LA PASSION ROMANTIQUE ET LITTÉRAIRE
Car la pièce n’est pas finie. Il suffit, pour le deviner, de songer aux sentiments des personnages. Sand d’abord, qu’éprouve-t-elle à l'égard du voyageur? Faguet l’a dit « Avant Pagello, c'était de l’amour, mais elle n’aimait pas Musset; sous le règne de Pagello, elle aime Musset, mais ce n’est pas de l’amour » (230); c’est une amitié fraternelle (231), une tendresse quasi-maternelle (232), plus encore, une estime enthousiaste (233). Le mariage de minuit célébré par le poète qui se sacrifiait, voilà de quoi faire oublier les altercations du passé. Et puis, au moment où ïl s'éloigne, de vagues angoisses la rapprochent de lui : le souvenir des jours heureux, l'inquiétude que ce qu’elle garde ne vaille point ce qu’elle perd. Enfin un remords la point : il s’en va, à peine remis. Séparation voulue par le poète, dira Pagello (234); mais elle n’ignore pas qu’elle a tout fait pour lui suggérer cette décision (235). Alors elle s’affole : comment supportera-t-il ce voyage? Que va devenir l’œuvre de régénération qu’elle avait entreprise? S'il retombe dans les errements d’autrefois, quelle responsabilité! S'il retrouve sans elle sa santé d’âme, quelle déception! Les soupirs qu’elle pousse, lorsque disparaît la gondole, c’est de l’inquiétude, une sorte de déchirement qu'ils témoignent (236). Celui qui part a besoin d'elle; et l’autre, aux côtés duquel elle reste, il n’y a qu’à le regarder, droit, vigoureux, pour comprendre qu’elle ne lui est pas nécessaire.
vie où tu as passé, et que celui qui n’a pas su t’honorer lorsqu’il te possédait, peut encore y voir clair à travers ses larmes et t’honcorer dans son cœur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon enfant. »
(230) Amours d'hommes de lettres (1907).
(231) « Ne suis-je pas toujours le frère George. », écrivait-elle en hâte au verso du billet d’adieu que le poète venait de lui envoyer.
(232) George à Alfred (24 mai 1834) : « Eh bien! moi, j’ai besoin... de nourrir cette maternelle sollicitude qui s’est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. »
(233) Il faudrait citer ici toutes les lettres de Venise à Paris. Bornonsnous à extraire, de la lettre du 29 avril, cette phrase : « Aujourd’hui, je t’aime sans fièvre et sans désespoir. Je voudrais te mettre sur le trône
dues et t’inviter à venir quelquefois fumer et philosopher dans ma cellule. »
(234) D' Cabanès : « Une visite au docteur Pagello ». (Revue Hebdomadaire, 24 octobre 1896.)
(235) Première lettre d’un voyageur. (Revue des Deux-Mondes,
15 mai 1834) : « Il est parti, nous l’avons voulu; mais il n’est plus ici, et nous sommes au désespoir. »
(236) Le lendemain du départ (30 mars), elle écrit à Musset : « Je
voulais te suivre de loin, mon enfant. Mais j'ai senti que je n’aurais pas le courage de passer la nuit dans la même ville que toi sans aller t’embrasser encore le matin. J’en mourais d’envie, mais j'ai craint de renouveler pour toi les souffrances et l’émotion de la séparation. »
Voilà pourquoi elle a pris à part Antonio (237) et lui a recommandé de donner des nouvelles à chaque étape (238), pourquoi il est entendu avec Musset qu'ils s’écriront, en attendant de se revoir. Lui, de son côté, l’aime plus que jamais. Ses soupçons, son sacrifice, tout le prouve, jusqu’à la joie avec laquelle il a promis d’écrire. Quant à Pagello, que veut-on qu’il dise? Il a protesté maintes fois de son affection pour Alfred; il s’est fondu d’admiration devant le geste de son rival. Bon gré, mal gré, il lui faut demeurer dans la fiction. Seulement, aussitôt Musset parti, cette fiction se retourne contre l'Italien, puisqu'elle laisse au poète le prestige du sacrifice, celui de l’éloignement, la possibilité de montrer par lettre les beaux côtés de sa nature, en un mot une porte ouverte sur l’avenir. Le drame romanesque va donc continuer, et le troisième acte se dessine avec deux tableaux : d’abord, la scène écrite, les lettres échangées entre Paris et Venise, lettres où, le charme des mots opérant, la passion monte; puis, une fois Sand rentrée en France, la rencontre et la reprise. Rien qu’à l’énoncé de ce thème, nous apercevons ici un nouvel aspect du romantisme : l’étroite pénétration de la littérature et du sentiment. « Tout cela », écrivait Lemaître, « s’est sagement transformé en copie, et en copie de premier ordre, puisque ce fut celle de Jacques et des Lettres d’un Voyageur, des Nuits et de On ne badine pas, en attendant la Confession d’un Enfant du siècle. >» I] faut distinguer. Car si George a songé, dès le début, à faire passer dans son œuvre les sentiments qui l’agitaient (239), Musset, lui, c’est après son retour à Paris que l’idée lui est venue de les raconter au public. Mais, de part et d’autre, nous reconnaissons là ce que Faguet appelait : un « amour d’hommes de lettres ». D'abord les lettres de Paris à Venise et de Venise à Paris. Toute une correspondance que nous possédons (240). Feuilletons-la pour y voir l’éclosion de la passion romantique, sous la triple influence de l’absence, de l’imagination et de la littérature. L'absence, en premier lieu; quiconque parcourt d’un regard ces papiers jaunis, ne peut manquer d’être frappé par leur ressemblance. Toutes les différences qui opposaient
(237) Le Vénitien qui accompagna Musset jusqu’à Paris.
