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CHAPITRE XI

Les Œuvres exaltées

Cette œuvre, le public a tendance à se la représenter comme animée d’un même souffle depuis 1834 jusqu’en 1846 (1), et à la cristalliser autour des Nuits. La faute en incombe à certains critiques (2), à Faguet, notamment, qui distinguait : avant Venise, le talent; après, le génie (3). Que cette opposition contienne une part de vérité, soit. Mais cette vérité, elle la déforme. Donnons-en un exemple : on réunit dans la deuxième période, — après l’amour —, des œuvres écrites en pleine fièvre sentimentale, et d’autres qui furent composées alors que le temps avait exercé son action. Quand on a affaire à une nature aussi mobile, quelle apparence que des écrits, nés dans des circonstances aussi dissemblables, ne présentent pas des différences importantes? Aussi bien, elles apparaissent indiscutables. A prendre en bloc ce que Musset a publié après 1834, on les sacrifie arbitrairement. On doit, au contraire, relire et étudier à part celles de ses œuvres qui sont contemporaines de la crise.

Car ïil ne faudrait pas croire que, depuis l’automne de 1833 (4) jusqu’en mars 1835 (5), Alfred ait sacrifié sa vocation. Sans doute, à Venise, et, pendant quelques semaines, à Paris, il fut incapable de mettre sur pied une œuvre nouvelle.

« Quand nous lui demandâmes », écrit le biographe (6), « si l'envie de produire ne se réveillerait pas bientôt. L’envie! nous

(1) C'est-à-dire depuis Venise jusqu’au moment où finissent les années pleines de la vie de Musset. (Cf. Faguet : Le XIX° Siècle.)

(2) Ainsi M. Claveau (Alfred de Musset, 1894, qui intitule le chapitre sur les Nuits : « Le vrai Musset »), M. Hémon (Cours de Littérature), Mme Arvède Barine (A. de Musset, chap. V).

(3) Cf. Le XIX®° siècle. (Cf. À. de Musset, chap. III et IV)

(4) Date de la publication de Fantasio.

(5) Heure de la rupture définitive entre Sand et Musset.

… (6) Cf. Biographie, p. 139, et ce témoignage n’est pas suspect puisque les efforts de Paul de Musset tendent à diminuer l’action de l’aventure vénitienne et celle de George Sand.

répondit-il, vous voulez dire la faculté de produire. Je n’en sais vraiment rien, car je vais être aussi difficile pour moi-même que pour les autres, et je tremble d'avance en pensant combien le premier vers qui me viendra dans la tête me semblera mauvais le lendemain, quand je l’examinerai froidement. »

Mais ce silence dura quelques mois à peine. Avant l’arrivée à Venise, et plus tard, à Paris ou à Bade, lorsqu’Alfred eut recouvré sa vigueur, il travailla de son métier d'homme de lettres. Rappelons-nous ce passage de l'Histoire d’un Merle blanc :

Non seulement ie me voyais possesseur d’une beauté incomparable, mais j’acquérais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier; je lui récitais mes vers à haute voix et cela ne la gènait nullement pour écrire pendant ce temps-là (7).

Et plus tard, quand il se trouva seul, dès qu’il sentait la Muse approcher, il se remettaii au travail. La preuve s’en trouve dans une lettre qu’il écrivit de Bade à Buloz

Vous me dites que je ne travaille pas. Vous commencez au mois d'octobre à vous plaindre, pour un travail qui ne doit finir qu'au 1° janvier; c’est vous plaindre trop tôt. Attendez surtout pour déclarer: que je ne travaille pas, qu’il vous soit possible d’en savoir quelque chose. Et souvenez-vous qu’il est beaucoup plus pressant de tirer de l’eau un écolier qui se noie, que de lui faire tous les sermons de la terre (8).

C’est alors qu’il rêve le poème Une Bonne Fortune. Donc, il lui est arrivé, aux heures de sa passion, de composer quelques ouvrages, — un peu plus irrégulièrement qu’autrefois, voilà tout. Maïs encore, ces ouvrages, quels sont-ils? D’abord une série de pièces en vers, poèmes destinés à George Sand, à luimême, à quelques intimes. Les uns (9), ceux du début, expriment la joie de l’amour satisfait. Puis ce sont les heures de l'inquiétude, de la rupture. Alors, d'avril 1834 à mars 1835, trois poèmes aussi brefs que les premiers disent sa détresse.

