LE RETENTISSEMENT DE LA PASSION. — A PROPOS DE DEUX LÉGENDES
Forcément, une passion aussi effrénée laisse dans les deux cœurs un long sillage. Je dis à dessein : dans les deux cœurs, car il faut faire justice ici de quelques légendes. La première veut que George Sand ait oublié très vite sa liaison avec le poète. Les amis de la romancière (354), heureux d'établir ainsi son robuste équilibre, ses ennemis (355), avides de prouver ainsi son égoïsme intraitable, s'accordent à répéter qu’une fois à Nohant, après la crise hépatique qui la secoua quelques semaines, elle se releva dégagée à jamais de l’aventure italienne. Pareille unanimité est impressionnante.
(351) « Monsieur, je sors de chez M"° Sand, et on m’apprend qu’elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Vous pourriez peut-être me dire si vous croyez qu’elle ait quelque raison pour désirer ne point me voir avant son départ. »
(352) Sans que leurs décisions mènent jamais les événements ou commandent à la passion.
(353) M. Doumic a pu écrire (Etudes sur la Littérature française, Amours romantiques) : « Transporter dans l’adultère l’émotion respectueuse de l’amour honnête et dans le commerce des sens les élans mystiques du platonisme, prêter à la passion un caractère de noblesse et de générosité qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, en faire l’instrument d’une félicité souveraine, où l’homme devient l’égal de Dieu, voilà proprement la création du romantisme. C’est le triomphe de la confusion dans les idées, comme de l’amphigouri dans Île langage. C’est le confluent de tous les malentendus. » Ne peut-on reconnaître là les caractères de l’aventure vénitienne?
(354) Ainsi Spoelberch de Lovenjoul. (La Véritable Histoire de Eïle et Lui.) Ainsi M Karénine.
(355) Ainsi Paul Marieton (Une Histoire d'amour, chap. IX) et M. Clouard (Documents inédits).
Et pourtant Sur quels pauvres arguments elle s'appuie! On fait état de certaines déclarations de Lélia. N’a-t-elle pas écrit à Liszt :
-.°Jé ne sais s’il pense à moi (il s’agit de Musset) si ce n’est quand il a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la Revue des Deux-Mondes. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps (356).
On fait état de strophes où le poète du « souvenir » dépeint son ancienne maîtresse :
- J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi,
Une tombe vivante où flottait la poussière
De notre mort chéri...
Mais non, il me semblait qu’une femme inconnue Avait pris, par hasard, cette voix et ces yeux; Et je laïissai passer cette froide statue
En regardant les cieux.
On dresse la liste de ceux qui succédèrent à Musset : Michel de Bourges, en premier lieu (357). Que prétend-on prouver? Le poète n’a-t-il pas fait des déclarations analogues? Je pense aux paroles que lui prête Houssaye : « Plusieurs attardés s’imaginent que je la pleure, elle-même en est convaincue; mais elle en rabattrait beaucoup si elle savait la vérité » (358). N’a-t-il pas goûté bien des consolations? On pourrait faire un catalogue de ses conquêtes après Venise. Faut-il en déduire que Musset ne se souvenait plus du passé? Non; mais ce qui ne prouve rien pour lui, ne prouve pas davantage pour elle. Elle s’est guérie plus vite que le poète (359); voilà la vérité. Mais elle n’a jamais atteint l’indifférence qu’on lui prête. Comment peut-on soutenir qu’elle ait
(356) Lettre citée par Paul Marieton. (Une Histoire d'amour, chap. IX.) !
(357) Me Païilleron a publié à ce sujet (la Vie littéraire sous Louis- Philippe) cette note de Buloz : « Dans l'hiver 1834-1835, lors de la rupture avec Alf. de Musset, G. Sand (qui joua une comédie dont nous fûmes tous dupes) voulait, dit-elle, se tuer, mais faire ses mémoires avant. en quatre volumes, pour laisser une dot à Solange. » De là un contrat avec la Revue qui lui avança dix mille francs; puis, « au lieu de penser à mourir, elle pensa à se consoler dans les bras de Michel de Bourges. »
(358) Cf. Houssaye : les Confessions (livre V : Rachel et Alfred de Musset.)
(359) Disons mieux : lassée d’un amour dont elle connaissait les souffrances, elle s’est cuirassée contre lui. N’écrivait-elle pas à Buloz, au mois d’avril 1835 : « Je ne veux pas retourner à Paris avant que le danger de retomber dans ma galère soit passé, car on ne guérit pas en un jour, et j’ai été grièvement blessée »? Et, en juillet encore : « Il m'est revenu par hasard d’affreux propos contre Musset, Soyez-moi témoin qu'aujourd'hui et toujours. je les démens de toute ma force. Ne laissera-t-on jamais les gens s’aimer, se quereller, se quitter ou se raccommoder sans prendre acte de ces puérilités et sans entasser des matériaux pour leur biographie? »
oublié, alors qu’en 1836 ou 1837, elle écrivait à son ancien amant, à propos de leurs lettres : « Je ne les ai jamais relues sans les recacheter aussitôt après » (360); alors qu’en 1838 elle affirmait : « Tu peux disposer de moi comme un ami et compter que je ferai avec joie tout ce qui te sera agréable » (361); alors qu’en 1854 (362), elle proclamait : « Je ne l’ai jamais revu sans lui serrer la main »? (363) Comment peut-on déclarer qu’elle a pardonné, elle qui, sur la tombe à peine fermée de Musset, publiait : Elle et Lui (364), qui, enfin, arrangeait tout pour jeter au publie, lorsque l'heure lui paraîtrait propice, la correspondance d'Italie? C’est M. Séché qui voit juste (365) : elle a cessé vite d’aimer Alfred de Musset, mais elle n’a jamais pu ni oublier l’aventure, ni pardonner à celui qui l’avait vécue avec elle.
