‹ Le RomantismeChapitre 52 sur 74 · RUES · texte numérisé non relu

RUES

tendres (308). Une d’elles tomba sous les yeux du médecin; il en lut quelques lignes (309). De là des reproches (310); Sand n’était pas en humeur de les supporter. Dès le 23 octobre, l'Italien s’embarquait pour son pays. il lui avait suffi de passer sous la lumière de notre ciel pour devenir intolérable. Donc, il s'éloigne et ne demande plus que le silence. De là ce billet (311) qu’il envoyait à Tattet : « Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne jamais souffler mot de mon amour avec la George. Je pars avec la certitude d’avoir agi en honnête homme. » Il a raison; et pourtant la deuxième de ses phrases paraît pleine de menaces involontaires : elle fait allusion à ce que le jeune docteur a raconté à Tattet, et que Tattet répétera à son ami. : j Donc la fin du drame se joue entre Sand et Musset. Alors, pendant quatre ou cinq mois (312), nous assistons à la poursuite d'amour la plus émouvante. Certes, l’un comme l’autre, ils s’abandonnent aux chimères de leur esprit; mais nous n’avons plus l'impression qu’ils font de la littérature. Ils la vivent avec sincérité. Car ils s’aiment tous deux de passion. Il suffit de parcourir leurs lettres et le Journal intime de George pour le savoir. En ce sens, Faguet avait raison lorsqu'il disait : après Pagello, Sand « aïimera Musset, et ce sera de l’amour, seulement il sera trop tard » (313). Il ne sera pas trop tard; mais (c’est la seconde raison qui entraîne leur passion près de leurs œuvres) cet amour sera impossible. Impossible, parce que chacun des deux amants porte en lui, aux yeux de l’autre, deux personnages : le premier, adorable (c’est, d’un côté, la sœur de charité touchée par le génie; de l’autre, ce Cœlio plein de jeunesse et génial), le deuxième, intolérable (il s’agit du viveur brutal et soupçonneux; de la prédicante, célébrant la vertu avec des intentions parfois suspectes et couvrant des plus nobles prétextes les exigences

(308) Cf. lettre d'Alfred à George (août 1834) : « Tu ne te repentiras pas d’avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu’il emportera et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son cœur entre le monde et Auï... »

(309) Il s’agissait d’une lettre de Lélia à Alfred, — lettre qui nous manque, — et voici la phrase qui avait frappé le docteur : « Il faut que je sois à toi, c’est ma destinée. » Sand, en racontant l’aventure au poète (lettre de Nohant, Rocheblave, n° 11) dit n'avoir rien écrit de pareil. Musset, dans sa réponse (du 15 septembre 1834) déclare « Pagello n’a pas pu lire sur mon épaule. » Quant à la phrase même, il ne dit pas qu’elle ne figurait point dans le billet.

(310) George à Alfred. Nohant, lettre n° 11. (Edition Rocheblave.)

(311) Ecrit juste avant son départ pour l'Italie, (Cité par M. Clouard, Documents inédits, loc. cit.)

(312) De septembre 1834 à mars 1835.

(313) Amours d'hommes de lettres (oc. cit):

de son tempérament ou les calculs de son habileté). Or, Sand ou Musset, aucun d’eux ne peut cesser d’aimer l’aspect idéal de l’autre; aucun d’eux ne peut vivre avec le personnage antipathique qu'est l’autre. Le résultat? Chaque fois qu’ils reprennent l’existence commune, les scènes se multiplient (314); ils sont contraints de se séparer. Mais à peine ont-ils mis entre eux une certaine distance, toutes les vertus ‘de l’autre les appellent (315). Ainsi l’évolution de leur amour suit la même courbe; accord illusoire, leurs états d’âme ne coïncidant jamais complètement. Se sont-ils repris? Toujours l’un d'eux songe à s’enfuir, tandis que l’autre s’épanouit encore (316). Viennent-ils de se séparer? Toujours l’un d’eux veut renouer la liaison alors que l’autre se réjouit du calme reconquis. De ce « décalage » naît un malentendu supplémentaire. Voilà pourquoi leurs lettres (317) sont remplies d’explications, “d’excuses, de regrets. Ce sont déjà les pièces d’un procès. Il y eut d’abord, entre le 10 et le 20 août, une brève montée de flammes, si irrésistible qu’ils en restèrent atterrés (318). Musset décida alors d’aller se réfugier dans les Pyrénées (319). Il annonce à Sand sa décision et lui demande de lui accorder quelques heures de tête-à-tête (320). Elle lui répond pour le dissuader de faire ce voyage. Ne va-t-elle pas, elle, s’en aller à Nohant? (321). Après quoi elle lui accorde l’entretien qu’il demandait. Concession dangereuse. Ils se virent, ils se donnèrent le baiser de paix, le baiser de détresse et le baiser d'adieu. Elle s’abandonna, suppose M. Paul Marieton (322). Pourquoi essayer de deviner ce qu’ils ont refusé de nous

(314) Et presque toujours cest Musset qui les provoque; d’Elle « J’en étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit » (novembre 1834). De Lui : « Je te quitte et cette aïffreuse idée s’est emparée de moi : tu as écrit à tes amis du Berry. Mon enfant, mon enfant. que de mal je t’ai fait cette nuit. »

(315) Cf. le Journal intime de George, les lettres écrites à Bade par Alfred (1® ét 15 septembre 1834.)

