LE MUSSET DU « SPECTACLE
Donc Musset pouvait, à bon droit, s’indigner qu’on J’accusât de trahison, et écrire : « Bagatelle pour bagateile, j'aimerais encore mieux recommencer les Marrons du Feu et Mardoche » (194). De fait, il ne se sent pas plus disposé à renouveler les audaces de son passé qu’à ressusciter le théâtre des néo-classiques. Donc, les hommes du Cénacle n'avaient pas tort, eux non plus, lorsqu'ils dénonçaient chez notre poète, une évolution qui l’écartait d’eux. Cette espèce de divorce, Alfred n’en était pas seul responsable. Hugo et ses amis évoluaient aussi Au reste, l'important n’est pas de répartir les responsabilités; mais de constater qu’Alfred s'éloigne de ses anciens compagnons, sans se joindre à leurs adversaires. Toute son œuvre du moment pourrait porter en épigraphe ces vers de 1831
(190) C’est avec cette musique de scène qu’on a repris dernièrement À quoi révent….
(91) Et le drame a été représenté, avec cette partition, notamment sur la scène de l’Odéon.
.(192) Je pense, par exemple, à la phrase de violon, émue et large, plaintive et discrète, qui, dans la partition de Saint-Saëns, accompagne (1, 3) les efforts de Perdican pour réveiller les souvenirs d’enfance dans le cœur de Camille.
(193) Cest-à-dire celui du Cénacle vers 1828. A cet égard, on peut soutenir que le romantisme de Musset reste inévolué, quand on le compare à celui de Victor Hugo.
(194) Lettre du poète à son frère Paul, le 4 août 1831.
détente dir à er tai
Salut. J'ai combattu dans vos rangs ennemis.
Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran, je m'’asseois sur mon tambour crevé. Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table, S’endort près de Boileau, qui leur a pardonné (195).
Rien ne montre mieux la logique de son attitude. Pourquoi ne pas reconnaître, qu’à l’époque cette attitude révélait beaucoup de clairvoyance impartiale? qu’elle ne manquait ni d'originalité, ni de courage? (196) D'’originalité d’abord. En 1833, les combattants d’hier sont encore frémissants de la lutte. Les uns, imputant à Racine les défauts de ses successeurs, persistent à le poursuivre d’une hostilité méprisante; Vacquerie, en 1848, n'écrira-t-il pas (197), qu’André del Sarto, sans puissance, sans tenue, sans caractère, produit sur le public « exactement la même impression que Bérénice ». Les autres détestent dans le fond de leur cœur les œuvres du Cénacle, voire le théâtre de Shakespeare. Se recommander à la fois de l’un et l’autre nom, prétendre, dans une œuvre, concilier cette double admiration, c'était l’exposer à tous les coups. Voilà où se révèle le courage. Car Musset ne pouvait pas ignorer ce danger; il en avait fait l’épreuve avec la Nuit Vénitienne, et, plus récemment, à propos du Spectacle même. Je songe à la scène que raconte le biographe. Le poète vient de lire à ses amis (198) La Coupe et les Lèvres et À quoi rêvent. Un silence glacial accueille la lecture. Seul, Mérimée ose féliciter l’auteur; encore le fait-il presque à voix basse, et en prenant Musset à part. Le poète connaissait donc les risques de l'aventure. La critique se chargea de les lui montrer. En 1830, elle avait presque unanimement parlé des Contes d'Espagne. En 1833, on ne trouve que huit articles sur le Spectacle. Sans doute, certains critiques encouragent le poète; en première ligne Sainte-Beuve (199). L’ami des anciens jours proclame que le nouvel ouvrage « classe définitivement son auteur parmi les plus vigoureux artistes de ce temps >; il y salue : « un jét et un jeu de verve,
(195) Les Secrètes Pensées de Rafaël, gentilhomme français.
(186) Et il y faut insister, car certains contemporains n’ont voulu voir, dans l’attitude adoptée par Musset, qu’une trahison, déterminée par je ne sais quelle crainte qu’on se garde de préciser. Ainsi Vacquerie (Profils et Grimaces) écrira : « Sa vie n’a été qu’une perpétuelle concession », son attitude littéraire « un mélange de supplication et de provocation. Nous ne connaissons pas de témérité plus peureuse ».
(197) Cf. Profils et Grimaces (article sur André del Sarto, novembre 1848).