(238) Aussi s’indigne-t-elle (15 avril) : « J’étais dans une inquiétude affreuse, mon cher ange. Je n’ai reçu aucune lettre d’Antonio. J'avais été à Vicence exprès pour savoir comment tu aurais passé cette première nuit. »
(239) Déjà dans le roman de Jacques on peut reconnaître des allusions, des souvenirs. qui mettent Musset en scène. (Cf. la phrase de Sylvia sur Octiive, que nous avons citée.)
(240) A part quelques mutilations. Ces mutilations se retrouvent dans les deux correspondances; donc elles sont l’œuvre de Sand qui, seule, les détint l’une et l’autre.
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naguère Musset et Sand, on n’en trouve ‘plus trace. Quoi d'étonnant? Cet entretien à distance roule sur un sujet qui les passionne tous deux : leur amitié. L’exprimer, dire la place qu’elle tient dans leur cœur (241), faire mille projets pour lui assurer une durée presque éternelle (242) : voilà leur correspondance. Il y a plus; en face de ce sentiment, qui se dépeint comme une confiance fraternelle et s'exprime comme une passion (243) (quoi de plus romantique?), ils adoptent, elle et lui, une attitude semblable. Chacun d’eux se félicite d’avoir pu conserver l'affection de l’autre, voilà le premier temps. Puis, chacun se fond en admiration devant l’autre (244). ‘Lui, revoit la garde-malade, il songe au talent de Lélia; elle, se souvient du sacrifice et du génie du poète. Un besoin de dévouement les saisit alors tous deux. S'agit-il de l'avenir? Chacun se déclare prêt à mourir pour l’autre, s’il le faut (245). Se tournent-ils vers le présent? Chacun ne songe qu’à assurer le bonheur de l’autre; je n’ai besoin que de te savoir heureuse, répètent les lettres de Musset (246); aime et puisse celle que
(241) D’elle : « Je sais que je t’aime, et c’est tout Veiller sur toi, ‘te préserver de tout mal, de toute contrariété, t’entourer de plaisirs et de distractions, voilà le besoin et le regret que je sens depuis que je t'ai perdu. Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m’assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix m’appeler dans Île silence de la nuit » (15 avril). De lui : « Fais ce qui te plaît, ris et pleure à ta guise, mais le jour où tu te retrouveras quelque part, seule et triste comme à ce Lido, étends la main avant de mourir, et souvienstoi qu’il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et de dernier amour » (19 avril).
(242) D’elle (29 avril) : « Conservons-nous tous deux pour nous retrouver, pour vieillir fraternellement en disant l’un de l’autre : Nous nous sommes connus, nous nous sommes aimés et nous nous estimons. »
(243) D’elle (30 mars) : « Que Dieu te protège et te ramène un jour ici, si jy suis. Dans tous Îles cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur! Alors, comme nous nous aimerons bien, n’est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? » De lui ( 4 juin) : « Avec quel plaisir je reviendrai m’asseoir quelquefois dans cette petite chambre, sur tes coussins à terre. Que je t’aime, Georgeot! Quel bonheur que cette amitié
douce et élevée qui est restée entre nous comme le parfum de nos amours. »
(244) D’elle (29 avril) : « Laisse-moi être un peu vaine d’avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence à sauver celle d’un homme comme toi. Je voudrais te mettre sur le trône du monde. »
De Jui (10 mai) : « Jamais tu n’as rien écrit d’aussi beau. Jamais ton génie ne s’est mieux trouvé dans ton cœur. C’est à moi, c’est de moi que tu parles ainsi! » (A propos de la Première lettre d’un voyageur.)
(245) De lui : « Voilà pourquoi je crois en toi et te défendrai contre le monde entier jusqu’à ce que je crève. Je voudrais te bâtir un autel, Tût-ce avec mes os » (30 avril). D’elle (29 avril) : « Ta tranquillité m’est sacrée, mon cher enfant, et j’aimerais mieux recevoir toutes Îles insultes de la terre que de donner lieu à d’injustes reproches contre toi. »
(246) « Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée, alors
je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi » (19 avril).