(316) Dans le bonheur « rêvé et promis », selon l’expression de George.

(317) Les lettres échangées entre septembre 1834 et mars 1835.

(318) Entre le 10 et le 20 août.

(319) Près de l’oncle Stéphen, alors sous-préfet à Lavaur; et le poète annonçait sa décision à George par lettre, dès le mois d’août.

(320) Ibid. : « Le jour où j’ai quitté Venise, tu m’as donné une journée entière. Je pars aujourd’hui pour toujours, je pars seul, sans un compagnon, sans un chien. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si tu as du courage, reçois-moi seule, chez toi ou ailleurs, où tu voudras… »

(321) Elle commence par reconnaître qu’Alfred a raison : « Oui, il faut nous quitter pour toujours. » Mais elle ajoute : « Je pars pour Nohant… Je ne veux pas que tu t’exiles à cause de moi. Viens donc chez moi, je suis trop malade pour sortir. »

(322) Une Histoire d'amour, chap. VII.

révéler? Alfred a dit combien le dernier baïser avait été chaste (323); George parlera, quelques jours plus tard, des trois baisers qu’elle lui a donnés, « sur le front, un sur chaque: joue » (324). Et je sais bien que, dans sa solitude de Bade, Musset écrira : « Je t’avais tenue dans mes bras, Ô mon corps adoré. J’avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je te respirais encore » (325). Contentons-nous de remarquer que le mythe de l’amitié n’a point résisté au contact du réel. Après cette première rencontre, la première séparation. Le poète quitta Paris vers le 20 août (326) pour Bade; dix jours après la romancière se dirigeait vers Nohant. Alors, tandis. que Pagello ne recevait, dans sa chambre de l’hôtel d'Orléans (327), que quelques visites d’Alfred Tattet, des lettres ardentes reliaient l’Allemagne au Berry. Dès le 1* septembre, Musset n’hésitait plus à crier sa passion. Cependant Lélia se cramponnait à l’amitié d’autrefois (328). Voici déjà le décalage dont nous parlions. Cette froideur paisible ne tint pourtant pas devant l’affolement dont témoignait une nouvelle lettre du poète (329). Si elle écrivait à Sainte-Beuve

Je suis triste à la mort et je ne sais pas vraiment si je sortirai de cette affreuse crise du sixième lustre. Apportez-moi quelques. bonnes paroles de consolation et d’amitié.

et (330)

Ne sommes-nous pas tous désolés, ici d’un excès d’attachement, ici d’un excès de détachement; ceux-ci par le ravage d’une vie trop émouvante; ceux-là par l’ennui et le vide d’une vie trop comprimée.…. Je suis assez sérieusement malade pour penser que j'ai peu de temps à vivre. Je vous ai écrit deux ou trois fois de Venise, et une fois, entre autres, une énorme lettre; j’ai tout jeté

(323) « Les angoisses ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce mélancolie. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N’a-t-il pas été aussi chaste,. aussi pur que ta belle âme? »

(324) George à Alfred (Nohant à Bade) : « Les trois baïsers que je t’ai donnés, un sur le front, un sur chaque joue, il les a vus et n’en a pas été troublé. » « Il », c’est Pagello, bien entendu.

(325) Alfred à George, 1°’ septembre 1834.

(326) Le 25, selon M. Marieton (Une Histoire d'amour), le 21, selon Clouard (Documents inédits).

(327) Il s’y était installé, malgré Îles instances de George, pour ne pas loger quai Malaquais; il en profitait pour suivre aux hôpitaux les. services de Lisfranc, Amussat et Broussais. (D' Cabanès, Revue Hebdomadaire, 24 octobre 1896.)

(328) George à Alfred (Nohant à Bade). Réponse à la lettre d'Alfred du 1° septembre.

(329) Alfred à George, 15 septembre 1834.

