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LES LETTRES A L’AM

Ils se sont pris l’un pour l’autre, depuis quelques mois, d’une de ces affections que tout adolescent a rencontrées, miintellectuelles, mi-sentimentales, tournant un temps à la passion, puis calmées tout à coup. Ce qui fait l’intérêt de celle-ci, c’est qu’elle reste unique dans la vie de notre poète (60). Les quelques amitiés qu’il nouera plus tard, même celle qui l’unira à Alfred Tattet, nous n’éprouverons nulle peine à découvrir les raisons qui les ont fait naître. Par contre, on se demande ce qui chez Paul Foucher, a pu attirer Musset. Aucune des qualités extérieures qu’Alfred aimait

(55) Les lettres à Paul Foucher révèlent cette hantise (voir à la fin de ce chapitre).

(56) Aussi bien la marquise de Musset avait-elle toujours eu une préférence pour Paul. Celui-ci l’avoue sans fard dans sa Biographie (chap. III) : « L’oncle avait une prédilection évidente pour Alfred; la tante, par esprit de justice, me témoignait de la partialité. »

(57) Il en avait donné la preuve, quelques années plus tôt, en prétendant imposer ses volontés à son fils unique, Onésime de Musset, avec tant de rigidité que le jeune homme s’était suicidé au reçu d’une lettre de son père. (Biographie, p. 65.)

(58) « Toi qui as lu d’Hamilef, de Shakespeare, tu sais quel effet produit sur lui le savant et érudit Polonius! » (lettre de septembre).

(59) Ibid. : « J’aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n’était pas pédante et économe. » Odile de Musset avait alors plus de quarante ans.

(60) Alfred de Musset écrira plus tard à sa marraine : « J’ai été tenté une seule fois de me livrer à l’amitié, c’est un sentiment étrange, inoui pour moi. » (Sédhé, Correspondance, lettre 89), et bien

qu’il ne nomme point ici Paul Foucher, les expressions mêmes par lesquelles il dépeint l’amitié ne peuvent convenir qu’au sentiment qui le lia à ce dernier.

ne brillait en lui; il appartenait à la bourgeoisie moyenne (61). Encore s’il se fût recommandé par une intelligence horsligne. Mais ses camarades le regardaient comme un balourd sympathique, que c'était plaisir de mystifier; et s’il faut en croire cette langue perfide de Vieil-Castel, on s’y employait avec zèle (62). Sans doute un goût commun des lettres rapprochait les deux amis; Foucher les aimait avec une passion assez malheureuse. Il allait bientôt signer et présenter à l’'Odéon, une pièce que Victor Hugo avait écrite en entier (63), et les quelques pagès qu’il publia par la suite donnent une piètre idée de sa clairvoyance; notamment le recueil d’articles intitulé : Entre cour et jardin (64), où ïl parle de Musset déjà illustre, comme le premier venu pourrait le faire sans lavoir jamais rencontré. En 1827 donc, il écrivait déjà; mais qui, parmi les camarades d’Alfred, ne pouvait montrer quelque manuscrit? Dès lors, pourquoi choisir celui-ci entre tant d’autres? On n’aperçoit guère qu’une explication : Foucher, aux yeux du futur poète, était revêtu du prestige de sa famille et de son milieu. Beau-frère de Victor Hugo, admis aux réunions du Cénacle, il pouvait raconter un jour (65) une des rares visites de Lamartine, communiquer quelque jugement tombé de ses lèvres; d’autres fois, il résumait quelque discussion entendue la veille, nommant ses auteurs : Hugo, Vigny, Sainte-Beuve. Derrière lui, Musset devinait une série de silhouettes qu’il eut aimé connaître. Ce rôle de héraut grandissait Paul Foucher. Sans s’apercevoir qu’elle n’était qu’un écho, Musset écoutait la voix amie avec ce respect que les profanes éprouvent pour les initiés. Le camarade prit ainsi figure de guide. De là, la confiance d’Alfred, et l’intimité qui Punit à Paul Foucher,

(61) Sur ce point, cf. les renseignentents fournis sur la famille d’Adèle par l’ouvrage de M. Le Breton (La Jeunesse de Victor Hugo). Le père Foucher, d’abord greffier au Conseil de guerre de Paris, avait fini chef de bureau de recrutement au ministère, et la vie modeste qu’on menait chez lui avait été l’une des causes de l’opposition faite par M° Hugo au mariage de son fils.

