L’IDYLLE RÊVÉE PAR MUSSET
Cette passion, qui devait faire tant de bruit, commença très simplement. Au printemps de 1833 (12), Buloz réunit en un diner confraternel ses collaborateurs. Dans quel restaurant? C'était, dit Paul de Musset, chez « les frères provençaux »; les papiers de Buloz donnent le nom de Lointier (13). L'essentiel, c’est que le poète ét la romancière
(8) Publié par les soins de M"° Aurore Sand (1926, chez Calman-Lévy).
(9) Comme bien d’autres qui lui ressemblent : celles de Sainte- Beuve et d’Adèle, de Vigny et de M'"° Dorval, d’Hugo et de Juliette Drouet, d’ailleurs contemporaines. Car, en 1833, nous traversons l’année folle du romantisme.
(0) Et tout à la fois à vouloir tenir la société au courant de l’aventure, par le menu.
(11) Sur les contradictions, les folies et l’impossibilité de pareil amour.
(12) Aucun renseignement ne permet de préciser davantage la date de ce diner. La correspondance entre Sand..et Musset commençant le 24 juin 1833, on peut seulement en déduire que la réunion eut lieu, au plus tard, vers le milieu du même mois.
(13) Cf. l’ouvrage de M"° Pailleron : La Vie littéraire sous Louis- Philippe.
devaient s’y rencontrer (14). Le hasard les plaça côte à côte. Mais pourquoi mettre le hasard en cause? Le vrai responsable ne serait-ce pas plutôt Buloz, avide de présenter l’un à l’autre deux de ses favoris (15), ou encore Sainte-Beuve qui se substituait volontiers à la Providence? (16) Quoi qu’il en soit, les places de Musset, de Sand étaient voisines. Ce rapprochement ne dut leur faire aucun plaisir. Ils se connaissaient de réputation. Et les anecdotes qu’on allait racontant n'étaient pas faites pour les incliner à la bienveillance mutuelle. Voici ce que notre poète avait entendu dire de sa voisine : c’est une affranchie des préjugés sociaux, une curieuse de l’amour (17). Soit. Mais elle fait fi du charme féminin, de la grâce, de l'élégance; elle fréquente les bousingots (18) et s’habille comme eux; elle fume la pipe. Avant tout, elle est femme de lettres; et quelle femme de lettres! Le roman d’Indiana, qu’elle vient de publier, Alfred l’a lu. L’intrigue, les caractères l’ont peut-être intéressé (19); mais le style l’a mis hors de lui; au point qu’il n’a pu se tenir de biffer, sur une des D de son exemplaire, les épithètes qui lui semblaient inutiles : presque toutes celles qu’il rencontrait (20). Donc, si Eos lui avait demandé à côté de quelle voisine il désirait se trouver, il n’eût sans doute pas nommé George Sand. Elle non plus, soyons-en certains. Certes, il lui plaira toujours de rencontrer les écrivains que la gloire commence à visiter (21). Mais, en 1833, Musset est d’abord un poète; or, elle préfère les prosateurs (22). En
(14). Ils étaient, l’un et l’autre, depuis peu collaborateurs assidus de la Revue des Deux-Mondes.
(15) Me Païlleron, mieux documentée que quiconque à cet égard, a écrit, à propos de Lœve-Veimars : « Il fut, avec Planche et Musset, une des trois prédilections du cercle intime, étant admis que George Sand plane au-dessus. » (La Vie littéraire sous Louis-Philippe.)
(16) Ce même Sainte-Beuve dont le rôle près de Sand nous apparaîtra bientôt. Musset, qui lui en voulait sans doute un peu, le surrommait « Madame Pernelle », en raison de son « furetage tracassier », et Sainte-Bévué », à cause des erreurs de sensibilité qu'il commettait. (Cf. ici encore M"® Pailleron, la Vie littéraire, pp. 180 et 181.)
(17) C'était là, à l’époque, la réputation, méritée ou non, de Sand. (Cf. les articles de la presse sur Lélia.)
(18) Et rien n’est plus loin du dandy, c’est-à-dire de Musset, que le bousingot.
(19) Le poème que nous citons plus loin sur la scène de « Noun et Raymond » semble le prouver,
(20) Cf. Marieton : Histoire d'amour, qui tenait le fait de M° Lardin de Musset.
(21) Mais, à ce titre, beaucoup des convives pouvaient l’intéresser également.
(22) I1 suffit, pour s’en convaincre, de dresser la liste des hommes
que jusqu'alors elle a le mieux connus : Latouche, Sandeau, Mérimée, Dumas, Jouffroy….
outre, ce poète, Latouche, Sandeau, les bousingots (23) lui reprochent de n'être point un vrai artiste, de se désintéresser des problèmes de l’heure, les griefs les mieux faits pour le perdre dans l'esprit de George Sand. Croit-on que l’homme puisse l’attirer davantage? Elle le sait jeune, dépourvu de cette énergie qu’elle prise par-dessus les autres qualités viriles; car l’heure des affections maternelles n’a pas encore sonné (24). On répète partout qu’il attache à la ligne de son habit autant d'importance qu’à la perfection de ses vers; et elle, toute sa vie, s’est habillée de la façon la plus commode, — jeune fille, pour parcourir à cheval les environs de Nohant, femme, pour se promener à son aise au milieu de ses compagnons; il se pare volontiers de ses titres de noblesse, et elle ne comprend qu’un snobisme, celui des bousingots! Décidément, le vicomte Alfred de Musset ne saurait intéresser George Sand. En veut-on la preuve? Quelques mois plus tôt, elle s’est séparée de Sandeau (25). Or, depuis qu’elle a quitté le toit conjugal, elle a toujours senti près d’elle un appui viril (26); sa solitude l’inquiète; elle se tourne vers son confesseur. De qui pourrait-il s’agir, sinon de Sainte-Beuve? Tout le prédestinait (27) à ce rôle de confident des femmes; et Sand, la plus fidèle de ses ouailles et peut-être la plus absorbante, put librement lui demander un nouveau guide. On parla de Musset. Ce choix suffit à faire comprendre de quoi il s’agissait. Mais l’intéressée répondit le 11 mars : « A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m’ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy; nous ne nous conviendrions pas, et j’avais plus de curiosité que d’intérêt à le voir. Je pense qu’il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d’obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je veux donc vous prier de m’amener Dumas, en Part de qui j'ai trouvé de l’âme, abstraction faite du talent ». La présentation eut lieu. Ce fut une déception, puisque, le mois suivant, elle écrivait à Sainte-Beuve : « Mon ami, je
(23) C'est-à-dire tous ses amis, à elle, à l’exception de Mérimée, qui vient de traverser la vie de Sand pendant quelques semaines d’intimité et qui ne dissimulait pas sa sympathie pour le poète. Mais il ne semble pas que Lélia ait gardé très bon souvenir de Mérimée lui-même.
(24) Tous les hommes auxquels, jusqu'alors, l’a liée quelque intimité: Latouche, Sandeau, Mérimée, étaient ses aînés, et par l’ancienneté du talent et par l’âge.
(25) Rompant ainsi, en mars, une intimité de trois années et une collaboration déjà ancienne.
(26) Latouche d’abord, puis Sandeau. Aussi bien, Sand voyait juste : son talent, pour se trouver, avait besoin, dans les débuts, d’un guide énergique, même moins bien doué que l’élève géniale qu’elle était.
(27) Son expérience, son onction, sa curiosité perspicace et sympathique, la discrétion qu’on lui supposait encore, enfin sa laideur. Et lui-même se savait hors d’atteinte, « garanti, a-t-il dit, contre tout autre genre d’attrait et de séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses » : son amour pour Adèle.
recevrai M. Jouffroy de votre main » (28). Donc, Sand ne désirait pas connaître Musset.
Mais cette défiance, tout de suite, les rapprocha, par réaction d’heureuse surprise. Au dîner de la Revue, Sand apparut avec tout son charme féminin. Et lui, nous le savons, en face d’une femme, il trouvait d’instinct le ton juste : de lesprit et de la verve, maïs pas plus qu’il n’en faut; quelques pointes hardies, sans audace gênante (29); une fantaisie où la poésie affleurait, une franchise qui frisait la confidence, enfin le frémissement d’une sensibilité aussi nerveuse que celle de la partenaire. Ajoutons que, ce soir-là, Sand était la seule femme présente. Certes, il dut se déchaîner. Et l’on sait comme il était lorsqu'il s’animait : sur le médaïllon de David, faites glisser les caprices de la vie, mettez en mouvement ce masque aux lignes pures, dans la chevelure opulente laissez courir les ondes dorées, dans les yeux morts supposez ces regards qui frappaient Chalas (30), caressants, quémandeurs, audacieux; imaginez enfin, sur ses lèvres dont lune avoue l’intrépide sensualité, une série de mots passionnés. Comment n’aurait-il pas intéressé George Sand? Elle, de son côté, elle a beau proclamer qu’elle fait parfois, dans la conversation, la figure d’une bête (31), elle se calomnie. Son visage ardent, ses vastes yeux excellent à peupler les silences; et puis, il y a des thèmes de causerie qui l’animeront sa vie durant. Entre Musset et elle, ces sujets-là surgissent d'eux-mêmes : leur art, leurs œuvres, cette étude de la passion qu’ils viennent de mener, elle dans Indiana, et lui dans les Caprices de Marianne (32); enfin, cette scène entre Raymond et Noun, que le poète avait méditée :
N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
Croyant que le bonheur, c’est une nuit d’ivresse,
Et que la volupté, c’est le parfum des fleurs?
Et cet être divin, cette femme angélique,
Que dans l’air embaumé Raymond voit voltiger….
(28) Extrait d’une lettre datée d’avril 1833. (Cf. l’ouvrage de M. Rocheblave : Lettres de George Sand à Alfred de Musset et à Sainte- Beuve.)
(29) Du moins alors. Plus tard, il lui arriva de se tenir moins correctement. M° Pailleron (la Vie littéraire sous Louis-Philippe) en cite quelques preuves,
(30) Lorsqu'il disait à Paul de Musset, en redoutant pour le poète les Dalila : « En lui voyant. ces regards qu’il adresse aux femmes ct ceux qu’elles lui renvoient. » (Biographie, p. 86.)
(31) Cf. l'Histoire de ma vie.
(32) Donc, à quelques mois de distance ct récemment, puisque l’Indiana parut en 1831.
O George, n’est-ce pas la pâle fiancée
Dont l’ange du désir est l’immortel amant?
N'est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée,
Qui sur tous les amours plane éternellement?
Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!
Qui couvre de baisers sur le corps d’une femme Le fantôme d’une autre, et qui, sur la Beauté, Veut boire l’Idéal dans la réalité (33).
Que de rapprochements entre cette scène de dédoublement, et le drame qui oppose Cœlio à Octave. Peut-on s'étonner qu’une fois le dîner fini, les deux interlocuteurs aient éprouvé une vive sympathie l’un pour l’autre. Elle ouvrit cordialement sa porte (34); lui, se hâta de l'aller voir. Donc, ils se sont plu dès l’abord. Et plus ils se verront, plus ils se plairont. Car, Sand, au physique, incarne le type de la femme fatale qu’Alfred a toujours préféré : des cheveux noirs, un teint mat, surtout des yeux à la fois ardents et mystérieux d’une sorte d’immobilité, des' yeux à sy noyer (35). Sous l’apparente placidité de la silhouette, parfois, des frémissements où se révèle une sensibilité tyrannique; une expérience amoureuse dont, dans les milieux littéraires, on cite maintes preuves (36); enfin, elle a beau ressembler à M"° de la Carte, elle n’en garde pas moins le piquant d’une énigme : en raison de ses hérédités (37), de son passé (une enfance partagée entre la discipline du couvent et la pleine liberté des champs, la vie de Nohant, les longues promenades à cheval); en raison de sa vie présente : là-bas, en Berry, un mari avec qui elle n’a point encore divorcé, des enfants, à Paris, l’existence des ateliers, un petit appartement toujours plein, un entourage d’hommes, écrivains, artistes, penseurs (38). Sur tout cela, des gens, qui se disent bien informés, jasent un peu; mais on ne sait rien de précis; sinon qu’elle a souffert, qu’elle a voulu vivre à sa guise, qu’elle a du
(33) Vers envoyés par Musset à Sand le 24 juin 1833. (Cf. l’ouvrage de Me Martellet : Musset intime.)
(34) Paul de Musset (Biographie, p. 122) : « Elle l’engagea simplement et avec bonhomie à venir chez elle. I1 y alla deux ou trois fois à huit jours d’intervalle, et puis il y prit habitude... »
; (35) Ce sont les yeux de Sand qui frappèrent le plus vivement le poète. N’écrivait-il pas (en parlant de son fils Maurice), à son retour de Venise (12 mai 1834) : « Il a une paire d’yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l’avoue », et, bien plus tard, dans le Souvenir des Alpes (1851) :
« Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours »?
(86) Et il se peut qu’on exagère. Mais il ne s’agit ici que de saisir Popinion que Musset, avant de connaître Sand, pouvait avoir d’elle.
(37) Mélange de sang royal (par le maréchal de Saxe) et de sève populaire (par sa mère : Sophie-Victoire Delaborde).
(38) Planche, Boucoiran, Lerminier,
talent (39), peut-être du génie. Qui ne le comprend? Tout cela lui fait une silhouette à part. Elle représente pour ce < Don Juan » de vingt-trois ans, un type qu’il n’a jamais rencontré. Il est donc pris par ses sens, par sa curiosité, par son orgueil. Et elle? sans doute, elle sait qu’il faut se défier de certains entraînements (40): plus mûre (41), elle connaît mieux les conditions réelles de l’existence. Et pourtant! elle aspire à rencontrer un homme avec lequel elle puisse, d’égale à égal, échanger une tendresse puissante, totale (42). Pareil songe, tant qu’on ne l’a pas réalisé ou qu’on n’en a pas reconnu la vanité, est déjà un acquiescement aux tentations qui se lèvent. Et Musset a tant de séduction! d’abord la jeunesse. Au milieu des hommes qu’elle a connus, la dangereuse originalité! Ce sont, pour la plupart, des hommes faits, d’autres, renommés pour leur laideur (43). Sur ce fond d'ombre, la silhouette d’Alfred se détache; il apparaît débordant de fraîcheur, et elle aura trente ans dans quelques mois. En second lieu, il a le charme du génie naissant; plus encore : cette puissance qui surprend les meilleures résistances, l’adolescence sentimentale, méêélant les désirs de l’homme et la spontanéité de l'enfant, des audaces et de la crédulité, l’impatience et des timidités. Fatalement, il doit l’aimer, la prier d’amour; fatalement, elle doit céder à ces prières. Pas tout de suite. Au début de leur intimité, Sand a précisé la situation (44). Elle ne demande qu’à le traiter en familier; mais à une condition, c’est qu’il se comporte en camarade. Rien d’étonnant; elle aimait les mots nets et francs; la réputation du poète (45) justifiait toutes les précautions; elle aspirait au calme, après une année de désillusions (46). Ces paroles qu’elle devait, après Venise, répéter à Musset : je suis ton ami, ton frère, elle les lui a dites, de façon plus cérémonieuse, au moment de leurs premières entrevues. Il y avait là une saine prudence et de la franchise, peut-être maladroite (47). Lui, comme de
(39) Un talent qu’Indiana venait d’attester.