tu choisiras t’apporter le plein épanouissement de la joie, répondent les épîtres de Venise (247). Une même inspiration les dicte. Le même ton y règne, et qui nous gêne .: mélange de soucis assez prosaïques et d’accès lyriques. Sand charge le poète d’aller sermonner son fils (248), de jeter un regard sur l’appartement du quai Malaquais; elle lui raconte les petits incidents de la semaine, les attentions de Pagello (249), la situation où il se trouve, harcelé par d’anciennes maîtresses (250), moins encore : elle lui parle du sansonnet qui va bientôt mourir (251). Musset, de son côté, la renseigne sur l’état de ses meubles (252), sur les tentatives qu’il fait pour reprendre goût à sa vie d’autrefois, il lui parle de calomnies que quelques ennemis font courir sur lui-même et sur elle (253). Tout cela jeté au début ou à la fin des lettres. -Et puis, la tendresse s’épanouit; et, pendant des pages, les protestations, les serments, les déclarations s’étalent dans une sorte d’explosion, où la rhétorique de l’époque se donne libre cours. On prend le ciel à témoin; on sème les interjections, les images, les formules trop frappantes pour nos oreilles modernes. Voulez-vous de l’éloquence? Voici celle de Musset :
O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te jure sur mon père, si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une année de bonheur, je sauterais dans un précipice avec une joie éternelle dans l’âme. Maïs sais-tu ce que c’est que d’être là, ‘dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un souvenir, une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années, de savoir tout perdu, jusqu’à mes rêves, de me repaître d’un ennui sans fin, d’être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c’est que d’avoir pour toute consolation une seule pensée : qu’il faut que je souffre et que je m’ensevelisse en silence; mais que dire : tu es heureuse; peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus. O mon âme, mon amie, si tu ne l’étais pas (254).
(247) « Aime pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle, et qui n'ait pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la et ne la fais pas souffrir » (12 mai), et : « si je pouvais lui donner une poignée de mains à celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t’aimer. Mais elle sera jalouse; elle te dira : Ne me parle jamais de M"° Sand, c’est une femme infâme. Ah! du moins moi, je puis parler de toi à toute heure » (24 mai).
* (248) Qui ne lui envoyait pas de nouvelles (lettre du 12 mai).
(249) George à Alfred. Lettres du 15 avril et du 15 juin.
(250) Lettres des 15 et 29 avril.
(251) George à Alfred, 15 avril.
(252) Alfred à George, 19 avril.
(253) Planche, en particulier, et peut-être aussi M. Regnault et Jules Sandeau (lettres des 15 et 30 avril, 4 et 10 juin).
(254) Alfred à George, 15 juin 1834,
Et celle de Sand :
Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m’ont causée un matin, nous serions restés frère et sœur. Nous savions que cela nous convenait; nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés et puis, qu'importe après tout : nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble; nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu’au fond de l’âme, tant mieux. Quelles découvertes avons-nous faites mutuellement qui puissent nous dégoûter l’un de l’autre? Oh! malheur à nous, si nous nous étions séparés dans un jour de colère, sans nous comprendre, sans nous expliquer; c’est alors qu’une peine odieuse eût empoisonné notre vie entière; c’est alors que nous n’aurions jamais cru à rien (255).
Veut-on du mauvais goût? Le poète (256) déclare :
Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m’arrête, Il faut que je parle; oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le cœur, pour nourrir mon cœur. Il me faut un corps dans ces bras vides, il faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne peux me faire moine (257).
Et il expose son embarras : les femmes légères lui causent une répulsion, les femmes du monde aussi; et les jeunes filles le remplissent de méfiance. Ne voilà-t-il pas une confidence à faire à la maîtresse d’autrefois? Et elle lui écrit :
Pagello est un ange de vertu et mériterait d’être heureux... Je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme! C’est un muet qui se ferait couper la tête pour moi Je n’ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure (258).
Je n’ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens... Ce brave Pierre n’a pas lu Lélia, et je crois bien qu’il n’y comprendrait goutte. Pour la première fois de ma vie, j'aime sans passion (259).:
L’aveu n'est-il point des plus délicats?
Désire-t-on enfin quelques formules déplaisantes? En voici une d’Alfred
Pauvre George. tu t’étais trompée; tu t’es crue ma maîtresse, tu n’étais que ma mère; le ciel nous avait faits l’un pour l’autre;
(255) George à Alfred, 15 avril 1834.
è (256) Qui sent partout refleurir le printemps. Il écrivait déjà, le 30 avril SR Maintenant, les arbres se couvrent de verdure et l’odeur des lilas entre ici par bouffées; tout renaît et le cœur me bondit malgré moi. » Les vers naissent alors sous sa plume, sans même qu’il s’en aperçoive.
(257) Alfred à George, 10 mai 1834.
(258) George à Alfred, 15 avril 1834.
(259) George à Alfred, 12 mai.
nos intelligences dans leur sphère élevée se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé l’une vers l’autre; mais létreinte a été trop forte; c’est un inceste que nous commettions (260).
Et elle (261) de s’écrier :
Il est bien vrai que j'avais besoin d’un père. Pourquoi n’ai-je pu conserver mon enfant près de moi? (262)
Je ne m’arrête pas aux invocations qu’elle adresse à Dieu, ni aux citations des Ecritures où il se complaît (263). Ces quelques extraits suffisent à montrer que, dans leurs lettres, tout est à l’unisson.