(62) Au premier volume (1851) de ses Mémoires sur le règne de Napoléon III, le comte Horace de Viel-Castel, parlant de Paul Foucher, le dépeint comme « assez sot », et ajoute : « il a été assez longtemps notre victime, aux deux Musset et à moi; nous lui faisions manger de Ja colophane pour du sucre de pomme et nous affichions partout sa caricature. »

(63) Il s’agit d’'Amy Robsart. Hugo avait commencé de l'écrire « à dix-neuf ans »; en 1828, il la « reprend, l’achève » et la donne à son jeune beau-frère, Paul Foucher, qui la fait représenter à l’Odéon sous son propre nom (Le Breton, La Jeunesse de Victor Hugo).

(64) Ouvrage publié en 1867. Le chapitre consacré à Alfred de Musset est le septième du volume.

(65) Précisons qu’il s’agit ici d’une hypothèse; mais la vraisemblance veut que l’adolescent ait profité, aux yeux de ses camarades, de la gloire qui souriait au mari d’Adèle.

Se retrouver chaque jour en classe, revenir du lycée en s’accompagnant mutuellement lui parut vite insuffisant (66). Ils prirent l’habitude de se consacrer leurs loisirs du jeudi ou du dimanche. Ensemble, ils discutaient littérature, ils couraient jusqu’à quelque théâtre (67) où l’on représentait une pièce prônée rue Notre-Dame-des-Champs. Alfred, tout à l'enthousiasme de l’heure, oubliait même son goût pour les places de luxe; c’est alors qu’il puisa, pour le théâtre, le culte de toute sa vie. Ces entretiens, presque toujours, laissaient, au plus vibrant des deux, les délices d’une découverte. Puis, la conversation glissait de la littérature aux confidences. Avec une spontanéité, dont ses lettres témoignent, Alfred livrait à son ami ses secrets (68) : son besoin d'aimer et d’être aimé comme Roméo, son désir d’écrire comme Shakespeare; ou bien, il tirait de son portefeuille quelques vers, un plan de pièce (69). En un mot, il montrait à cet ami, oublié demain (70), le côté de sa nature qu’il laissait ignorer à sa famille. Tel apparaît le caractère de cette amitié : Musset admire, en Foucher, une vigueur de pensée, une originalité d'expression qui lui viennent du dehors, tandis que Foucher, - pas un instant, ne devine le génie à ses côtés (71). Un Montaigne plus jeune et plus modeste, en face d’un La Boétie, moins fin et plus dogmatique; chacun se trompe sur le compte de l’autre. Mais, quand Alfred aura fait la connaissance de Victor Hugo, de Vigny, de Sainte-Beuve, il s’apercevra de son erreur. Mis à même d’entendre les voix, il laissera

(66) Le témoignage de Paul de Musset confirme notre hypothèse. On le trouve dans la « notice » qui précède les Œuvres posthumes « Une communauté de goûts les rapprocha l’un de l’autre : ils étaient pris d’un véritable goût de lecture et de spectacle. Bientôt ils surent par cœur des fragments de pièces, qu’ils récitaient sous les arbres du Luxembourg en revenant du collège. Ils se racontaient des drames étrangers et les ouvrages des auteurs contemporains qu’ils avaient lus séparément, fruits défendus au collège, mais non à la maison paternelle. D’aïlleurs, ils ne se contentaient pas de lire et de connaître, ils voulaient aussi juger et discutaient ensemble comme de petits casuistes. »

(67) « Aussi souvent que leurs parents le permettaient, ils allaient ensemble au parterre de la Comédie Française ou de l’Odéon. » Ce même Odéon où, tous deux devaient faire leurs premières armes. Foucher, en 1828, avec Amy Robsart; Alfred, en 1830, avec la Nuit Vénitienne.

(68) I1 suffit de constater la façon dont il lui parle (lettre du 19 octobre 1827) des deux jeunes filles retrouvées au Mans pour comprendre qu'auparavant déjà il l’avait longuement entretenu de cette aventure, et par le menu. Il n’a même pas ‘besoin de donner alors la moindre précision.

(69) De même que Paul Foucher lui montrait ses vers. Musset parle d’eux (lettre du 19 octobre) en homme qui les connaît bien.

(70) Nous citerons l’aveu de Paul Foucher lui-même; il écrit, dans Entre cour et jardin, qu’il a connu Musset très jeune et l’a presque totalement perdu de vue par la suite (chap. VIT).

