècle de romantisme (64), de traverser la galerie de Rubens plus vite que celle des Italiens » (65). Il a pénétré leurs secrets. « Le nom du peintre », dit-il, « était autrefois écrit dans la couleur du ciel, dans l’expression des têtes; la signature du Vinci était un paysage bleuâtre hérissé de pointes de rochers et perdu dans l’azur d’un lac; celle de Michel-Ange était la stature des muscles robustes; celle du Corrège, le demi-jour flottant d’un clair obscur. Aujourd’hui, il suffit de se placer à six pieds d’une toile pour que du milieu du gazon, entre les dalles d’un parquet, un nom rouge ou bleu vous saute aux yeux »; et il aime ces vieux peintres pour la fraîcheur de leur palette, pour leurs recherches, pour ce qui se lit de passion dans leurs œuvres, pour ce qu’elles révèlent de leur vie. Son culte de l’art s’épanouit à leur contact; c’est ce culte qui lui dicte ses sympathies politiques, ses préférences historiques, ce culte qui le fait s’écrier, dans les Vœux Stériles :

Grèce, Ô mère des arts, terre d’idolâtrie,

De mes vœux insensés éternelle patrie,

J’étais né pour ces temps où les fleurs de ton front Couronnaïent dans les mers l’azur de l’Hellespont,

Je suis un citoyen de tes siècles antiques.

« Et toi, vieille Italie », ajoute-t-il

Quand tes peintres alors s’en allaient par les villes, Elevant des palais, des tombeaux, des autels, Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels; Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles, Quand Rome combattait Venise et les Lombards, Alors c’étaient des temps bien heureux pour les arts.

Voici poindre aussi le dégoût de ce siècle présent où les soucis positifs s’étalent. Ces sentiments se retrouvent dans la Dédicace

Un long cri de douleur traversa l'Italie,

Lorsqu’aux pieds des autels Michel-Ange expira. Le siècle se fermait, et la mélancolie,

Comme un pressentiment, des vieillards s’empara (66).

(63) Plus aimés que les précédents. La preuve en est que, le plus souvent, ce sont les circonstances (une exposition...) qui font surgir à lPesprit de Musset les noms des peintres français, tandis que les autres. lui viennent spontanément à Vesprit, à propos de toutes les questions qui l’obsèdent.

(64) Donc Musset ne se dissimule pas, et il proclame que son goût n’est pas celui de ses anciens compagnons. É

(65) Cette phrase et les citations suivantes sont extraites de la Revue du 9 mai 1831.

. (66) Il y a là un sentiment que Musset reprendra dans André del Sarto : « Seul, parmi tant de peintres illustres, je survis jeune encore

L’Art qui, sous ce grand homme, avait quitté la terre Pour se suspendre au ciel, comme le nourrisson

Se suspend et s'attache aux lèvres de sa mère, L’Art avec lui tomba...

En quoi Musset, tout en gardant l’air de suivre son caprice, ne marche pas à l’aveuglette. Les trois thèmes qu’il chante ici : cantiques à l’amour, à la beauté, à l’art, ce sont bien les sources éternelles de son inspiration. Bien plus, il n’est que de l’écouter parler d’eux, pour apercevoir combien lesprit du poète a évolué depuis deux ans. Naguère (67), il chantait l’amour, à propos de sa maîtresse; aujourd’hui, c’est le sentiment qui l’intéresse; jadis, quand il exaltait la beauté, il la voyait lascive; aujourd’hui, il l’aime pure, et presque grave; hier, il s’efforçait au pittoresque : c'était sa manière de rendre hommage à l’art; aujourd’hui (68), il pénètre jusqu’au cœur de l’artiste, et c’est son idéal qui l’émeut. Ainsi, à chaque pas, nous.découvrons chez lui un idéalisme que l’auteur des Contes d’Espagne ne connaissait point. Au lieu de la poésie sensuelle, colorée et tapageuse, optimiste et fantasque d'il y à trois ans, celle qu’il définit dans la Dédicace, apparaît méditée (69), préoccupée des choses de l’âme. Certes, elle demeure avant tout lyrique. Cependant, sous les émotions individuelles, elle entend retrouver et comprendre l’homme.

Mais encore, comment Musset exprimera-t-il ces sentiments? Il ne saurait plus être question ici d’imiter docilement quelque devancier (70). L’accusation que, naguère, on lui a jetée, de refaire du Byron, sans le dire, surgit à l'esprit d'Alfred. Et le reproche l’a touché trop au vif, pour qu’il ne tienne pas aussitôt à le réfuter

Je ne fais pas grand cas, pour moi, de la critique. Toute mouche qu’elle est, c’est rare qu’elle pique (71).

au siècle de Michel-Ange, et je vois de jour en jour tout s’écrouler autour de moi. Rome et Venise sont encore florissantes. Notre patrie n’est plus rien. Je lutte én vain contre les ténèbres, le flambeau sacré s’éteint dans ma main. Crois-tu que ce soit peu de chose pour un homme qui a vécu de son art vingt ans, que de de voir tomber? », dit André à Cordiani (II, 1).

(67) Dans les Contes d'Espagne.

(68) Rejetant les couleurs empruntées, et les rejetant de propos délibéré, comme l’attestent les déclarations de Namouna. (Chant I, 23° et 24° sizains.)

(69) Non que Musset compte méditer longuement chaque poème. Mais au lieu de rimer suivant les conseils et les exemples de son entourage, il s’est défini sa propre route, en cherchant à résoudre les problèmes qui se posaient à son esprit.

(70) Et encore bien moins de le démarquer, puisqu'il n’y a pas d'inspiration sans émotion personnelle.

(71) Cette image lui vient volontiers à d'esprit, lorsqu'il s’agit de la critique. Il écrira, dans un des deux poèmes que lui arrache linsuccès de Chatterton :

O critique du jour, chère mouche bovine...

On m’a dit, l’an passé (72), que j'imitais Byron

Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.

Je hais comme la mort l’état de plagiaire;

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre. C’est bien peu, je le sais, que d’être homme de bien, Mais toujours est-il vrai que je n’exhume rien.

Riposte assez creuse; le byronisme des Contes d’Espagne est indéniable; bien plus, l’influence de l’Anglais se reconnaît encore dans La Coupe et les Lèvres (73). M"° Arvède Barine n’a-t-elle pas pu écrire que « Franck » était « le plus byronien des héros (74) » de Musset? (75) La biographe s’en étonne un peu (76). Et pourtant la solution du problème, Musset luimême la fournit. Si on lui dit qu’il a copié son modèle anglais, il se révoltera; mais si l’on observe qu’on retrouve dans son œuvre des accents voisins de ceux de Byron, il le reconnaîtra sans se faire prier. Car il revendique, pour tout artiste, le droit de prendre son bien où il aperçoit. Ecoutons-le montrer Géricault tout imprégné des leçons de Gros (77) :

Croirait-on que c’est un reproche que nous adressons à Géricault? À Dieu ne plaise. Pourquoi désavouer l’imitation si elle est belle? Bien plus, si elle est originale elle-même? Virgile est fils d’Homère, et le Tasse est fils de Virgile. Il y à une imitation sale, indigne d’un esprit relevé, c’est celle qui se cache et se renie, vrai métier de voleur; mais l’inspiration, quelle que soit sa source, est sacrée. Et d’ailleurs, depuis quand avons-nous perdu ce droit du bon vieux temps? Gloire en soit rendue à ces tristes critiques dont limpuissance se consume et s’use à décourager les jeunes gens, en se raillant des vieillards : noble et digne mission, qui pourtant est plus à la mode qu’on ne croit.