Voilà le miracle de l’absence. Ce qui séparait le poète et la romancière s’efface. Plaignons Pagello, car Musset parti retrouve le charme des jours anciens. A lire les lettres de Paris, elle reconnaît la générosité, la sensibilité, les qualités que la vie commune annihilait, rien que des qualités. Lui, de son côté, en lisant dans sa solitude les épîtres de Venise, oublie ses soupçons. Lorsque Sand raconte sa vie, il retrouve la camaraderie de leurs premiers mois d’amour; lorsqu'elle lui donne quelques conseils, il la revoit penchée sur lui; toujours il la sent plus près de lui qu’il ne l’espérait (264). Autant le tête-àa-tête les avait divisés, autant la séparation les rapproche; et l’on pense à ce que George écrivait :
L’affection d’un absent n’est plus qu’un parfum; mais qu’il est doux et suave, qu’il apporte à l’esprit abattu et malade de bienfaisantes et chères espérances! Ne crains pas, Ô toi qui as laissé sur mon chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je la laisse se perdre; je la serrerai dans mon cœur silencieux comme une essence subtile dans un flacon scellé. Nul ne la respirera que moi, et je la porterai à mes lèvres dans mes jours de détresse pour y puiser la consolation et la force, les rêves du passé, l’oubli du présent (265).
Et, leur imagination se mettant de la partie, voici que la passion renaît de part et d’autre. A cette résurrection de
(260) Alfred à George, Genève, 4 avril.
(261) Que l’image a séduite, d’ailleurs. Elle la reprend dans sa réponse (15 avril) : « Tu as raison, notre embrassement était un inceste. Mais nous ne le savions pas, nous nous jetions innocemment et sincèrement dans le sein l’un de l’autre. »
(262) George à Alfred, 12 mai.
(263) Alfred à George, 4 juin.
(264) La preuve? « Que je te remercie de ta lettre, mon amie, je ne m'attendais pas à voir si tôt de ton écriture. » (Paris à Venise, 19 avril), et, quelques jours .après (30 avril), Musset ajoutait avec un enthousiasme révélateur : « Ce n’est donc pas un rêve, mon frère chéri, cette amitié qui survit à l’amour.…. Cette amitié-là existe. C’est donc vrai. »
(265) George Sand, Première Lettre d’un voyageur. (Revue des Deux- Mondes, 15 mai 1834)
l'amour, leur correspondance. nous fait assister pas à pas; cette correspondance de deux amis, du fils et. de la mère, de deux camarades, du frère et de la sœur, — ils ne savent plus au juste, et se servent de tous les termes qu'ils connaissent, à l’exception des seuls qui soient vrais. Ce sont d’abord des billets, puis des lettres remplies de faits (266). Laissons passer quelques jours, les dimensions des lettres augmentent; véritables épîtres, qui roulent sur les sentiments qu’ils éprouvent, l’impression de vide qu’ils ressentent (267);, les projets d’avenir se précisent; le rêve que Musset formait. de la revoir un jour (268), devient une certitude. Ils se retrouveront dès le mois d’août; c’est Sand qui l’assure : « J'espère que nous nous reverrons tous les jours, nous deux, comme au temps où nous étions camarades » (269). Mais ne. le sont-ils pas redevenus? A lire leurs lettres, on ne peut se tenir d'émettre des doutes; plus le temps passe, et plus les mots se font ardents. Il l’appelle bien George ou Georget par moments, mais que d’autres appellations : mon ange, ange chéri, mon amour, âme de ma vie, mon petit ange. Elle, si elle se plaît à le nommer «< mon enfant », ou « mon petit enfant », elle se hasarde aussi à l’appeler « mon petit ange », « mon enfant chéri », « cher ange »; il lui arrive d'écrire : « Cherche au contraire ton espérance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille mignonne, qui te chérit et qui prie Dieu pour que tu sois aimé » (270). En vérité, la passion seule parle ainsi. Au reste, dans les dernières lettres du poète, elle éclate si librement que nul ne peut s’y tromper. Dès le début de leur correspondance, il avait déclaré (271) : « Je t’aime encore d’amour, George » (272). Je sais bien que, par la suite, il a écrit : « Ce n’est donc pas un rêve, mon frère chéri, cette amitié qui survit à l’amour, dont le monde se moque tant, dont je me suis tant moqué
(266) Musset y raconte son voyage, son arrivée à Paris, son premier contact avec ses amis, ses habitudes et sa vie d’autrefois (lettres des 4, 19 et 30 avril). Sand y parle de son attente anxieuse, de ses premiers jours de solitude, des attentions qu’on a pour elle, enfin de sa vie qui s’organise (lettres du 30 mars et du 15 avril).
à (267) Lui, parce qu’il l’aime toujours de passion; elle, par besoim inemployé de se dévouer.
(268) « Si tu viens à Paris aux vacances, tu m'écriras. Fussé-je à tous. les diables, il faudra que je revienne; je ne sais trop pourquoi j’ai dans la tête que je mourrai sans t’avoir revue... » (30 avril).
(269) George à Alfred, 24 mai 1834.
(270) George à Alfred, 26 juin 1834.