(71) Cela se voit à plein, rien qu’à feuilleter Entre cour et jardin.

l'écho, sans plus s’en soucier (72). Qu'importe? Cette amitié n’en a pas moins connu, en 1827, des heures d’intimité, de confiance et d’abandon, des moments même de tendresse (73); elle a dominé, quelques mois, la vie sentimentale de Musset (74); sur elle s’est concentrée, au moment qu’elle cherchait sa voie, toute sa puissance d'affection, et sans doute est-ce à elle qu’il pensait quand, déjà vieilli, il écrivait à sa marraine : « J’ai tenté une seule fois de me livrer à l’amitié; c’est un sentiment étrange, inoui pour moi, une excitation peut-être plus forte que le désir dans l’amour, car ce transport ne se satisfait pas. D’après ce que j’en sais, ce doit être un sentiment terrible, très dangereux, très doux, qui doit faire le bonheur ou le malheur de toute la vie et je comprends que Rousseau soit devenu à moitié fou des secousses que cette passion lui a données » (75). Enfin, cette amitié a joué un rôle capital : elle a avivé et précisé chez Musset le désir de devenir un jour, lui aussi, un écrivain; elle l’a aidé à percevoir plus tôt cet appel de la muse qu’il devait entendre un jour ou l’autre. En même temps, elle contribuait à orienter le futur poète : trait d'union entre le romantisme et son ami, Paul Foucher assurait l’influence du Cénacle sur lui, tout en lui laissant l'illusion de se décider librement.

Donc, il apparaît naturel que, de loin, Musset, en cet été 1827, se tourne vers son confident habituel. Par deux fois, il lui écrit pendant son voyage, les seules lettres que nous ayons gardées de son adolescence. La première, expédiée de Cogniers, le 23 septembre, respire l’ennui et la mélancolie (76); l’autre, datée du Mans, le 19 octobre (77), ïl l’a écrite d’un seul jet, au lendemain d’un flirt qui l’avait

(72) Au point que dans toute l’œuvre de Musset, dans sa correspondance même, après 1827, on chercherait vainement la moindre mention de cette amitié de jeunesse.

(73) Un exemple. Musset écrit, dans sa letre d’octobre : « Je t’aime plus que moi-même, et j'aimerai autant que toi la femme qui doit m’aimer un jour. »

(74) Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire avec attention les deux lettres écrites par Musset à son ami, en 1827. On peut y lire « Tu es le seul lien qui me rattache à quelque chose ide remuant et de pensant; tu es la seule chose qui me réveille de mon néant et qui me reporte vers un idéal que j’ai oublié par impuissance. Je veux savoir ce qui se passe dans ton âme, comme tu sais ce qui se passe dans la mienne; sans doute elles se ressemblent beaucoup » (septemibre); et TR rêve qu’il exprime, jamais Musset ne manque d’y associer

oucher.

(75) Cf. Séché, Correspondance d'Alfred de Musset, n° 89.

(76) Cette première lettre a été publiée, par les soins de Paul de Musset, dans la grande édition de Charpentier, au volume des Œuvres posthumes (tome X).

à (77) Sans doute Paul de Musset ignorait-il cette seconde lettre; elle n’a point de place dans lédition Charpentier. Mais M. Séché l’a publiée dans son volume Correspondance d'Alfred de Musset (Paris, 1907).

délicieusement ému (78); mais sous la diversité des accents, la pensée reste identique : de quoi demain sera-t-il fait? Certes, il ne s’agit pas de choisir une profession, Alfred ne parle de cette question que pour l’écarter : « Non, mon ami, je ne peux pas le croire; j’ai cet orgueil; ni toi ni moi ne sommes destinés à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J’ai, au fond de l’âme, un instinct qui me crie le contraire » (79). Lui, ce qu’il appelle l’avenir, c’est la réalisation d’un idéal où deux espoirs viennent se confondre: d’abord, aimer, être aimé; voilà sa vocation la plus impérieuse; ensuite, s’il en est capable, écrire. On étonnerait fort Victor de Musset en lui disant que le voyageur rêve amour et manuscrits; pourtant, ces deux lettres n’expriment que ce double désir. Aimer! un verbe qu’il ne demande qu’à conjuguer; il emploierait volontiers le présent; le passé sourirait à sa vanité; par la faute des circonstances, dont il enrage, il s’en tient encore au futur (80) et, surtout, à l’optatif. Un soupir parcourt l’une et l’autre lettre : « Je voudrais aimer ». Une espérance l’accompagne : si c'était pour demain? « Et songe donc, mon cher, peut-être cet hiver trouverai-je une femme; toi aussi, peut-être » (81). Addition de pure gentillesse; de ces deux femmes, la première seule l’intéresse. Pour nous, ce que nous devons retenir, c’est cet aveu : il n’a pas encore connu l’amour. Sans quoi, se bornerait-il à formuler un souhait? Une femme lui suffirait, n’importe laquelle; parce que chacune d'elles peut lui donner la révélation qu’il attend. D’ailleurs, s’il avait aimé, il n’aurait pas écrit à Foucher : « J’aimerai autant que toi la femme qui doit m’aimer un jour » (82). II y a là une de ces confusions sentimentales comme on n’en commet plus lorsqu’on sait ce dont on parle. Musset n’a donc pas encore