(330) A propos de Volupté, qu’elle vient de lire.

au feu..Je n’ai jamais eu la force de parler de mes ChASAIRS même à. VOUS, : mon excellent ami (331). AS

le désarroi de ces deux billets ne fait qu ‘annoncer le réveil de la passion. Aussi bien Musset est-il revenu à Paris dès le début d’octobre (332); elle y rentre peu de temps après. Cette seconde rencontre, c’est celle de deux amants. En vain la famille du poète, en vain Tattet avaient-ils essayé d’empêcher ce renouveau. Ils ne purent rien; l’ami trop zélé se vit battre froid pendant quelque temps (333). Mais, à peine la vie commune reprise, des scènes éclatent. Le passé torture Alfred. Il presse Sand de questions; elle refuse de répondre (334). Mais ils ne s’en aiment pas moins. La preuve? Lorsqu'il se trouve souffrant, elle se précipite à son chevet (335), et, déguisée en garde-malade, le soigne comme autrefois. D’autre part, Planche ayant continué de répandre mille bruits fâcheux, le poète le provoqua (336). L’affaire n’eut pas de suites (337), mais elle sépara une fois de plus les amants. En effet, Tattet, furieux de voir son ami se poser en champion d’une femme qui l’avait berné, lui dit ce qu’il tenait de Pagello. Musset eut une explication avec George; elle se laissa aller à quelques aveux (338). Le 12 novembre, il annonçait à Tattet

Tout est fini. Si, par hasard, on vous faisait quelques ques-

(331) Billet daté du 24 septembre 1834.

(332) La dernière lettre de Bade date de septembre. Aussitôt après vient, dans le manuscrit de la correspondance, un billet de Paris : « Mon amour, me voilà ici. Tu m’as écrit une lettre bien triste. Tu veux bien que nous nous voyons. » Cette lettre de Sand, notons-le, a été supprimée de la collection, par elle certainement.

(333) Nous le savons par un billet de Sand à Tattet (28 octobre 1834, Clouard : Documents inédits.) Lélia s’y excuse, en invitant Tattet à venir la voir, d’avoir été entre Musset et lui la cause d’un léger malentendu.

(334) Son attitude, d’ailleurs fort adroite, ressort de ses lettres. Elle se retranche toujours, sans répondre de façon précise, derrière cette question : « De quel droit m’interroges-tu? Etais-je à toi? »

(335) Il l’y avait appelée par un court billet (octobre 1834) : « J’ai une fièvre de cheval. Viens donc. » Et elle de répondre : « Certainement, j'irai, mon pauvre enfant Dis-moi, est-ce que je ne peux pas aller te soigner? Est-ce que ta mère s’y opposerait? Je peux mettre un bonnet et un tablier à Sophie. Ta sœur ne me connaît pas… et je passerai pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t’en supplie... » (octobre).

(336) « Monsieur, il m’est revenu par plusieurs personnes que vous avez tenu sur mon compte des propos d’une nature telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer. Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la suite qui me conviendra. Je vous salue. Vicomte Alfred de Musset. » (8 novembre 1834.)

(337) Planche ayant retiré ses paroles. De là, ce nouveau billet du poète : « Monsieur, le but de la lettre que je vous ai écrite était uniquement un désaveu ou une réparation. Du moment que vous me donnez l’un, je n’ai plus besoin de l’autre. Je vous salue. Alfred de Musset. » (10 novembre.)

(338) Buloz a écrit au revers d’une lettre de Sand (du 24 novembre) : « Elle avoue tout tristement, en se jetant aux genoux d'Alfred et en

tions, comme il est possible qu’on vous soupçonne de m’avoir parlé; si, enfin, peut-être, on allait vous voir pour vous demander, à vous-même, si vous ne m’avez pas vu, répondez purement que non, que vous ne m'avez pas vu, et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part. J'irai vous voir bientôt. A vous de cœur.

Alfred de MusseT.

Cependant, elle aussi désirait la séparation, car elle chargea Sainte-Beuve de faire entendre à Musset qu’il espaçât ses visites (339). Notre poète écrivit au confident que l’initiative de la rupture venait de lui (340). Quelques jours plus tard, il quittait Paris et se réfugiait à Montbard (341). Seconde séparation; et, cette fois encore, les deux amants ne sont point unanimes. Tandis que le poète suspend toute correspondance pendant plus d’un mois et, une fois rentré, s’enferme dans le silence, Sand se lamente. C’est alors qu’elle tient le Journal intime, où la passion parle le langage le plus frémissant (342), le plus réaliste; alors qu’elle adresse à Sainte- Beuve une série de lettres où son désarroi éclate :

Hier, mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez lui. Heureusement, je ne l’ai pas trouvé. J’en mourrai. J'aimerais mieux jouer aux dominos dans un café que de passer une heure de l’après-diner chez moi, au risque d’être seule. Seule! quelle horreur (343).

Je n’ai même plus l’espoir de terminer doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu’il se brise et mon cœur avec! Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir, j’en ai tant que je ne peux pas le porter.

s’écriant : Pardonne-moi! — Brouïlle avec Al. Affaire Pagello. Confession de Tattet à Al. Scènes terribles. » (M° Païlleron, la Vie littéraire.)