(198) C’est-à-dire, pour employer les termes du biographe, « les personnes qui avaient applaudi, trois ans auparavant, les Contes d'Espagne », lorsque le poète en avait donné lecture chez son père. Et nous avons nommé la plupart de ces hommes. (Biographie, chap. II.)
{199) Dont l’article, paru dès janvier 1833, a été recueilli dans les Portraits Contemporains.
admirables en toutes rencontres, et qui effraient de la part d’un si jeune poète »; même la fin de cet article était faite pour émouvoir particulièrement Musset. « Quand on a soimême », disait le critique, « des portions de l'artiste, quand on l’a été un moment, ou du moins qu’on a désiré de le devenir à quelque degré, la vigilance sur les créations naissantes est extrême; le coup d’œil est rapide et peu trompeur, on reconnaît avec un instinct vif, presque jaloux, les lumières qui pointent à l’horizon et vont à mesure éteindre Îles anciennes »; il convient que la critique s’efface en pareil cas, qu’elle s’oublie « qu’elle se réjouisse d’avoir à le dire; qu’elle mette sa gloire à saluer la première; sa consolation, son devoir est de ne se lasser jamais ». Les comptes rendus de quelques autres feuilles, la Quotidienne (200) et le Temps (201), la Revue encyclopédique (202), la Revue de Paris (263), reconnaissent les mérites de l’ouvrage. Mais, il n’y a là que cinq articles favorables. Par contre, trois journaux : le Charivari (204), la Gazette de France (205) et les Débats (206) ne cachent point leur déconvenue : pour eux, le poète s’est fourvoyé; pis que cela, il ne compte plus. Et surtout, ce qu’il faut remarquer, c’est le mutisme de tout le reste de la presse. Lorsqu'on a mis tout son cœur dans un ouvrage, lorsque, dès son premier livre, on a forcé l’attention unanime,
(200) Numéro du 31 janvier 1833. On y lit : « Bien jeune encore, il annonçait à notre littérature un talent nerveux. Aujourd’hui plus correct, mais non moins vigoureux, il a su conserver toute son originalité en rendant plus suave et plus harmonieuse la musique de sa poésie. La pensée, noble et grande, est grandement et noblement chantée. »
(201) Le critique du Temps (A. G.) consacre deux articles au Spectacle (20 et 25 juin 1833). Le compte rendu s’était fait attendre, maïs il était plein de sympathie. Il y a là, dit-il, « un tel éclat de talent qu’il ne lui a manqué qu’une époque plus loisible pour conquérir un renom égal, je le pense, à la haute popularité de M. de Lamartine. Il y a des poètes plus corrects et plus châtiés, il y en a chez qui la rime est plus riche, le goût plus pur et plus sévère, il n’y en a pas de plus souples, de plus dispos, qui fassent bien plus naturellement et qui se donnent moins de peine pour mal faire; on chercherait vainement ailleurs une organisation plus heureuse, une sève poétique plus abondante, »
(202) Numéro de décembre 1832.
(203) Quatrième numéro de mars 1833.
(204) 3 janvier 1833. C’est là, selon lui, «.un des spectacles les plus maussades que l’on puisse voir. La Ballade à la Lune valait mieux : du moins, C'était plus court. »
(205) 4 août 1833. Le critique relève seulement des images trop romantiques et cite, pour les ridiculiser, quelques extraits savamment choisis.
(206) 28 juillet 1833. Le Spectacle y est sacrifié délibérément aux Contes d'Espagne. « L’esquisse promet quelquefois, l’ébauche donne de l'espoir; mais quand, plus tard, il s’agit de reporter sur une toile plus grande la scène qu’on avait conçue, les formes s’accusent mal et manquent de proportions, le coloris est dur au lieu d’être d’une vigueur franche, les tons sont exagérés. Il n’y a là ni souplesse, ni force, ni chaleur. » Et voici la conélusion : « M. de Musset, à nos yeux, n’est qu’un poète médiocre, »
lorsqu’enfin on veut vivre de sa plume, pareil dédain ne laisse point insensible. La conspiration du silence commence autour de Musset; plus il affirmera son indépendance, et plus elle ira s’épaississant. Tant et si bien qu’un an plus tard, lorsque parut la seconde livraison du Spectacle, aucun critique ne signala le volume. Seules, une ou deux feuilles secondaires en firent l’éloge : le Journal des Femmes (207), par exemple. Mais la grande presse se tut. Je sais bien qu’elle avait un prétexte : les pièces publiées dans l’ouvrage avaient déjà paru dans la Revue des Deux-Mondes. Mais aucun compte rendu n’avait entretenu le public de ces comédies, lorsqu'elles paraissaient dans le périodique; et à cette époque (208), ne point parler d’un ouvrage, c'était le condamner à ne pas se vendre; ce qui arriva. Remarquer qu'on englobait dans ce mépris les Caprices de Marianne et Fantasio, n’est-ce pas établir assez le parti pris? Il y avait là de quoi décourager un écrivain aussi nerveux que Musset, si d’autres influences ne l’eussent soutenu. D’abord, fort de l'appui de Buloz, il se sentait certain d’atteindre une partie du public, malgré toutes les conjurations; ensuite son « Cénacle >», Alfred Tattet et ses compagnons, ne cessait de l’encourager. Ajoutons à cela quelques rencontres qui lui prouvaient que la jeunesse l’admirait. Ainsi, en janvier 1833, deux jeunes gens marchaient devant lui sur le boulevard; quelques mots de leur conversation parvinrent à son oreille; c'était la réplique
Spadille a l’air d’une oïe et Quinola d’un cuistre (209).