(271) Comme en s’excusant, car il ajoutait : « Dans quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous; pourquoi ne parlerais-je pas Het A cette distance-là il n’y a plus ni violences ni attaques. de neris.. » } r
(272) Le 4 avril 1834.
moi-même, cette amitié-là existe. C’est donc vrai? Tu me le dis, et je le crois, et je le sens; tu m’aimes » (273). Etait-il alors de bonne foi? Sans doute. En quittant Venise, il a craint de perdre à la fois sa maîtresse et son amie; l’affection qu’elle lui offre dépasse donc ce qu’il espérait; en outre, il ne s’est pas encore dégagé de l’atmosphère romanesque où on l’a plongé; il est donc prêt à admettre les sentiments les plus confus, pour un temps. La phrase que nous venons de citer commence par ce mot d'amitié, elle se elôt sur le verbe : « Tu m'aimes »; elle résume ainsi toute l’aventure. Car, à mesure que Musset perçoit l’attachement que Sand lui porte, il se reprend à espérer. Il parlait d’abord de se guérir et demandait au frère George de le soutenir dans cet effort (274). Pourtant, entendons-le s’écrier : « Chantes-tu encore quelquefois nos vieilles romances espagnoles? Et penses-tu quelquefois à Roméo mourant? Adieu, ma Juliette. Ramenta il nostr’amor »; supplier : « Ne l’offense pas de ma douleur, ange chéri. Si cette lettre te trouve dans un jour de bonheur et d’oubli, pardonne-la-moi, jette-la dans la lagune, que ton cœur n’en soit pas plus troublé que son flot tranquille; mais qu'une larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j'ai bues autrefois sur tes yeux noirs » (275). C’est déjà l’heure des souvenirs : « Avec quel plaisir je reviendrai m'’asseoir quelquefois dans cette petite chambre, sur tes coussins à terre, et te raconter, au milieu des nuages de nos cigarettes, la nouvelle face de mon être qui, décidément, a pris le dessus? Que je t’aime, Georgeot! » (276). Ces citations suffisent à nous éclairer sur la nature des sentiments qu’il éprouve; et George ne pouvait pas s’y tromper, à moins de le vouloir. Je n’ignore pas que, quelques mois plus tard, elle criera à la trahison
Tu m’aimes encore trop, il ne faut plus nous voir. Ce n’est plus cette amitié pure dont jespérais voir s’en aller peu à peu les expressions trop vives. Et pourtant, je ne m’en inquiétais pas de ces expressions. Elles étaient la poétique habitude de ton langage de poète et moi-même, est-ce que avec toi, je pesais et mesurais les mots? Pour d’autres que pour nous, ils eussent peut-être signifié autre chose, je n’en sais rien. Je sais, je croyais savoir, du moins, que pour nous deux ils manifestaient un amour de l’âme où les sens n'étaient pour rien (277).
(273) Alfred à George, le 30 avril 1834.
(274) « Il faut que tu m’écrives souvent. Songe à cela! je n’ai que toi Auras-tu ce courage-là? Toutes les fois que je relèverai la tête dans l’orage.. trouverai-je toujours mon étoile, la seule étoile de ma nuit? » (Alfred à George, 30 avril.)
(275) Alfred à George, 10 mai 1834.
(276) Du même à la même, 4 juin.
(277) Lettre écrite de Nohant au poète, qui se trouvait alors à Bade. {Edition Rocheblave, n° 11.)
Ne la croyons pas si candide. Elle a trente ans; elle sait, pour avoir entendu Planche et Sainte-Beuve, comment les hommes expriment leur amitié; et pour avoir écouté Sandeau, Musset lui-même, ce qu’ils écrivent quand ils aiment d'amour. Bien plus : le poète l’a avertie par deux fois que les sentiments qu’elle lui témoignait allaient à l'encontre de leur dessein apaisant
Mon amie, tu m’as écrit une bonne lettre (278); mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu’il faut m'écrire; tu me dis que tu vas isoler et penser à moi; que veux-tu que je devienne quand je lis des mots pareils? Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée; alors je me sens plein de courage (279).
Vain conseil; moins d’un mois après il écrira (280) :
O la meilleure, la plus aimée des femmes; que de larmes j'ai versées! Je suis perdu, vois-tu. Que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma blessure les larmes d’une amie, le baume le plus doux, le plus céleste qui coule de ton cœur, et tout tombe comme une huile brûlante sur un fer rouge.
Et elle continue à lui répéter le plaisir qu’elle éprouvera à le revoir, comme aux jours du passé (281). Pis encore : lorsqu’elle l’entretient de Pagello, elle ne manque jamais de glisser quelques mots où perce sa déception. Lui qu’elle avait dépeint d’abord sous son côté sympathique, puis sous les traits d’un Don Juan, occupé de beaucoup d’autres femmes (282), dès le 12 mai, voici ce qu’elle en dit :
Un grand point pour hâter ma guérison, c’est que je puis cacher mes vieux restes de souffrances. Je n’ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens et je puis faire ma figure d’oiseau malade sans qu’on s’en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tête ou un cor au pied; on ne m'a pas vu insouciante et folle, on ne connaît pas tous les recoins de mon caractère; on n’en voit que les lignes principales. Il n’est pas en méfiance contre ces aberrations de
(278) Laquelle? Peut-être celle écrite à Trévise, le 30 mars; peut-être une autre, inconnue de nous, car, dans la correspondance telle que nous la possédons, il manque une lettre de George, probablement. Le poète n’écrit-il pas, le 30 avril : « Consulte-toi, ces trois lettres que j’ai reçues est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte ou le premier de l’ami qui me reste? » Or, le 30 avril, il ne peut avoir reçu, — parmi les lettres de George que nous possédons, — que celles du 30 mars et du 15 avril. La troisième, datée du 29 avril, n’est certainement pas encore parvenue à Paris.