(78) Et qu’il avait ébauché déjà l’année précédente. Il s’agissait de deux sœurs qui lui servirent de modèles pour la Ninette et la Ninon d'A quoi rêvent les jeunes filles. Peut-être éprouvait-il pour l’une d’elles une secrète préférence. Pour elle, il avait rimé quelques vers (en

octobre 1826, au Mans), intitulés : « Stances à M'° Zoé Le Douairain » : Heureux séjour où la beauté Maccueillit avec indulgence!

Demain le jour, ramenant la clarté, Te rendra leur douce présence, Et demain je t’aurai quitté!

Mais, si le temps marquant d’heure funeste, De ces beaux lieux m’ordonne de partir, Il ne m’ôtera pas le seul bien qui me reste, De mon bonheur Île tendre souvenir.

(79) Lettre du 23 septembre 1827.

(89) Car l’idylle qui donne au séjour du Mans tant de charme n’est

point ce que Musset appelle l’amour : « Pourtant je ne suis pas amoureux, j’en suis à dix mille lieues » (octobre 1827).

(81) Lettre du 19 octobre. (82) Lettre du 19 octobre.

rencontré son premier amour; mais il en rêve, et des imprécations se pressent sous sa plume : « qu’un être (83) qui pourrait sentir et aimer, éloigne de son âme tout ce qui est capable de l’orner, et appelle aimer un passe-temps, et faire son droit une chose importante! Anatomistes qui disséquez les valvules triglochines, dites-moi si ce n’est pas là un polype » (84). Surtout, ce qui le passionne, c’est son propre cas. Il est amoureux de l’amour; isolé, sans une silhouette féminine à l’horizon, il tourne, aussitôt, aux idées noires. « Je donnerais ma vie pour deux sous, si, pour la quitter, il ne fallait pas passer par la mort », écrit-il de Cogniers, et il parle du « système amassé pendant un mois de misanthropie » (85). Le côté amusant de cette misanthropie, c’est qu’elle lui vient de ne pas rencontrer assez d'hommes ou de femmes. Aussi bien, lui-même le confesse : « qu’il arrive une jolie femme » (86), il oubliera son système. Il lui suffira même, pour n’y plus penser, de s’en aller au Mans, Son oncle et son grand-père l’y attendent; mais le souvenir de certains flirts, ébauchés pendant des vacances antérieures, l’y attire plus encore; deux sœurs, pareilles et charmantes. Il devine là un sentiment possible, et ïl y court. Mais au juste, comment se représente-t-il l’amour? À peine le sait-il. Il a si peu d’exigences! D’autres, à son âge, rêvent d'engager toute leur vie; pour lui, la fidélité, la durée n’ont pas d'importance. La femme qu’il voit en rêve, « qu’elle me fasse les yeux en coulisse, et je l’adorerai au moins pendant six mois » (87). Se donner un temps, repartir et papillonner, voilà ce qu’il appelle aimer, déjà. Bien plus, cette femme peut être brune ou blonde, petite ou grande, peu importe. Prêt à toutes les aventures, volage, ardent, c’est Chérubin (88). « Quand je serai débarrassé de cette facilité que j’ai de tomber amoureux comme on s’enrhume », dit-il négligemment (89). Il exagère : jamais encore il n’a été amoureux; mais il voudrait l’être. Et rien ne le révèle mieux que l’ardeur avec laquelle il s’analyse après avoir vu partir du Mans, les deux amies qu’il avait désiré y retrouver. « Jusqu’au moment du départ, tout a été à merveille. mais

(83) D'ailleurs, ces êtres « pour qui le ruisseau n’est que de l’eau qui coule, les forêts du bois de telle ou telle espèce et des cents de fagots, sont peut-être plus heureux que toi et que moi », ajoute-t-il avec complaisance (septembre).