Cette inspiration originale consiste à savoir regarder et comprendre. Elle exige une pénétration de l’esprit qui cherche par le maître préféré (78). Ainsi conçue, elle apparaît nécessaire; le débutant doit s’y plier; et même le poète épanoui n’a point à en rougir; toute la littérature n’est-elle pas remplie de ces filiations spirituelles? Par deux fois, dans ses articles de 1831, Musset est revenu sur ce sujet : « Le bon Homère

(72) La Dédicace a été écrite en 1832, et les articles relatifs aux Contes d'Espagne se sont poursuivis jusqu’au milieu de 1830.

(73) C’est-à-dire dans l’ouvrage introduit par la Dédicace.

(74) M°° Arvède Barine : Alfred de Musset (p. 51).

(75) Le rapprochement méritait donc d’être fait, et Me Barine 4 eu parfaitement raison de le signaler.

(76) « Et cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la Dédicace même de La Coupe et les Lèvres, d'avoir cédé à l’influence des Manfred et des Lara, »

(77) Article du Temps, le 27 octobre 1830.

(78) Ou même une rencontre de natures et de tempéraments, qui

permette au disciple de prendre conscience de soi-même à la voix du maître.

qui peut-être n’existait pas et ne fut lui-même qu’un épitome, engendra Virgile, qui fit le pieux Enée. Virgile engendra le Tasse, qui fit Armide et Clorinde, que Boileau n’aimait pas »; la tragédie grecque, de son côté, donna « naissance à Racine et à Alfieri, ces deux fleuves au flot pur comme le cristal » (79). Il y a bien un danger, c’est que du Tasse naît la Henriade, et puis M. Baour Lormian; de Racine « l’Ecole de Campistron (vulgairement les classiques) ». Mais faut-il en prendre prétexte pour reprocher à Virgile de pénétrer le génie d’Homère, et à Racine d’avoir médité la Phèdre antique? Musset ne le pense pas. Se conformer aux leçons de certains modèles reste à ses yeux un droit pour tout écrivain; à une condition, c’est qu’en s’inspirant d’eux, il épanouisse ses dons personnels et s'exprime librement (80). Telle lui apparaît la véritable originalité; quiconque relira les Comédies et Proverbes, après les pièces de Shakespeare, le comprendra mieux encore.

Aussi bien, le lyrisme n’y perd rien. Il suffit, pour le savoir, de relire les vers de la Dédicace où Musset explique, à propos du drame qu’il vient de terminer (81), ce qu'est le travail de poésie. Il commence par opposer le sentiment qu’il éprouve devant son manuscrit et les émotions qui l’assaillaient lorsqu'il composait. Maïs, au cours de cette confrontation, les diverses étapes de son inspiration apparaissent. Voilà, pour la critique, l’intérêt de ces pages. D’abord une idée traverse l’esprit du poète; bientôt elle le hante. C’est le thème du futur poème, vague encore, mais plus attraÿant de fuir ainsi devant la réflexion :

Tant qu’on n’a rien écrit, il en est d’une idée (82) Comme d’une beauté qu’on n’a pas possédée

On l’adore, on la suit; ses détours sont charmants (83) Pendant que l’on tisonne en regardant la cendre

On la voit voltiger ainsi qu’un salamandre.

Musset, alors, se pique au jeu; il poursuit la fugitive; elle se précise; et le cœur du poète se met de la partie

Les rimeurs, vous voyez, sont comme des amants.

(79) Revue du 25 avril 1831.

(80) C’est là ce qui sépare cette attitude du « métier de plagiaire ». (81) La Coupe et les Lèvres.

(82) Dédicace. (Poésies, I, p. 239)

(83) Nous trouverons ainsi, à chaque étape de l'inspiration, des images amoureuses et des comparaisons féminines. Leur multiplicité prouve assez que le poète ne les choisit pas au hasard; elles traduisent ce que l’enthousiasme poétique a, chez lui, de passionné et de tendre.

Simple image? Non. Il y a véritablement ici deux personnages en présence (84) : le poète, et l’autre; l’autre, c’est-à-dire l’idée, qui, peu à peu devient comme extérieure à la personnalité du poète : elle est déjà la Muse. Il court vers elle; elle lui échappe; et lui, une sorte d’exaltation le saisit, l’exaltation qu’il lui faut pour chanter. C’est le deuxième temps. Alfred se prépare à traiter (85) la Muse, comme il dit. Comment? D'abord, il entretient l’ardeur qui l’étreint, soit qu’il se borne à laisser battre son cœur; soit que, parfois, il lui donne du ton : « L’inspiration poétique, cette étincelle tant recherchée, se trouve la plupart du temps dans une bouteille bien cachetée. Gœthe buvait du vin du Rhin; Byron du rhum; Hoffmann du punch; M. de Buffon mettait des gants blancs; Shakespeare menait une vie de Falstaff (86) >». Peut-être a-t-il eu parfois recours à ces excitations factices. Mais rarement. L’heure n’a pas encore sonné de l'inspiration chancelante (87). En revanche, il ne manque jamais d’ailumer tous les flambeaux (88); il attend ainsi la Muse dans un décor intime, et mis en fête; on dirait d’un rendez-vous. Elle y vient, en effet; et d’abord, une sorte de conversation étouffée s’établit :

On ne travaille pas, on écoute, on attend.

C’est comme un inconnu qui vous parle à voix basse. On reste quelquefois une nuit sur la place,

Sans faire un mouvement et sans se retourner.

On est comme un enfant dans ses habits de fête, Qui craint de se salir et de se profaner.

Dans cette causerie, le poème se précise, c’est le troisième moment. Il ne reste plus qu’à écrire :

Tout à l’heure à ma table Tout ce que j'écrivais me semblait admirable... Au moment du travail, chaque nerf, chaque fibre Tressaille comme un luth que l’on vient d’accorder, On n’écrit pas un mot que tout l’être ne vibre.

(84) Et nous apercevons ici, une fois de plus, cette faculté de dédoublement que nous avons déjà signalée.

(85) Chaque mot fait pour elle est comme un billet doux; On lui donne à souper; qui le sait mieux que vous? Vous pourriez, au besoin, traiter une princesse.

(Poésies, I, p. 239.) (86) Extrait d’un de ses articles du Temps (lundi 10 janvier 1831). : (87) “Et, ici encore, Jon peut répéter ce que disait le critique des Débats (8 avril 1830) : « Malgré Jui, sa jeunesse fleurie et sa fraîche imagination le trahissent, et j’ai bien peur que ce maître libertin de vingt ans n’ait pas réussi auprès des gens d’expérience à se faire croire tout à fait mauvais sujet. »

. (88) (CF. ce que Paul de Musset écrit (Biographie, p. 145) à propos de la Nuit de Mai : « Il se fit servir un petit souper dans sa chambre. Volontiers il aurait demandé deux couverts, afin que la Muse y eût sa place marquée. Tous les flambeaux furent mis à contribution; il alluma douze

bougies. Les gens de la maison, voyant cette illumination, durent penser qu’il donnait un bal. »

Mais, à peine l’effort achevé, l’exaltation disparaît; une fatigue lui succède qui rappelle les lendemains d'ivresse :

Et puis, — et puis, — enfin, on a mal à la tête. Quel étrange réveil!