(40) Cf. le billet à Sainte-Beuve.
(41) Elle est née en 1804, elle a donc six ans de plus que Musset.
(42) A preuve ses romans et aussi ses lettres à Musset, à Sainte- Beuve..
(43) Comme Sainte-Beuve ou Gustave Planche.
(44) Du moins, elle le donne à entendre clairement (au début d’Elle et Lui) et les lettres par lesquelles le poète peu à peu se déclare se font si prudentes qu’on en conclut naturellement qu’elle disait vrai.
(45) ‘Ou certaines de ses œuvres : Mardoche, Namouna.
(46) Ne venait-elle pas, en quelques mois, de connaître, puis d’écarter, après Sandeau, Dumas, Jouffroy et Mérimée?
(47) Car parler d’amour ainsi, même pour le déclarer impossible, c’est déjà prévoir l’amour, éveiller chez l’autre de vagues idées, et peutêtre, s’il se sait séduisant, le piquer au jeu.
juste, promit ce qu’elle voulut; quel homme n’en eût fait autant” Sans doute même était-il sincère. Au fond, l'amour l’effrayait un peu. Depuis certain jour de 1830 (48), il le fuyait en l'appelant. Il accepta donc le contrat que sand proposait; et tous deux s’arrangèrent pour se voir le plus possible, comme si le plaisir qu’ils trouvaient à se sentir lun près de l’autre n’eût pas été déjà un signe d’amour naissant. Mais qui donc devait dire un jour : on ne badine pas avec l’amour? Pas même en le baptisant amitié, ce qui était assez dans le goût du temps. L'événement le fit voir aux futurs amants. Ils purent d’abord s’y tromper; en apparence, ils se tenaient à la lettre du traité. Aussi les visites du poète, quai Malaquais, se firent-elles de plus en plus fréquentes. Sand habitait là, au 19, un appartement accueillant; une pièce de réception, fumoir ou atelier plutôt que salon (49), une salle à manger où, le soir, elle retenait quelques intimes. Musset y vint d’abord une ou deux fois la semaine, puis il eut sa place à table. Cette intimité rapide pourrait donner à réfléchir, chez d’autres que chez la maîtresse de céans; elle avait la sympathie prompte, et le savait. Pourtant, certains familiers s’inquiétèrent : Boucoiran, si dévoué aux intérêts de son amie (50), fronça le sourcil; Planche bougonna, à son habitude. Il faisait, là, figure de maître de maison, et flaira vite en Alfred un adversaire capable de le supplanter. Mais Sand ne tint compte ni des grimaces ni des murmures; elle pouvait se croire sûre de Musset, et se sentait sûre d'elle-même. En pareil cas, son habitude n’était point de prêter l'oreille aux commérages. Fort bien; mais plus ils se voient, lui et elle, plus leur sympathie se renforce. Dans ce milieu, mi-littéraire et mibohème, la conversation de Sand montre en elle ce qu’il appellera son « grand cœur » (51); enfin l’affection dont lentourent les hommes présents, c’est juste ce qu’il faut pour piquer, chez lui, le désir de plaire et d’être distingué. De son côté, il apparaît plein de spontanéité, avec un jaillissement de boutades, et soudain l'émotion qui perce; capable, lorsque le vent soufflait à la gaîté, d’improviser des
(48) Où la trahison de sa première maîtresse lui apparut soudain évidente.
(49) Cf. Houssaye (George Sand, Revue de Paris et de Saint-Péters-bourg, 1888) : « Elle n’eut jamais de salon, dit-il, mais un fumoir, une salle à manger, et surtout un cabinet de travail où se coudoyaient les philosophes et les musiciens »…
(60) Et à qui Musset déplaisait. S’il n’avait tenu qu’à lui, jamais aventure ne se serait produite; il en voulut sans doute à Sand d’aller contre ses conseils, et c’est peut-être pourquoi il répondait avec moins d’empressement que d'habitude aux services qu’elle lui demandait de Venise en 1834. (Cf. les Lettres de Sand à Musset.)
: (51) Cf. la lettre d’août 1834 : « Rétrécis ton cœur. mon grand. George, tu en as trop pour une poitrine humaine. »
strophes, les plus lestes (52), de prendre sa part à toutes les farces (or, elle se plaisait aux plaisanteries d’atelier); capable de pénétrer jusque dans ses profondeurs le sens d’Indiana {et elle adorait être comprise). Ce double charme aidant, ils en arrivèrent à parler surtout l’un pour l’autre; à se confier leurs états d’âme et, ce qui est aussi grave, leurs manuscrits (53). De là, entre ces visites fort rapprochées, toute une correspondance (54). Nous n’en possédons qu’une partie les lettres du poète (55). Mais elles permettent de suivre l’évolution de la sympathie à l’amour, à travers les régions incertaines de l'amitié. La première (56) accompagne le poème sur Noun et Raymond :
Madame, je prends la liberté de vous envoyer ces quelques vers. Leur peu de valeur m’aurait fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d’admiration sincère et profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l’assurance de mon respect.
Alfred de Musserx.
Ce « Madame » plein de déférence, ce ton cérémonieux se retrouvent dans le billet suivant (57). Mais, dès le début de juillet, l’accent devient plus familier. Rien de grave; mais la formule se fait parfois plus intime : « tout à vous de cœur ». Et surtout, il traite Sand en ami (toujours cette erreur de sexe qui sent son romantique)
Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à un espèce d’idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. Il vous remercie bien cordialement de votre souvenir pour une sottise qui n’en valait pas la peine et dont il est bien fâché de vous avoir rendu témoin; que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c’est ce qu’il vous demande surtout. Votre bien dévoué,
Alfred de MussEer.
(52) Ainsi les vers :
George est dans sa chambrette.., ainsi la complainte sur le duel : « Planche-Capo de Feuillide », ainsi le Songe de Reviewer.
(53) Ainsi à la fin de juin, Musset envoie à Sand un fragment de Rolla; en juillet, Sand communique à Musset quelques pages de Lélia.
(54) Or, ils sont tous deux à Paris, ils se voient assidûment. N’est-ce pas la preuve que l’amour se lève en eux? Et pouvaient-ils vraiment, lun comme l’autre, s’y tromper?
(55) Par malheur; car les lettres de Sand (qui ont existé, certains billets du poète n’étant que des réponses, et qui ont été détruites) permettraient de voir clair dans leurs deux cœurs.
(56) Datée du 24 juin 1833.
(57) Billet sans date précise. Musset y annonce l’envoi d’un fragment de Rolla. Elle d’avait demandé; mais il la prie que son « petit caprice de curiosité ne soit partagé par personne ».
C’est qu’un incident les a rapprochés : le poète a été pris de malaise (58) chez George Sand; pendant quelques jours, il a été souffrant. Aussitôt, ce qu’il y avait en elle de la sœur de charité s’est ému; elle a demandé des nouvelles, peut-être est-elle venue en prendre (59). Ils s’en trouvèrent plus près l’un de l’autre. Voici venir l’heure des promenades en tête-à-tête (60), et des confidences; qu’elle se sente lasse, ou souffrante, du côté du cœur, elle lui en fait part (61); qu’elle achève Lélia, c’est à lui qu’elle communique les épreuves de son roman. Il sait le prix de pareilles faveurs. A peine a-t-il reçu Lélia, il la remercie. Puis il lit le manuscrit; et l'enthousiasme s’empare de lui. Enthousiasme qui suffit à nous éclairer; car la rhétorique de Lélia aurait dû inspirer à l’auteur du Spectacle quelques réserves, si la sympathie n’emportait chez lui toutes les autres considérations.
J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c'était : cela ne pouvait pas être médiocre; mais, enfin, ça pouvait être bien des choses, au lieu d’être ce que cela est... Vous savez que, malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de contre-partie des mémoires de vos boulangers, etc., vous savez, dis-je, que pour moi un livre, c’est un homme ou rien; je me soucie autant que de la fumée d’une pipe de tous les arrangements, combinaisons, drames (62) qu’à tête reposée et en travaillant pour votre plaisir, vous pourriez imaginer et combiner. Il y a, dans ZLélia, des vingtaines de pages qui vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lamartine. Vous voilà George Sand. Autrement vous auriez été Madame une telle, faisant des livres (63).
(58) D’après M. Séché (Correspondance d'Alfred de Musset), il s’agit d’un évanouissement.
(59) C’est ce que suppose M. Marieton : Une Histoire d'amour. M°° Lardin de Musset affirme, dit-il, que Sand vint chez le poète en juillet 1833. Maïs nous n’avons ici aucune preuve.
(60) Cf. ces lignes d’Alfred à Sand : « Si vous avez réellement l’idée d’aller vous percher sur les tours de Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde si vous me permettez d’y aller avec vous. Pourvu que je rentre à mon poste le matin, je puis disposer de ma veillée patriotique. »
(61) Alfred à Sand : « Votre maladie n’a rien de plaisant. Malheureusement on n’a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le cœur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant. » I faut bien en déduire que Sand, peut-être inconsciemment, jouait, en se confiant ainsi, un jeu assez dangereux.
(62) Jamais Mvusset n’a pu rencontrer sous sa plume ce mot si cher aux hommes du Cénacle sans l’accompagner, comme ici, de quelque réflexion ironique.
(63) Lettre écrite vers la fin de juillet 1833. (Le 19, dit M. Marieton.
mais il n’y a là aucune certitude.)
Et, comme s’il craignait que tant d’enthousiasme éveillàt quelque défiance, il revient sur ses sentiments :
Vous me connaissez assez pour être sûre à présent (64) que jamais le mot ridicule de : Voulez-vous on ne voulez pas? ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l’amour moral (65), et je ne puis le rendre à personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je m’avisais de vous le demander). Mais je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même votre ami, c’est encore trop moral pour moi, mais un espèce de camarade sans conséquence et sans droit, par conséquent sans jalousie et sans brouille, capable de fumer votre tabac, de chiffpnner vos peignoirs et d’attraper des rhumes de cerveaux philosophiques avec vous sous tous les marronniers de « l’Europe moderne ». J'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. À vous de cœur,
Alfred de MussET.
Me trompé-je? Il me semble deviner ici une manière de première déclaration. En tout cas, pareilles professions de foi, on ne les fait très haut que lorsqu'elles commencent à ne plus être tout à fait vraies. Mais Sand ne lut pas entre les lignes. L’admiration, la formule finale qui la virilisait, c’est tout ce qu’elle retint. Et, la fiction continuant, dans les billets suivants, le < Madame » d’autrefois fait place à : « Mon cher George ». Il est possible que Sand ait vu, dans ce prénom masculin, l'indice d’une loyale camaraderie; et si l’on eût demandé à Alfred quel était ce George, peut-être aurait-il répondu : le meilleur des amis. Pourtant, relisons le premier de ces billets : « Mon cher George, vos beaux yeux noirs. » (66) Quel singulier rapprochement! I ne s’agit pas d’une. déclaration; non. La veille, il s’est amusé à dessiner le visage de son amie, une sorte de caricature. Puis, il a trouvé que son dessin n’était pas ce qu’il voulait. Rentré chez lui, il y a travaillé, et il l’envoie.
Vos beaux yeux noirs que j’ai outragés hier m'ont trotté dans la tête ce matin. Je vous envoie cette ébauche, toute laide qu’elle est, par curiosité, pour voir si vos amis la reconnaitront et si vous la reconnaîtrez vous-même. Good night. Ï am gloomy to day.
C’est tout simple? Oui et non. Sans doute, les termes sont des plus rassurants. Mais il y a ce début bizarre, cet aveu,
(64) Voilà qui prouve qu'auparavant Sand avait manifesté des inquiétudes.
(65) Comment le sait-il? Sans doute le lui a-t-elle affirmé. Mais le plus important ici est de signaler que, pour la rassurer, il commence à se poser en blasé et en viveur. Un portrait auquel elle croira plus tard.
(66) Ce billet vient juste après la lettre que nous avons citée, Il date donc, de l’avis unanime, des tout derniers jours de juillet 1833.
plus grave, qu’il admire les yeux de Sand, qu'il les revoit, même absent, même chez lui. Elle ne proteste pas. Dès lors, une sorte de folie s'empare d’eux. Ils parlent de voyage ensemble. Ils s’écrivent à n’importe quelle heure :
Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin (67). Vous qui vous couchez à quatre heures, vous m’écrivez à huit. Moi qui me couche à sept, j'étais tout éveillé au beau milieu de mon lit, quand votre lettre m’est venue. J'irai certainement vous voir à minuit. Jai pleuré comme un veau pour faire ma digestion...
Cette lettre, dans son décousu, révèle l'approche de la crise. De fait, elle éclata presque immédiatement. I y a quelque temps déjà qu’il la sentait venir, et qu'il essayait de l’écarter. Mais la vérité lui échappe un jour (68)
Mon cher George, jai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je suis amoureux de vous; je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J’ai cru que je m'en guérirais tout simplement en vous voyant à titre d’ami: il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient m’en guérir; j’ai tâché de me le persuader tant que j’ai pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. Je n’espère rien en vous disant cela. Je suis fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits (69) si j’avais de la force. Mais la vérité est que je souffre, et que la force me manque.
Le moyen d’en vouloir à un amour aussi désemparé? Sans doute, elle sermonna Musset. Mais elle ne ferma pas sa porte. Elle lui envoya même un manuscrit, un fragment où il pouvait se reconnaître (70); elle le laissa dire son amour (71). Et lui, des mots pleins de romantisme lui montent aux lèvres
Plaignez ma triste nature qui s’est habituée à vivre dans un cercueil scellé, et haïssez les hommes qui m’y ont forcé. Voilà un mur de prison, disiez-vous hier; tout viendrait s’y briser. Vous n'avez oublié qu'une chose, c’est qu’il y a derrière un prisonnier;
(67) Ce billet, que M. Séché croit postérieur à la déclaration (28 juillet), se trouve, dans la correspondance, juste avant elle, à la place que nous lui laissons. Sa date est : Juillet, sans plus.
(68) Tout à la fin de juillet, et probablement entre le 20 et le 25, sans qu’on puisse préciser davantage.
(69) On voit bien par là que le voyage d'Italie était, entre les amis, un projet arrêté.
(70) Probablement un autre passage de Lélia. Le poète ne s’y trompa pas: S'il y a, répondit-il, dans les feuilles que je viens de lire, une page où vous ayez pensé à moi, et que je l’aie devinée, je vous remercie, George. »
| .(7D Ne va-t-il pas écrire « Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aimée, non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre, où me voilà seul à présent. C’est là que je vous ai dit ce que je n’ai jamais dit à personne »?
voilà un beau calcul. de rester muet en face de l’être qui peut vous comprendre et de faire de sa souffrance un trésor sacré pour le jeter dans. tous les égouts à six francs l’exemplaire!.. Si mon -nom est écrit dans un coin de votre cœur, quelque faible, quelque décolorée que soit l'empreinte, ne l’effacez pas. Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir.
