LE « SPECTACLE » ET LA « REVUE DES DEUX-MONDES
Cette œuvre (1), Musset l’a écrite en une année, entre ces journées de juillet 1832 où il entreprend son drame tyrolien, et les jours de décembre 1833 où il part avec Sand pour l’aventure de Venise. Elle s'arrête alors d’une façon brusque. Ainsi, née de la crise intellectuelle que nous connaissons, elle va se perdre dans la crise sentimentale que nul n’ignore plus. Entre ces deux périodes de trouble, elle chante l’équilibre enfin conquis. De là ses caractères essentiels. Et d’abord, quelle fécondité! La Coupe et les Lèvres, A quoi rêvent les jeunes filles, Namouna, Rolla, Une Matinée de Don Juan (2), le Roman par lettres (3), Andréa del Sarto, les Caprices de Marianne, Fantasio (4), Un Mot sur l'Art moderne (5), le début de On ne badine pas avec l’amour, voilà l’œuvre d’un an et demi. Certains pourtant n’hésitent pas à peindre le poète, dès ce moment-là, sous les traits d’un viveur tarissant son génie dans le vice (6). Quelle meilleure réfutation que cette liste de chefs-d’œuvre? Car la fécondité ne signifierait rien; mais le talent qui s’épanouit ici ne tâtonne plus. Plus d’essais inachevés, plus d’ébauches abandonnées! Mettons à part le Roman par lettres (7), il achève, il livre
(1) Je pense ici aux deux livraisons du Spectacle, celle qui, éditée par Renduel, contenait : La Coupe et les Lèvres, À quoi révent et Namouna (1832); celle qui, imprimée par la Revue des Deux- Mondes (1834), réunissait les comédies et drames en prose.
(2) Paru, l’un dans la Revue des Deux-Mondes, en août; l’autre dans la France littéraire, en décembre 1833.
(3) Cf. Maurice Allem : Œuvres Complémentaires d'Alfred de Musset. La date précise de ce manuserit n’est pas connue.
(4) Tous trois publiés dans la Revue (1° avril, 15 mai 1833, 1°* janvier 1834).
(5) Revue des Deux-Mondes (1° septembre 1833).
(6) Ainsi George Sand, dans Elle et Lui.
(7) Dont pourtant certains passages plaisaient à Musset. Il les reprit plus tard. Ainsi, le héros, dans sa sixième lettre, écrit : « … O mon Dieu, c’est un autel sublime que le bonheur; puisse la joie de mon cœur monter à toi comme un doux encens! Henri! les poètes se sont trompés : Ce n’est pas l'esprit du mal qui est l’ange déchu; c’est celui de l’amour qui, après le grand œuvre, ne voulut pas quitter la terre et, tandis que
au public tous ses ouvrages du moment. C’est donc qu'il en est satisfait. Quoi d’étonnant? Il sait ce qu’il veut. Aussi, son œuvre reconquiert-elle cette unité de dessin et de ton qui lui manquait depuis les Contes d'Espagne. Sans doute, il arrive encore que Musset s’aventure dans le roman, ou revienne au pur lyrisme, mais il n’y a rien là qui puisse rappeler l’'éparpillement d’antan. Ce sont les « divertissements » d’un esprit ami de la liberté et de la fantaisie (8). Rien de plus. Que pèsent les quelques pages du Roman par lettres, et même les vers de Namouna ou les feuillets de Rolla, auprès des comédies et des drames que le poète a composés alors? L’heure du théâtre a sonné, et cette préférence donne son unité 4 l’œuvre du moment. Unité de conception et de manière, à la fois. Le fait vaut d’être relevé, car la vogue n’est pour rien dans la formule ainsi choisie; les circonstances, pas davantage, La préférence manifestée par Alfred pour le théâtre traduit, au contraire, une vocation qui s'affirme en dépit du public, en dépit de la critique. Et la preuve, c’est la résignation du poète à ne point faire jouer les pièces qu’il compose. Il ne demande pour elles que le privilège de trouver un petit nombre de lecteurs qui sachent les goûter. Encore faut-il qu'il se sente sûr de le pouvoir toucher; encore faut-il la complicité d’un éditeur. Cet éditeur, ce fut la Revue des Deux-Mondes, disons mieux : ce fut Buloz.