Réaction naturelle! Car l'inspiration, chez lui, entraîne une rupture de l’équilibre nerveux. D’autres (89) travaillent dans la sérénité. Que ce calme leur donne une fécondité plus constante, soit. Mais leur attitude répugne à Musset; il lui faut plus d'émotion soudaine. A-t-il raison? Peu importe. L'idéal qu’il se fait de l'inspiration doit conférer à son œuvre une vibration plus sincère, et le condamne à ne rimer que par intermittence (90), voilà l'essentiel. Revenons à la Dédicace; une fois la fatigue passée, Alfred, en possession de toute sa lucidité, relit son ouvrage, sans enthousiasme, alors :

Quelle singulière et triste impression Produit un manuscrit.

C’est le moment des ratures. Et Musset de s’écrier :

Il ne s’agit pas là de reprendre une faute, De retourner un vers comme un commentateur, Ni de se remâcher comme un bœuf qui rumine.

Il est assez de mains, chercheuses de vermine, Qui savent éplucher un écrit malheureux.

Donc, négligeant les erreurs de détail, il en arrive à douter de l’œuvre entière. La comparaison qu’il choisit nous dévoile bien son état d’âme

Cest Jésus, couronné d’une flamme invisible, Venant du Pharisien partager le repas.

Le Pharisien parfois voit luire une auréole

Sur son hôte divin; puis, quand elle s’envole, Il dit au Fils de Dieu : Si tu ne l’étais pas?

Je suis le Pharisien, et je dis à mon hôte (91) Si ton démon céleste était un imposteur?

(89) Ainsi Victor Hugo, capable de s’assigner des heures pour écrire ses plus beaux vers; ainsi George Sand. Musset devait dire un jour de la façon dont elle travaillait : « Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presqu’égale à la mienne. aucun effort ne coûtait à son esprit..; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l’œuvre. » (Merle blanc, Contes, II, pp. 86-87.)

(90) Ce sont bien là les deux caractères les plus frappants de la poésie de Musset : sa sincérité, ses cris, séparés parfois par d'assez longs silences.

(91) Cet hôte, c’est l’enthousiasme de l'inspiration, ou plutôt ce qui reste de lui, une fois le manuscrit achevé.

Pour un rien, parfois, Musset jetterait alors dans le feu son manuscrit. Et ce découragement révèle une nature excessive, peu de volonté, une clairvoyance intransigeante, une modestie qui mesure ses propres faiblesses. C’est assez dire combien les idées de Musset s'accordent à son tempérament.

Ayant ainsi résumé son point de vue, le poète terminait la Dédicace (92), en opposant son idéal poétique et ses errements d'hier

Aujourd’hui l’art n’est plus, personne n’y veut croire. Notre littérature a cent mille raisons

Pour parler de noyés, de morts et de guenilles. Elle-même est un mort que nous galvanisons,

Elle entend son affaire en nous parlant des filles, En tirant des égouts les Muses de Régnier, Elle-même en est une, et la plus délabrée.

Nous l’avons tous usée, et moi tout le premier (93).

Cette conclusion avait le mérite d’attirer l’attention sur la distance qui sépare le Spectacle des Contes d’Espagne. Mais Alfred jugea qu’il n'avait point assez précisé ses projets. Aussi, rouvrant le poème (94), s’efforça-t-il de définir la voie dans laquelle il entendait s'engager. De là les vers où il distingue deux grandes orientations littéraires, commandées toutes deux par cette définition

Un artiste est un homme, il écrit pour des hommes; Pour prêtresse du temple, il a la liberté;

Pour trépied, l’univers; pour éléments, la vie;

Pour encens, la douleur, l’amour et l’harmonie; Pour victime, son cœur; pour dieu, la vérité.

(92) La première version de la Dédicace, telle qu’elle existait avant que le poète l’eût retouchée.

(93) Il avait, en d’autres termes, exprimé la même idée dans des Secrètes pensées de Rafaël France, Ô mon beau pays, j’ai de plus d’un outrage Offensé ton céleste, harmonieux langage...

Me pardonneras-tu? Serai-je digne encor De faire sous mes doigts vibrer la harpe d’or?

(94) Musset lui-même nous l’apprend. Il a écrit à Mérimée (à la fin de 1832) : « Au moment de terminer avec mes épreuves, j’ai oublié de vous demander une autorisation.

» J’ai eu, il y a quelque temps, avec un parent à moi, une discussion sur la double manière dont on peut envisager les choses de la littérature, c’est-à-dire par leur côté réel ou par leur côté fantastique et philosophique. Vous concevez aisément que votre nom s’est trouvé mêlé à la conversation.

» En sortant de là, j'ai fait une vingtaine de vers sur ces idées, que j'ai ajoutés à la préface que vous connaissez. Comme votre nom s’y retrouve, je vous les envoie, et ne les y laisserai qu’autant que cela vous paraîtra indifférent, attendu que je voudrais moins que personne dire quelque chose qui vous fût désagréable, surtout en public. » Suivent ces vers depuis : « L’artiste est un soldat. «

De si grands mots nous étonnent un peu. Musset en use rarement et ne les emploie pas sans gaucherie (95). L’image aussi contribue à obscurcir la pensée. Pourtant, à bien réfléchir, cette pensée apparaît comme un condensé des confidences qui précèdent. L'artiste doit se sentir libre (96); il doit peindre avec exactitude ce qu’il voit; la vérité demeure son idéal. Maïs où la poursuivra-t-il? Dans la vie (97). Un mot bien vague; Musset le sent et il en précise le sens. Ce qui rapproche l’auteur de son public, dit-il, ce sont leurs communs caractères d'humanité (98); donc il s’agit de la vie et de l'âme humaine. Pour que la peinture de cette âme soit ressemblante, il faut que le poète sache observer ce que le spectacle du monde lui en apprend (99); il faut aussi que sa psychologie lui découvre les mobiles secrets; elle n’y peut parvenir qu’en scrutant dans ses replis un cœur d’homme celui que l’écrivain peut le mieux connaître, c’est-à-dire le sien propre.

C’est ce cœur, la « victime » (ainsi le désigne Musset), qui livrera au poète la clef du mystère (100). Et c’est encore ce cœur qui trouvera, dans son rythme même, l’harmonie nécessaire (101). Indépendance de l'esprit, culte de la vérité, acuité du coup d’œil, connaissance de soi-même, sincérité des sentiments, dédoublement de l’écrivain, telles sont donc les qualités que pareille poétique exige. Mais encore, ces qualités

se peuvent employer de deux façons, sur « deux chemins divers ».

L’un (102), comme Calderon et comme Mérimée, Incruste un plomb brûlant sur la réalité, Découpe à son flambeau la silhouette humaine.

C’est ce qu’il appelait, dans sa lettre à Mérimée : « envisager les choses de la littérature par leur côté réel » (103) et ce que nous appelons le réalisme

(95) Cette gaucherie se traduit ici par une certaine grandiloquence.

(96) « Pour prêtresse du temple, il a la liberté. » C’est une idée sur laquelle Musset avait déjà insisté dans sa Dédicace.

(97) « Pour éléments : Ja vie. »

(98) De là le premier vers : « Un artiste est un homme, il écrit pour des hommes. »

(99) De là ces mots : « Pour trépied, l’univers. »

(100) Musset n’en doute pas. N’écrivait-il pas, dans un article du Temps (6 juin 1831) : « Avec deux jours de réflexions, Jean Paul avait vécu autant qu’un autre en deux années de voyages et de passions; ainsi celui qui porte en lui l’élément de tout, peut tout deviner. Un amour lui apprend tous les amours; une femme, toutes les femmes; un ennui, tous des chagrins »?