Et ceci surtout :
Je puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser ma mère (72).
À côté de cela, des cris de sincérité. À l’époque, il semblait naturel que la passion s’exprimât ainsi (73). Les dernières hésitations de Sand ne résistèrent point à tant de fougue. Presque aussitôt après avoir reçu cette lettre, elle s’abandonna, une fois encore, à son destin. Et, le 2 août, Musset pouvait improviser ce chant de triomphe (74)
Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d’azur, aux paupières voilées, Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu.
J’ai cru, pendant trois ans (75), te vaincre et te maudire; Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit, te voilà revenu.
Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. Mets la main sur mon cœur, la blessure est profonde. Elargis-la, bel ange, et qu’il en soit brisé.
Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,
N’a dans des yeux plus noirs bu la céleste ivresse,
Nul sur un plus beau front jamais ne t’a baisé.
Cette joie d’aimer, non pas d’être aimé, cette satisfaction à sentir la plaie béante, c’est encore le romantisme de Musset qu’elles expriment, à l’heure où tout devrait lui parler de bonheur.
Le 2 août! Lélia va paraître le 10, et Rolla le 15 (76), et pendant les premiers mois de passion qui vont suivre, Musset met la dernière main à Fantasio (77), entreprend : On ne badine pas avec l’amour, amasse les renseignements d’où naîtra Lorenzaccio; Sand, de son côté, n’interrompt pas son labeur régulier (78); en voilà assez pour prouver que leur
(72) Extrait de la première lettre qui suit la déclaration (fin juillet 1833).
(73) Et c’est là un autre trait romantique de la passion qui pousse Musset et Sand l’un vers l’autre.
(74) Vers publiés par les soins de M"° Martellet. Ils furent composés, on pourrait dire improvisés, « au bain », nous dit-on.
(75) Musset n’exagère pas; la première trahison qui le contracta date de 1830, et ce poème de 1833.
(76) Dans la Revue des Deux-Mondes.
(77) Paru, dans la Revue des Deux-Mondes, aux environs du départ pour l'Italie, à
(78) Même pas pendant le voyage en Italie, d’où elle envoyaïit ses manuscrits à Buloz
amour n’entraîne ni silence ni paresse. Dans l’appartement du quai Malaquais où Alfred transporte bientôt ses pénates (79), on a mis deux tables là où, autrefois, il Li en avait qu’une; mais le travail garde sa place. Les familiers viennent là comme par le passé (80).
George est dans sa chambrette
Entre deux pots de fleurs,
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de ‘pleurs.
Autour d'elle:
Buloz assis par terre
Lui fait de doux serments;
Solange, par derrière,
Gratouille ses romans.
Planté comme une borne,
Boucoiran, tout mouillé,
Contemple, d’un œil morne,
Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence,
Paul, se versant du thé (81),
Ecoute l’éloquence De Ménard, tout crotté….
La mère Lacouture, Accroupie au foyer, Renverse la friture
Et casse un saladier.
Il y a encore deux strophes pour Guéroult et pour Papet (82) et une autre, un peu plus mordante, qui vise Gustave Planche. Ces vers ont le double mérite de nous faire voir ce milieu bohème et de respirer le bonheur. Le vent, d’ailleurs, soufflait souvent à la gaîté. C'était un jaillissement de farces. Chaudesaigues vient-il par hasard faire visite à Lélia? (83) Aussitôt, son aspect, son bredouillement (84), prédisposent les présents à s’amuser de lui; et on
(79) À quel moment? Paul Maricton affirme que ce fut en septembre. Et ïl ajoute que sa mère « indulgente et faible » le laissa faire. Mais la date reste problématique.
(80) Les vers qui suivent furent publiés par M"° Martellet (Musset intime), avec la date « septembre » 1833. Mais le fait que Planche y figure nous contraint de les dater d'avant la rupture avec le critique. Is furent donc écrits en août, au plus tard.
(81) Paul de Musset avait aussi, on le voit, ses entrées chez Lélia.
(82) Autre ami et compatriote de Sand; c’est lui qui, plus tard, devait avoir la garde de la correspondance des deux amants.
(83) Chaudesaigues débutait alors dans de journalisme, à la Revue de Paris, notamment. Et c’est lui qui, en 1841, devait publier, dans ses Ecrivains modernes de la France, une étude plus que sévère sur Musset.
(84) Le biographe écrit : « C’était un grand garçon pâle, avec une figure de Christ, et qui bredouillait en parlant. » (Biographie, p. 126.)
lui tend un piège : il est assis à côté d’Alfred, qu’il ne connaît pas; et on le fait parler des derniers ouvrages parus; sans affectation, on l’aiguille sur Namouna et sur Rolla; « il se met à les critiquer, ne concevant rien à l’engouement du public pour des vers qu’il trouve à peine supportables. Le jeune homme blond l’encourage en souriant » (85). Vous voyez la scène. Mais comme le malheureux « s’apprêtait à passer de la critique aux personnalités », Sand n’y tint plus. « J’ai l'honneur de vous présenter M. Alfred de Musset, dont je désirais depuis longtemps vous faire faire la connaissance ». Le biographe ajoute que Chaudesaigues « gagna la porte au bruit d’un fou rire qu’on ne pouvait plus maîtriser ». Une autre fois, c’est Lerminier que l’on plaisante (86). On le prie à diner; parmi les convives on lui annonce un diplomate anglais et Alfred de Musset. Double attrape : car celui qui joue le personnage du diplomate, « en habit noir jabot à larges tuyaux, escarpins et gants glacés », visage austère, c’est Debureau, « l’incomparable Pierrot, des Funambules ». Quant au poète, déguisé en soubrette normande, il sert les invités. Vainement Lerminier parle @es événements, de la politique, des ministres anglais; l'étranger répond à peine. < Enfin quelqu'un vint à prononcer le mot d'équilibre européen. L’Anglais étendit la main et demanda Ia parole. Vous voulez savoir, dit-il, comment je comprends l'équilibre européen, dans les graves circonstances où se trouve Ja politique en Angleterre et sur le continent? Le voici, Je vais tâcher d’être clair ». Là-dessus, il jette en l’air une assiette, la reçoit sur la pointe de son couteau, « où l’assiette toujours tournant, demeure en équilibre ». « Tel est, poursuivit Debureau, l’emblème de léquilibre européen. Hors de là, point de salut ». Cependant, la servante s’associant au rire général, « s’empara d’une carafe, et versa de l’eau sur la tête de Lerminier ». Tout s’expliqua; Sand nomma Debureau, puis la servante, qui vint prendre sa place à table. Farces d'atelier; leur gaîté éclaboussait parfois les amis absents; elle se retrouve dans les vers intitulés : Le Songe du Reviewer (87). L'heure était donc à la joie. Et lorsque les invités les laissaient en tête-à-tête, le poète et sa maîtresse se retrouvaient en complète harmonie. Is se communiquaient leur travail, ébauchaient pour l'avenir des projets pleins de sourires; que dis-je? Ces projets, ils les réalisaient, Leur
(85) Ce jeune homme blond, c’est Alfred de Musset.
(86) Cf. Paul de Musset encore. (Biographie, pp. 123-126.)
(87) Le titre complet de ce poème fantaisiste est : Le Songe du Reviewer ou Buloz consterné. Il a été publié dans le volume des Œuvres Complémentaires. Musset imagine là en détail un mauvais rêve fait par Buloz; ses principaux collaborateurs lui manquent au dernier moment pour des raisons diverses.
amour désirait-il plus de solitude? En septembre (88), ils se cachaient à Franchart. Premier voyage de noces qui dura quelques jours. Plus que jamais, ils pensaient à faire ce pèlerinage d'Italie qui leur tenait au cœur, à tous deux (89).
Sans doute, il arrivait parfois qu’un nuage passat. D'abord, la présence trop constante de Planche énervait le poète. Il s’en plaignit; Sand dut trouver cet agacement naturel, puisqu'elle n’hésita pas à parler au critique. Tout en l’assurant de son amitié, elle le pria de se faire plus rare (90) ; très affectueusement, elle le reconduisit sur le palier en lui recommandant d’y rester. Tâche délicate, dont elle s’acquitta avec beaucoup d’habileté. Planche ne reparut pas quai Malaquais; il garda l'impression que sa vieille amie n’était pas responsable du décret d’exil, et concentra toute sa rancune sur le poète. La commission avait donc été bien faite. Seulement, de cette première difficulté, une seconde allait naître. Le critique imagina de frapper un grand coup. La presse consacrait alors à Lélia (91) ses comptes rendus, dont quelques-uns, franchement hostiles, visaient la vie privée de l’auteur. Capo de Feuillide (92) s'était distingué par le violence de ses attaques. Musset ne songea point à intervenir. Planche profita de ce silence. Lui et M. Regnault provoquèrent en duel Feuillide et le critique du Figaro (93) : c'était se substituer au poète. Alfred le sentit (94). N’écrivait-il pas. à Buloz (95)
J'apprends que G. Planche et M. S. Regnault ont provoqué hier M. Capo de Feuillide et l’un des rédacteurs du Figaro. Lorsque:
(88) Très probablement en septembre. M. Marieton (Une Histoire d'amour) précise qu’il s’agit de la seconde quinzaine du mois. Mais les raisons qu’il donne ne sont pas de celles qui peuvent faire naître: une certitude.
(89) Pour Musset, nous n’en pouvons douter. Et le fait que le poète, dans sa lettre de déclaration, suppose qu’en cas de demi-rupture Sand ferait sans lui le voyage, indique, semble-t-il, qu’elle y tenait autant que lui.
(80) Sand elle-même, dans une lettre envoyée de Venise à Musset (24 mai 1834), a résumé la scène et ses propres paroles : « Je l’ai éloigné: de mon intimité d’une manière qui m’eût fait de tout autre un ennemi dangereux... Je lui ai dit en le quittant : Un jour viendra, j’espère, où les. circonstances qui nous séparent ne seront plus aussi impérieuses et où js pourrai vous voir. Je le désire et je reste votre ami. »
(91) Paru le 10 août.
(92) Le critique de l’Europe littéraire.
(93) C'est-à-dire : Léon Gozlan.
(94) Le poème plein de fantaisie et dironie qu’il composa sur ce duel ne doit pas donner le change. Il s’agit de la « complainte historique et véritable sur le fameux duel qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume très inconnus dans Paris à l’occasion d’un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières. » (Air : Complainte du Maréchal de Saxe.) Vingt-quatre strophes de six vers, qui ont été publiées. dans les Œuvres Complémentaires.
(95) Au même moment. Cette lettre a été publiée par M° Pailleron. (La Vie littéraire sous Louis-Philippe.)
vous m’avez parlé de l’article qui a donné lieu à cette affaire, j'ignorais complètement que vous fussiez instruit de mes relations avec Madame Sand (96). J’espère que la manière un peu trop légère dont vous m'avez vu traiter cet article vous paraîtra simple de ma part et que si, maintenant ou plus tard, on vous adressait quelques questions à ce sujet, vous voudriez bien répondre que mon intention était de me battre et que j’ai été prévenu. Si vous voulez me rendre service, vous ajouterez même que je regarderais comme une insulte aussi grave pour Madame Sand que pour moi qu’on parût douter de ma détermination à cet égard, et qu’il me serait impossible de le souffrir, quelle que fût la personne qui le soutiendrait.
A vous de cœur.
À. de MUsSET.
Il suffit de lire cette lettre pour comprendre qu’il y eut æntre Alfred et George une explication. Mais elle ne laissa subsister nul froissement. Et le poète, après avoir écrit ‘au même Buloz, sur Lélia, quelques lignes visiblement destinées à l’impression (97), considéra l’incident comme clos. En ‘septembre, autre nuage; les deux amants se trouvaient à Franchart. Un soir qu’ils se promenaient dans la forêt de Fontainebleau, Alfred eut une de ses visions : sa propre image lui apparut, au détour d’un sentier, vêtue de noir, comme toujours, vieillie, exténuée (98). Pareil spectacle soulevait en lui, pour quelques instants, une angoisse affolée. Sa compagne s’en aperçut; il lui confia la raison de sa nervosité; et le lendemain, il n’y pensait plus. Mais elle, 1a scène l’avait frappée. Si bien que plus tard, dans Elle et Lui, elle raconta l’aventuré en détail. Mais il faut nous méfier. Lorsqu'elle composa ce passage de son livre, vingt-trois ans avaient passé, et tant de souvenirs (99); elle avait revu le poète, elle savait qu’il lui arrivait de s’enivrer; et, toutes ces images se superposant, pour un peu elle signalerait, dans
(96) Voilà qui prouve qu’alors le poète ne tenait point à faire beaucoup de bruit autour de sa liaison naissante. (97) On y lit : « Ce livre n’en est pas moins l’ouvrage le plus
important de l'Ecole moderne. Il s’en distingue par une qualité éminente, la pureté du style et l’originalité de la forme. Il ne s’est glissé sur le tissu de cette belle étoffe aucun des fils, un peu épais, qui couvrent la trame de nos drames modernes dans leurs pourpoints de pacotille…. On dit que deux ou trois articles de ce livre ont donné lieu à des affaires particulières entre des journalistes distingués : nous ne pouvons que regretter de voir chez les uns une fâcheuse habitude de faire descendre la critique à des personnalités qui devraient lui être étrangères, æt, chez les autres, trop peu de philosophie dans un siècle de liberté. » {Cf. ici encore Me Païlleron : La Vie littéraire, pp. 364 et suivantes.)
(98) C’est ce qu’affirme Gcorge Sand, dans Elle et Lui.
(99) Le voyage d'Italie, la crise de passion, la rupture, les rencontres postérieures, les propos rapportés de l’un à l’autre, les difficultés relatives à la correspondance commune, enfin quelques ouvrages du poète {comme Jes Nuits ou le Merle blanc).
door
la vision nocturne, un premier accès de délire alcoolique. Sur le moment, elle n’y attacha point tant d'importance. Sans quoi, eût-elle accepté de partir seule avec lui en Italie, quelques semaines après? Non, la nuit dé Franchart, comme l’agacement du poëte en face de Planche, sont de légères ombres, qu'un amour mutuel dissipait en peu d’instants.
Tout le prouve; et d’abord les, aveux de George Sand. De temps à autre, en effet, elle tenait Sainte-Beuve au courant de ses états d’âme. Or, le 25 août (100), elle écrivait :
Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n’est plus un caprice; c’est un attachement senti... J'ai aimé une fois pendant six ans, une autre fois pendant trois, et maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Loin d’être affligée et méconnue, je trouve cette fois une candeur (101), une loyauté, une tendresse qui m’enivrent; c’est un amour de jeune homme et une amitié de camarade; c’est quelque chose dont je n'avais pas l’idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout Jà. Je lai niée, cette affection, je lai repoussée, ie lai refusée d’abord, et puis je me suis rendue et je suis heureuse de Pavoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et J’amour que je ne connaissais pas (102) s’est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.
Première ivresse et sans lendemain, dira-t-on peut-être. Mais en septembre, elle s’écrie
Et puis je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m’attache davantage à lui; chaque jour je vois s’effacer de lui les petites choses qui me faisaient souffrir. et puis encore, pardessus tout ce qu'il est, il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m’a été précieuse.