Buloz après Véron (9) et, l’un comme l’autre, soutenant Musset, au moment où tant de délicats s’entendaient à l’étouffer, il y a là de quoi méditer. Non que l’événement ait rien d’extraordinaire : à partir de 1830, quelque écrivain du xIX° siècle qu’on étudie, on ne peut manquer de rencontrer sur sa route François Buloz. Mais, pour quiconque connaît l’homme, son nom, rapproché de celui d’Alfred, évoque à l’esprit un monde de contrastes. Les contemporains nous le peignent volontiers comme une manière d’ours, grondant toujours et rudoyant les pauvres artistes. Certes la légende entre pour beaucoup dans ce portrait (10). Et pourtant, voici
ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d’or aux pieds de la beauté qu’il avait créée. » Phrase reprise dans André del Sarto (acte I, scène 1). De même, dans la huitième lettre, nous trouvons le début de l’entretien de Cécile et de Valentin. (1 ne faut jurer de rien, II, 4.)
: (8) Et non plus des reconnaissances poussées dans toutes les directions à la recherche du « son » encore ignoré.
. (9) Cest-à-dire deux bourgeois; voilà l'étrange, quand les lettrés an grise mine aux essais dramatiques, et même aux poésies de Musset.
. . (0) Une légende dont les ouvrages de M" Pailleron ont fait justice; ils sont remplis de documents, — sans prix pour la critique, — et montrent tous trois (la Vie littéraire sous Louis-Philippe, la Revue des Deux-Mondes et la Comédie Française, les Ecrivains du Second
ÉD sous leur vrai jour, la personmalité et l’œuvre de François uloz. ;
comme il apparut à notre poète quand débutèrent leurs relations”: jeune encore (11), mais d’une de ces jeunesses puissantes, faconnées par un long effort, avec un visage vigoureusement dessiné, l’encolure solide, la démarche balancée des races montagnardes (12), des mains qui avaient peiné (13), une mise de travailleur, l’élocution directe de l’homme qui a mesuré la valeur du temps, et cette aptitude à voir le côté affaires de tous les problèmes. Non qu’il fût rapace, ni même intéressé; mais il incarnait le type des jeunes gens qui ont combattu pour s’élever, et qui, lorsqu'ils y ont réussi, sortent de ce premier combat taillés pour les luttes à venir. Avec cela d’indéniables qualités : sous le parler bourru, une bonté instinctive; en dépit des obligations professionnelles, une constance d'affection qui pouvait faire de lui un ami précieux (14); une intelligence très lucide, sur laquelle on eût dit que soufflait le vent des montagnes, tant elle apparaissait balayée de préjugés; un goût littéraire qui (15) ne manquait ni de finesse, ni de courage; beaucoup de franchise, malgré quelques habiletés où certains prétendaient reconnaître l’esprit matois du paysan; le sens de l’organisation, le don d’administrer, l’art de juger les hommes et de les utiliser, sans leur nuire ni les exploiter. Tout cela donnait l’impression d’une force, parfois impérieuse, clairvoyante, méthodique, mais dépourvüe de nuances et d'élégance. Imaginons en face de cet homme, et dans son bureau, le dandysme de Musset, sa jeunesse dédaigneuse des problèmes d'intérêt, son culte de la beauté; l’Artiste devant le Directeur, le Parisien à côté du Paysan, l’Amoureux et le Rêveur, tout près du Travailleur capable, au besoin, d'imprimer lui-même sa revue. Ne peut-on s’étonner qu'ils se soient plu? Cependant des lettres de l’un et de l’autre, des gestes de l’un et de l’autre (16) l’attestent : leur collaboration s’est poursuivie jusqu’à la mort du poète; elle commença au moment du Spectacle dans un Fauteuil, au début de 1833 (17). Buloz n’était maître de la Revue des Deux-Mondes que depuis quelques mois; et elle était encore
(11) Né en 1804, il n’avait que six ans de plus que Musset.
(12) Il était né en Savoie, à Vulbens.
(13) N’avait-il pas commencé par être prote?
(14) Et ïil fut cet ami pour nombre de ses collaborateurs : Lœve- Veimars, Planche, Sand et Musset.