(101) « Pour encens la douleur, l’amour et l’harmonie. »

(102) L’artiste qui suit le premier de ces deux chemins.

(103) Pour cette lettre à Mérimée (1832), cf. Séché, Correspondance d'Alfred de Musset (p. 33).

Pas un coup de ciseau sur la sombre effigie,

Rien qu’un masque d’airain, tel que Dieu l’a fondu. Cherchez-vous la morale et la philosophie?

Rêvez si vous voulez. Voilà ce qu’il a vu (104).

Dans ce premier cas, ce sont les qualités d’observation qui dominent les autres, presque jusqu’à les étouffer (105). Mais Musset ajoute :

L’autre, comme Racine et le divin Shakespeare (106), Monte sur le théâtre, une lampe à la main, Et de sa plume d’or, ouvre le cœur humain.

Et commentant ces vers pour Mérimée, il expliquait que l’écrivain, alors, envisageait « les choses de la littérature par leur côté fantastique et philosophique ». Disons plutôt psychologique. C’est pour vous, ajoute-t-il, en s'adressant au public

C’est pour vous qu’il y fouille, afin de vous redire Ce qu’il aura senti, ce qu’il aura trouvé.

Surtout, en le trouvant, ce qu’il aura rêvé.

L'action n’est pour lui qu’un moule à la pensée (107). Hamlet tuera Clodius; Joad tuera Mathan; Qu'importe le combat, si l’éclair de l’épée

Peut nous servir dans l’ombre à voir les combattants!

Tandis que le premier se borne à peindre ce qu’il voit, celui-ci tente de comprendre et d’expliquer

Celui-là voit l’effet et celui-ci la cause.

Surtout le second paraît à travers ce qu’il écrit; il y verse ses pensées, ses sentiments, ses rêves. L’œuvre qu’il compose lui donne l’occasion d’une causerie avec ses lecteurs; lui permet de céder à son désir d’analyse, de laisser s'épanouir sa sensibilité; elle réalise ainsi l’équilibre des qualités que Musset se connaît. N'est-ce pas dire où le portent ses préférences? Au reste, il ne s’en cache point.

S'il m'était permis de choisir une route, Je prendrais la dernière.

(104) Cf. Dédicace.

(105) Sans doute les émotions de l’auteur y ont bien leur place, dans lle choix du sujet, dans le dessin des caractères. Maïs il ne parait pas dans son récit.

(106) Encore ce rapprochement, — si choquant pour des oreilles Ue — que Musset avait fait dans les Secrètes Pensées de afaël :

Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table.

(107) Et donc la pensée seule importe. Il s’agit de montrer au public quelque vérité sur l’homme et de l’illustrer par un exemple; il y a là l’annonce des soucis de moraliste qui vont bientôt se révéler dans les drames de notre poëte.

Il ajoute avec modestie :

Et m’y noierais sans doute.

Ces réflexions complémentaires, d’ailleurs, apportent encore une autre révélation. Il suffit de rassembler les noms que Musset y évoque : Calderon et Mérimée (108), Racine et Shakespeare; et de méditer ce qu’il dit de ces deux familles d'artistes; la première, après avoir « découpé à son flambeau la silhouette humaine »,

En emporte le moule, et jette sur Îla scène Le plâtre de la vie, avec sa nudité;

la seconde

Monte sur le théâtre, une lampe à la main.

La poésie dont Musset rêve, demeure essentiellement dramatique. Sans doute, le souvenir de la Nuit Vénitienne lui interdit de penser à la représentation; mais ses goûts, la voix intérieure de son génie, le ramènent au théâtre (109). C’est que son don d’analyse, cette puisance animatrice qui, dans son propre cœur, crée un drame à plusieurs personnages (110), et qui, même dans son œuvre lyrique, aboutit d’instinct au dialogue (111), ne peuvent s'épanouir pleinement que sous la forme théâtrale. Dès lors, les critiques ont beau le renvoyer ‘au volume imprimé, il revient au théâtre. Aïnsi la Dédicace ne commande pas seulement La Coupe et les Lèvres et À quoi révent les jeunes filles, mais le Spectacle dans un Fauteuil tout entier (112). Ces quelques vers ajoutés à la version première présentent encore cet autre intérêt : d'affirmer, une fois de plus, les deux tendances qui dominent l'esprit du poète. D’abord son indépendance. Les noms qu’il cite le prouvent : Calderon et Mérimée (Mérimée, si étranger maintenant au mouvement du Cénacle), Shakespeare et Racine (Racine, si détesté par nos romantiques). Peu lui chaut. Ensuite, on sent là, le bouillonnement intellectuel qui porte Alfred à la recherche des idées générales. Car, écartant

(108) Le Mérimée dont il s’agit ici est celui du Théâtre de Clara Gazul, non l’auteur des Nouvelles.

(109) Cette indiscutable vérité a été mise en dumière, — et de façon définitive, — par M. G. Michaut, dans la préface de son édition des Caprices de Marianne (pp. I à IX).

(110) Aïinsi le duel d’Octave et de Cœælio, que Musset mettra à la scène dans quelques mois.

(111) La remarque que nous avons faite pour les Contes d'Espagne : vaut aussi pour Namouna (où Musset ne cesse de converser avec ses lecteurs), pour Rolla, pour les Nuits.

(112) Exception faite de Namouna. Mais ici, c’est le conte qui s’écarte du propos de l’auteur, et c’est la préface qui le résume bien.

les ironies et les confidences du début, il définit maintenant son idéal avec sérieux (113), avec suite; il fait, à visage découvert, de la critique littéraire. Pourquoi le masque du dandy tombe-t-il ainsi? C’est que le poète aborde une discussion qui le passionne; l’enthousiasme lui fait un temps négliger ce qui n’est pas sa pensée; précisément cet enthousiasme intellectuel dont tant de gens le prétendent incapable.

LE SECOND MusSET.

Quoi d’étonnant? Ces deux années d’analyse ont fait naître en lui une inquiétude philosophique (114). La preuve? Elle s’aperçoit d’abord dans la façon dont il prolonge ses réflexions. Lorsqu’en 1830 il a commencé à s'interroger, que cherchait-il? Simplement à découvrir une formule qui permit à ses aptitudes de mieux s'épanouir. Et, quand on est individualiste comme lui (115), on peut résoudre pareil problème sans s'élever aux théories générales. Or, toutes les questions qui se posent à lui, il les creuse de façon qu’elles finissent toujours par lui apparaître sous leur aspect le plus universel. Prenons un exemple : c’est un dogme, pour les fidèles de Victor Hugo, qu’un poète ne peut se désintéresser des aspirations du siècle (116). Mais la politique répugne à Alfred. Il pourrait se contenter de proclamer sa répugnance et d’en donner des raisons personnelles. Ce n’est pas ainsi qu’il procède : la poésie, dit-il, ne peut que perdre à entrer sur le terrain de l’action, parce que, ne réalisant point, elle paraîtra toujours une forme inférieure de l’activité pratique (117); le poète, ajoute-t-il, s’il cède à ses passions politiques, s’avilit,

(113) D’où l’accent de ces quelques vers, accent rare dans l’œuvre de notre poète.