Et le biographe de noter : « cette circonstance de rien avait suffi pour le rendre content » (210). Ainsi encore, quelques mois plus tard, sa mère lui rapportait (211) l’anecdote suivante : Hermine de Musset est allée à une sauterie; là, un polytechnicien lui a demandé si elle était la sœur du poète. Sur sa réponse affirmative, « que vous êtes heureuse », s’est-il écrié; et il a dit quelle admiration tous ses camarades éprouvaient pour l’auteur du Spectacle. M”° de Musset, avec son bon sens pratique, remarque : « c’est une bonne partie
(207) Article du 1° octobre 1834. Le critique, qui apprécie toutes les comédies du Spectacle, admire surtout André del Sarto, où il voit « à toutes les pages des détails enchanteurs et de ravissantes pensées ».
(208) Où les grands critiques gardaient sur l’esprit des profanes toute l’autorité qu’ils avaient prise aux temps de la bataille romantique.
(209) Cf. À quoi rêvent (I, 2).
(210) Paul de Musset. (Biographie, p. 113.)
(211) Pendant le voyage en Italie, dans une lettre datée du 13 février 1834.
du public pour quand tu te feras représenter au théâtre » (212). Alfred voyait-il aussi loin? En tout cas, ces éloges lui allaient au cœur, Enfin et surtout, il puisait sa force en lui-même. En effet, maintenant qu’il a découvert cette formule qu’il a si longtemps cherchée, il ne doute pas d’elle; les injustices ne peuvent plus déclencher en lui les inquiétudes qu'il à traversées après la publication des Contes d’Espagne, ou la chute de la Nuit Vénitienne ; il se sent dans la bonne voie (213).
Par bonheur. Car ceux qui voient juste, c’est Sainte- Beuve, c’est Alfred lui-même; autant les Contes d’Espagne trahissaient les efforts d’un débutant, autant les poèmes composés plus récemment (214) confessaient, par leur inégalité, que l’auteur n'avait pas atteint la maîtrise; autant ce qu’il écrit maintenant porte la marque du grand Musset. Sans doute, dans cette œuvre, chaque génération opère un reclassement. Ainsi, les contemporains s’arrêtèrent plus volontiers devant La Coupe (215) et devant Rolla;.aïnsi le Journal des Femmes s’enthousiasmait pour Andrea del Sarto; ainsi Sainte-Beuve ne pouvait se défendre pour Namouna d’une complaisance particulière; ainsi, Mérimée éprouvait en face de À quoi rêvent, une sympathie plus accusée (216) ; ainsi, de nos jours, le public admire surtout : On ne badine pas avec l’amour, les Caprices de Marianne, Fantasio (217). Qu'importe? Il y a dans chacun de ces poèmes ou de ces drames, des pages où l’envolée lyrique, la sincérité d’analyse, la maîtrise de forme éclatent. Dans Namouna, les deux cents
vers où Don Juan nous apparaît; dans Rotla, l’apostrophe du début
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux; Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ?.…
« Des vers que tous devraient savoir par cœur >», s’écriait
(212) Voilà qui indique clairement que, dans l’entourage du poète, on ne renonçait pas à l’idée de voir jouer les pièces du Spectacle. £ £ ä 1té ô 1 r > y ‘Ôr ns Cat fécondité même de prouve. nl n'y a guère qu'un autre moment dans sa vie, c’est-à-dire en 1837-1838, où le poète ait connu autant de joyeuse et de confiante facilité.