(279) Alfred à George, 19 avril 1834.
(280) Alfred à George, 10 mai.
(281) Le 24 mai : « J'espère que nous nous reverrons tous les jours, nous deux, comme au temps où nous étions camarades. » Et la lettre d'Alfred (10 mai) était arrivée à Venise le 18.
(282) Lettre du 29 avril.
nos têtes de poètes; il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d’étoiles comme une âme vierge; je ne dis rien pour détruire ou entretenir son erreur (283). Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête. Pour la première fois de ma vie, j'aime sans passion.
Et la lettre se terminait par ce cri :
Tu sais que je les aime de passion, tes vers, et qu’ils m'ont appelée vers toi, malgré moi, d’un monde très éloigné du tien.
Décidément, l’inconscient, chez Lélia, travaille pour Musset, et, décidément encore, Pagello ne suffit pas à remplir sa vie, à elle. Elle le dit douze jours plus tard (284) :
J’ai là près de moi mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui; il n’est pas faible, il n’est pas soupçonneux, il n’a pas connu les amertumes qui t’ont rongé le cœur... Il n’a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix; il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien! j'ai besoin de souffrir pour quelqu’un, j'ai besoin d’employer ce trop d’énergie et de sensibilité qui est en moi.
Donc, il lui manque quelque chose. Elle ne dit plus j'aime; mais : on m'aime. Et, quelques lignes plus loin :
Ton souvenin est une relique sacrée; ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes.
Pagello, paraît-il, répond : « Io l’amo » (285). Aïnsi, c’est le médecin qui prend figure de confident; et c’est l’absent vers qui vont les mots d'amour. Laissons passer quelques jours : George Sand pense à se suicider; du moins elle le dit (286); et comme, à cette perspective, Musset s’inquiète (287), elle lui parle à nouveau, pour le rassurer, des attentions de Pagello : « Il se lève avant le jour et fait deux lieues à pied pour m’en cueillir dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le résumé de sa conduite; il me sert, il me porte, et il me remercie » (288). Et voici le cri que cette conduite lui inspire : « Oh! dis-moi que tu es heureux et je le serai. »
(283) Ainsi Pagello, à son tour, fait figure de dupe. (284) George à Alfred, 24 mai 1834.
(285) Lettre de George à Alfred du 24 mai,
(286) Lettre sans date (Rocheblave, Correspondance, n° 7) : « Mon enfant, je suis horriblement triste. »
(287) Pour la première fois, il suppose alors que Pagello ne la rend pas heureuse : « Quand tu m’as parlé. de ton envie d’en finir, était-ce seulement l’inquiétude que tu ressentais. pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? Ne sont-ce…. que des causes matérielles et réelles qui t’inspiraient cette affreuse. pensée? Il m’a semblé qu’une tristesse étrangère à tout cela dominait les autres motifs? » (15 juin).
(288) George à Alfred, 15 juin 1834.
Pourquoi $’acharne-t-elle ainsi à peindre sa vie sous les couleurs les plus propres à encourager des espoirs qu’elle ne peut pas ignorer? Par calcul, répond M. Ch. Maurras. Cela me paraît trop subtil; d’autres raisons expliquent cette attitude : d’abord le désir de continuer auprès d’Alfred l'œuvre qu’elle a commencée. Elle le criera, d’ici quelques. semaines : « J’ai consommé mon suicide le jour où j’ai cru te sauver par l’amitié » (289). Ajoutons que très vite, elle a recommencé à l’aimer. Je n’en sais pas de meilleure preuve que ces deux phrases qui lui échappent au même moment (290), l’une imprégnée de souvenirs : « Hélas! hélas! c’est peut-être le sanglot le plus profond et le plus amer de ma vie que le bruit de cette vague qui m’a détachée de la rive de Fusine »; et l’autre, joyeuse, parce qu’elle est tournée vers l’avenir : « J’espère que nous nous reverrons tous les jours, nous deux, comme dans le temps où nous. étions camarades ». En vérité, ce sentiment, c’est encore, et déjà de l’amour, un amour qui va chaque jour grandir, la littérature aidant. Voilà la grande responsable. Nous Pavons. reconnue dès les premières lettres qu’ils échangèrent. Imprégnée de romanesque, elle se traduisait par l’analyse exclusive . du sentiment, par le vocabulaire toujours exagéré. Mais, à force de concentrer ainsi leur attention, Musset et Sand en arrivent à la certitude que leur amitié est unique au monde. « Je lis Werther et la Nouvelle Héloise. Je dévore toutes ces folies sublimes dont je me suis tant moqué », écrit Musset (291). Pareilles lectures n’étaient pas faites pour calmer son imagination; les heures qu’il vient de vivre lui semblent si héroïques qu’il rêve d’en faire tenir le souvenir à la postérité. Il se complait à l’idée de livrer au public leur aventure (292) :
Je m’en vais faire un roman; j’ai bien envie d’écrire notre: histoire; il me semble que cela me guérirait et m’élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os, mais j’attendrai ta permission formelle (293). J’ai peur qu’on croie que je n’ai voulu que me défendre du ridicule tout en te défendant du blâme. Je voudrais cependant écrire; le public n’y comprendrait rien... Franchement, il faut que je fasse ce roman. Il faut que je le fasse:
(289) Lettre de Nohant à Bade (automne 1834).