En novembre (103), elle conclut
Je n’ai pas le désir de faire de nouveaux amis; j’ai tout ce qu’il me faut en ce monde; ma vie de cæur est arrangée et je ne cherche plus rien.
Voilà la vérité. Si Musset croit réaliser enfin le rêve de sa jeunesse, Sand, aussi, se tient satisfaite. Elle est heureuse, à sa manière, plus paisible que celle d’Alfred. En ce sens, M. Charles Maurras voit juste lorsqu'il dit (104) que, des deux, le passionné, c’est le poète, et qu’elle se laisse aimer.
(100) C’est-à-dire après l’affaire Planche.
(101) Ce simple mot, rapproché d’Elle et Lui, devrait faire réfléchir
la critique. La « candeur » est devenue, avec le temps, dans d'esprit de George Sand, le scepticisme le plus blasé.
(102) L’aveu est à retenir; Sand, dans Elle et Lui, niera cette transformation rapide de l’amitié en amour.
(02) C’est-à-dire après Franchart, le fait vaut d’être noté. (104) Dans ses Amants de Venise, au chapitre intitulé : « Eux ».
Oui, mais avec complaisance et en payant de retour. Il faut aller plus loin : pendant cette première phase de leur liaison, c'est le poète qui donne le ton. Qui a voulu remplacer l'amitié par la passion? Qui a fait écarter les gêneurs? Qui prépare tout pour le départ en Italie? Toujours Musset. Elle le lui reprochera plus tard (105) :
Jamais je ne me suis plainte d’avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans autre motif qu’une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton
indifférence.
Nous savons ce qu’en vaut l’aune; quand ils partirent, elle avait près de trente ans et une volonté qui savait se faire entendre; lorsque M"° de Musset supplia son fils de rester, c’est Sand qui fit auprès d’elle l’ultime démarche (196), et arracha le consentement. Elle aurait donc mauvaise grâce à jouer les mineures enlevées. Mais il réste qu'avant Venise, l'initiative revient presque toujours au poète. Et sans doute n'est-ce point hasard, si, de toutes les étapes de leur passion, celle-ci apparaît comme la moins romantique. Certes, le romantisme se révèle déjà dans la tendance à confondre des sentiments différents, dans la façon dont la passion s’affiche aux yeux de tous, à ceux de Paul de Musset, de Solange, de M”° de Musset, dans l’exagération des formules; dans ce désir de perfection croissante qui pousse vers la solitude italienne deux amants pleinement heureux à Paris (107). Mais ces traces du goût contemporain restent encore discrètes, en comparaison de celles que nous allons découvrir, une fois la passion déployée sous la iumière d'Italie.
E DRAME ROMANESQUE. DE VICTOR HuGo A USSEAU.
LE D (e) Q DE VicTor HucGo 4 Ro
Hs quittèrent donc Paris « par une soirée brumeuse et triste » de décembre, dit le biographe; et il ajoute que le
(105) Au temps des explications orageuses, en octobre ou novembre 1834.
(106) Paul de Musset a raconté la scène dans la Biographie (p. 129). Sand était venue en voiture; M"° de Musset descendit lui parler dans le fiacre, et finit par céder aux instances et aux promesses de la visiteuse. Les sandistes n’ont jamais contesté le fait, et se bornent, ainsi Spoelberch de Lovenjoul, à s'étonner que da mère ait donné son consentement.
(07) Le biographe s’en étonne un peu (p. 127) : « I semblait que des gens si heureux n’eussent rien de mieux à faire que de rester dans un intérieur qu’ils avaient su rendre charmant pour eux-mêmes et pour les amis; mais non, une inquiétude ennemie du bien, une espèce de turbulence incompréhensible s’empara d’eux.. Ils commencèrent par une excursion à Fontainebleau. Ce ne fut pas assez; aux approches de l’hiver ils parlèrent de l’Italie. » Voilà l’influence de l’époque et du romantisme.
hasard ne leur ménagea pas les avertissements. La voiture dans laquelle ils s’installèrent n’était-elle pas la treizième dans la Cour des Messageries? (108) Les voyageurs n’y attachèrent aucune importance; ils abandonnaïient les brouillards de Paris, ils avaient en perspective l'expédition la plus séduisante. D’abord une promenade en diligence à travers les campagnes de France; puis, la descente du Rhône en bateau (109), une série de scènes à croquer sur l'album qu’Alfred emporte; enfin, l'attrait de limprévu, car s’il est bien entendu qu’ils passeront par Gênes, et probablement par Florence, les autres stations du pèlerinage ne sont point fixées. Is s’arrêteront où ils voudront, et le temps qui leur plaira. Ils ne savent pas s’ils piqueront vers Rome, ou s’ils se dirigeront vers Venise (110), à travers la série des petites villes aux noms pleins de promesses. Voilà voyager! Mais, peu à peu, sous ce ciel italien, tout change; de l’idylle, nous passons au drame, et, George Sand imposant de plus en plus aux événements la véhémence de son imagination, au drame romanesque et romantique. Au terme de ce drame, les déchirements de la rupture. Voilà voyager!
D'ailleurs, cette rupture, quiconque connaît Musset et Sand la juge inévitable, dès qu’ils se trouvent pour longtemps seuls. De quoi pourront-ils s’entretenir en confiance? Presque tous leurs goûts et leurs idées les opposent. Aussitôt qu'ils arrivent dans quelque ville, les voici prêts à la parcourir. Si elle possède des monuments anciens, Alfred veut y courir; un musée? il y reste au besoin plusieurs heures; des boulevards, des cafés? il se sent envie de s’y promener ou d’y entrer, car il a le culte des arts, et il est citadin dans l’âme. Elle, elle rêve d’apercevoir la campagne environnante, ou bien elle veut regagner sa chambre où l’appelle quelque manuscrit; car, depuis les années de son adolescence, il n’y a que la nature qui puisse lui faire oublier son travail. Lient-ils conversation avec quelque compagnon de route? Si ce tiers est vêtu avec recherche, s’il a l’usage du monde, s’il s’avère brillant causeur, voilà l'esprit du poète favorablement prévenu; car il reste dandy et adore l'esprit. Qualités secondaires aux yeux de George : une tenue négligée n’est pas pour la formaliser; elle pardonne même la saleté (111), si elle y reconnaît la révolte de la bohème contre les préjugés. Enfin, elle aime discuter gravement les problèmes qui l’inté-
(108) La scène se passait le 12 décembre 1833.
(109) C’est pendant cette descente que les deux amants rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son consulat de Civita-Vecchia. à (110) Même à Pise, ils hésiteront encore entre les deux routes et joueront à pile ou face. (Cf. Sand, Histoire de ma vie, tome XVII)
(111) Sans quoi Planche n’eût pas été un des familiers de son appartement.
ressent. Voilà pourquoi Stendhal laisse aux deux amants un souvenir si différent, sympathique chez l’un (112), agacé chez l’autre (113). S'agit-il de leurs lectures? elle garde un goût pour les œuvres en prose, lui une préférence pour la poésie; elle trouve un intérêt puissant au drame historique (114), et lui, nous savons ce qu’il pense de la couleur locale; elle lit volontiers les philosophes qu’il vient de malmener dans Rolla; sans verser encore dans le socialisme, elle goûte les ouvrages qui traitent de l’avenir de l’humanité, et lui, l'envie le prend de fermer le livre. Ajoutez qu’elle aime parler des œuvres qu’elle vient de lire. Alfred, au contraire, s’il était libre de conduire la conversation, choisirait tout autre sujet, avec le détachement qu’il affecte en pareille matière. Je sais que, pendant les six derniers mois, il a fait sur ce point des sacrifices; quai Malaquais, il leur est arrivé de se pencher ensemble sur telle œuvre dont elle lui disait du bien (115). Mais ces concessions ne peuvent manquer de lui peser, à la longue. Aïnsi le tête-à-tête va hâter l’heure des discussions. Ils partent, en tout, de points de vue opposés; elle suit son instinct, il est imprégné de culture classique; elle a reçu de sa mère des coins d’âme populaire, lui tient pour la noblesse. I1 a le sens aigu du ridicule, elle pas du tout. Elle moralise volontiers (116); lui, en face de toutes les semonces, sent renaître son scepticisme persifleur. Bien plus, par une sorte de contradiction inverse, Sand, qui a l’esprit romanesque et qui, selon le mot de M. Charles Maurras, « pense mal » (117), sait, dans la vie de chaque jour, le prix de la méthode. Alfred, doué d’un jugement droit, et qui répugne aux fioritures du roman, ne peut pas résister à ses caprices. Enfin, elle marche tranquille dans une libre pensée que les angoisses n’ébranlent point; il commence à se sentir déchiré par le regret de la foi impossible (118).
Comment des oppositions aussi graves ne se retrouve-
(112) Paul de Musset (Biographie, p. 130) : « La première lettre d'Alfred de Musset à sa famille était datée de Marseille. Il se louait beaucoup de la rencontre de Stendhal. dont lesprit caustique avait égayé le voyage. »
(113) Sand écrit, dans d’Aistoire de ma vie (tome XVII), à propos de Stendhal : « Comme le fond de son esprit trahissait le goût, l’habitude ou de rêve de l’obscénité, je confesse que j’avais assez de lui. »
(114) N’a-t-elle pas, dans ses papiers, le plan de sa Conspiration en 1537, qui deviendra Lorenzaccio? N’admire-t-elle pas, et ne fait-elle pas admirer à Musset la Reine d’Espagne, de Latouche? (Lettre d’Aîlfred à George du 4 juin 1834.)
(115) Notamment Gœfz von Berlichingen. (Alfred à George, Île 19 avril 1834.)
(116) Si bien que, même en voulant la flatter, dans la Confession, il ne pourra pas effacer ce trait de son caractère.
(117) Les Amants de Venise (chap. I°" : Elle). (118) Rolla date du 15 août 1833.
raient-elles point à tous les carrefours de la conversation? Mais il n’est pas besoin de supposer. Prenons les romans de l’une et les pièces de l’autre. Qu’y voit-on? D’un côté la femme, posée en victime et moralement supérieure à ses bourreaux; de l’autre, homme entraîné aux pires souffrances, acculé à la mort par la coquetterie féminine. Fatalement, chaque discussion doit creuser le fossé qui les sépare, elle et lui. Le ton même qu’ils y apportent doit les énerver l’un contre l’autre; elle aime épuiser un sujet; les grands mots lui montent aux lèvres (119); et lui sent toujours le besoin de plaisanter. Il se trouve un peu, avec elle, dans la même situation qu’en face de Victor Hugo. Et quand lentretien s’arrête, elle le juge léger; il la trouve sermonneuse. Il n’y a guère que trois tendances qui les rapprochent : l’absence de vanité d'écrivain, ce qui reste négatif; l’horreur des règles et des contraintes, plus profonde chez elle que chez lui; le culte de la passion, plus ardent chez lui que chez elle. Et puis d’étranges similitudes de tempérament. Mais ces ressemblances sont faites pour les mettre plus vite aux prises. Nombre de critiques (120) ont remarqué que, des deux amants, la femme, c'était Musset, et l’homme, Sand. S'ils veulent dire par là que George avait, au physique, une santé plus robuste, -au moral une énergie plus vigoureuse, leur expression semble juste. Mais je ne vois rien, dans cette interversion, qui vouât Ia passion à la rupture. La vérité paraît autrement complexe : tous deux apparaissent, hommes par certains traits, femmes par d’autres; et ces traits sont les mêmes. La puissance de leur intelligence, leur personnalité accusée, leur orgueil les rendent virils; la richesse de leur sensibilité, sa nervosité, ses allures capricieuses, leur donnent une susceptibilité féminine. Ils vibrent comme deux femmes; ils désirent, ils pensent, ils s'affrontent comme deux hommes. Ajoutons à cela qu’ils portent en eux les rêves les plus contradictoires : la hantise d’une communion d’âme à âme, et appétit des jouissances physiques; qu’ils subissent, tous deux, les lois d’un tempérament très ardent et rendu plus exigeant par une expérience fort riche; qu’une série de déceptions les prédispose, lui surtout, à l’inquiétude; que la curiosité jamais satisfaite les oblige l’un et l’autre, sinon à l’infidélité, du moins à l’instabilité; que cette instabilité, enfin, se trouve aggravée chez tous deux, par une nervosité excessive. Il y a beaucoup de vrai dans la formule où le docteur Odinot résume leur passion : la rencontre d’une « anaphrodisie et
(119) Ses romans le prouvent (j'entends ses premiers romans) autant que ses lettres.
(120) Et notamment Maxime Ducamp. (Revue des Deux-Mondes, 15 août 1882.)
d'une névrose épileptiforme » (121). Tout cela : idées. contradictoires, goûts opposés, natures trop semblables, doit faire souffler sur leur amour un vent de déroute. Dès lors, nous n’avons que faire de ramasser ces infamies où se sont plu des adversaires injustes. Les uns accusent George de: jalousie littéraire, la peignent comme une femme entraînée: par ses sens aux plus froides cruautés; les autres représentent Alfred sous les traits d’un débauché inguérissable (122), que la folie guetterait. La vérité paraît plus simple : entre eux deux, dès qu’ils se trouvaient en tête-àtête, les malentendus devaient naître à chaque pas, pour leur facon différente de visiter les pays nouveaux, de sy conduire, de travailler; des malentendus que leur sensibilité rendrait plus âpres, et leur amour-propre plus durables. Peu à peu, ils devaient, chacun juger l’autre insupportable, en quoi aucun d’eux n’avait tort (123).
Sans doute les difficultés n’éclatèrent pas tout de suite. Jusqu'à leur arrivée à Gênes (124) tout alla pour le mieux. Rien d'étonnant. Durant leur course à travers la France, ils. ne se trouvaient seuls que par échappées; et l’admiration les rapprochait; plus encore peut-être, l'espoir d’arriver à la terre de leurs rêves. À Gênes, encore, ils éprouvent ensemble le même enthousiasme. C'était la première ville italienne qu’ils visitaient : le site et la mer, les fleurs et les maisons, le ciel et la lumière, tout leur y plut. Alfred aussitôt, écrivit une lettre qui disait le charme « des jardins de la villa Palavicini, où il s'était reposé dans un lieu de délices, au bord d’une fontaine aimée des touristes » (125). Bien des années après, il devait retrouver cette impression aussi ardente, aussi gaie (126). Les heures passées à Gênes furent le sourire de ce voyage (127). Les villes qu’il traversa
(124) Cette formule, reproduite par le Dr Odinot dans son « Etude médico-psychologique sur Alfred de Musset », est du Dr Michaut (juillet 1904).
(122) Æt d’un alcoolique invétéré. La lecture d’Elle et Lui suffit, à ce propos.
(123) La plupart des maîtresses du poète (sauf Aimée d’Alton) en firent l’épreuve. Quant à Sand, Sandeau ne disait-il pas d’elle un jour à la fille de Buloz : « Regarde bien cette femme, petite, regarde-la : c’est un cimetière, tu entends? un cimetière. » (Cf. M" Pailleron, la Vie littéraire sous Louis-Philippe.)