(84) Septembre 1827.

(85) Septembre.

(86) Ibid. (p. 11).

(87) Septembre 1827.

ar (88) Paul Foucher, en citant cette lettre dans Entre cour et jardin, écrivait avec assez de raison qu’il y avait là un mélange de « Manfred et de Chérubin ».

(89) Octobre 1827.

le croirais-tu? Quand il à fallu les embrasser, quand elles eurent disparu derrière le coin de la rue, je sentis cette impression triste et douce que mon cœur avait oubliée; je Vai gardée jusqu’au soir, toujours la même, mais toujours plus faible, et aujourd’hui je ne sens plus rien, et je regrette de ne plus rien sentir » (90). Comment ne le croirions-nous pas? Il a beau ajouter, avec une sincérité rare, « pourtant, je ne suis pas amoureux, j’en suis à dix mille lieues », nous sommes d’accord : il est fait pour l’être, et sur le modèle des pires amants, à la fois imaginatifs et clairvoyants, tendres et violents, cruels au besoin. Selon l’heure, il exprime ces deux tendances de sa nature : « Sais-tu qui je voudrais être? Je voudrais être un homme à bonnes fortunes, non pour être heureux, mais pour les tourmenter jusqu’à la mort, faisant jouer tous les ressorts de mon esprit sans jamais toucher à mon âme » (91). Il ne le nomme pas, mais chacun reconnaît là ce Don Juan qu’il a toujours rêvé d’être, sans y parvenir (92). Car il n’a aucune des qualités requises : maîtrise de soi, volonté tenace; aucun des défauts non plus, ni sécheresse de cœur, ni sens pratique. Certes, sa sensibilité est avide de jouissances : « J’ai besoin d’un excès quelconque. Je ne sais que faire; je ne sais comment me débarrasser de ce besoin d’émotions » (93); mais, imprégnée de rêves, elle se défie de la réalité : « Je ne saurais rien voir avec mes yeux de dix-sept ans, que je n’y mêle un peu d’idéal. Je suis fait ainsi. Ah! crois-moi, c’est là le bonheur; si en passant dans la rue une figure inconnue m’a semblé belle, je ne me retournerai pas pour qu’un second coup d’œil me montre que le premier m'avait trompé, je m'enfuis, au contraire, emportant cette image à moitié vraie, à moitié fausse, et l’embellissant encore de toutes les forces de mon imagination » (94), et surtout sa sensibilité reste tendre. Au jeu d'amour, elle se prendra la première, il le devine

« Trompez-moi, méchantes (ce pluriel est un programme), trompez-moi, mais vous n'aurez pas de mérite à me tromper » (95). De ces deux tendances contradictoires, la seconde

(90) Octobre 1827.

(91) Octobre .1827.

(22) Peut-être pourrait-on deviner là, le cas échéant, une première preuve de l'influence de Byron sur Alfred de Musset. En tous cas, il s’agirait de Don Juan plus que de Manfred. Et puis, je crois bien que si les divres de l’Anglais étaient pour quelque chose dans ces projets de l'adolescent, il ne pourrait se tenir de citer son auteur : comme il fait pour Schilleér ou pour Shakespeare.

(93) Octobre 1827.

(94) Ibid., et là commence de s’exprimer devant nous la seconde tendance du futur poète.

(95) Ibid. (p. 15).

seule vient du fond même de sa nature; l’autre, il l’a puisée dans ses lectures, peut-être chez Byron (96); elle lui est devenue, au reste, si familière qu’il ne s’en départira plus. Elles opposent en lui une manière d’Octave à un Cœlio résigné; celui-là qui, dans dix ans, reprendra le même thème plus douloureusement :

Certes, ce cœur sans défense Put sans peine être abusé, Mais lui laisser l’innocence Etait encor plus aisé.