(214) Pendant les deux années de recherche et de crise.
(215) Tous les articles consacrés par la critique au premier Spectacle établissent cette préférence pour La Coupe et les Lèvres.
(216) Cest ce qu’établit le propos rapporté par Paul de Musset.
(Biographie, p. 113)
(217) Et, d’une façon générale, le théâtre de Musset. Un fait l’établit
en 1929 (les rapports officiels le prouvent) Musset fut l’auteur le plus joué sur la scène de la Comédie Française, avant Molière lui-même, et Hugo, — le premier romantique après lui, — n'avait que vingt représentations contre plus de cent. )
bien
un critique (218)..Enfin, ces comédies auxquelles, malgré un siècle écoulé, nous trouvons autant de jeunesse qu’au premier jour, quelle réussite! Musset y a mêlé la réalité et le rêve, l’analyse de Racine ou de Marivaux et la fantaisie de Shakespeare. Que dis-je? il les a destinées à la fois à la lecture et à la scène, imposant au volume les divisions et les effets du théâtre, espérant la représentation sans sacrifier aux procédés du métier; — tout cela avec tant de maîtrise, que, lorsque nous les entendons, rien ne nous choque en elles. « Le plus étonnant », écrira Gautier après le triomphe du Caprice, « c’est la prodigieuse habileté, la merveilleuse divination des planches qu’on remarque dans la pièce
comme tout cela est ménagé, préparé, filé avec art » (219). Et plus tard, il ajoutait, lorsqu'on eut joué Bettine et Louison : « On sent qu’au lieu de s’exciter, il (Musset) se contient. ses succès précédents au lieu de l’enhardir, l’ont rendu plus timide », pourtant, la réussite de son théâtre « vient de ce qu’il n’a pas été fait pour la scène, mais librement mené » (220). C’est la vérité : plus le poète s’abandonne à son caprice, et mieux la comédie qu’il invente s’adapte à la représentation. Car il est, d’instinct, auteur dramatique. Mais, d’autre part, lues dans la solitude, ces pièces ne laissent point l’impression incomplète qu’en pareille circonstance (221) on éprouve en face d’une œuvre de théâtre; elles se suivent comme une confession symbolique. Elles nous entraînent dans une atmosphère unique. « C’est, écrit M. des Essarts (222), un rêve enchanté, une vision de féerie; « dans un décor rempli de musique, d’harmonies naturelles, des parfums de fleurs, des rayons de lune ». « Au hasard de la valse s’enlacent les causeries de la Porte ouverte, du Caprice, de Il ne faut jurer de rien; le rire étincelant de Fantasio, d’'Octave, de Valentin s’accorde aux sonorités de l’orchestre; tandis que sous les ombrages et parmi les allées, s’isolent les mélancoliques tendresses de Cœlio, de Rosette, de Fortunio, de Carmosine, et qu’au fond du parce, à l’endroit le plus solitaire, sur un piédestal de marbre surgit, blanche
(218) Clément de Ris, dans ses Portraits à la plume (1853).
(219) Article sur la première du Caprice (novembre 1847). Cf. Histoire de l'Art dramatique en France (p.-190).
(220) Article de février 1849 (sur ZLouison). Et le critique laisse percer sa déception « au lieu du libertin ingénu, du chérubin.., du blond étudiant allemand qui veut mener la vie de Don Juan tout en ayant l’âme de Werther.…, nous avons eu un auteur écrivant, sous Île feu de la rampe, une pièce ordinaire, correcte et possible. »
(221) C'est-à-dire quand on lit une pièce et qu’on la prive de son décor, de sa mise en scène, de son mouvement extérieur.
(222) Le Théätre de Musset.