(114) Le mot paraîtra peut-être exagéré à certains. Je n’en connais pourtant pas d’autre pour résumer l’avidité d’idées générales, le désir de rassembler et de coordonner ses pensées, qui caractérisent alors notre poête. Avec le sérieux que nous signalions tout à l’heure, c’est 1à un nouveau trait du « second Musset »; l’auteur des Contes d'Espagne ne cherchait pas si loin, et nous voyons déjà se lever celui qui s’écriera, dans l’Espoir en Dieu 7

Malgré moi, l’infini me tourmente.

(115) Quand on se connaît aussi bien soi-même et que l’ambition de fonder une Ecole ne vous effleure pas.

(116) Nous sommes en 1832, et cette vérité s’impose à chacun que la politique domine les soucis du siècle. I1 faut donc, ou faire leur part aux problèmes sociaux, ou se séparer de la masse et professer avec Musset

Il n’entre pas dans mes prétentions D’être l’homme du siècle et de ses passions.

(117) Cf. la Revue fantastique, intitulée : De la politique en littérature et de la littérature en politique (1** février 1831).

parce qu’il se borne aux choses d’une époque, et s'expose à des fluctuations sans noblesse (118). Ne saisit-on pas là le besoin de monter aux explications générales? Bien plus, cette humble question : ferai-je ou non de la politique dans mes vers? l’entraîne à distinguer la pensée et l’action. Il y revient, par deux fois. D’abord dans l’article que nous avons cité (119). Ensuite dans son poème des Vœux Stériles (120).

De même, Musset a passé les deux années qui précèdent la Dédicace à s’analyser, à juger ses voisins (écrivains du Cénacle, dandies et hommes du monde). Et le voici encore qui généralise; il cherche à saisir les traits essentiels du siècle, comme il dit (121); il l’aperçoit et le montre préoccupé de réalisations pratiques, imprégné de matérialisme (122), la presse répandant partout son poison, l’argent régnant en maître, l’idéal méprisé, l’art agonisant dans l’oubli (123). Ce n’est pas tout : ce siècle, Musset le compare à d’autres époques; il se trouve ainsi amené à opposer les différentes organisations sociales, et à dire entre elles ses préférences. Parallèlement, il se demande pourquoi le matérialisme triomphe, et lui qui proclamait

Il entra sans respect dans la divine enceinte (124),

se prend à déplorer que la religion soit lettre morte pour tant d’âmes (125), dans lesquelles elle favorisait le contrôle des passions viles, le culte de l'idéal. Revenons enfin aux théories littéraires qu’il expose; ses recherches l’amènent à formuler ce jugement sur la poésie

Un artiste est un homme, il écrit pour des hommes.

(118) Ainsi peut se résumer le passage de la Dédicace : Je ne me suis pas fait écrivain politique...

(119) Revue fantastique du 1° février 1831.

(120) I1 y écrit (1831)

Heureux, trois fois heureux, l’homme dont la pensée Peut s’écrire au tranchant du sabre ou de l’épée! Ah! qu’il doit mépriser ces rêveurs insensés.….

(121) Lorsque le poète parle du « siècle », il ne s’agit pas, à proprement parler, du xix° siècle, qui reste essentiellement, pour nous, J’ère du romantisme. Nous avons tendance à y voir surtout les années 1815-1830. Musset ne commence vraiment à le juger qu'après 1830. Il y voit donc l’époque de la Monarchie de Juillet (1830-1850).

(122) Une bourgeoisie dépourvue d’aspirations généreuses, une masse populaire ne cherchant qu’à assouvir ses appétits.

(123) Cf. la Dédicace : « Aujourd’hui l’art n’est plus, personne n’y veut croire. » Les Vœux stériles : « Maïs aujourd’hui, pour qui? Dans quel but? Sous quel maître? » Les Secrètes Pensées de Rafaël.

(124) Portia, deuxième partie.

(125) Cf. La Coupe et les Lèvres (acte IV, dernière scène). (Poésies, T, p. 299). :

Ah! tu nous maudiras, pâle postérité.

De même, ses réflexions sur le théâtre aboutissent à définir deux écoles, et l’idéal qu’il se propose, c’est d'étudier le cœur humain, non plus avec le souci de la couleur locale (126), mais dans ses caractères les plus généraux. Il y a plus. Toutes ces réflexions, Musset ne les laisse pas éparses. Si prétentieux que le mot puisse paraître, il en forme un système; sa conception de la littérature et de l’art, ses préférences politiques, l’appel mystique qui s’élève en lui, le mépris du siècle présent, tout cela trahit le même esprit pénétré d’idéalisme. Autant de preuves qu’au scepticisme des Contes d'Espagne (127), l’idéalisme a succédé. Voilà la grande conquête de ces deux années que résume le Spectacle dans un Fauteuil.

Croit-on que pareille activité d’esprit puisse se déployer sans devenir une habitude? Désormais, dans toute son œuvre, Musset poursuit ses réflexions sur l’homme, soit en précisant son analyse du cœur humain (128), soit en traitant quelque grave problème (129); son idéalisme éclate jusque dans l’âme tourmentée qu’il prête à Don Juan (130); sa correspondance même trahit les préoccupations philosophiques qui l’agitent (131); de même il ne cesse, dès que l’occasion s’en présente, de revenir sur les théories littéraires de la Dédicace, et de les mettre au point. Son œuvre du moment en apporte deux exemples. La première fois, dans le poème de Namouna, Musset se hâte d’aborder deux problèmes qu’il juge insuffi-

(126) Comme dans les Contes d'Espagne et d'Italie.

(127) Ce scepticisme impertinent, et volontiers matérialiste, qui s’étalait dans les Chansons à l’Andalouse, dans la Ballade à la Lune et dans Mardoche.

(128) Et je pense à tout ce théâtre en prose qui constituera la seconde livraison du Spectacle dans un Fauteuil.

(129) Ainsi : les ravages de la débauche dans La Coupe et les Lèvres. (130) De là ces vers de Namouna :

Tu retrouvais partout la vérité hideuse,

Jamais ce qu’ici-bas cherchaient tes vœux ardents… Tu mourus plein d’espoir dans ta route infinie, Et te souciant peu de laisser ici-bas

Des larmes et du sang aux traces de tes pas.

Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie

Pour un être impossible et qui n'existait pas.

(131) C£. une lettre écrite à Guttinguer le 12 novembre 1832 : « Je n'ai jamais tenté de faire un hymne à mon Dieu; je veux pourtant vous le peindre. Notre univers. est lui-même un grain de sable dans le vide sans fin. À des milliards de lieues les uns des autres, flottent dans Jimmensité des milliers de combinaisons d’univers. Le nôtre a pour lois l’équilibre, J’attraction et la pesanteur. D’autres ont d’autres lois, d’autres vérités mathématiques. Le bien et le mal, la force et la beauté sont remplacés par d’autres choses. Au centre des nuits éternelles est assis mon Dieu sans révélation, qui verse à l’immortelle matière l’immortelle pensée, »

samment traités par sa préface (132). D’abord, il tient à affirmer combien la recherche de la couleur locale lui paraît dépourvue d’intérêt. La description de son héros lui en fournit l’occasion :

| Considérez aussi que je n’ai rien volé

A la Bibliothèque, et bien que cette histoire

Se passe en Orient, je n’en ai point parlé.

Il est vrai que, pour moi, je n’y suis point allé.

Mais c’est si grand, si loin! Avec de la mémoire

On se tire de tout. Allez voir pour y croire.