(124) Où ils passèrent entre le 20 et le 25 décembre 1833.
(125) Biographie d'Alfred de Musset (p. 130).
(126) Dans les vers À mon frère revenant d'Italie (1844)
Tu las vue, assise dans leau, Portant gaîment son mezzaro, La belle Gênes...
(127) L’un des deux sourires, si l’on veut, L'autre : c’est l’arrivée à Venise.
ensuite, même celles qu'aucun visiteur ne peut oublier (128), ne laissèrent à Musset qu’un souvenir d’amertume. C’est qu’il les voyait au temps des premières déceptions. À peine ont-ils mis le pied sur le sol d'Italie, l’énervement surgit. Jusqu’à présent, ils avaient surtout fait de la route, comme nous disons; le plus clair de leurs journées se passait en mouvement. Maintenant, ils ont atteint le but; un but multiple (129), mais qui chaque fois les retient un temps immobiles l’un en face de l’autre. Au trajet succède l’étape, au voyage le séjour, à la diligence la chambre d’hôtel. Cette chambre d’hôtel irrite Musset : elle est toute simple (130), peut-être sans beauté. S'il était libre d’agir à sa guise (libre, un mot qui dit déjà la gravité du mal), il y resterait le moins possible, et passerait ses journées à courir la ville. Il irait dans les rues et les boutiques, dans les salles de spectacle ét les cafés, car l’être humain est sa grande curiosité. Il irait aussi chercher le passé, près des monuments anciens; il se promènerait au hasard dans le dédale des ruelles; parfois il sortirait de la ville, et, après l’avoir regardée en détail, il lui plairait de l’embrasser d’un coup d’æil, du haut de quelque observatoire; ce qui le frapperait, il le noterait sur le carnet qu’il emporte en tout lieu, il le dessinerait sur son album (131). Et puis, si l'inspiration le touchait de son aile, il entrerait dans la première auberge, et, sur une feuille de papier, il écrirait. La chambre d’hôtel ne le reverrait que fort tard, fatigué de sa journée ou peut-être de sa nuit. Sand, au contraire, à peine est-elle arrivée, elle s’installe. Elle fait placer la table à l’endroit le mieux éclairé de la pièce; elle dispose dessus sa plume, son encre, ses rames de papier (132). Inlassablement, à chaque étape, elle s'arrange en quelques heures une manière de chez elle provisoire; ses gestes communiquent à toutes ces chambres, une sorte de monotonie. C’est elle qui se conduit comme une bourgeoise; et c’est lui qui fait figure de bohème. Qu’y peuvent-ils? Elle a raison, s’il n’a pas tort, car il faut vivre. Et, avec son obstination paisible, elle résiste à toutes les suggestions du poète; dès
(128) Ainsi Florence.
(129) Puisqu’ils s’arrêétèrent à Gênes, à Pise, à Florence (d’où ils partirent le 28 décembre, date du visa de la légation d’Autriche sur leur passeport) avant de gagner Venise.
(530) La seule chambre presque luxueuse qu’ils aient habitée est celle de l’hôtel Danieli, à Venise.
(131) Ou sur son carnet. Paul de Musset dit (Biographie, riE €
« Il prenait des notes sur les usages vénitiens, sur les termes du dialecte, et il faisait jaser son gondolier. »
. (132) M. Maurras (chap. III, « Eux ») note que pendant la maladie d'Alfred, elle trouva moyen d'écrire, outre sa correspondance, « la moitié du roman de Jacques ». Peut-être le critique exagère-t-il. Mais elle ne suspendit point son labeur de romancier.
lors, que de froissements! Il faut ou que l’un d'eux sacrifie ses goûts (et un amour comme le leur ne vit pas de sacrifices), ou qu’ils suivent chacun sa fantaisie, donc qu'ils se séparent. S'il sort seul, il peut arriver qu’il s’attarde, qu’il cède au charme de l’heure, à la facilité d’une rencontre, à l'attrait de quelque auberge pittoresque. Quand je dis : il peut arriver — le fait s’est produit, (133). Croit-on qu’elle trouve plaisante l’aventure? Je vais plus loin : lorsqu'il rentre au moment du rendez-vous, lintimité entre eux n’est plus la même; cet enthousiasme en face de beautés inconnues, qui les rapprochait naguère, il le ressent seul; et le fossé se creuse. Ils commencent à se juger. Lui, estime qu’elle manque de curiosité, de sens artistique; elle, parfois la pensée lui vient que sans elle les fonds manqueraient à la communauté (134). Et d’autre part, lorsqu’Alfred reste à travailler, lui aussi, leurs manières différentes d’écrire, les énervent encore (135). L’irritation croissant, de temps à autre des scènes vont éclater; avant même la fin de l’année, et les premières à Florence. On en devine le thème : Alfred reproche à Sand une sagesse qui sent la maturité, un calme où il peut voir de l'indifférence; elle s'élève contre les mauvaises habitudes qui le reprennent, contre l’abandon où il la laisse. Les mots blessants vont leur train. Je sais qu’il y a là un reste d’amour, un soupçon de jalousie, et que ces scènes-là entretiennent un temps chez Alfred la passion qui meurt. C’est lui qui les provoque; cetle atmosphère de brouilles, de réconciliations, de regrets s’accorde à la conception haletante qu’il s’est toujours faite de l’amour (136).
(133) Avant Venise, peut-être avant Florence. Le roman d’Elle et Lui situe à Gênes la première rupture. Mais il faut prendre garde, Sand écrit ou prétend écrire un roman. Dé même qu’elle place à Florence ce qui s’est passé à Venise (la maladie...), elle avance les difficultés antérieures et fait arriver à Gênes ce qui eut Florence pour décor.
(134) C’est une des raisons qui lui ont fait trouver le poète si enfant. Impression sur laquelle elle revient à diverses reprises : dans Jacques, Sylvia dit d’Octave : « Il est trop jeune pour moi. Si dans lPamour un caractère devait être plus fort que l’autre, ce ne devrait pas être celui de la femme. » Dans la Première Lettre d’un Voyageur, on lit (Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1834) : « Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et de plaisir ne doivent faire qu’un. » Enfin, dans Île Journal intime, de comparant à l’homme de ses rêves, elle écrira « Ces hommes-là sont des chênes. Et toi, poète, belle fleur, j’ai voulu boire ta rosée. Elle m’a enivrée, elle m’a empoisonnée.… Les beaux arbrisseaux de l’Inde et de la Chine plient sur une faible tige. Ce n’est pas d’eux qu’on tirera des poutres pour bâtir des maisons, »
(135) Cf. le Merle blanc.
. (136) Cf. les Contes d'Espagne. C’est donc, ici encore, le poète qui donne le ton. M. Maurras l’a bien senti; peut-être force-t-il un peu les faits lorsqu'il ajoute que Sand ne le suivait sur ce terrain qu’avec de la fatigue et un certain « mépris ». Le goût de l’époque ne devait pas lui permettre de distinguer comme nous ce qu’il y avait d’excessif dans la passion cherchée par Musset.
Soit. Mais George aime le calme; et, si elle se laisse prendre sur le moment à ces exaltations, plus on les multiplie, plus elle se sent fatiguée. La lassitude la prend, quand Jui reste prêt à recommencer; et, chaque fois, les arguments ‘qu'il donne approfondissent le malentendu. Enfin, voilà le ‘comble : elle tombe malade (137). Des accès de fièvre la saisissent de temps en temps, depuis Gênes jusqu’à Venise; une sorte de dysenterie bénigne, mais qui l’enlaidit; son teint se plombe, ses yeux se cernent (138); une vague odeur de malade flotte dans la chambre; il ne manquait que cela pour qu’Alfred la juge inbabitable. Dehors la vie continue, bigarrée, tentatrice. Il n’hésite guère; il s’en va pendant des journées, la laissant se soigner et écrire. Donc, la santé de Sand contribua à tuer l’amour chez lui d’abord, et par contre-coup chez elle. Car c’est lui qui s’est lassé le premier; lui qui a fait, de leur pèlerinage à travers la terre de la passion, une agonie de la passion. À Pise (139), ils sont si las l’un et l’autre qu’ils ne savent plus dans quelle direction partir; entre le chemin de Rome et la route de Venise, ils jouent à pile ou face, comme si tous leurs rêves les avaient abandonnés (140). À Florence, leur amertume se fait si absorbante que la ville entière leur semble grise :
Tu les as vus les vieux manoirs,
De cette ville aux palais noirs Qui fut Florence,
Plus ennuyeuse que Milan,
Où, du moins, quatre ou cinq fois l'an Cerrito danse (141).
Ne remarquer, à Florence, que la couleur des pierres, la voir comme une sorte d’ossuaire, alors qu’elle dégage une telle puissance d’évocation, regretter Milan et les entrechats de Cerrito entre le Dôme et la Loggia dei Lanzi, entre Fiesole et le Pitti, quand on est capable d'écrire Lorenzaccio, voilà qui en dit long sur la détresse qui le ronge. I est vrai ue Île nom de Florence évoquait à l'esprit du poète sa première trahison, une scène de reproches mérités, le pardon avec toutes les conséquences normales du pardon, c’est-à-dire la « sainteté du sentiment violée », comme l’a écrit M”° Karé-
5 (137) Peut-être dès le séjour à Gênes (cf. Paul Marieton, Une Histoire <l’amour, chap. IV), en tous cas dès les premières étapes du voyage en Italie.
. (138) Elle-même l’a dit. (Lettre déjà citée : « Jamais je ne me suis plainte d’avoir été. abandonnée. sans aucun autre motif qu’une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indif- #érence. »)
(139) Où ils arrivent, venant de Livourne.
(140) C’est Sand qui nous l’a appris. (Histoire de ma vie, tome XVIIL.) (141) À mon frère revenant d'Italie.
nine. Ensuite à Bologne, puis à Francolino et à Rovigo (142), l’atmosphère du malentendu les accompagne. Enfin voici Venise; ils y débarquent le 19 janvier 1834 (143). Alors pour quelques jours, l’admiration les rapproche. Musset fut séduit dès l’abord : « Arrivé dans la mourante cité des doges », raconte Paul (144), « il fut pris d’une joie d’enfant; la chambre qu’il occupait à l'hôtel Danieli, sur le quai des Esclavons, lui parut mériter l’honneur d’être décrite ». — Je le pense bien : cet hôtel Danieli était installé dans l’ancien palais Nani (145); de vastes pièces au plafond lambrissé, et parfumées des souvenirs du passé; des fenêtres, la vue plongeait sur le plus beau quartier de la ville : le quai des Esclavons, l’entrée du grand canal, et, plus loin, le dôme de la Salute. Non loin de là se dressait le palais où Byron avait arrêté la course de son orgueil. Et puis, autour, toute cette cité pittoresque, qui ne décevait aucun rêve. Il en à tracé, dans le Fils du Titien (146), une description où se retrouve lenivrement des premières heures
L’aurore commençait à se montrer, mais Venise dormait encore; les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et couvraient d’un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine leau; quelques voiles paraissaient au loin, du côté de Fusine, apportant à la reine des mers les provisions de la journée; seul, au sommet de la ville endormie, l’ange du campanile de Saint- Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées. Cependant, les innombrables églises de Venise sonnaient lAngélus à grand bruit, les pigeons de la république, avertis par le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient par bande, à tire d’ailes, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur la grand’place le pain qu’on y répand régulièrement pour eux à cette heure; les brouillards s’élevaient peu à peu. Quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques; l’un d’eux entonna, d’une voix claire et pure, un couplet d’un air matinal; du fond d’un bâtiment de commerce, une voix de basse lui répondit; une autre plus éloignée se joignit au refrain du second couplet; bientôt le chœur fut organisé et une belle chanson matinale salua la clarté du jour.
(142) Cet itinéraire des voyageurs a été reconstitué par M. Maurice Clouard. (Alfred de Musset et George Sand.) Le critique a même pu fixer quelques dates : on quitta Florence le 28, on s’arrêta le 29 à Bologne, on passa le 30 à Francolino, puis à Rovigo.
(143) ‘Cest la date, sur le passeport de Musset, du visa du consul de France, Silvestre de Sacy.
(144) Biographie (p. 131).
(145) Cf. Paul Marieton (Une Histoire d'amour, chap. IV), qui utilise la documentation de M. Clouard. L'hôtel Danieli portait l’enseigne « Albergo Reale ».
(146) Le quatrième conte écrit par Musset (1838).
Le poète ne peut se retenir de situer plus exactement la maison d’où son héros assiste à ce lever de soleil; elle était « sur le quai des Esclavons, non loin du palais Nani, à l’angle d’un petit canal ». Voilà Venise, telle qu’elle lui apparut de ses fenêtres; et cette vision était si lumineuse que les frissons de la fièvre, les secousses du délire re parviarent pas à l’effacer. Quant à Sand, il se peut que, la nuit de leur arrivée, elle ait éprouvé une impression pénible, où plus tard, elle devait reconnaître un pressentiment (147). Mais cette détresse fit place très vite à une sorte de ravissement : « Venise », lit-on dans l'Histoire de ma vie (148), « était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m’en étais figuré se trouva encore au-dessous de ce qu’elle m’apparut, et le matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre reflet des orages ». Aussi, animés d’une même curiosité enthousiaste, recommencèrent-ils à parcourir ensemble le dédale des canaux, à pousser des pointes jusqu’à Chioggia, jusqu'au Lido (149), à la Zuecca, enfin, où ils s’attardèrent dans les jardins de Saint-Blaise
A Saint-Blaise, à la Zuecca,
Vous étiez, vous étiez bien aise A Saint-Blaise,
A Saint-Blaise, à la Zuecca
Nous étions bien là (150).
La gaîté reparut (151) et les chansons d’autrefois (152) durent refleurir sur leurs lèvres. Mais les difficultés devaient renaître et la maladie de Sand les précipita : la dysenterie l’obligea à s’aliter, à recourir aux médecins; crise de quelques jours. Le 28 janvier, elle était prête à recommencer ses courses (153). Mais, pendant ces journées-là, Alfred a pour-
(147) N’a-t-elle pas écrit, dans une page inédite alors et citée par Lovenjoul et Marieton (Une Histoire d'amour, chap. IV) : « Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de toute part, ressemblait à un cercueil. »? Et n’a-t-elle pas ajouté qu’elle frémit alors à l’idée de « ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection puissante »?
. 448) Dans son Album (publié à la suite du Journal intime), elle écrit, en 1834 : « Pourquoi es-tu si belle, ô Venise? et pourquoi te fais-tu donc tant aimer de moi quand je ne dois plus rien aimer sur terre? »
(149) Où ils déjeunent ensemble au restaurant du Sauvage.
(50) Chanson datée : Venise, 3 février 1834. (Poésies, IL, p. 78.)