dans la nuit bleue, la tragique image de Lorenzaccio » (223); on croirait d’ « un bal masqué de juin ». — Et une autre voix ajoute : « c'est un pays que vous situerez où vous voudrez, que vous appellerez comme il vous plaira, un pays où les jours sont enveloppés de brumes dorées, où les nuits sont tièdes, où courent dans l’air des souffles embaumés, un pays où tout est fait à souhait pour l’amour », un cadre qui évoque les toiles de Watteau et l’embarquement pour Cythère. Là, « dans une nature corrigée par l’art, au milieu des paysages dont les lointains s’estompent.. des seigneurs tendent la main aux dames d’un geste galant, et embarquent dans la galère pleine de chansons vers un même pays consacré à la divinité de l’Amour. Il en est ici de même. La laideur, la vieillesse, les soucis des affaires n’ont ici pas de place. C’est ici le royaume de la jeunesse. L’atmosphère est embaumée et tiède, les vents ont une haleine amoureuse, l’air est traversé de soupirs et les soupirs s’achèvent en sanglots » (224). Ainsi s’efforce-t-on de traduire le charme des comédies, la fluidité de cette atmosphère où les contrastes s’atténuent sans perdre de leur relief, — où la silhouette humaine se campe, constamment nette, rattachée au décor par mille liens d'harmonie, —— où la lumière joue sans cesse, à la fois idéale et limpide, üre de l’ombre un détail, lui prête pour un instant une vie frappante (225), et le rejette dans une sorte de poésie vaporeuse. Enfin, cette unité d’inspiration qui distingue les. grandes œuvres, se retrouve sous l’apparente variété du Spectacle (226); c’est d’abord la curiosité de l’âme humaine, une curiosité faite de clairvoyance, de pénétration, mais aussi de sympathie, on ne l’a point assez dit. Et pourtant de cette sympathie naît une sorte de culte de l’être humain, arrêté toujours (227) à l’âge de l’idéal et de la beauté, de l'amour et de la jeunesse. Ce théâtre, ce n’est pas seulement l’œuvre d’un jeune poète, c’est l’œuvre « de la jeunesse elle-même ». Ainsi s'exprime Ratisbonne (228). Auteur, personnages, sentiments, aspirations, élans de la forme, tout sent le printemps dans les comédies. Et les différences qui les séparent,
.(223) On le voit, le jugement du critique s’applique au théâtre entier de Musset, mais il vaut déjà pour les comédies et les drames du Spectacle.
(224) Cf. Doumic, le Théâtre de Musset. (Petit de Julleville, Histoire de la Littérature.)
(225) Faut-il donner des exemples? Le lacryma christi que boit Octave, la fleur devant laquelle Perdican s'arrête. (On ne badine pas, 1,27)
(226) Et aussi à travers les poèmes écrits alors par Musset.
(227) Quelque nom qu’il porte : Don Juan ou Fantasio, Rolla ou Octave, Ninon ou Marion, Rosette ou Camille.
(228) Cf. Ratisbonne (Morts et Vivants.) Le critique parle surtout,
dans son article, des poésies de Musset, mais son jugement peut aussi bien être appliqué au théâtre.
s’effacent devant le culte qu’elles célèbrent en commun. En voilà assez pour faire justice de deux légendes, contradictoires d’ailleurs, mais appuyées toutes deux sur les lettres de Musset à Sand (229). L’une (230), négligeant ce qu’Alfred a écrit avant la passion, le représente, — avant Venise, sous les traits d’un débutant qui n’aurait encore ni atteint la maitrise, ni trouvé sa voie, — après Venise, comme un grand poète élevé par la douleur jusqu’au génie. L'autre légende (231) représente Musset, à la veille du voyage d'Italie (232), usé par une vie dont on exagère les fatigues (233), et puisant alors dans son amour la sève d’un second printemps, séparé du premier par je ne sais quel long hiver silencieux qu’on invente. La vérité, c’est que Musset venait, lorsqu'il partit pour Venise, de se classer, er: publiant le Spectacle, « parmi les plus vigoureux artistes de son temps » (234).
Bien plus, il avait trouvé son équilibre. Equilibre entre les tendances qui l’écartèlent depuis toujours, d’un côté l'appétit du bonheur immédiat, Octave, si l’on veut; de l’autre, Cœlio, la recherche des joies qui dépassent la minute présente. Chacune de ces deux tendances compte des victoires (235) dans le Spectacle, maïs c’est à la seconde que, manifestement, vont les complaisances du poète (236);
(229) Où, sans doute, on peut rencontrer parfois des protestations d’humilité amoureuse qui semblent permettre pareille hypothèse. Mais la critique ne devrait-elle pas savoir qu’en pareille matière une correspondance d’amour ne prouve rien? Pas plus quand celui qui écrit se déprécie que lorsqu'il se campe dans une posture avantageuse? Elle s’en serait peut-être souvenue si le roman de Sand (Elle et Lui) n’avait le premier préparé Tlexploitation des lettres, et si ceux qui veulent donner raison à l’un des amants n’avaient tous travaillé dans ce même sens.
(230) C’est la plus répandue de ces deux légendes; on.peut ea retrouver la trace dans presque tous les recueils et morceaux choisis des œuvres de notre poète et dans ces mots que la critique a trop souvent employés, à propos du poète des Nuits : le vrai Musset, le grand Musset...