Si, d’un coup de pinceau, je vous avais bâti

Une ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée, Quelque tirade en vers, d’or et d’argent plaquée, Quelque description de minarets flanquée,

Avec l’horizon rouge et le ciel assorti,

Mauriez-vous répondu : « Vous en avez menti! » (133)

La seconde idée qu’il précise, dans Namouna, c’est la nécessité pour le poète d’être toujours absolument sincère (134). Après avoir affirmé que ses préférences vont à la poésie

J’aime surtout les vers, cette langue immortelle.

C’est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas

Mais je l’aime à la rage. Elle a cela pour elle

* Que les sots d’aucun temps n’en ont pu faire cas;

Qu’elle nous vient de Dieu; qu’elle est limpide et belle,

Que le monde l’entend et ne la parle pas.

il se trouve amené à redire ce qu’est pour lui cette poésie. De là, trois propositions : le poète ne doit livrer à ses lecteurs que ce qui suscite en lui quelque enthousiasme

Sachez-le, c’est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit; c’est le cœur qui se fond, C’est le cœur qui s'étend, se découvre et respire Comme un gai pèlerin sur le sommet d’un mont (135).

(132) Je m'’arrête surtout à ces deux problèmes. Mais Musset, en passant, traite aussi deux autres questions. Il affirme d’abord que sa psychologie est toute dominée par l’expérience personnelle, et non par des lois « à priori »

Mais, morbleu! comme lui j’ai mon cœur humain, moi! Enfin, il reconnaît la supériorité du personnage tiré de la vie sur celui que les rêves seuls dessinent :

Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène... Nouvelle occasion de se séparer des hommes du Cénacle, en préférant l’abbé Prévost à Rousseau.

(133) Premier chant de Namouna, 23° et 24° sizains.

(134) Musset y insiste d'autant plus que la Dédicace n’abordaït pas ce problème, déjà traité dans de nombreuses Revues fantastiques et dans le Poème à Edouard B...

(135) Ces vers s’adressent aux critiques, aux « bavards », comme dit Musset, qui ajoute :

Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, A dépecer nos vers le plaisir qu’il nous font.

Ces élans, il doit les transcrire, comme il ferait en parlant à quelque familier; car la sincérité ne suffit pas; il faut encore de la spontanéité :

Eh! depuis quand un livre est-il donc autre chose

Que le rêve d’un jour qu’on raconte un instant;

Un oiseau qui gazouille et s'envole; une rose

Qu’on respire et qu’on jette et qui meure en tombant, Un ami qu’on aborde, avec lequel on cause,

Moitié lui répondant, et moitié l’écoutant?

A cette condition seulement, le poète remplit sa mission qui est d’émouvoir le cœur des autres; de tous les autres; et non pas seulement celui des délicats (136). Molière ne tenait-il pas compte du verdict de Laforêt?

Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d’Alceste.

Si je les avais faits, je te les aurais lus,

L'esprit et les bons mots auraient été perdus,

Mais les meilleurs accords de l’instrument céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J'aurais dit aux bavards du siècle : à vous le reste.

Le reste, entendez : le métier. Car ces « bavards », ce sont les critiques. Ainsi Namouna comble des lacunes découvertes dans la Dédicace. Que de pareilles préoccupations hantent notre poète lorsqu'il écrit à la hâte, voilà qui en dit long sur l'intérêt que de tels sujets gardaient à ses yeux; mais les formules employées sont, elles aussi, bien révélatrices; elles ont l’accent d’une loi générale. Musset parle là du poète, de la poésie, du livre écrit. N’est-ce pas une preuve de plus que son esprit tend d’instinct à voir l’universel?

Cette tendance réapparaît quelques mois plus tard, dans un article publié sous ce titre : « Un Mot sur l’Art moderne » (137). Il s’agit ici, pour lui, non plus de définir son idéal individuel de poésie, mais d’exposer la situation que les tendances du siècle font alors en France à lartiste. En somme, un cadre où la poétique que Musset vient d’adopter s’insère naturellement, mais qui la domine; puisque les remarques groupées ici s'appliquent à quiconque sert un

(136) Et nous apercevons ici la thèse que Musset soutiendra dans Après une Lecture (1842) :

Vive le mélodrame où Margot a pleuré

Certains, ainsi Flaubert, ne le lui pardonneront pas. Mais l'essentiel à nos yeux c’est que nous puissions voir apparaître, dès 1832 et 1833, presque toutes les idées que Musset gardera sa vie durant. Cela dit assez VPimportance de la crise dont le poète sort alors.

(137) Article qui parut dans la Revue des Deux-Mondes, le 1° sep-

tembre 1833, moins d’un an après la publication du Spectacle dans un Fauteuil.

art (138). Ces remarques, les voici : Musset constate d’abord cette tendance de tous les artistes à épanouir librement leur personnalité. Leur effort des dernières années ne tend-il pas à secouer la-contrainte des règles et à rompre avec leurs devanciers? Alfred n’en peut douter, lui qui comptait dans les rangs du Cénacle aux heures de la bagarre, lui qui a vu sculpteurs, peintres, poètes, écrivains enflammés d’une même ardeur pour la liberté, et qui, maintenant encore, se sent porté à chercher toujours son indépendance. Chacun pour soi, chacun selon soi, tel est le cri du moment (139). Que devient Part dans l’aventure? Musset écrivait hier encore

Aujourd’hui l’art n’est plus, personne n’y veut croire (140).

Dans l'article que nous analysons, il proclame : « L’art, c’est le sentiment et chacun sent à sa manière ». Nulle contradiction entre ces deux formules. Elles affirment l’une et l’autre que l’idéal, supérieur aux individus, et quasi-éternel, s’est effondré (141). Il n’en a pas toujours été ainsi, Musset le sait bien. Une fois encore, il reprend sa comparaison entre la Renaissance italienne et l’âge où il vit : « Quel beau temps... (142) on ne se frappait pas le front quand on voulait écrire; on ne se creusait pas la tête pour inventer quelque chose de nouveau, d’individuel; on ne remuait pas la lie de son cœur pour en faire sortir une écume livide; ces tableaux, ces chapelles, ces églises, ces mélodies suaves et plaintives, c’étaient des prières que tout cela. Il n’y avait pas là de fiel humain, d’entrailles remuées ». L’art qu’un Dante, un Raphaël, un Pergolèse (143) entouraient d’un tel culte, nul d’entre eux ne songeait à en discuter les principes, parce qu’il s’appuyait sur l’ardeur religieuse du temps, parce qu’uni à elle, et lui prêtant l’éclat de la beauté, il puisait en elle un caractère quasi-sacré (144). « Une sainte terreur, un frisson religieux devaient alors s’emparer de l’artiste au moment du

(138) Il a soin, en effet, de prendre la plupart de ses exemples dans l’histoire de la peinture, de la sculpture ou de la musique.

(139) Et Musset l'avait déja montré dans son article du 27 octobre 1830 : « Dans un siècle comme le nôtre, où chacun vise à l'originalité, où, dans la clameur universelle qui proclame à tout moment ce qu’elle appelle les besoins du temps, chacun s’écrie : c’est moi, c’est moi qui l’ai trouvé. »

(140) Dédicace. (Poésies, I, p. 245.)

(141) Le mot « art », en effet, n’a pas le même sens dans les deux textes. Quand Musset l’emploie dans la Dédicace, il pense à cet idéal supérieur aux individus et, en quelque sorte immuable, dont nous parlons; dans son article, au contraire, il prend le mot comme l’ensemble des œuvres d'artistes.

.(142) I s’agit de l’époque de la Renaissance. (143) Ce sont les noms mêmes que Musset invoque.