(151) Cette gaîté qui les prenait devant une impression commune. (CF. Sand, lettre à Musset, 15 juin 1834 : « C’est un de ces mots qui plaisent, sans qu’on puisse dire pourquoi, et que nous aimions tant à rencontrer, parce qu’ils nous frappaient tous deux en même temps; tu te souviens, mon bon petit? »)
(52) Cf. d'Alfred à George (30 avril 1834) : « Chantes-tu encore quelquefois nos vieilles romances espagnoles? »
; (153) Ce jour-là, en effet, elle écrivit à Boucoiran, lui annonçant qu’elle allait bien « au physique comme au moral ». (Lettre citée par le D' Cabanès : « Un roman vécu à trois personnages », Revue hebdomadaire, 1°" août 1896.)
suivi seul le voyage dans la cité mal connue; il prolonge ses expéditions en gondole. Les canaux et les petites places, les quais et les ponts ont tant d’attrait! et il a découvert une série de cafés pittoresques, où l’on boit du vin de Chypre; il est entré au théâtre de la Fenice; partout il aperçoit cette silhouette féminine dont son adolescence a rêvé, ce visage aux yeux de feu, au teint chaud. Dire qu’il se livre à la débauche (154), serait exagérer; mais il lui arrive de rentrer tard et, probablement, de rentrer ivre ou de ne pas rentrer du tout; il lui arrive surtout de reprendre goût à sa vie de célibataire où les vins et les femmes ont leur place. Si bien que, Sand rétablie, il continue : dès qu’elle se met au travail, il s'échappe, comme un collégien. Ainsi, après l’avoir blessée dans sa sensibilité, il la blesse dans son orgueil (155). De là, un beau jour, la scène qui menaçait depuis des semaines (156). Pressé de reproches, Alfred a dit à Sand qu’il ne }aimait pas (157), pis encore (158) : « Si je n’eusse été malade », écrira-t-elle quelques mois après (159), « si on n’eût dû me soigner le lendemain, je serais partie; mais tu n’avais pas d’argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi æt je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous ». Et c’est à ce jour-là qu’elle pensait, plus tard, lorsqu'elle écrivait : « La solitude se fit pour moi dans un coin de Venise » (160). Ici finit le premier acte du drame, l’acte que, si nous faisions une pièce à la Victor Hugo, nous intitulerions : « le poète ». Car Musset y mène encore l’action de bout en bout. C’est lui qui se détache, et qui rend inévitable la séparation. Aussi la pièce reste-t-elle toute simple. Elle se joue à deux personnages, comme la « Porte ouverte » (mais ici la porte se fermera; voilà tout). Elle ne se charge pas d’incidents et ne se com-
(154) Comme on n’a pas manqué de le faire. Ainsi dans la Médecine inoderne, du 4 novembre 1896, un petit bulletin signé F. H. déclare que le poète profita de la maladie de Sand « pour s’alcooliser consciencieusement ».
(155) En lui préférant assez ouvertement le plaisir de ses promenades æt de ses rencontres.
(156) Cette scène eut lieu, — sans qu’on puisse préciser la date davantage, — entre la fin de janvier et le 3 février, jour où Musset dut s’aliter.
(157) Cf. de George à Alfred (Paris à Paris, fin décembre 1834)
« Ce mot affreux a été prononcé un certain soir que je n’oublierai jamais, dans le casino Danieli : George, je m'étais trompé, je t’en demande pardon, mais je ne t’aime pas, »
(58) George à Alfred, 15 avril 1834 : « Tu m’as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n’avoir jamais su te donner les plaisirs de l’amour.…. »
(159) Fin décembre 1834.
(160) Histoire de ma vie (tome XVII).
plique pas de manœuvres. Cest, avec une vibration un peu plus tendue, et dans sa franchise dépouillée d’artifice, la scène traditionnelle d'amour et de rupture.
L'acte suivant se poursuit dans une atmosphère différente, et je ne trouve qu’un titre qui lui convienne : la romancière. Désormais, en effet, George va conduire les événements. La chose lui fut d'autant plus aisée que la maladie paralysait Alfred à son tour. Ce furent d’abord un ou deux malaises violents; puis une crise qui le terrassa, au début de février (161). Autant le mal dont avait souffert George Sand fut sans virulence, autant celui qui écrasa Île poète apparut foudroyant; pendant près de quinze jours, les médecins évitèérent de se prononcer (162); jusqu’à la fin du mois, on resta sous la menace d’une rechute; enfin la convalescence fut si pénible que la moindre imprudence pouvait tout compromettre. Donc ‘une maladie grave. Mais laquelle? les avis diffèrent; les amis de la romancière parlèrent de « delirium tremens » (163); c’est le diagnostic de l'envie. Pagello, interrogé par le docteur Cabanès, laissa faire (164) deux déclarations : il parla d’abord de « typhoïdette compliquée de délire alcoolique » (165), ensuite d’une « fièvre typhoïdette sans nulle trace d’épilepsie » (166). Sand, elle, a toujours parlé de fièvre typhoïde (167); elle a deviné dans cette crise influence du climat. C’est l'hypothèse qui a prévalu, jusqu’au jour où le docteur Odinot, dans une thèse très précise (168), montra qu’on se trouvait en présence d’une « fièvre palustre à forme pernicieuse ». Tel semble être aujourd’hui le diagnostic définitif. Quoi qu’il en soit, jusqu’à la fin de mars, le deuxième acte du drame va se jouer, d’abord dans la chambre d’hôtel où le poète agonise, ensuite dans la ville, où, sous la garde de George Sand et du docteur, il poursuit sa convalescence. En somme, deux tableaux, à travers lesquels le principal rôle revient non plus à Alfred, mais à George.
(161) Le 3 février au soir exactement. Il avait, au début du jour, composé sa chanson À Saint-Blaise, et le 4, Sand écrivait à Buloz « Voici que la crise vient de se déclarer. Il est dans un état d’agitation et de délire épouvantables. »
(162) Cf. cette même lettre de Sand : Le docteur ne se prononcera que le douzième ou le treizième jour.
(163) Et la critique parfois a recueilli cette version. (Cf. M"° Karénine, George Sand, tome I.) .. (64) Pagello était alors (1896) fort âgé (il avait près de quatrevingt-dix ans) et très affaibli.
(165) D' Cabanès : « Une visite au docteur Pagello ». (Revue Hebdomadaire, 24 octobre 1896).
(166) Dr Cabanès : « Le Cabinet secret de lhistoire » (quatrième
série, 1912).
(167) Sauf dans sa lettre à Buloz écrite sur le moment même, où elle dit : « Fièvre nerveuse et inflammatoire. »
(68) Dr Odinot : « Etude médico-psychologique sur Muscet ».
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Le poète, saisi par le délire (169) et très affaibli, se borne à voir, parfois à réagir. Mais l'initiative, c’est Sand, maintenant guérie, qui la prend. Aussitôt l'intrigue se complique; elle se jouait à deux personnages; désormais, elle en compte trois : les deux amoureux d’autrefois, déguisés en patient et en garde-malade, et le médecin. Entre les deux premiers, une vieille sympathie subsiste (170), que les événements rendent chaque jour plus forte. Musset devine avec quel acharnement Sand l’a disputé à la mort. Il voit, dans ce zèle, la preuve d’un attachement qui lémeut; et un remords le pénètre, qui ressemble fort à lamour. Elle, de son côté, a mesuré l’affection qu’elle Iui portait encore, rien qu’à constater ses angoisses quand le mal empirait, ses joies quand il semblait lâcher sa proie; elle sent qu’elle a rendu le bien pour le mal. En faut-il davantage pour qu’elle l’aime à nouveau? Non de passion. L'amour subsiste en sourdine; ce qui domine, e’est la complaisance du bienfaiteur pour l’obligé, la tendresse d’une mère; sentiment gros de malentendus. Car, il y à là, au chevet du lit, le médecin. Certes, il ne s’agit pas du docteur Rebizzo (171) qu’on avait appelé d’abord, un vieillard de quatre-vingts ans, qui ne connaissait guère, en face de toute maladie, qu’un remède : la saignée (172). Il s’agit de son remplaçant, jeune praticien qui faisait ses premières armes; il s'appelait Pietro Pagello. Par qui fut-il appelé? On a dit que son vieux confrère avait pris l'initiative de cette substitution. C’est possible. Il semble qu’il ait désiré laisser le patient à un autre docteur. Mais ce fut Sand qui
(169) Sand écrivait à Buloz, de 13 février 1834 : « Il y a huit nuits que je ne me suis déshabillée… Ah! si vous saviez, mon ami, ce que c'était que ce délire! Quelles convulsions, quels cris! Je ne sais pas comment il a eu la force d’y résister. »
(170) Même du côté de Sand. Dans l'Histoire de ma vie (tome XVIF), elle écrira : « Ce n’est pas seulement de respect dû à un beau génie qui m’inspira pour dui une grande sollicitude et qui me donna, à moi très malade aussi, des forces inattendues; c'était aussi les côtés charmants de son caractère. » Et le 4 février, elle confiait à Buloz : « Si mon malheur va jusqu’au bout, et qu’Alfred meure, je vous avoue que ce qui arrivera après, de moi, m'est assez indifférent, »
(171) Le nom de ce médecin n’est pas certain. Presque tous les critiques, à l’exemple de Paul de Musset, l’appellent ainsi, et notamment Clouard, si bien informé en général. Mais le D' Cabanès soutient qu’il y a là une confusion. Le docteur, selon lui, s'appelait Santini, et la famille Rebizzo était amie de Pagello. Sand, d’aiileurs, écrit à Musset (30 mars 1834) : « M. Rebizzo est venu me chercher et m’a emmenée maïgré moi coucher chez lui. Is ont été bons pour moi et m’ont parlé de toi avec beaucoup d'intérêt ». Mais il n’y a rien dans cette lettre qui infirme Ja thèse de Clouard et qui appuie celle du D' Cabanès. (« Cabinet secret de lhistoire », 4° série.)
(172) Le D' Cabanès, — reproduisant sans doute les souvenirs de Pagello, — affirme que, mandé à treize heures, le vieux médecin arriva à J’Angélus du soir, jugea la saignée nécessaire et fit convoquer Pagello (ibid.). Tattet a, d’ailleurs, dit de lui : « Un âne qui le tuait, tout bonnement » (mot rapporté par M Païlleron, la Vie littéraire.)
désigna le successeur. Pagello ne lavait-il pas, déjà soignée lorsqu'elle s'était trouvée souffrante (173), et ne possédonsnous pas la lettre par laquelle elle le mandait? Lettre écrite en italien (174) :
Je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. C’est cependant un homme d’un caractère énergique et d’une puissante imagination. C’est un poète fort admiré en France, Mais l’exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu l’ont beaucoup fatigué (175) et ont excité ses nerfs. Une fois, il y a trois mois de cela (176), il a été comme fou toute une nuit à la suite d’une grande inquiétude. Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin (177) et ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C’est la personne que j'aime le plus au monde et je suis dans une grande angoisse de le voir en cet état.
Décision qui sauva la vie du poète, mais qui devait entraîner les pires complications sentimentales. Car Pagello est un tout jeune homme; plus âgé que le malade, mais moins que Lélia (178). A côté de Musset, il apparaît dans la splendeur de sa beauté; une de ces beautés vigoureuses et fines comme on en trouve chez les jeunes hommes de l'Italie. Or, Sand se tient pour dégagée de toute obligation de fidélité (179); et ne savons-nous pas quel désir d’amour inassouvi elle traîne avec elle? Enfin, ce Pagello a le prestige de l’étranger; il se montre plein de bonté et de patience. Il reste là, durant des heures, penché avec elle sur le délire d’Alfred. Dans ce têteà-tête angoissé, l’amour naît rapidement. Dès lors, Sand va se précipiter, tête baissée, elle et les deux jeunes hommes, en plein romantisme. Il suffit de rappeler les principales scènes du drame. D’abord, elle essaya de lutter contre la passion. Mais les circonstances ramènent près d’elle, comme une hantise inévitable, l’homme qu’elle aime. Le malade se dresset-il en proie à une crise, ils courent tous deux vers lui, et
À (173) Pagello Va déclaré (IUlustrazione italiana, 1881). Sand elle-même a écrit (lettre déjà citée) : « La porte de nos chambres fut fermée entre nous... Pierre venait me voir et me soignait; tu ne pensais guère à en être jaloux... »
(174) Pagello comprenait à peine le français. Nous donnons ici la Ho de M. Spoelberch de Lovenjoul (Véritable Histoire de Elle et Lui.
. (475) Certes, le portrait de Elle et Lui sera poussé plus au noir. Mais il faut retenir que, de très bonne foi et dès le début de 1834, Sand voit en Musset un homme épuisé par la vie qu’il a menée.
(176) Allusion à Jla vision de Franchart.
(177) On voit par là que Pagello fut d’abord appelé en consultation. (178) Il était né en 1807.
(179) « De quel droit. n’interroges-tu sur Venise? Etais-je à toi à Venise ?.. Quand je l’aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j’avais à te rendre? » (Cf. Rocheblave, Lettres de George Sand, hiver 1834-1835.)
leurs mains, en le clouant à son lit, se rencontrent; paraît-il plus calme, tous deux épient quelque indice rassurant, et leurs têtes se frôlent. Bref, un soir, l’aveu s’échappa. A qui la faute? Dans son Journal intime, George Sand écrira
L'homme qui vient dire à une femme : Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds; vous l’avez peut-être mérité. Eh bien! moi, ie n’en sais rien. Mais je vois votre douleur et je vous plains et je vous aime. Je me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Je vous aiderai à remplir vos devoirs près d’un convalescent; vous le suivrez jusqu’au bout, mais vous ne l’aimerez plus et vous reviendrez.. Un homme qui dit cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après avoir conçu l’espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par l’impatience des sens, ou bien par le désir de s’assurer de sa foi avant qu’il fût trop tard, il l’obsède de caresses, de larmes; il cherche à surprendre ses sens par un mélange d’audace et d’humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c’est que d’être adorée et persécutée et implorée des heures entières. Il y en a qui ne l’ont jamais fait, qui n’ont jamais tourmenté obstinément une femme. Plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu’elle se donnât. Ils l’ont persuadée, attendue et obtenue. Moi, je n’avais rencontré que de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu (180), si son premier mot ne m’a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé, pourquoi? pourquoi? Le sais-je?
Ne reconnaît-on pas là une sincérité que je ne mets pas en doute? Mais le cri d'horreur dont elle parle, elle ne l’a pas poussé, elle l’a écrit. C'était dans la chambre du poète (181); la fatigue, la langueur de la nuit sur Venise, la présence de Pagello l’avaient amenée, elle, à ce point d’énervement où l’on commet les folies. Elle alla à sa table, et, tandis que l’un des deux hommes dormait et que l’autre veillait, elle écrivit avec son habituelle facilité. Après quoi, résolument, elle tendit au médecin les feuillets noircis, au haut desquels se détachaient ces mots : En Morée » (182). Ce qu'il y découvrit ?
Nés sous des cieux différents, nous n’avons ni les mêmes pensées, ni le même langage; avons-nous du moins des cœurs semblables ?.…
Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu?
(180) C’est une manie chez Sand, comme chez beaucoup de romantiques, d’invoquer Dieu dans des conjonctures semblables.