(7) Cf. Nouvelles et Contes, tome II, p. 86 (édit. Charpentier).

(8) Lettre publiée par M" M.-L. Pailleron (La Vie littéraire sous Louis-Philippe). Cf. à la même époque, les lettres envoyées par Musset à M" Levrault, et publiées par M. Krantz (Musset à Bade, lettres inédites, Nancy, 1888).

(9) Ainsi « Te voilà revenu dans mes nuits étoilées…. », ainsi « George est dans sa chambrette… », le « Songe du Reviewer », ou

le sonnet «- Telle de l’Angelus la cloche matinale. » (qui parut dans lé Constitutionnel, le 12 janvier 1881).

D'abord le chant du Solitaire (10), puis celui de l’Oublié (11); enfin le dernier, qui constate l’écroulement définitif :

Porte ta vie ailleurs, Ô toi qui fus ma vie, Porte ailleurs ce trésor que j'avais pour tout bien. (12)

Mise à part la Chanson de février 1834 (13), aucune de ces pièces n’a trouvé place dans les œuvres d'Alfred de Musset. C'était moins des poésies que des billets. Par contre, deux autres essais figurent logiquement dans l’édition complète : le premier, Une Matinée de Don Juan (44), est une courte scène en prose. Le héros va quitter Paris et la France, il profite de sa dernière heure de séjour pour se faire lire par son valet Leporello un extrait de sa liste de conquêtes, les derniers noms inscrits; enfin, il noue une ultime intrigue. C’est donc bien le « Don Juan » de la légende, gentilhomme perdu de dettes (15), conquérant, vagabond, égoïste. Ecoutons-le dicter à Leporello, pour les écrire sous le nom ‘d’une de ses maîtresses, ces deux lignes : « Lontano dagli occhi, lontano dal cuore ». Et pourtant, à chacun des noms prononcés, un souvenir surgit en lui. Il arrive même que sous ce souvenir l’émotion perce (16). Don Juan apparaît alors sensible malgré les apparences, capable de reconnaissance, épris de pureté; sa quête d'amour lui arrache ce cri : « Et que te reste-t-il pour avoir voulu te désaltérer tant de fois? Une soif ardente, Ô mon Dieu! » En faut-il davantage pour que nous reconnaissions le héros de Namouna? Le principal intérêt de cette scène, c’est donc de montrer combien, à la fin de 1833, Musset reste fidèle à sa manière de 1832. Un an plus tard, en décembre 1834, il publia le poème : Une Bonne Fortune. C’est le récit d’une aventure survenue à Bade. Le poète, après avoir joué et perdu au Casino, erre dans les jardins; il aperçoit une petite fille accompagnée de sa gouvernante. L’enfant semble malheureuse; c’est qu’elle n’a « pas de quoi donner

(10) Un sonnet (Revue de Paris, 1°" novembre 1896): Il faudra bien t’y faire à cette solitude Pauvre cœur insensé, tout prêt à te rouvrir.

(11) Deux strophes (Revue de Paris, même numéro) Toi qui me l’as appris. tu ne t’en souviens plus...

(12) « Stances » (Figaro, 28 avril 1882). M. Clouard suppose qu’elles furent écrites en 1834. (Bibliographie des Œuvres d'Alfred de Musset.) Je croirais volontiers, avec M. Maurice Allem (Œuvres Complémentaires, poésie numéro 15), qu’elles sont contemporaines de la rupture définitive (1835).

(13) À la Zuecca.

(14) Qui parut dans la France littéraire, en décembre 1833.

(15) Tandis qu’il parle à son valet, le sellier, le tailleur et le traiteur attendent dans l’antichambre.

(16) Ainsi, à propos de « la marquise de la terrasse des Feuillants » : « Ses yeux étaient transparents comme des larmes. Quand on valsait avec elle, on avait peur de la casser; pauvre enfant ! elle ne m’avait coûté qu’un bouquet. »