Que pareil conflit doive entraîner des mécomptes, il n’en doute pas. Son couplet à l’amour aboutit toujours à la souffrance. Souffrance pour la femme aimée, lorsqu'il se pose en Don Juan (97); souffrance pour lui-même quand il se laisse aller à la tendresse de son cœur (98). Il pressent déjà, dirait-on, la lecon que la vie lui donnera et qu'il répétera au public : On ne badine pas avec l'amour. Qu'importe? ïl a dix-sept ans et une âme trop ardente à vivre pour s'arrêter à de pareilles prévoyances. Sans doute nourrit-il l'espoir d'aimer en souffrant le moins possible. S'il lui faut, par contre, acheter l’amour à ce prix, vienne la souffrance! Il en rêve.

Comme il rêve d'écrire. Et, d’ailleurs, pour lui, ces deux aspirations restent étroitement unies. « La poésie, chez moi, » est sœur de l’amour. L’un fait naître l’autre et ils viennent > toujours ensemble » (99). Son œuvre poétique pourrait porter en épigraphe ce jugement de son adolescence. Mais, en 1827, il trouve plutôt là des raisons de s'inquiéter; en somme, ce qu’il a rimé jusqu'ici, ce sont des déclarations, des poèmes de circonstance (100). A les relire, il n’y retrouve nul accent qui indique un don au-dessus de l'ordinaire « Ferai-je de l'originalité, en dépit de moi et de mes vers? » (101) Il les condamne; bientôt il les supprimera. Autant il se sent sûr de sa vocation d’amoureux, autant celle qui le porte vers les lettres lui paraît vague. Ah! s’il se croyait du génie, comme il se lancerait! « Ces journaux sont si

. (96) Si tant est que Musset, alors, ait déjà lu Byron. La chose n’est point impossible. Je crois pourtant, quand on compare lé Musset de 1827 et celui des Contes d’Espagne, que la révélation lbyronienne s’est faite pour lui entre ces deux moments, vers 1828 ou au début de 1829.

(97) Octobre.

(88) Octobre.

(99) Octobre.

(100) Je pense à la chanson pour la fête de sa mère, aux stances à M"° Le Douairin, lbref à tout ce qui nous est resté de ses premières ébauches.

(101) Septembre 1827.

insipides, ces critiques sont si plats. Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles. Vous ne travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie se présente, et il renversera vos échafaudages, il se rira de vos poétiques. Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de papier » (102). Donc, il méprise la presse, il se défie de la critique, il déteste les préceptes et les systèmes; il désire écrire selon le caprice du génie; toutes ces propositions sentent d’une lieue le romantisme (103). Avec cela, une sorte de dédain du poète pour l’œuvre une fois mise au jour, où l’on devine l’homme qu’il voudrait être; un grand seigneur dont la muse chante, sans se soucier du reste. Il n’y faut que l'inspiration. Mais c’est précisément d’elle qu’il doute. Il ne le confesse pas, même à son ami, il s’abrite derrière sa paresse. « La première difficulté me rebute et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer les yeux »(104). Certes, son indolence constitue, sur la route à suivre, un second obstacle; d'autant plus dur à surmonter que la poésie lui demande encore un effort. Il en est pour de longs mois à acquérir le métier. Lorsqu'il veut chanter, il rimaille; cette gymnastique poétique l’ennuie. Au moins, s’il savait quelle matière couler dans ce moule, mais, troisième obstacle, la matière lui manque, parce qu’il a dix-sept ans. On objectera qu’au même âge, Victor Hugo composait ses Odes (105); mais il s’agissait de poèmes dictés par les circonstances, et Musset répugne à ce genre d’inspiration. Ce qui lui semble appeler le vers, c’est ce qu'il sent; la voix de Lamartine le fait rêver. Or il n’a pas assez réfléchi, ni assez souffert, pour donner à ses sentiments une portée générale. Chaque fois qu’il essaie, il retombe dans une sorte de confidence si personnelle, que l’idée de la livrer au public le révolte. D’où cette apostrophe : « Quel est celui de vous qui sait ce que je suis? À qui d’entre vous ai-je prostitué les secrets de mon âme; que celui-là dise : tu t’es donné à moi — un seul le peut faire, tu sais qui je veux dire. Plais-leur par le charme de ta poésie, toi dont l’âme a besoin de chanter ce qu’elle souffre. Ils diront : quel dommage! celui-là méritait d’être aimé. Mais pour moi, ils ne sauront pas si je puis l’être, et si je le suis, ils ne le croiront pas » (106); et, pris

(102). Septembre 1827.

(103) Avant même qu’il fasse activement partie du Cénacle, voilà ce qu’il faut retenir.

(104) Septembre 1827.