(290) Dans sa lettre, envoyée de Venise le 24 mai 1834.
(291) Alfred à George, 10 mai 1834.
(292) Lettre du 30 avril.
(293) Devant de telles dispositions, elle n’hésita pas : « Pour toi,. cher ange, fais ce que tu voudras, romans, sonnets, poèmes, parle de: moi comme tu l’entendras, je me livre à toi les yeux bandés. Je te remercierai à genoux des vers que tu m’enverras, et de ceux que tu m’as. envoyés » (12 mai).
ou que j'étouffe. Vois-tu, George, la veine est ouverte, il faut que, le sang coule. Je t'ai si mal aimée, il faut que je dise ce que j'ai sur le cœur. |
Ainsi ce sera un livre d’expiation, et plein d'enseignement. L'amour n’a-t-il pas transformé le cœur du poète?
Je vais aux boulevards, au Bois, à l'Opéra, sur les quais, aux Champs-Elysées; cela est doux et étrange, n’est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? Tattet est de retour; le brave garçon trouve que je lui apparais sous un nouvel aspect; voilà son mot. Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure (294).
Cette transformation, il grille d’en avertir le monde (295). Car, Ô littérature, il se figure que le monde a les yeux fixés sur Venise. Et, fort de cette conviction, il se met à la tâche dès la fin de juin (296). Quant à Sand, elle s'était écriée la première : « Le sentiment qui nous unit s’est formé de tant de choses qu’il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n’y comprendra jamais rien » (297); la première, elle en a tiré une œuvre : les Lettres d’un voyageur (298). Aïnsi leur amour se transforme en copie, comme disait Jules Lemaïître; et les manuscrits qu’il leur inspirera seront ruisselants de romantisme. Remarquons, dans la correspondance, ces sentiments déformés par le romanesque, cet enthousiasme tendu sans trêve, ces mots sonores, ces images qui habillent mal l’idée, et comparons cette manière à celle des Caprices de Marianne et de Fantasio; en voilà assez pour comprendre que, sous l’influence de George Sand et de la passion, Musset est en train de rejoindre le romantisme verbal de Lélia. Tel est le premier résultat de ces cinq mois de littérature solitaire succédant aux secousses de Venise; et, le second, le voici : l’amitié fraternelle est montée à un tel diapason, lorsque la romancière revient, à la fin d’août (299),
(294) D’Alfred à George, 4 juin 1834,
(295) Cette pensée du « monde » et de son jugement l’obsède tout à coup. (Cf. 4 juin : « Peut-être le monde ne saura-t-il jamais le changement qui s’est opéré en moi. ») Il a beau dire, voilà ce qu’il ne veut pas, au fond.
(296) Dans sa lettre du 10 juillet, il annonce que le roman est commencé, et demande à George de lui rapporter îles lettres qu’il a écrites, si elle les a conservées.
(297) George à Alfred (15 avril).
(298) La première de ces lettres, écrite dès le 15 avril, envoyée à Musset le 29, parut dans la Revue du 15 mai.
(299) Amenant avec elle Pagello. L’Italien avait longtemps balancé.…. Mais, Musset lui-même avait insisté : « Je sais bien qu’elle vous dira à cela qu’elle est forte comme un Turc. Mais je vous dirai, moi, à l’oreille et tout bas, que le plus petit Turc est plus fort que la plus forte femme d'Europe. Croyez-m’en, moi qui ne suis pas Turc, et venez. » (Musset à Pagello, 10 juillet.)