aux mendiants » (17). Lui, pour la voir sourire, lui remet deux écus; et, quelques jours plus tard, il rencontre, à la contredanse, la mère de la fillette, une Anglaise. Entre deux danses, ils passent à la salle de jeu; elle le conseille; et, suivant ses avis, il gagne sans arrêt. Ainsi la Providence le récompense en lui rendant au centuple ce qu’il avait donné, en lui accordant quelques heures de conversation cordiale avec une femme belle et jeune; voilà toute la bonne fortune. Sans doute y a-t-il là des sentiments assez nouveaux chez Musset : d’abord une charité qui s’apitoie sur les fermiers des alentours (18), qui s’attendrit devant les enfants (19); ensuite, cette conception des rapports de l’homme avec Dieu, le tout-puissant intervenant dans la vie de ses créatures et les récompensant sur-le-champ, ou presque (20). Tout cela crée une atmosphère d’effusion et d’action de grâce où l’on pourrait retrouver la générosité que Sand répandait sur l’univers. Oui, mais deux autres sentiments, que nous connaissons bien, s’affirment davantage : le dégoût de l’argent, le culte ardent de la beauté. Cette beauté même, Musset trouve pour la dépeindre une série de comparaisons qui apparentent Une Bonne Fortune aux poésies d’autrefois. Attend-il, dans le jardin, une femme, d’ailleurs inconnue? (20)

Il ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même, Qu’une permission de Notre-Seigneur Dieu

Pour qu’il vint à passer quelque femme en ce lieu. Les bosquets sont déserts; la chaleur est extrême; Les vents sont à l’amour, l'horizon est en feu; Toute femme, ce soir, doit désirer qu’on l'aime.

S’il venait à passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beauté de l’école flamande,

Une ronde fillette, échappée à Téniers (21)

Ou quelque ange pensif de candeur allemande;

Une vierge en or fin d’un livre de légende,

Dans un flot de velours trainant ses petits pieds;

(17) Trentième strophe.

(18) Cf. strophes 15 à 19 :

Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur... (19) Strophe 28 :

Ayant toujours aimé cet Âge à la folie, Æt ne pouvant souffrir de le voir malheureux, Je fus à la rencontre...

(20) 1Si bien que le poète remercie Dieu dans les vers les plus orthodoxes qu’il ait jamais écrits (strophe 19) O toi, Père éternel, dont le Fils s’est fait homme, Si jamais ton jour vient, Dieu juste, à Dieu vengeur.…. (20) Et qui ne ressemble en rien à Lélia. Le fait vaut d’être signalé. (21) I est impossible ici de ne pas évoquer le couplet de Fantasio

(1, 2) : « Quelque belle fille toute ronde comme les femmes de Mieri ) Ce sont là les strophes 24-26 du poème. HSE

Elle viendrait par là de cette sombre allée, ; AT Marchant à pas de biche avec un air boudeur, Ecoutant murmurer le vent dans la feuillée, De paresse amoureuse et de langueur voilée, AE Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le cœur. Ailleurs, lorsqu'il a aperçu la jeune femme, il recourt pour la décrire aux légendes de l’Hellade (22), et aussitôt, sur un rythme qui rappelle les vers du Saule, il la dépeint comme une sœur de Georgina Smolen (23). Bien plus, la fantaisie du récit, son ton simple et parfois désinvolte (24), les noms qui l’émaillent (noms antiques : l’Aurore, Vénus, Junon, l’Olympe, le Parthénon; noms d’écrivains ou d’artistes : Rabelais, Ossian, Teniers), le badinage,

Apprenez donc, lecteur, que je viens d’Allemagne Vous savez en été, comme on s’ennuie ici;

En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m’en fus prendre à Bade un semblant de campagne (Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency) (25),

tout cela rappelle Namouna ou Mardoche. Si, comme le veut Emile Faguet, le Musset du talent, par opposition à celui des Nuits, est « le poète de la causerie française, un humoriste sans mauvaise humeur, et se jouant délicatement autour des sentiments tendres, quelque chose comme un Sterne poète... la moitié d’un La Fontaine », force nous est d’avouer que ces vers, écrits en décembre 1834, appartiennent à la première manière de leur auteur. Il suffit de songer aux dates pour comprendre : décembre 1834. Musset et Sand sont séparés depuis un mois, après les demi-aveux de Lélia, et le poète se raidit dans sa dignité; il ne lui déplaît pas d’insinuer qu’à Bade (26) il a noué quelques intrigues, et moins encore d’apparaître sous les traits du conteur d’autrefois. De là le ton de Une Bonne Fortune. Que ce badinage suppose un effort,

(22) Strophes 35 et 36.

(23) Dans Une Bonne Fortune, nous lisons :

C'était un bel enfant que cette jeune mère, Un véritable enfant, et la riche Angleterre Plus d’une fois dans l’eau jettera son filet Avant d’y retrouver une perle aussi chère...