(181) Le D' Cabanès a raconté cette scène (« Une visite au D' Pagello », Revue Hebdomadaire, 24 octobre 1896), d’après les souvenirs de l’Italien. Et comme elle ne le flatte pas dans tous ses détails, il est fort vraisemblable qu’elle traduit la vérité.
(182) On a beaucoup épilogué sur ces mots « En Morée », sans arriver à aucune solution. Le plus simple est encore d’admettre, avec M. Charles Maurras, qu’ils se trouvaient en tête de la feuille saisie par George Sand. (Les Amants de Venise, troisième partie : « Tragédie ».)
L’ardeur de tes regards, l’étreinte violente de tes bras, l’ardeur de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion, ni la partager. Dans mon pays on n’aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme une pâle statue que je regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.
Je ne sais si tu m'aimes vraiment. Tu prononces à peine quelques mots de ma langue et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond Ja langue que tu parles.
N’empêche que les interrogations se pressent sous sa plume :
Seras-tu pour moi un appui ou un maître? On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n’ont pas d'âme. Sais-tu qu’elles en ont une? Qu’y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu?
Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-iu ou m’'aimes-tu ?.…
Sais-tu qui je suis, et t’inquiètes-tu de ne pas le savoir? Ou ne suis-je à tes yeux qu’une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems? Sais-tu ce que c’est que le désir de l’âme, qu'aucune caresse n’endort ni ne fatigue?
Les plaisirs de l’amour te laissent-ils haletant et abruti ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ion corps quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
Après quoi, laissant cet interrogatoire fantastique, elle constate qu’elle ne sait rien de lui
Je l’aime sans savoir si je pourrai t’estimer, je t'aime parce que tu me plais. Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses; ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes.. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence...
Restons donc ainsi. Je veux ignorer ce que tu fais dans la vie. Je voudrais ne pas savoir ton nom. Cache-moi ton âme, que je puisse toujours la croire belle.
Le cri d'horreur, le voilà. Si j’en ai cité de longs extraits, c'est que tout, dans ces lignes, mouvement passionné, luxe des épithètes, confusion du sentiment pur et des instincts les plus physiques, lyrisme débordant au point d’annihiler l’interlocuteur, — tout, les pensées comme le style, y crie le romantisme. Elles nous donnent le ton sur lequel va se poursuivre le drame. Prétendre que Pagello le comprit serait exagérer. Même il feignit de ne point entendre. Quand je dis
il feignit, c’est une hypothèse; il entendait mal le français, et peut-être ne saisit-il pas ce qu’on lui voulait. En tout cas, il n’en eut pas l'air : fatigue ou prudence, modestie ou
calcul? (183) Il fallut que Sand reprit le papier, et ajoutàt quelques mots plus clairs (184). I1 emporta les feuillets, et son attitude ne tarda pas à se faire plus tendre. D’admirables contrastes vont naître de pareille situation. Dans le même appartement, d’un côté le dit où le poète délire encore, les misères de l’humanité souffrante; et là-bas, côte à côte, pas trop loin pour ne pas perdre de vue le patient, pas trop près non plus, s’entendant à demi-mots, Sand et Pagello. Chacun des personnages porte en lui les mêmes contradictions; George, partagée entre l’amour d’hier et 1a passion qui la domine; l’Italien qui, auprès de son malade, entend sonner l’heure du berger; le poète, enfin, pénétré de reconnaissance, mais parfois averti par cette intuition qu’il possède, et traversé de soupçons qui l’affolent. Peut-on rêver, pour un drame romantique, atmosphère plus favorable?
Il ne manque plus que des péripéties : avec les semaines, les voici qui se multiplient. À mesure que la convalescence d'Alfred s’avance, sa personnalité recommence à s'affirmer; frappé d’enthousiasme par l'attitude de Sand, il se met à oublier la séparation de corps prononcée à l'amiable. Et puis, le rude assaut qui venait de l’ébranler (185) faisait de lui un autre homme, épuré par la souffrance. Octave était encore engourdi et Cœlio déjà revivait; il retrouvait à leur place ses sentiments d’autrefois. Il recommença donc à aimer Sand avec une sorte d’attachement plus pénétré qu'auparavant, mais de la même façon : comme une maîtresse qu’il retrouvait par miracle. Ainsi sa passion pour Lélia renaissait au moment où un amour nouveau l’entraînait, elle, vers Pagello. En ce sens, elle n’aura pas tort quand elle dira que ce fut cette résurrection qui compliqua l'aventure (186). D'autant plus qu'avec la santé, il retrouvait sa clairvoyance. Ce qui, dans l’anéantissement de la maladie, ne le frappait point : la caresse de certains regards, l’insistance furtive de certains frôlements, maintenant lui saute aux yeux. Or, Pagello et elle peuvent de
(183) Le fils de Pagello dira au D’ Cabanès, à ce sujet (« Une Visite au D' Pagello ») : « Stupide, il ne l’était pas. Mais il jouait le rôle... N’était-ce pas le meilleur parti que mon père pouvait prendre par prudence? »
(184) A ce sujet, il y a encore deux versions. l’une, accréditée par Pagello, veut qu’ après avoir lu, il ait rendu de papier sans mot dire à George, qui, après quelques minutes de réflexion, le lui tendit à nouveau en disant : C’est pour vous. L'autre, plus nette, la voici : Lélia, irritée de le voir rester indifférent, en apparence, après sa lecture, saisit Îles feuillets et ajouta ces mots : « Au stupide Pagello ».
(85) Dix-huit jours consécutifs de fièvre chaude et de demi-délire. (Cf. Clouard, À. de Musset et George Sand.)
(186) ‘Cf. Journal intime : « C’est le retour de votre amour à Venise qui a fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Je nai jamais pensé un instant à ce que vous auriez souffert... à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en sanglots. »
moins en moins cacher leurs sentiments. Qu’on les suppose amants, déjà, ou qu’on les croie arrêtés par leurs scrupules, dans les deux cas, la réserve qu’ils s'imposent doit leur peser, leur donner une attitude contrainte, et ces choses-là ne peuvent échapper à qui la connaît bien, elle (187). George le comprend : « Les amants », écrit-elle à Pagello (188), « les amants n’ont pas de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l’auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et sans nous exposer à le voir d’un moment à l’autre devenir furieux. Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois? » Voilà qui permet de situer ces lignes; elles datent des premiers jours de mars, sinon de la fin février (189). Et la situation apparaissait déjà intenable. Sand ne voit qu’un moyen d’en sortir : tout raconter au poète. Il semble qu’elle y ait songé (190) et que Pagello l’en ait détournée; même si l’on en croit un article de l’Illustrazione italiana (191), il paraît qu’elle mit son projet à exécution : un soir qu’ils étaient réunis, elle demanda à Pagello s’il croyait son malade « en état de supporter ure forte émotion », et sans attendre de réponse nette : « Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus votre maîtresse. Je serai seulement votre amie... J’aime le docteur Pagello. » Cela, sans précision complémentaire (192); ie poète put croire qu’on lui annonçait une découverte faite la veille. Encore cette scène ne survint-elle que peu de jours avant le départ de Musset. Auparavant, Sand se tut, et, pour ne pas compromettre la guérison, entra dans un mensonge dont elle ne sut plus sortir. De là une série de scènes héroï-comiques, que M. Charles Maurras a analysées avec une rare pénétration (193). Il y a l’aventure de la tasse de thé. Une nuit le poète aperçut sa garde-malade et le docteur qui se soutenaient en buvant du thé; le lendemain matin, jetant les yeux sur la table, il n’y vit qu’une tasse; alors il se dresse, va vérifier et
(187) Elle dira plus tard, elle-même (lettre à Musset, 12 mai 1834) « Je puis cacher mes vieux restes de souffrances. Je n’ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens, et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans qu’on s’en aperçoive. »
(188) Cette lettre ne porte pas de date.
(189) Puisque Musset s’éloigna à la fin de mars.
(190) Cest du moins ce que laisse supposer le Journal intime : « Pouvais-je parler? Vous n’auriez plus voulu de mes soins. » (191) Signé Jacops Cabianca, et paru le 1° mars 1881.
(192) Et M. Marieton note avec raison (Une Histoire d'amour), que
ee même après cet aveu, pouvait croire à une inclination toute morale.
(193) Dans la partie de son livre qu’il a intitulée : « Comédie ».
regagne son lit en proie à un nouvel accès de délire (194). Il y a la scène de la lettre : un soir, Musset aperçut un rais de lumière sous la porte de Sand; il entra chez elle. Elle tenta de dissimuler le papier qu’elle était en train d'écrire. Alfred le demanda; elle le lui refusa : il devait se reposer, l'heure du sommeil avait sonné. Alors il éclata en reproches : cette lettre tramait un complot contre lui, on voulait le faire passer pour fou. Après une brève lutte, il arracha le papier, y trouva la confirmation de ses dires (195). D’où explication, sanglots, menaces; et l’auteur de Lui et Elle ajoute qu'il tient ces anecdotes de la bouche de son frère. Calomnies, a protesté George Sand (196), et, après elle, une série de critiques répète : pure invention (197). Si ces aventures étaient exactes, disent-ils, le poète y eût fait allusion. En outre, la romancière était incapable de pareilles manœuvres. Accordons que le zèle de Paul a exagéré : les scènes qu’il rapporte ne se sont point passées au fort de la fièvre paludéenne, mais au premier temps de la convalescence. Mais les faits restent établis. Non seulement Musset a donné, dans son œuvre, la confirmation que ces critiques affirmaient n’y point apercevoir (198); mais les documents publiés depuis ne permettent plus d’ergoter. M°"° Pailleron n’a-t-elle pas retrouvé une lettre (199) au verso de laquelle Buloz (200) avait griffonné quelques notes? et ces notes concordent avec le récit de Paul de Musset (201). M. Charles Maurras n’a-t-il pas extrait, de
(194) Car Paul de Musset croit et laisse croire que l’aventure se passa au plus fort de la maladie de son frère, en quoi il est probable qu’il s’égare.
(195) Ici encore, Paul de Musset tire les faits à lui. Nulle preuve ne permet d'affirmer qu’il y ait eu complot de Sand et du médecin, et intention de le faire enfermer.
(196) Dans la préface de Jean de la Roche : « On peut même être femme et ne pas se sentir atteinte par les divagations de l’ivresse ou les hallucinations de la fièvre, encore moins par les accusations de perversité qui viennent à l’esprit de certaines gens habitués à trop vivre avec eux-mêmes, »
(197) Jusqu’en 1895, la critique refusa d’ajouter foi aux récits de Paul de Musset, même M'"° Arvède Barine, même M. Séché.
(198) I1 suffit de relire, dans la Confession, l’aventure de la tasse de thé (5° partie, chap. IV).
(199) Lettre envoyée par Alfred de Vigny au directeur de la Revue des Deux-Mondes.
(200) Après une conversation avec Musset lui-même (en juin 1834 probablement, c’est la date que porte la lettre de Vigny).
(201) Voici l'essentiel de ces notes : « Le soupçon tourmentait Alfred de Musset; souvent il avait surpris des signes d'intelligence entre Sand et le docteur... Musset eut bien à souffrir pendant cette maladie; souvent il surprenait des caresses dérobées, de tendres attouchements
entre les nouveaux amants. » (Suit l’anecdote de la tasse de thé.) Aux reproches du poète, elle protestait : « Quand cela serait, vous n’avez plus le droit de vous inquiéter de ces choses-là. » Musset répondit : « J’ai
toujours le droit, puisque je passe encore pour votre amant. » Musset
la correspondance de Sand à Pagello, un billet où l’on peut lire : < Dans deux ou trois jours les soupçons d’Alfred recommenceront et deviendront peut-être des certitudes. Il nous détestera pour l'avoir trompé »? Enfin la grande sincère n’a-t-elle pas reconnu que la scène de la lettre s'était produite? Musset, ce jour-là, avait eu, dit-elle, une nouvelle crise, et elle en avertissait Pagello. Cette épiître, M. Clouard l’a publiée : « Il a été très mal cette nuit... je tremble pour sa raison » (202). Voilà comme elle s’exprimait. Ii se peut qu'en état d'équilibre, Sand fût incapable de jouer pareil jeu. Concluons-en qu’elle ñe se trouvait point alors en état d’équilibre, ce qui me paraît la vérité. Mais Alfred n’en a pas moins vu des attitudes qui faisaient naître en lui un énervement dangereux. Situation tragique, puisqu'on ne voulait rien avouer. Chaque fois la même comédie recommençait. Un instant d'abandon rapprochait les nouveaux amants; le convalescent s’en plaignait à Sand; elle appelait l'Italien à témoignage. Alors tous deux murmuraient, assez haut pour que le patient les entendît : « Toujours ses hallucinations ». Voilà du comique, et du meilleur; du comique à la Regnard : « C’est votre léthargie » (203). Devant un mélange des genres aussi résolu ne peut-on pas parler de drame romantique? Et voici maintenant le romanesque annoncé. Il faut relire, dans les Amants de Venise (204), l'analyse que M. Charles Maurras a donnée du roman bâti par Lélia, sous la pression des circonstances, et que elle et lui, à des moments différents (205), crurent vrai. Je dis : sous la pression des circonstances; en effet, plus la convalescence avançait, moins Musset pouvait confondre le réel et les fumées du délire, et le danger était,
lui représente qu’elle pourrait attendre les trois jours qui le séparaient de son départ. Mais « le soir même » il la trouve en train d’écrire (c’est la scène de la lettre). Elle veut s'échapper. Et la conclusion que voici : « Aveux à Alfred de son secret sur le docteur, rapprochement. Départ d'Alfred, Lettres de George Sand tendres et enthousiastes. » (Cf. Me Pailleron, dla Vie littéraire...)
(202) M. Clouard a donné le texte italien : « Egli e stato molto male questa notte, poveretto! Credeva di vedere fantasmi (des fantômes) intorno al suo letto e gridava sempre : son matto (je deviens fou). Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere si non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubri… » La lettre s’arrête ici brusquement, ce qui confirme la thèse de la scène; et on l’a retrouvée dans des papiers du poète, autre confirmation.
(203) Le Légataire universel, acte V, scène 7. (204) A travers da série des chapitres intitulés : « Industrie naissante de George Sand, San Servilio, la culture d’un serupule ».