(339) Le critique alla chez Musset, le manqua et laissa chez lui ces quelques mots : « Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j’ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher, trop vite du moins. Ecrivez-lui un mot bon; mais ne ia voyez plus, cela vous fait trop de mal à tous deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux. A bientôt, »

(340) De à un billet (novembre 1834) où on lit : « Il ne m'est plus possible maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des relations avec elle, ni par écrit ni autrement. M®° Sand sait parfaitement mes intentions présentes, et si c’est elle qui vous a prié de me dire de ne plus la voir, j’avoue que je ne comprends pas bien par quel motif elle l’a fait, lorsqu’hier soir même j’ai refusé positivement de la recevoir à Ja maison. »

: ue Cf. Clouard, Documents inédits : Alfred de Musset et George Sand.

.. (842) Ainsi : « Et si je courais quand l’amour me prend trop fort? Si j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu’à ce qu’il m’ouvrît la porte? Si je me jetais, non pas à ses pieds, c’est fou, après tout, car il fait pour moi ce qu’il peut Maïs si je me jetais à son cou. si je lui disais : Tu m’aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m’aimer... » (25 novembre).

(343) Billet du 25 novembre,

Enfin :

Mais mon vieux cœur, hélas! est bien las, bien flétri… Alfred m'a écrit une petite lettre assez affectueuse, se repentant beaucoup de ses violences; son cœur est si bon dans tout cela (344).

Cette dernière lettre fut envoyée de Nohant, où George s'était enfuie le 15 décembre (345), et il semble, si l’on passe de l’une à l’autre, qu’elles marquent un progrès vers la résignation. Erreur! Relisons le Journal intime, commencé en novembre, mais continué pendant quelques semaines; Sand traverse des crises d’hystérie (346), elle parle de se tuer, peut-être même y pense-t-elle (347). En somme, nous nous trouvons devant une situation semblable à celle de septembre, mais renversée. Et les deux fois, le dénouement est le même : une rechute d’amour. En effet, vers la mi-janvier, l’aventure recommence. Cette troisième tentative de vie commune, c’est Sand qui l’a désirée; il suffit de relire le billet qu’elle envoyait alors à Tattet :

Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort bien faites et qui font honneur à lhabileté du chirurgien, mais qui n’empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant (348).

Mise à part cette modification, le nouveau rapprochement eut la même histoire que les deux autres : scènes violentes, demifolie presque constante (349), projets de départ qu’on n’arrivait point à réaliser. On songe au billet de Sand : « Tout cela, vois-tu, c’est un jeu que nous jouons, mais notre cœur et notre vie servent d’enjeu. » En fait, ils n’avaient plus la force ni de continuer ni de rompre. Il fallut (350) que Sand appelât à son secours Boucoiran, qui l’aida à gagner Nohant. Et

(344) Cf. Rocheblave, op. cit. (Billets 27, 28 et 29 à Sainte-Beuve.)

(345) Cf. Clouard, Documents inédits.

(346) « Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes, ange de mort, amour funeste, Ô mon destin, sous Ja figure d’un enfant blond et délicat? O mes yeux bleus, vous ne me regarderez plus; mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Elisée sur l’enfant mort, pour le ranimer!... J’embrasserai maintenant, dans mes nuits ardentes, le tronc des sapins et les rochers dans les forêts en criant votre nom, et quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide. »

(347) « Et moi seule, seule pour toujours, je veux me tuer. Qui donc a le droit de m’en empêcher? O mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse. » (Vendredi.)

(348) Lettre citée par M. Marieton : Une Histoire d'amour, chap. VIE.

(349) Musset s’en rendait compte par instants. Je pense au billet en italien : « Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d’un pazzo chi parte domani. » (Séché, Correspondance, n° 71.) Sans le voir et sans lui parler, étreins la main d’un fou qui s’en va demain.

(350) Au bout de trois mois et plus de cette vie intolérable.

Musset, lorsqu'il se heurta le lendemain à la consigne, écrivit bien à Boucoiran pour lui demander quelques explications (351), mais il s’inclina devant ce départ; lui aussi se sentait à bout de résistance nerveuse. Rupture définitive. Ainsi se termine sur ce tableau d’étreintes fugitives et de multiples séparations, le drame d'amour commencé dans la joie. A le suivre, à voir la passion grandir, se tordre chaque jour davantage, à Venise plus qu’à Paris, à Bade plus qu’à Venise, à Paris plus qu’à Bade, à la voir torturer les amants, malgré eux (352), se maintenir enfin si longuement au paroxysme de sa violence, qui pourrait mettre en doute son romantisme profond? (353) A l'entendre multiplier les images, les comparaisons, les tirades, les serments, les exagérations, les cris, les interjections et les sanglots, qui pourrait nier son romantisme de surface?

Page 1