Jamais le voile blanc de la mélancolie Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil... (24) Voici comment Île poète parle de l’aventure vénitienne En outre, pour mon compte ayant quelque souci, Je m’en fus prendre à Bade un semblant de campagne (str. 5). (25) Une bonne Fortune (strophe 5).

(26) Où Sand devait croire, d’après les lettres écrites par le poète le 1% et le 15 septembre, qu’il était en proie à la passion la plus ardente.

il se peut. Mais il reste que, de ces deux essais, contemporains: de la passion, aucun ne révèle l’action exercée sur l’esprit du poète par les heures qu’il vient de vivre. Où chercher, pour la découvrir? Il reste trois autres œuvres, capitales celles-là : On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio, la Confession d’un Enfant du siècle. Voilà les premiers échos de la passion.

Ces trois ouvrages ont été rêvés dans des circonstances uniques. Circonstances différentes, dit la critique; il est presque certain, en effet, que On ne badine pas était aux trois quarts écrit avant le départ pour l'Italie; que Lorenzaccio a été mis. au point sous le ciel italien (27); et l’on sait que la Confession parut seulement en 1836. Oui. Maïs la comédie n’a été publiée qu’une fois son auteur revenu de Venise; mais, au même moment, Musset mettait la dernière main à son drame, et, quelques semaines plus tard, il commençait d’écrire son roman (28). Tous trois se sont donc rencontrés dans l'esprit de Musset aux heures d’angoisse (29). C’est l’époque où Alfred, à peine remis de sa fièvre, mène une existence nouvelle. Hors. le moment des repas, hors les heures d’après-midi, où il vient s’asseoir au salon pendant que sa jeune sœur joue au piano: tel Concerto qu’il admire, et celles où il fait sa partie d’échecs avec M”° de Musset (30), le poète s’enferme entre ses quatre murs. Parfois, la porte s’entrebâille pour laisser entrer son frère ou Alfred Tattet. Mais ses hôtes les plus familiers, ce sont la solitude (31), le souvenir, la mélancolie enfin, comme il l’avoue à George Sand (32); ou, plutôt, c’est lui-même. Il passe des heures à comparer sa vie passée et sa vie présente, qui lui semble si riche de sentiments. Deux idées se croisent dans son esprit : la certitude que ses habitudes d’autrefois ont fait de lui un forçat du vice; puis la conviction que l’amour d'hier, la douleur présente lui redonnent une seconde virginité. Suivant le caprice des jours, l’une ou l’autre le domine, et lui met dans l’âme un désespoir résigné ou de vagues espérances de renouveau. Il suffit de relire les lettres qu’il écrit alors pour y suivre le jeu de ces deux sentiments. Car, en dépit des apparences, il n’est pas seul dans sa chambre close. Il y a, dans son tiroir, la dernière lettre reçue de George Sand; sur

(27) Cf. à ce sujet les études de M. Pommier (À propos de Lorenzaccio, Revue des Cours et Conférences, 15 décembre 1924) et de M. Lafoscade (La Genèse de Lorenzaccio, Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1927).

(28) La preuve s’en trouve dans une lettre d'Alfred à George (10 juillet 1834) : « Jai commencé le roman dont je t’ai parlé. »

(29) C’est-à-dire entre décembre 1834 et l’été 1835. (30) Et cela, le soir après dîner. (Biographie, p. 124.) (31) Comme il l’a écrit dans la Nuit de Décembre.

(32) Cf. le billet envoyé par Alfred à George avant le départ pour Bade (fin août 1834).

la table, celle qu’il est en train d'écrire pour elle. Les siens se désolent de le voir se confiner dans ce qu’ils croient être la solitude; en réalité, il ne s’enferme que pour continuer son dialogue avec Lélia. Dans les premières semaines qui suivirent son retour, raconte le biographe (33), il aimait à appeler près de lui Antonio (34), à parler italien avec lui. Pourquoi? Pour jargonner encore le langage que sa maîtresse d’hier parlait avec l’élu d’aujourd’hui. Donc, l'influence de George Sand continue à s'exercer. Parfois aussi, las de s’analyser, il prend un livre. Lui-même l’a dit : il relit Werther ou l’Héloïse (35); d'ici quelques mois, il se plongera dans le Chatterton, de Vigny (36). Voilà ses derniers hôtes. Et, ce qu’ils lui enseignent se devine : la passion, le romanesque, la mélancolie, le désespoir. Tout est au romantisme dans cette chambre, où il va mettre la dernière main à On ne badine pas, terminer Lorenzaccio et rêver à la Confession.

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