‹ Le RomantismeChapitre 6 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Musset au Cénacle

Les premiers essais de « l'Enfant gâté »

L'entrée de Musset au Cénacle marque le début de sa vie littéraire; par malheur, ni Alfred, ni l’ami qui le présenta, ni Victor Hugo n’en précisent la date. Le futur poète ne s’attardait pas à noter, au jour le jour, ses impressions; et, quand il évoquera, des années après, « la grande boutique romantique » (1), il cherchera à recomposer l’atmosphère, non à indiquer des dates; — les deux autres, eux, n’ont compris la valeur de la nouvelle recrue que trop tard pour avoir conservé des souvenirs précis (2). Seule, une affirmation de Paul de Musset (3) apporte un peu de lumière : « Avant même d’avoir achevé ses études, écrit-il, Alfred de Musset avait été introduit par son condisciple et ami, Paul Foucher, dans la maison de M. Victor Hugo » (4). De quelles études s’agit-11? De celles du lycée? La formule tendrait à le faire croire (5); la rencontre remonterait donc au printemps de 1827, au plus tard. Mais alors pourquoi la Biographie encadre-t-elle cette affirmation dans le récit d'événements survenus en 1828? (6) Et comment admettre surtout, que, dans ses Lettres à l’Ami (7), notre poète

(1) Dans Îles Stances « A Charles Nodier », composées en août 1848,

(2) Aussi bien n'est-il pas certain que ni Foucher ni Hugo aient jamais reconnu le génie de Musset. Le maître n’a-t-il pas dit à Legouvé (qui rapporte ce mot dans son ouvrage Soixante ans de souvenirs)

« Vous mettez Alfred de Musset trop haut. C’est un de ces artistes éphémères avec qui la gloire n’a rien à faire et dont la réputation n’est qu’un caprice de la mode. »

(3) Biographie (chap. IV).

(4) Et ïl ajoute, dans la Notice des Œuvres posthumes : « Alfred de Musset fut accueilli par M. Hugo comme s’il eût été de 1a famille. On le retenait souvent à dîner. » Ni Hugo, ni notre poète n’ont jamais rien laissé entendre de pareil.

(5) Et celle de la « Notice » aussi : « Cette intimité n’a pas duré moins de quatre ans ». Mais, un peu plus loin, Paul de Musset écrira : « Alfred de Musset ne s’est séparé de l’Ecole romantique qu’en 1833. » On ne peut donc tirer, de la première précision, aucune conclusion certaine.

(6) Le paragraphe précédent de la Biographie commence ainsi « Au printemps de 1828, notre mère loua un petit appartement. »

(7) Qui seraient alors de quelques mois postérieures, ayant été écrites à l’automne 1827.

ne fasse nulle part mention des hommes du Cénacle. Ne l’oublions pas : le biographe fait appel ici à des souvenirs vieux de plus de trente ans; il a gardé lPimpression que son frère entra très jeune au Cénacle; il se rappelle que, lorsqu’au printemps de 1828 Alfred composa son premier long poème (8), il fréquentait depuis plusieurs mois rue Notre-Dame-des-Champs. De là à conclure qu'il y fut admis, étant encore lycéen, il n’y a qu’un pas. Et pourtant le biographe se refuse à le franchir. Aux termes précis : « avant d’avoir quitté le lycée, avant d’avoir fini ses classes. », cet esprit, habituellement net, préfère l'expression < avant d’avoir achevé ses études », qui peut s’appliquer aussi bien aux cours qu’Alfred suivit pendant l’année scolaire 1827- 1828. Donc ses souvenirs restent incertains. Quand on l’a compris, le mutisme des « Lettres à l’Ami » reprend sa valeur; l'affirmation de la Biographie, que le poète fut présenté au Cénacle avant la composition d’Agnès de Guadarra (9), garde la sienne; et l’on se trouve conduit à admettre que Musset commença de fréquenter chez Hugo entre l’automne de 1827 et le printemps suivant. Aussi bien, cette année-là seulement, le futur poète trouvait, au milieu de sa nouvelle existence (10), des loisirs que ses classes ne lui auraient pas laissés. L’essentiel, d’ailleurs, est de constater que l’entrée du poète au Cénacle précéda ses premiers essais poétiques (11); plus encore, de retenir qu’il fut conquis par la jeune école, dès labord; il y faut insister.

Page 1