Quant à lui, une seconde légende veut qu'il ait traîné son existence et écrit le reste de son œuvre sous l'influence des souffrances ressenties à Venise, puis à Paris. Le biographe a beau répéter le contraire, on l’accuse de parti pris. On n’a pas tout à fait tort, car il a voulu diminuer plus qu’il n’était juste la part de Sand dans la vie de son frère. Pourtant, il y a du vrai dans la thèse qu’il défend. Certes, Musset, après la rupture, a continué d’aimer George Sand avec ses sens; certaines images le hantaient parfois, et ce n’est point hasard si ce mot de souvenir revient souvent sous sa plume (366). Mais ce sont là des accès; et l’on ne doit point oublier qu’entre 1837 et 1840, il a connu des années de gaîté et d’optimisme (367). L’affliger d’une incurable mélancolie, c’est fausser les faits. Il reste vrai, cependant, que le poète a été ébranlé plus profondément que George. La chose s’explique. D'abord, il a été, lui, atteint dans sa santé. La fièvre paludéenne qui l’a conduit près de la mort a déclenché la maladie de cœur qui l’emportera; elle a diminué sa résistance physique (368); cela n’est pas fait pour le disposer à la joie. Surtout, il a été touché dans son équilibre moral, car la comédie qu’on lui a jouée à Venise l’a ancré dans cette idée
(360) C’est là, dans le manuscrit de la correspondance, la dernière lettre de Sand (sans date précise).
(361) Lettre du 19 avril 1838.
(362) Après la publication des Biographies venimeuses de Mirecourt. (363) Lettre citée par M. Clouard. (Documents inédits.)
(364) Elle et Lui parut dans la Revue, le 15 janvier 1859.
(365) Cf. Séché : Alfred de Musset (tome IT, chap. I, « George Sand », fin du chapitre.)
(366) Ainsi le Souvenir (février 1841), le Souvenir des Alpes (1851). (367) Cf. plus loin, chap. XII.
(368) Elle l’a mis, pendant des années, à la merci d’une imprudence. De là ces congestions pulmonaires qui vont se multiplier...
que tout un passé de débauches le retenait prisonnier. L’image de Byron, celle de Don Juan, autrefois, ont orienté sa vie; désormais, l’image de Lorenzaccio va le paralyser un temps dans ses efforts. Ainsi, en voulant le sauver d’un mal presque illusoire, Sand a contribué à l’enfoncer dans une résignation découragée. Voilà une des raisons pour lesquelles chaque déception réveillera en lui le souvenir du drame vénitien. Ensuite et surtout, lorsque se dénoue la liaison qui l’unissait à Lélia, le rêve de son adolescence s’écroule. Ce qu’il rêvait? une passion forcenée, totale, satisfaisant les aspirations les plus pures et les appétits immédiats, une passion de poète, où le réel prolongeât les imaginations de la poésie et dont, en revanche, le récit fît éclore des pages nouvelles. Ce songe, il a cru le réaliser, et c’est lui que la séparation de mars 1835 réduit à néant. Plus l’aventure s’est rapprochée de l'idéal qu’il cherchait, plus l’échec est douloureux. Le souvenir de sa première déception lui remonte au cœur. Deux fois il a cru toucher au but; deux fois les faits ont démenti son rêve, et l’idée lui vient qu’il poursuit une chimère impossible. Le regret qui le déchire le plus douloureusement, ce n’est pas celui des « yeux noirs qu’il voit toujours » (369), c’est celui de l'idéal brisé par l’orgueil, par le mensonge, par ce qu’il craint maintenant de rencontrer partout. Voilà ses grandes blessures (370). Et ce qui en fait la gravité, c’est que toutes les déceptions à venir les envenimeront forcément. Ainsi l’homme, en lui, sort de cette passion amputé de ses plus chères illusions (371). Et le poète? Des critiques ont soutenu que, lui aussi, avait été transformé par l'aventure. Ne nous arrêtons plus à cette légende qu’elle fit éclore un grand génie, là où, auparavant, vivait un petit talent! Mais, peut-on dire avec M. Doumic (372) : « L’auteur de Jacques est encore celui d’Indiana, le poète de Rolla est devenu le poète des Nuits »? L’étude de l’œuvre que, la passion assoupie, il publia, permettra seule d’en décider.
(369) Comme il écrira, en 1851. (Souvenir des Alpes.)
(370) Incurables, celles-là.
(371) Ne perdons pas de vue cette vérité; elle explique la psychologie de Musset à l’avenir. Il sort de l’aventure désillusionné, sur lui-même autant que sur les autres, et ce n’est pas tant le spectre de George Sand qu’il fuit en buvant que son image à lui, misérable, diminuée, telle que lont façonnée à ses yeux les entretiens de Venise.
(372) Etudes sur la littérature française (fin du chapitre : « Amours romantiques).