(144) C’est là une raison capitale, pour Musset, de regretter la foi des anciens âges.

travail. Dante devait trembler, devant son propre enfer, et Raphaël devait sentir ses genoux fléchir lorsqu'il se mettait à l’ouvrage. Les cantiques de Pergolèse coulaient comme les larmes de ces beaux martyrs mélancoliques qui mouraient dans l’arène en regardant le ciel ». Et Musset d’ajouter : « S'il s’agissait d’une opinion privée, personne au monde ne regretterait plus que moi que de pareils leviers aient été brisés dans nos mains. » Mais en 1833! l’art s’est trouvé privé de son support surnaturel; les définitions, les règles, les principes ne sont plus apparus que comme une création humaine (145), donc sujette à revision. Ainsi la liberté a remplacé les règles, comme il était logique. Maïs il est logique aussi qu’on ne replace pas de bornes ni de barrières sur cette route d'indépendance. Qui donc aurait le droit d’édicter de nouveaux principes et de condamner ceux qui les transgressent? Musset s’élève contre ces desseins inavoués qu’il soupçonne chez les hommes du Cénacle (146). « Il ne manque pas de gens aujourd’hui qui vous font la leçon ni plus ni moins que des maîtres d’école », dit-il (147). « Rien n’est plus à craindre pour les jeunes artistes que ces larges décoctions d'herbes maifaisantes qu’une maudite curiosité les pousse toujours à avaler en dépit de leur raison. Qu’arrivet-il, en effet? Ou qu’ils sont révoltés, ou qu’ils se laissent faire. >» S'ils se révoltent? On tente de les faire taire : « De quel droit ne peuvent-ils parler? Et s’ils se laissent faire, que vont-ils devenir, sinon des gouttes d’eau dans l’Océan? » Non, la liberté est un droit pour tout artiste : « Sans doute, la liberté engendre la licence; mais la licence vaut mieux que la servilité, que la domesticité littéraire. Ce mot ne m'appartient pas; c’est un homme redoutable et franc dans ses critiques qui l’a trouvé. Je m’en sers là parce qu’il peint d’un trait ». Et de fait, puisque « les arts sont plus que jamais une république » (148), de quel droit contraindre l'inspiration d’un écrivain? Car c’est à l’écrivain qu’Alfred pense, et singulièrement à lui-même, quand il ajoute : « Dans tous les conseils à la jeunesse, il y a quelque sourde tentation de la faire imiter; on lui parle d’indépendance, on lui ouvre un grand chemin et tout doucement on y trace une petite

(145) L’expression des préférences personnelles des grands artistes d'autrefois.

446) Musset, dans son article, ne les nomme pas; mais les mots qu’il emploie s’appliquent si bien et à leur attitude et à sa propre attitude en face d’eux, qu’on ne saurait hésiter à les reconnaître.

(147) A est impossible qu’ici Musset ne pense pas à ces discussions dont il parlait à son frère (lettre du 4 août 1831), et qui le mettait aux prises ‘avec ses anciens compagnons, lorsqu'il sortait de chez Nodier ou de chez Deveria.

(148) Ecrit par Musset, le mot n’implique aucune satisfaction.

ornière, la plus paternelle possible » (149). Mais cette indépendance que Musset revendique ici, comment l'écrivain peut-il en user? Sur ce point, plus il réfléchit et plus il sent que ses contemporains font fausse route. Pourquoi? Il cherche aussitôt à le comprendre; et voici le résultat de ses investigations : « Il y a deux sortes de littérature. L’une, en dehors de la vie, théâtrale, n’appartenant à aucun siècle. » 11 veut dire que cette littérature, planant au-dessus des agitations du moment (150), poursuit un idéal d’art immuable (151). C’est celle des époques de hiérarchie nette, du siècle de Périclès, de celui d’Auguste, de celui de Louis XIV. Elle a ses vertus : la beauté des lignes, la noblesse, la majesté; et ses faiblesses, la froideur, notamment. L'autre, au contraire, « tenant au siècle qui la produit, résultant des circonstances », est observation et portrait de l’homme contemporain. Le génie la touche-t-elle? elle « immortalise » son modèle; échoue-t-elle dans son entreprise, elle « meurt » avec lui. C’est la littérature à la Juvénal, à la Shakespeare, à la Byron; écrivains qui « tirent des entrailles de la terre où ils marchent, de la terre boueuse attachée à leurs sandales, une argile vivante et saignante, qu’ils pétrissent dans leurs larges mains. » Celle-là seule convient aux temps d’individualisme et d'indépendance. Or, personne ne s’est franchement orienté vers elle (152). « Nos théâtres portent les costumes du temps passé (153), nos romans en parlent quelquefois la langue; nos tableaux ont suivi la mode, et nos musiciens euxmêmes pourraient finir par s’y soumettre. Où voit-on un peintre, un poète préoccupé de ce qui se passe, non pas à Venise ou à Cadix, mais à Paris, à droite et à gauche? Que dit-on de nous dans les théâtres, de nous dans les livres? Nous ne créons que des fantômes ». C’est que les écrivains, arrêtés entre les deux genres, n’osent pas se tourner vers leur époque et la peindre puissamment. D’autre part, ils ont balayé les règles (154). Alors, ils ont tenté de remplacer les principes

(149) I1 y a ainsi, même dans cet article général, tout un côté personnel et, si l’on peut dire, lyrique.

(150) C’est là ce qu’il appelle : « en dehors de la vie ».

(151) D’où ce mot « théâtrale », qu’il faut bien se garder de traduire par « dramatique », l’on ne comprendrait plus comment Musset range Shakespeare dans l’autre catégorie. ;

(152) À l’époque où Musset écrit, c’est-à-dire depuis que la révolution romantique a balayé les vieux préceptes.

(153) Et voilà qui atteste à nouveau combien, aux yeux de Musset, le théâtre historique constitue un genre faux. Aussi bien il ne répond à aucune des deux formules littéraires définies dans l’article; l’une qui cherche la vérité quasi-éternelle et n’a que faire de ressusciter le décor d’une époque; l’autre tournée exclusivement vers le présent et vers le voisin.

(154) T1 ne songe pas d’ailleurs à faire de cette constatation un blâme. N’écrit-il pas-: « Les règles sont tristes, je l’avoue; et c’est parce

abolis par d’autres : « Voilà la faute. Rien n’est si vite fait que des ruines, rien n’est si difficile que de bâtir. Du jour où le public, ce sultan orgueilleux, a répudié sa favorite, jetez le sérail à la mer; à quoi servait de venir lui montrer des Ethiopiennes difformes, jusqu’à des monstres morts-nés pour exciter encore sa lubricité blasée? » Cherchant un idéal à proposer aux écrivains, on leur a fait une loi de la laideur (155), comme si on ignorait que « les portraits seuls ont le droit d’être laids ». Leurs œuvres alors n’ont ni la vérité qui naît d’une peinture fidèle, ni la beauté indispensable à toute création idéale. Quand Musset parle ainsi des œuvres contemporaines — notons-le — il pense aux drames romantiques; tout le prouve, les mots qu’il emploie et les griefs qu’il formule. Mais l’erreur une fois aperçue, la bonne route s’indique presque d'elle-même : il faut que les artistes du xIx° siècle se tournent vers l’observation et qu’ils scrutent leur propre cœur. Telle est la conclusion capitale de cet article. En dépit de certaines apparences (156), je ne vois rien là qui contredise la Dédicace. Alfred n’y affirmait-il pas le droit à l’indépendance? la nécessité de bien analyser son cœur? l’obligation d’observer la vie, et de la peindre en toute vérité? Ainsi cet article où nous retrouvons Musset, tel que nous le connaissons : modeste (157), épris d'indépendance; ces pages qui nous révèlent la marche ordinaire de son esprit, partant toujours des remarques que la réalité lui suggère (158), puis creusant jusqu’à la découverte des causes (159); ces pages complètent, elles aussi, la Dédicace.