(231) Et celle-ci a sa source dans Elle et Lui, de G. Sand.
(232) Alors qu’il vient d’écrire Fantasio, il y a quelques mois, et Rolla, il y a quelques semaines.
(233) Et dont Musset lui-même s’exagérait les ravages : à ce sujet, La Coupe et les Lèvres, Lorenzaccio plus tard, semblent fournir des arguments à la légende. Mais il faut savoir y distinguer le point de départ (cette idée de la débauche perniciense) que le poète a tiré de ses propres réflexions sur lui-même, et l’orchestration dramatique Franck et Lorenzo ne sont pas lui au moment qu’il écrit, mais l’homme qu'il redoute d’être un jour, lorsque la débauche aura fait son œuvre.
(234) Le mot est de Sainte-Beuve. (Article sur le Spectacle, janvier 1833.)
(235) C’est, par exemple, À quoi révent les jeunes filles, pour l’idéaliste; les Caprices de Marianne contre lui.
(236) Et la meilleure preuve c’est, qu’au fond, les pièces où J’idéalisme semble succomber, ainsi les Caprices, ainsi André del Sarto, condamnent, en même temps, la tendance Octave; Lucrèce et Cordiani, Marianne sont atteints par la conclusion; leur bonheur en est empoisonné de remords et d’inquiétudes.
cet idéalisme ne règne sur son œuvre qu'aux heures calmes . de sa vie. Equilibre, surtout, entre ses facultés intellectuelles (intelligence avide d'expériences psychologiques, jugement impatient de secouer les partis pris, qualités que l'enthousiasme romantique avait submergées sans les détruire) et, d’un autre côté, son imagination et sa sensibilité, qui se sont épanouies dans la serre chaude du Cénacle, et restent engluées de romantisme pour jamais. Dans les pièces et les poèmes du Spectacle, il s’enthousiasme, il se désespère avec l’ardeur de son siècle; il lui emprunte jusqu’à son langage. Et pourtant, une autre partie de lui-même reste au-dessus de ces passions; c’est lui qui nous montre les incohérences et les faiblesses de ses héros, lui enfin qui mène l'intrigue jusqu’à des catastrophes inévitables (237). Et cet équilibre lui permet à la fois de donner à son œuvre l’accent le plus lyrique, et de se déprendre de ses sentiments avec une indépendance qui sent son classique; d’exprimer less angoisses de sa génération et à la fois de les juger. En somme, une intelligence largement pénétrée d’idéal traditionnel, analysant une sensibilité imprégnée de romantisme, le tout dans une langue qui n’appartient qu’à Musset, telle apparaît la formule de son équilibre. Seulement pareil équilibre ne peut durer qu’à une condition, c’est que la sensibilité du poète demeure contenue (238). Mais n’avons-nous pas montré qu’elle gardait ses caractères d’autrefois, hantée de rêves, prompte à l'enthousiasme, attachée à cette croyance que la vie et l’œuvre d’un écrivain ne font qu’un? Cette constatation nous amène à apercevoir que, dans la personnalité de Musset, Pélément constant, c’est sa sensibilité, si changeante en apparence; tandis que son intelligence, volontiers amie de la tradition (239), reste le facteur d’évolution et de progrès, lélément moteur. Elle nous montre ensuite le danger pour demain. En effet, s’il n’y a plus de risque que Musset (240) subisse de ces influences intellectuelles comme il en a connu naguère, en revanche, son cœur de vingt-trois ans est toujours à la merci d’une rencontre; que la passion éclate, l'équilibre se rompra, dans sa vie, d’abord, puis dans son œuvre (241). Et voici venir George Sand.
(237) Et qui constituent autant de condamnations. Ainsi la mort de Déidamia, qui laisse Franck solitaire et désemparé: la mort de Cælio, qui écarte à jamais Octave et Marianne; la mort de Rosette, qui entraîne lécroulement des rêves de Perdican et de Camille.
(238) Comme elle le fut, réellement, de 1830 à 1833, sans qu’une passion profonde la bouleverse et, de la sorte, compromette l'équilibre intérieur de Musset.
(239) Et que les contemporains accusaient de sympathies classiques.
(240) Plus müûr maintenant, plus conscient de ses dons, plus confiant aussi dans ses propres réflexions et dans la formule qu’elles lui ont permis de découvrir.
; san Puisqu’elles restent liées l’une à l’autre aussi étroitement qu’autrefois.