(105) Au moins certaines d’entre elles. Le volume des Odes ne parut qu’en 1822; mais l” « Ode à la Vendée », par exemple, la seconde du recueil, y porte la date : 1819. Victor Hugo n’avait bien alors que dix-sept ans.

(106) Octobre 1827.

à son éloquence, il conclut : « Non, mon cher, cette pensée me plaît trop, je ne serai jamais poète » (107). Tant de réserve fait sourire chez l’homme, qui six ans plus tard, devait mener, jusqu’à Venise le voyage bruyant que l’on sait; elle n’en est pas moins sincère, la révolte qui lentraîne à abandonner provisoirement la poésie. Je dis : provisoirement, car les. difficultés qu’il rencontre ne peuvent manquer de s’effacer avec les mois. D’ailleurs, pour si peu, il ne renonce pas à écrire; la scène l’attire alors. Il lui plairait d’être un jour l’homme dont le cerveau anime ces personnages qui le charmaient, à sa place de spectateur. Ainsi les lettres à l'ami permettent de deviner les deux vocations littéraires qui se partageront sa vie : le lyrisme et le théâtre (108). Elles semblent même accorder, au second, une sorte de préférence (108), car les ambitions du futur écrivain se résument dans ce souhait : « Je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être Shakespeare ou Schiller » (109). Aveu précieux; il nous livre les plus ferventes admirations de l’adolescent, et dont lune au moins (110), se prolongera durant des années; rapproché du cri de Victor Hugo : « Etre Chateaubriand ou rien », il montre bien ce qui sépare les deux poètes : le tempérament résolu, la vocation impérieuse de l’un, le caractère hésitant, les aspirations incertaines de l’autre. Nous comprenons mieux ainsi, ce que l’appel de la Muse garde, chez Musset, de vague et de lointain. Il s’agit moins d’une décision que d’une intention, moins d’une volonté que d’un désir.

En outre, ces lettres à Paul Foucher nous prouvent que Musset se connaît avec une perspicacité rare. Très jeune, il avait déjà le goût et le don de bien observer, surtout l’être vivant. Car la vie seule, l’intéresse (111). Tandis que d’autres éparpillaient leur attention sur le monde, il l’a concentrée tout entière sur le cœur humain. Seulement, comme il ne dispose guère que du sien, c’est sur lui qu’il s’entraîne à étudier les autres. Non pour se corriger; il s’agit bien de

(107) Ibid.

(108) Puisque, à en croire la lettre d’octobre (p. 16), le lyrisme, en fin de compte, lui répugnerait.

(109) Septembre 1827.

(110) I s’agit de celle qu’il éprouve pour Shakespeare.

(111) Dans ces deux lettres, en effet, il n’y a — outre l’analyse de ses propres états d’âme qui les domine presque entièrement — que quelques portraits : celui du marquis de Musset, ou celui d’Odile

de Musset, par exemple (septembre), quelques scènes décrites à grands traits : celle de la famille du Mans tout endeuillée (septembre), celle du départ des deux jeunes filles (octobre). Le cadre, les lieux, les choses n’y ont pas de place. Une seule notation : au moment où les deux sœurs s’éloignent : « Quand elles eurent disparu derrière le coin de la rue » (octobre). Encore cette précision n'est-elle suggérée à Musset que par l’intensité du sentiment qu’il évoque alors.

cela. « Voilà comme je suis. C’est ma nature, mon tempérament... je suis fait ainsi ». Ces mots se retrouvent constamment sous sa plume (112), et l’idée ne lui vient pas de combattre les tendances qu’il constate. Ce qu’il cherche, c'est à voir clair en lui. Comme il est doué d'intelligence pénétrante, et très sincère avec lui-même, il arrive à bien se voir tel qu’il est dans le présent. Parfois aussi, il devine les aventures et les détresses où son caractère risque de l’entraîner dans l’avenir; c’est ainsi qu’en une minute de tristesse, il déclare : « Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, j’éteindrais ce qui me reste d’un peu noble dans .le punch et la bière, et je me sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on sache que le sommeil lui doive être mortel. J’en agirais de même avec mon âme » (113). De pareilles phrases n’échapperont pas à ceux qui veulent le peindre comme un alcoolique invétéré. I ne s’agit pourtant ici que de souvenirs littéraires. Il a dix-sept ans; à peine s’il vient d'échapper à la vie régulière d’une famille où l’intempérance eût fait scandale; enfin les deux boissons qu’il choisit sont celles où Hoffmann noyait ses mélancolies. Nous n’en évoquons pas moins un autre mélange, de bière toujours et d’absinthe, où Musset, plus tard, devait se prendre et sombrer. Tout cela, il le dit en passant, d’ailleurs; ses idées noires ne le retiennent jamais longtemps. Les autres non plus. Une étrange versatilité d'humeur se devine à travers ses lettres : la confidence la plus directe se termine en apostrophe à un public imaginaire; l’anecdote, lestement contée, suscite une méditation qui sent déjà son romantique; un portrait se trace en quelques lignes (114); puis, vient un paragraphe où la grandiloquence s’épanouit. Il s’emporte, s’irrite, se passionne; et au milieu de sa tirade, il s’interrompt; le couplet qui devait fustiger autrui, ne se gausse que de lui-même (115); un mouvement rapide anime le tout, qui crie l’optimisme et la jeunesse. Sa nature se devine là tout entière; une nature très complexe, qui prend plaisir à constater ses propres contradictions, et qui, du coup, les accuse. A le voir, tel qu’il apparaîtra aux