que, dès sa rencontre avec Alfred, la crise éclate de nouveau. Alors se joue, dans un mouvement forcené (300), le dernier tableau du drame. Vrai final, qui rassemble tous les personnages de la pièce. Il y a là les trois héros : Musset, frémissant de cette rencontre; Sand, épanouie à l’idée de retrouver tous ses enfants (Maurice, Solange, Alfred); Pagello, enfin, que le voyage déprécie. Autour de ces protagonistes, une série de comparses : Paul de Musset, Alfred Tattet, à qui Sand fait mille amabilités et l'Italien mille confidences; et puis Sainte-Beuve. Enfin, il y a les personnages allégoriques : la passion, la littérature qui intervient, non plus pour faire sortir des œuvres du réel, mais pour façonner le drame vivant sur le modèle des rêveries des personnages (301). De même qu’au temps où ils jouaient un chapitre de l’Héloïse? Pas tout à fait, car, maintenant, le poète a repris sa vigueur et, sous son influence, l’aventure passe du romantisme romanesque au romantisme passionné. L'amour fatal que chantaient les Contes d’Espagne et le Spectacle se déploie dans toute sa puissance. Voilà de quoi séduire l’imagination d'Alfred; quant à George, elle se trouve obligée de se défendre contre ses propres sentiments, contre l’égoïsme de l’homme, comme ses héroïnes (302); pareille similitude n’a rien qui doive lui déplaire. Donc Lui et Elle vont se laisser rouler par la passion, qui souffle en tempête, avec de longues rafales et quelques accalmies d’un moment. D'où, dans ce dernier tableau, une série de scènes différentes. D'abord un soupçon de comédie; c’est que Sand essaie de revivre l’aventure de Venise. Les dramaturges modernes, dans leur cynisme, ne manqueraient point d’intituler cette scène : « Lorsqu'on est trois ». Sand dirait plutôt : « Entre le père et l’enfant ». Le père, c’est Pagello, avec ses vingt-sept ans. L'enfant, c’est le poète de vingt-quatre ans que, plus ‘tard (303), elle dépeindra vieux avant l’âge. Entre eux deux,
(300) Depuis le mois de septembre 1834 jusqu’au début de mars 1835. ,
(301) M. Doumic l’a fort bien senti et l’a dit en termes peut-être un peu durs : « L'histoire des amants de Venise réunit les deux formes du cabotinage, dont l’une consiste pour l’écrivain à mettre sa vie dans ses livres et l’autre à transporter dans sa vie les conceptions de la littérature. » (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1897.)
(302) M. Doumic fait, à ce sujet, une distinction judicieuse. C’est que Musset, qui travaille alors à Lorenzaccio, se figure être un débauché, sans lêtre en fait. (« C’est se payer de mots. N'oublions pas l’âge du poète : il a vingt-deux ans, c’est un enfant. Il a fait la fête avec les plus élégants de ses camarades, il est allé chez des filles, il a bu du punch... ») Tandis que Sand, elle, « s’est composé un personnage de femme fatale, créature de mystère, statue de l’orgueil et du désenchantement. Elle n’aurait garde de descendre du piédestal où elle a juché Lélia. » (Etudes sur la littérature française, loc. cit.)
(303) Dans Elle et Lui. Contradiction qu’il fallait signaler.
couler des jours heureux, les aimer tous deux, sans appartenir ni à l’un ni à l’autre, voilà la chimère qu’elle nourrit (304); à tout le moins, rester la maîtresse de l’un d’eux et garder en l’autre le meilleur des amis, un frère aîné ou plus jeune, les événements en décideront. Tout d’abord, les deux hommes semblent se prêter à cette combinaison. Pagello, dépaysé, tient plus que jamais à l’amour où sa vie paraît concentrée. Pour le conserver, il n’ignore pas que la jalousie est la plus mauvaise arme. Enfin, il vient à son tour de consentir un sacrifice dont il sent le prix (305); et dans ce sentiment, il puise une confiance nouvelle. Quant à Musset, la joie de revoir George l’emplit un temps d’une ivresse qui efface les autres considérations. Donc, pour quelques jours, ils reprennent la vie de Venise; mais ils s’aperçoivent vite que tout est changé. Sand, naguère lassée du poète et curieuse de l'étranger, maintenant cet Italien la fatigue (306) et Musset à nouveau lJ’intéresse. Aussi, à peine Alfred a-t-il reparu dans l’appartement du quai Malaquais, tout est remis en question. Lélia et lui se taisent-ils? leur mémoire les réunit. Parlent-ils? tout ce qu’ils ont à se dire de leur travail, de leur existence les trouve sur le même plan de pensée; et cependant Pagello fait figure de gêneur. Puis les habitudes d'autrefois se reprennent : Musset, assis par terre sur les coussins, fume et bavarde avec son grand George, tandis qu’elle promène ses doigts dans les cheveux de son enfant. L’étincelle entre eux jaillit. À sa lueur, on dirait qu’ils devinent les lendemains douloureux, car la même pensée leur vient; il faut suspendre ce jeu redoutable. Mais, avant de se séparer, ils entendent se revoir une ou deux fois encore. Alfred le demande et George l’accorde (307). Ils pleurent ensemble, ils s’embrassent. Pagello s’en formaliserait s’il le savait. Et il le saura, car le poète et la romancière accompagnèrent leur séparation d’une série de lettres qui dénombraient leurs souvenirs
(304) George à Alfred (24 mai 1834) : « Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre. J’aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien clair que j’avais besoin d’un père. Pourquoi n’ai-je pu conserver mon enfant près de moi? Combien le cœur de l’homme changerait s’il écoutait la voix de Dieu! Moi, je l’écoute et il me semble que je l’entends. »
(305) Celui de sa carrière et de ses habitudes et des liens les plus anciens. On n’a pas assez insisté sur ce sacrifice très réel et qui fut très mal récompensé. « J’ai à peine vu M”° Sand à Paris », déclara-t-il plus tard au D' Cabanès. (Revue Hebdomadaire, 24 octobre 1896.)
(306) Et.la preuve c’est que, à la fin d’août, elle n'hésite pas à partir sans lui pour Nohant.
(307) Cf. la lettre de Musset (datée août, première lettre de la série : Paris-Nohant-Bade) et la réponse de Sand (sans date précise également, édition Rocheblave, n° 10).