. (205) Lui, c’est à Venise qu’il a ajouté foi à ce demi-roman. Mais une fois rentré à Paris, des soupçons lui vinrent progressivement, que les révélations de Tattet, puis certains aveux de Lélia confirmèrent. Elle, au contraire, au début, avait conscience de le tromper (témoin la lettre à Pagello) ; plus tard, réfléchissant aux événements de Franchart, de Venise, elle parvint à se convaincre qu’il avait été presque fou et qu'elle avait joué le personnage de la vertu,
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qu’averti par les remarques du présent, il se mît à réfléchir sur les hallucinations d’autrefois. « Il nous détestera pour l'avoir trompé », écrivait-elle (206). C’est ce qu’elle veut éviter à tout prix. Mais comment? On dira à Musset la vérité sur sa maladie; une vérité mi-fidèle, mi-rêvée, comme dans les romans de George Sand. On apprendra au poète, pour l’amener à se défier de lui-même, que pendant vingt jours il a côtoyé la folie. La garde-malade peut laffirmer; n’a-t-elle pas écrit à Pagello qu’elle tremblait pour la raison de son compagnon? On ajoutera qu’une convalescence pareille exige surtout du calme. Aïnsi la menace reste suspendue. Comment Musset n’y croirait-il pas? Il sait que Léopold Robert vient, dans cette même ville de Venise, de perdre la raison (207); et il s’observe lui-même. Que remarque-t-il? La moindre contrariété le met dans un état d’exaltation extrême. Apercoit-il entre Pagello et Sand quelque signe qui l’irrite, le voilà reparti dans ses soupçons : une manière d'idée fixe; le voilà qui fait une scène : une sorte de crise. Ainsi, ses instants de clairvoyance lui apparaissent comme des rechutes dans la déraison; on l’aide à le comprendre, une fois l’équilibre reconquis, c’est-à-dire une fois qu’on a réussi à le duper. Aussi bien s’il s’étonne d’avoir été touché par l’aile de la folie, n’y a-t-il pas, dans son passé, des arguments à invoquer? On peut considérer la vision de Franchart comme un premier accès; je ne fais ici qu'une hypothèse, mais il m'étonnerait que ce ne soit pas à Venise que George Sand ait commencé d’attacher à cette vision l'importance qu’elle devait lui accorder par la suite. Machiavélisme? Calcul à longue échéance (208)? Non. Elle se trouvait prise dans ce dilemme : ou tout avouer de son intrigue avec Pagello, — ce qui, chaque jour, devenait plus impossible, — ou poursuivre la duperie commencée. Elle le laissa donc dans cette impression d’avoir été à demi-fou. Et elle s’y résigna d’autant plus facilement, avec cette féroce vigueur dont elle parlera elle-même (209),
(206) Lettre à Pagello, dont M. Maurras a signalé lintérêt. (Les Amants, 2 partie, chap. III.)
(207) Et il n’est pas besoin d'admettre avec Paul de Musset, avec M, Maurras que les deux amants aient menacé Musset de le faire enfermer à San-Servilio, l’hospice de Venise. Tant qu’un document irréfutable ne sera pas venu appuyer pareille hypothèse, Lélia, même affolée par la passion, me semble incapable d’avoir employé une arme aussi dangereuse pour léquilibre mental de Musset.
(208) Certains n’hésitent pas à l’en accuser, notamment M. Charles Maurras. Il me semble plutôt qu’elle se bornait à écarter sans cesse de nouveaux dangers, et que les événements la conduisaient presque malgré elle sur la route où elle s'était engagée d’abord, sans bien distinguer où elle allait.
(209) Dans le Journal intime, samedi, minuit : « Mon Dieu! rendezmoi ma féroce vigueur de Venise, rendez-moi cet âpre amour de la vie qui m’a prise comme un accès de rage. »
qu’elle a pu voir dans cette crainte du poète un moyen de le sauver de ses habitudes: et elle en rêve. Or, Musset qui, au temps des Contes d’Espagne, se prenait, après deux ou trois idylles d’adolescent, pour le « Don Juan » de ses songes, maintenant il lui arrive de s'identifier à Franck, victime de la débauche; ceci n’est pas plus vrai que cela. Il ne mène que par accès la vie joyeuse où d’autres se plongent constamment. Mais, son imagination le poussant, il se peint avec une complaisance apeurée sous les traits d’Octave qui serait prisonnier de ses plaisirs (210). Comment Sand ne le croiraitelle pas? Pendant ces dernières semaines de mars, où la convalescence avance à grands pas, on l’a laissé certains jours se promener seul (211); et, de ces promenades, il est revenu quelquefois singulièrement énervé, pour avoir bu (212) quelques verres de vin de Chypre. Le danger reparaît; alors Lélia le semonce; le cri qu’elle poussa plus tard lui monte aux lèvres : « Je t’en prie, pas encore de vin, pas encore de filles » (213). Cela montre qu’elle l’aime encore; elle le voudrait plus fort, plus vertueux. Enfin, le rôle de rédemptrice la séduit. Sauver l’âme, comme elle a sauvé le corps, le magnifique programme! Aussi le souvenir du Musset qu’elle a pourtant décrit naguère s’efface, de ce Musset plein de candeur, jeune, avec des coins d’enfant. Il lui apparaît maintenant tel qu’elle dépeindra Laurent dans Elle et Lui, « un ange sinon déchu, du moins fourvoyé et malade ». Et dans leurs entretiens de Venise, une seconde légende se greffe sur la première : s’il a été menacé de folie, c’est aux errements de sa vie passée qu’il le doit; à cause d’eux, il est devenu incapable de bonheur pour lui et pour les autres, lui si foncièrement bon par nature (214). Tout cela, que l’on retrouve à chaque page de leurs lettres, au centre de la Confession d’un Enfant du siècle, au centre d’Elle et Lui, a été arrêté dans les conversations de « l’Albergo Reale ». Légende qui les flatte tous deux, lui dans son étrange fatuité de Don Juan et dans son
(210) Ou de Franck, quelques mois auparavant, ou de Lorenzacciv plus tard. Mais il faut noter que, plus il va, plus il pousse au sombre ce qu’il s’imagine être un portrait. Octave n’est point perverti par son existence; Franck même, si la vie l’y rejette, trouve assez de force pour rompre avec ses habitudes. Lorenzo, au contraire, est et se sent leur prisonnier. Les entretiens de Venise ont passé là.
(211) Sand n’a-t-elle pas son roman de Jacques à finir? Parfois ne faut-il pas qu’elle aille retrouver Pagello?
. (212) Dans quelque café. (Buloz, dans le papier que nous avons signalé, note sous la dictée du poète : « Dès qu’il put se traîner, il se faisait presque porter à un café voisin, et abandonnaït la place à l'amour naissant du docteur. »)
(213) George à Alfred, 29 avril 1834.
(214) Pensez à ces « côtés charmants de son caractère » dont elle parlera dans VHistoire de ma vie (tome XVID.
orgueil, elle dans sa manie salvatrice et aussi dans son orgueil. Elle incarne le bonheur qu’il n’a pas su apprécier ni conserver, parce qu'il ne le méritait pas (215). Je suis convaincu qu’en raisonnant ainsi elle croyait agir au mieux de ses intérêts à lui. Voyons pourtant le résultat; chaque fois qu’un soupçon va tirer Musset de sa tranquillité, lui-même rougira de ses emportements, et y verra la griffe de sa propre débauche (216). C’est ce que M. Maurras appelle la culture d’un scrupule. Qu'il y ait là, de la part de Sand, un calcul, on n’en peut pas douter. D’abord, calcul à longue échéance; l’envoûtement qu'ils opèrent, Pagello et elle, sur l'esprit du poète cessera un jour ou l’autre; quand Musset se trouvera seul à Paris, que deviendront cette sympathie, cette estime auxquelles elle tient (217)? Alors, ce système de défense qui consistait à en appeler aux fumées de l’hallucination craquera; l’autre, qui rejette sur la débauche les responsabilités, résistera mieux, puisqu'Alfred en avait déjà fait la théorie dans La Coupe et les Lèvres. Néanmoins, en prévision du réveil possible, Sand cherche des alliés; voilà pourquoi elle écrira à Buloz, peut-être à Planche, sa version des incidents (218), pourquoi elle s’acharne à se concilier les amis du poète. N’a-t-elle pas écrit à Alfred Tattet (219) cette lettre révélatrice :
Si quelque jour il (Alfred) vous parle de moi et qu’il m’accuse d’avoir eu trop de force et d’orgueil, dites-lui que le hasard vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête encore faible et qu’alors, n’étant séparé des secrets de son cœur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses que son orgueil n’a pu cacher. Dites-lui qu’au milieu des rires
(215) Une idée qui se retrouve également dans la Confession d’un Enfant du siècle (1836) et dans Elle et Lui (1857).
(216) Nous voyons ainsi le drame de Lorenzaccio côtoyer constamment la vie du poète pendant ces quelques mois.
(217) Or, elle écrivait à Sainte-Beuve (25 août 1833) : « Je ne fais pas grand cas de la voix publique... Elle dira que je suis inconstante et fantasque, que je passe de Planche à Musset, en attendant que je passe de Musset à un autre. Peu m'importe, pourvu qu’on ne dise pas que mon lit reçoit deux hommes le même jour. » Toute son attitude s’explique ainsi.
(218) Le poète, une fois revenu, en eut l’intuition. Il n’est que de relire ses lettres d’avril : « Une chose incompréhensible, c’est que quinze jours avant mon arrivée tout le monde savait déjà que nous étions séparés. Peut-être as-tu, dans un mauvais jour, écrit à Buloz quelque chose de cette triste séparation? » (30 avril). Et elle de répondre (12 mai): « Ce qui m’indigne, c’est qu’on m’impute une phrase, un mot, une ligne contre toi. Je veux que Boucoiran te montre Îla lettre-explication, la seule que je lui ai dite (sic) de montrer à Planche. »
(219) Qui, au début de mars, avait passé par Venise en compagnie de la Déjazet et s’était arrêté auprès du malade.
que votre compassion ou votre bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s’est échappé une ou deux fois de son âme pour appeler la mort (220).
Sous cette prose admirable se devinent les soucis qui la rongent. Mais il s’agit aussi pour elle d’écarter aujourd’hui les dangers d’une clairvoyance excessive, et, là encore, cette légende de la débauche va tout faciliter. Pénétré de ses torts, le poète ne peut manquer de se sentir très inférieur à ses « deux grands amis » (221). L'idée d’une expiation germe en lui. On ne fera rien pour l’en détourner, car il entre ainsi dans le personnage dont on a écrit le rôle pour lui (222). Dès lors, les trois acteurs vont se camper dans les attitudes que leur a choisies l'imagination de Lélia; d’un côté Sand et Pagello, poussés l’un vers lautre par un amour qu’ils ne veulent pas s’avouer, étouffent leurs soupirs aussitôt que Musset en a senti l’angoisse, et concentrent sur le convalescent toute leur tendresse; de lautre côté, le poète, qu’on a enivré de grandeur comme il s’enivrait de vin de Chypre, admet Pidée de s’effacer devant la passion qu’il empêche. C’est Ia course au sacrifice. Nous sommes en plein romanesque; il n’y a ni vraisemblance dans cette rencontre de trois êtres également prêts à s’oublier, ni vérité, puisque les amoureux qui feignent de se fuir, sont amants depuis plusieurs semaines. Seul, Musset apparaît sincère; et nous assistons à une farce magnifique dont il est la victime. Dans le drame, ce second acte qui s'efforce à la grandeur, tourne au vaudeville. Un vaudeville douloureux et imprégné de romantisme. Relisons la dernière scène : le convalescent a acquis la certitude que sa garde-malade et Pagello s'aiment; ïl presse lItalien de questions; alors le jeune médecin se trouble : < Tu lui arrachas à Venise l’aveu de son amour pour moi » (223). Que va faire le poète? S’emporter? Non; l'attitude de son interlocuteur achève de le convaincre. « Je reconnus en lui la bonne partie de moi-même, mais pure et exempte des souillures irréparables qui l’ont empoisonnée en moi » (224); dès lors, il va s’effacer. Auparavant, il n’exige qu’un serment. « I te jura de me rendre heureuse », c’est Sand qui parle
(220) Lettre citée par M. Marieton. (Une Histoire d'amour chap. IV.) k
(221) Comme il dira lui-même dans sa première lettre (4 avril 1834).
(222) Cf. Emile Faguet (Amours d'hommes de lettres), qui dit : durant les dernières semaines du séjour à Venise, on « souffla » son rôle au poète.
“a George à Alfred, (Rocheblave, Correspondance Musset, lettre n° .
., 229 Alfred à George (30 avril 1834), et le poète ajoute aussitôt : « C’est pourquoi je compris qu’il fallait partir, »
ainsi. Et la nuit suivante, ajoute-t-elle, « nuit d'enthousiasme... malgré nous tu joignis nos mains en nous disant : « Vous vous aimez, et vous m’aimez pourtant, vous m'avez sauvé âme et corps » (225). Après avoir savouré la joie amère de se sentir admiré par ses deux grands amis, il partit, le 29 mars, pour Paris, avec le sentiment d’avoir détruit son bonheur, avec Ja satisfaction d’avoir réparé ses fautes, avec la certitude que Sand éprouvait pour lui une amitié ardente (226). Plus tard, elle s’écriera : « Tout cela était donc un roman » (227). Oui, certes, c'était un roman; et, s’il fallait en nommer l’auteur, ne reconnaît-on pas là l’atmosphère, l’invraisemblance généreuse de la Nouvelle Héloïse? Is ont vécu un rêve de Rousseau. Grâce à lui, la tragi-comédie de Venise apparaît aussi romantique dans ses éléments romanesques qu’elle l’était dans ses éléments dramatiques. Voilà qui ne manque pas d'intérêt. Mais le plus important, c’est que nous assistons, dans l’âme du poète, à une résurrection de toutes les chimères qu’il avait un temps réfrénées. Malgré son bon sens, il perd le contact de la réalité. Venise l’y aide, avec Ia lumière passionnée de ses jours, la volupté tiède de ses nuits, la solitude qui y entoure des étrangers et qui, au milieu des souvenirs anciens, les sépare de la vie moderne. Peu importe : ce qui nous intéresse, c’est de le voir, lui, l'ami de la vérité, mordre à toutes les légendes qu’on lui suggère; se prendre à tous les grands mots qui passent, lui qu’on nous peint comme un désabusé; et, lorsqu'on nous le décrit comme un débauché, accepter pour modèles les personnages (228) de la Nouvelle Héloïse; enfin, lui que l’idée de prêter à rire crispe, jouer, sans en avoir les avantages, le rôle du mari que l’on berne. En vérité, le romantisme a repris sa proie (229). Il ne la làchera plus de quelque temps.
(225) Dans la même lettre de Nohant. (Rocheblave, n° 11.)
(226) Elle lui avait consacré son dernier jour, (Cf. Musset, août 1834: « Le jour où j'ai quitté Venise, tu m’as donné une journée entière. »)
(227) Cf. George à Alfred, lettre de Nohant. (Rocheblave, n° 11.)
(228) Si romanesques, si faux. Musset Pavait dit lui-même, quelques. mois plus tôt, dans Namouna (chant I, 57° sizain)
Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène, Est-elle si vivante et si vraiment humaine...
Et pourquoi l’Héloïse est-elle une ombre vaine Qu'on aime sans y croire...
(229) En veut-on une preuve? Voici le billet écrit par Alfred juste avant de quitter Venise : « Adieu, mon enfant. Quelle que soit ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d’adieu que je t’ai donné aujourd’hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu’au premier pas que j’ai fait dehors avec la pensée de t'avoir perdue pour toujours, jai senti que j'avais mérité de te perdre et que rien n’est trop dur pour moi. S’il t’importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, il m'importe, à moi, aujourd’hui que ton spectre s’efface déjà et s'éloigne devant moi, de te dire que rien d’impur ne restera dans le sillon de ma