(112) C’est là une attitude dont Musset ne devait jamais se départir.

(113) Septembre.

(114) Je pense à ceux que contient la première liste : le marquis de Musset, sa fille Odile, et à ce passage : « Si je retourne au Mans, je vais trouver tout le monde dans la tristesse, ma grand’/mère morte, toute ma famille en pleurs, maman, mon oncle et, au milieu de tout cela, mon grand-père demandant à chaque passant : « Où est ma femme? » et ajoutant : « J'espère qu’elle n’est pas indisposée? » (Septembre).

(115) Ainsi (septembre), il vient de décrire longuement son marasme ; puis il s’arrête « qu’il arrive une jolie femme... ». Nous avons déjà cité la phase. Elle se termine sur ces mots : « L'âge me müûrira, j'espère, car je suis bon à jeter à l’eau. »

hommes du Cénacle, avec son menton imberbe, ses yeux candides, de grosses lèvres qu’on peut encore croire enfantines, et son épaisse chevelure blonde, volontiers silencieux, on dirait un garcon très sage, et qui n’a guère de secrets à raconter. Sous ces dehors, il cache : une intelligence,

formée près des meilleurs maîtres du grand siècle — logique, peut-être, grâce à eux, — spirituelle aussi, parce qu’elle s’est

imprégnée, au foyer de famille, des écrivains du dix-huitième (116); ayant à la fois le goût du fait et des idées générales; en somme ciairvoyante, mais paralysante (117); une volonté toujours à la merci du vent qui passe; aucun goût pour l’action, sous quelque forme qu’elle se présente; la conviction que tout homme a son étoile qui décide pour lui en dépit de tous ses efforts (118); une sincérité totale vis-à-vis des autres, et vis-à-vis de soi-même; enfin et surtout, une sensibilité, aiguisée par des lectures les mieux faites pour l’énerver, travaillée par les angoisses de l’âge, avide d’une vie qu’elle ignore encore (119), tracassée de littérature, confondant dans ses enthousiasmes ce qu’elle désire et ce qui sera : la poésie dont elle se sent pleine, le théâtre qui la bouleverse, et l’existence. Tel est l’adolescent, tout prêt à se donner (120), que P. Foucher, un jour prochain, prendra par la main pour l’amener à Victor Hugo, c’est-à-dire au Romantisme.

TS

(116) Largement représentés dans la bibliothèque de Victor de Musset, et plus encore dans celle du grand-père Desherbiers.

(117) Paralysante à force d’être lucide. Plus l'adolescent se rend compte de ses contradictions intimes, plus l’ordre ou l’harmonie lui deviennent difficiles à établir en lui.

l (118) Il parle constamment de sa nature, de son caractère et de ses dispositions — dans ces deux lettres —, comme les Grecs parlaient jadis de la fatalité.

(119) Maïs qu’elle se représente cependant, à travers ses auteurs favoris, dominée par l’amour. Cet idéal, qui se devine dans les Lettres à l’Ami, s’ira précisant, et nous le retrouverons dans les Contes d'Espagne.

(120) Qu'il s’agisse d’influences littéraires à subir ou d’aventures sentimentales à nouer. Dans les deux cas, les réactions du futur poète se ressemblent : enthousiasme d’abord, et incapable de raisonner; puis, le temps apaisant la première fièvre, vient la réflexion qui, vite, remet les choses au point et les idées en équilibre.

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