(15) Sans s'appuyer sur une culture classique très solide.
(16) Buloz consentait parfois d’assez larges avances au pote (cf. les Jettres réunies par M. Krantz dans sa brochure : Musset à Bade). Et Musset, de son côté, écrivait à Buloz (le 22 septembre 1834, à propos de la seconde livraison du Spectacle, qui se vendait mal) : « Ge que vous me dites de mes deux volumes ne m’étonne nullement. Nous nous arrangerons pour que vous n’y perdiez pas, c’est là l’important »
7) Le compte rendu de Gustave III parut dans la Revue en
mars 1833.
it
menacée par de redoutables concurrents (18), mais la ténacité de son chef permettait des espérances, et tout autant les noms de ses principaux collaborateurs : Cousin et Jouffroy, Aug. Thierry et Mignet, Planche et Sainte-Beuve, Sandeau et Janin, Lamartine, sans compter les jeunes : Fontaney, Lœve- Veimars, George Sand. À Musset comme aux autres, Buloz fit le meilleur accueil; et bientôt, cette cordialité se changea, comme pour Sand, en une vraie prédilection. Ainsi attiré vers Alfred il ne lui ménagea pas sa confiance; depuis 1833 jusqu’en 1852, il n’est presque pas d'œuvre importante de Musset, qui, avant d’être glissée dans un volume, n’ait paru dans la Revue des Deux-Mondes (19) ou dans la Revue de Paris, quand une fois Buloz l’eut prise en main, elle aussi (20). Bien plus, ces volumes même, il arrivait que Buloz se chargeât de leur impression. Ainsi fit-il pour la deuxième livraison du Spectacle dans un Fauteuil. La chose semble aujourd’hui naturelle, et nous supposerions volontiers (21) que l'affaire était bonne. Mais, à l’époque, il y avait, dans cette confiance, autant de courage que de clairvoyance; et l’entreprise n’allait pas sans entraîner des déboires. Eile présentait par contre, pour Musset, d’inappréciables avantages : elle lui donnait la sécurité matérielle. Il était sûr de trouver là, sur-le-champ, lorsqu'il envoyait quelque poème à peine terminé, quelque pièce inédite, l’argent dont il avait besoin; surtout la sympathie de Buloz procurait à Musset le moyen d’atteindre le public en dépit des conspirations les mieux ourdies. Donc, elle lui assurait l’indépendance intellecluelle. Cette tribune libre qu’il avait trouvée naguère au Temps, la Revue des Deux-Mondes la lui maintenait : dans quelque voie que l’entraînât son caprice, poème de verve Zégère ou chant passionné, drame de mélancolie ou comédie alerte, pièce d’allure satirique ou article de critique, les colonnes de la Revue s’ouvraient aussi largement. Qui contesterait la valeur d’un tel appui, au moment où Musset le reçoit? Les déclarations de la Dédicace lui aliènent les dernières sympathies du Cénacle, et les vers de Namouna ne peuvent lui mériter, chez les pseudo-classiques, des compli-
t18) Le Globe, le Mercure du XIX° siècle, la Revue Encyclopédique, la Revue de Paris, que Véron venait de fonder.
(9) À part Lnrenzaccio et Carmosine.
(20) Et en eut fait une succursale de la Revue des Deux-Mond Le Rhin allemand y parut (le 9 juin 1841). MR TE
É (21) Maintenant que ce théâtre domine, sur la scène, l’œuvre dramatique du xrx° siècle. (Cf. Soubiès : La Comédie Française depuis l’époque romantique. On y voit que seul Hernani — 393 représentations en cinquante ans — peut lutter avec les pièces les plus jouées de Musset : un Caprice, 347; la Porte ouverte, 360, et II ne faut jurer de rien, 378.)
cités dont il ne voudrait pas (22). Quel éditeur, averti, se hasarderait à publier des œuvres exposées à tant d'attaques? Il y a quelques mois, Renduel hésitait déjà à se charger du Spectacle. La Revue des Deux-Mondes a donc permis à Musset de parler sans précaution oratoire et sans masque, et de composer, hors des conventions scéniques, le théâtre vers lequel l’appelait un penchant plus fort que les échecs : un théâtre de confidences et de rêveries.