La doctrine sort alors dans sa netteté. La poésie qu’elle définit apparaît dégagée des préjugés de sectes et des partis pris politiques, étrangère aux préoccupations historiques,

qu’elles sont tristes que la littérature théâtrale est morte aujourd’hui... C’est parce que notre siècle est l’antipode des grands siècles que nous brisons leur pâle idole et que nous la foulons aux pieds. »

(55) Ici encore l’attaque contre les doctrines du Cénacle est flagrante. Ph. Chasles, dans dla Revue de Paris, étudiant à la fois les Contes d’Espagne et les Poésies de Joseph Delorme, ne signalait-il pas ce goût, cette recherche de la laideur, comme l’une des caractéristiques de la jeune Ecole?

(156) Je pense surtout à cette apparente opposition : la Dédicace affirmant que le poète doit écouter son cœur et qu’il « n’entre pas dans ses prétentions d’être l’homme du siècle », et l’article prônant ja nécessité pour Vartiste de s'inspirer du spectacle contemporain. Mais la Dédicace, ici, parle du « siècle » et de ses « passions » au point de vue politique, et cela concilie tout.

(57) Sa modestie s’affirme ici jusque dans le titre qu’il choisit : Un mot sur l’Art moderne.

(158) Et rebelle aux abstractions pures.

159) Et parvenant ainsi à des vues d’ensemble.

indifférente aux vétilles du métier (160), voilà son côté négatif; en outre, essentiellement humaine, intime et vraie (161). Son but? émouvoir le cœur des lecteurs. Son domaine? l'être humain avec cette dualité qui heurte ses rêves et la réalité (162). Ses sources? d’une part le siècle, c’est-à-dire l'observation scrupuleuse des contemporains; d'autre part, le cœur du poète, tous deux permettant à l’artiste de peindre, sur la même toile, les traits éphémères, et les caractères profonds de l’homme, son modèle. Les armes de cette poésie? trois seulement : la vérité qu'aucune idée préconçue n'’altère, la sincérité qu'aucune prudence d’amourpropre ne corrompt, et une harmonie sans artifice. Enfin, pour que l’œuvre donne au public l'illusion de la vie (163), le poète lui choisira la forme dramatique; il l’écrira dans un mouvement d’enthousiasme; il s’y laissera voir tout entier. Ainsi, libre comme la fantaisie, exacte comme la vérité, lucide comme l’analyse, vivante comme le drame, sincère comme une confession, prenante et insinuante comme la musique, passionnée comme l'enthousiasme, lyrique avant tout, et pénétrée de psychologie, elle sera une confidence chantée sur l’homme par un homme à d’autres hommes.

Cette poétique, qui en nierait l’intérêt? Elle commande toute l’œuvre à venir de Musset; cette œuvre si volontiers dramatique jusque dans les récits, si constamment lyrique jusque sur la scène; cette œuvre où, en nous découvrant son propre cœur, il anime Fantasio, Perdican, Octave et Coelio, Lorenzaccio, Fortunio, Valentin, et où, en croquant les silhouettes de ses voisines, il brosse la série des portraits féminins qui va de Ninette à Hermia, en passant par Cécile, par Barberine, par Marianne, Jacqueline et M”° de Léry. En outre, cette poétique, qui annonce l’avenir, marque la rupture du poète avec le Cénacle, et donc une étape décisive de son évolution. Les hommes de l’Ecole, dès l’apparition du Spectacle, ont senti que l’auteur s’éloignait d’eux, et que la séparation était sans remède. On le lui fit voir; et lorsque, après avoir donné chez Tattet une première lecture de La Coupe et les

(160) Cf. la Dédicace :

Il ne s’agit pas là de reprendre une faute... Ni de se remâcher comme un bœuf qui rumine.

ou Namouna :

J’aurais dit aux bavards du siècle : à vous le reste. . (161) Tandis que les Contes d'Espagne s’efforçaient d’abord au pittoresque.

(162) Cf. Namouna :

Ah! c’est un grand malheur quand on a le cœur tendre,

Que ce lien de fer que la nature a mis Entre l’âme et le corps, ces frères ennemis!

(163) Ce qui reste son idéal.

Lèvres (164), il rassembla chez lui (165) les Vigny, les Mérimée, les Emile Deschamps (166), pour leur communiquer son drame, sa comédie, et peut-être la Dédicace, l’auditoire ne cacha pas sa déconvenue : « On écouta jusqu’au bout dans un silence morne », écrit Paul de Musset. « Etait-ce admiration, saisissement, surprise ou mécontentement? Je ne sais. Toujours est-il que la séance fut glaciale. Le libraire en était consterné. M. Mérimée seul s’approcha de l’auteur et lui dit tout bas : Vous avez fait d'énormes progrès. La petite comédie (167) surtout me plaît extrêmement. » Si l’attitude de Vigny se fait à ce point réservée, je laisse à penser quelle amertume dut remplir les fidèles du Cénacle. Ils accusèrent Alfred de passer à l’ennemi. « Horace de V... m’a appris une chose que je ne savais pas; c’est que depuis mes derniers vers, ils disent tous que je suis converti; converti à quoi? S’imaginent-ils que je me suis confessé à l’abbé Delisle, ou que j'ai été frappé de la grâce en lisant Laharpe? » (168) Quoi d'étonnant? De très bonne foi, au Cénacle, on rangeait les écrivains en deux camps : classiques ou romantiques; pas de milieu. Donc, signer la Dédicace, c’était conclure un pacte d'alliance avec l’adversaire. Mais Musset de protester : « On s’attend sans doute (169) que, au lieu de dire prends ton épée et tue-le, je dirai désormais : arme ton bras d’un glaive homicide et tranche le fil de ses jours. Bagatelle pour bagatelle, j’aimerais encore mieux recommencer les Marrons du Feu et Mardoche » (170). Des romantiques ou de lui, qui voyait juste? Seule l’œuvre du poète (171) permettra d’en décider.

(64) Nous tenons le renseignement de Paul de Musset (Biographie,

p. 111) : « L’auteur en fit une lecture chez son ami Alfred Tattet. » (165) Le 24 décembre 1832, exactement.

(166) Musset écrivait à ce dernier, le 17 décembre 1832 : « Monsieur,

si les mauvais vers ne vous font pas peur et que la veille de Noël ne vous trouve pas engagé dans quelque réveillon, vous seriez bien bon et bien aimable de venir écouter des poèmes qui ont besoin plus que personne qu’on ne les abandonne pas. Je vous demande deux choses bien faciles à vous : complaisance et indulgence. Je vous ai promis. Ne me faites pas défaut. »

(167) Il s’agit de À quoi rêvent les jeunes filles. (168) Lettre de Musset à son frère Paul (4 août 1831). (169) Ibid.

(170) Il faut remarquer qu’il choisit ici les poèmes les plus débridés de son premier ouvrage.

. 471) C'est-à-dire le Spectacle dans un Fauteuil, les deux livraisons. qui portent ce titre : le volume de 1832, les drames en prose de 1834.

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