ET LE LYRISME ROMANESQUE
Une fois On ne badine pas confié à l'impression et Lorenzaccio mis au point, Musset se consacre à une œuvre nouvelle. Son tempérament d'écrivain a repris le dessus il continue à produire. Mais encore, qu’écrit-il? Si nous nous reportions aux dates, nous penserions qu’il s’agit de certains poèmes, ainsi Une Bonne Fortune, les Premières Nuits, ou bien de quelques pièces de théâtre : Barberine, le Chandelier, publiés tous deux en 1835. Nous nous tromperions. L'œuvre dont il rêve, c’est la Confession d’un Enfant du Siècle. Ce roman ne sera livré au public qu’en 1836 (220). Peu importe! L'idée essentielle du livre, il la tient dès avril 1834. C’est alors qu’il écrit à Sand :
Je m’en vais faire un roman, j'ai bien envie d’écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et m’élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j’attendrai ta permission formelle. Je voudrais écrire; le public n’y comprendrait rien; mais ceux qui devineraient sauraient qu’au milieu de tant de calomnies stupides, il y a une voix pour toi. Il m’est bien indifférent qu’on se moque de moi, mais il m’est odieux qu’on t’accuse avec toute cette histoire de maladie (221).
(219) Le Théâtre d'Alfred de Musset, chap. I°".
(220) Un fragment de la Confession parut dans la Revue en septembre 1835.
(221) Lettre du 30 avril 1834.
Tout de suite, l’entreprise le séduit: il reste alors envoûté dans ses souvenirs et peut-être dans ses espérances (222). Dès lors, comment ne se passionneraïit-il point pour une œuvre qui flatte si bien ses penchants? Au mois de juillet,
il est déjà au travail; il le dit à George Sand, et il ajoute :
À propos de cela, si tu as conservé les lettres que je t'ai écrites depuis mon départ, fais-moi le plaisir de les rapporter (223).
Il s’agit donc de rester le plus près possible de la vérité; oui, mais il s’agit aussi d'élever un autel à George Sand : première difficulté! Et puis, la cendre que Musset doit remuer ainsi, sous elle, le feu couve toujours. Et la preuve, c’est la reprise de passion (224), la fuite à Bade, et, à Paris, la liaison renouée. Voilà qui ne facilitait pas la tâche de l’écrivain. L'œuvre progresse donc lentement; elle n’est pas de celles qu’on peut donner à date fixe pour apaiser les impatiences de Buloz. Aussi, lorsque les nécessités pressent, Musset écarte-t-il le manuscrit commencé; il compose Barberine, ou le Chandelier. Il lécarte encore lorsque l'inspiration poétique vient le visiter; des poèmes se jettent à la traverse : Une Bonne Fortune, Lucie, la Nuit de Mai, la Loi sur la Presse, la Nuit de Décembre (225). 11 l’écarte, enfin, lorsque l’inquiétude le prend d’avoir été joué là-bas à Venise (226). De là la publication tardive de la Confession en 1836. Mais, pendant ces mois, il revient à elle dès que les circonstances le lui permettent; avec enthousiasme pendant un temps, puis pour tenir la promesse donnée. De juin 1834 jusqu’en 1836, le roman avance sans cesse. En voilà assez pour établir que la Confession est, elle aussi, une des œuvres de la passion. D'ailleurs, elle en porte les marques. Quand on ne s’attacherait qu’à l’orientation de l’ouvrage, une remarque s’imposerait : c’est que Musset se lance dans un genre nouveau pour Jui. Sans doute, il a publié le Mangeur d’opium; mais il s’agissait d’une adaptation de l’anglais; il a commencé d'écrire le Roman par lettres, mais il l’a abandonné en chemin. En somme, jusqu’à présent, il n’a jamais tiré de son propre fonds que des poésies, du théâtre, des articles de critique. Or, aujourd’hui, quand il s’agit de choisir la forme de sa nouvelle œuvre, il n’éprouve pas d’hésitation. < Je m’en vais
(222) George et lui commencent alors à parler du retour de Lélia, de rencontres à Paris.
(223) Lettre du 10 juillet 1834.
(224) Dès la fin d’août.
(225) Publiées respectivement en décembre 1834, mai 1835 (Lucic et la première Nuit), août (Loi sur la Presse) et novembre de la même année. :
(226) Comme il en est averti depuis la fin de 1834.
faire un roman, j’ai bien envie d'écrire notre histoire » (227). D'où provient cette innovation? L’atmosphère où il vient de vivre, les lectures auxquelles il se plaît n’y sont point étrangères. Pendant des mois, il s’est penché sur le labeur de George Sand; une fois revenu à Paris, il continue à lire des romans : la Nouvelle Héloïse, Werther (228). Et sans doute, n'est-ce point un hasard, si le titre qu’il choisit : la Confession d'un Enfant du Siècle sonne comme un écho de Jean-Jacques. Ainsi, sous l'influence de Sand, Musset se lance dans Île roman; et ce faisant, il retrouve, une fois encore, ses anciens compagnons. La mode, en effet, souffle en ce sens; tandis que Stendhal et Mérimée poursuivent leur route (229) et que le nom de Balzac commence à percer (230), Hugo, voici trois ans, a publié Notre-Dame de Paris; Vigny a fait paraître Stellô l’année suivante; enfin, Sainte-Beuve met sous presse Volupté. C’est à ce dernier ouvrage, surtout, que je pense, à propos de la Confession. L’un et l’autre, Musset comme Sainte-Beuve adoptent la forme la plus romantique du roman : la confidence à peine déguisée. Mais encore cette confidence, comment Alfred la présente-t-il? On dirait, à la lire, qu’il eut deux desseins successifs, et qui, tous deux, font d’elle une œuvre du Cénacle. D’abord, le plan que dessinait la lettre du 30 avril 1834 : fixer pour la postérité l’aventure vécue, et montrer, par cet exposé, la grandeur d’âme de l'héroïne (231). On voit les suites de pareil propos : nous avons affaire à l’ouvrage le plus franchement lyrique (232) que Musset ait écrit. Car dans les Contes d’Espagne, dans le Spectacle, il se dissimulait en se racontant. Distinguerionsnous bien le lyrisme qui se glisse sous l’exotisme des Contes, si quelques témoins (233) n'avaient tracé le portrait de la marquise de la Carte? Et là même où nous apercevons le poète, il ne se fait jamais indiscret. C’est qu’il ne se met jamais tout entier dans ses personnages; il les bâtit à sa ressemblance, mais ne les absorbe pas. C’est encore qu’il change le cadre et la couleur; c’est enfin qu’il a soin d’emprunter l’affabulation à ses observations ou à ses lectures.
(227) Lettre du 30 avril 1834.
(228) D’Alfred à George : « Je lis Werther et la Nouvelle Héloïse. Je dévore toutes ces folies sublimes dont je me suis tant moqué » {10 mai 1834).
(229) Le Rouge et le Noir a paru en 1831. La Double Méprise en 1833.
(230) Il a publié déjà Gobseck, Eugénie Grandet (1833), le Père Goriot (1834).
(231) Brigitte Pierson, pour les profanes, mais à qui les initiés, dès 1836, rendaient sans peine sa véritable identité.
(232) Si le lyrisme consiste, pour un écrivain, à faire passer dans son œuvre les détails et les sentiments de sa vie privée.
(233) Et notamment Maxime Du Camp (Souvenirs littéraires).
Dans la Confession, le but vers lequel il s’efforce, lui interdit ces retouches. A peine s’il change quelques noms (l’auteur devenant Octave (233*), Lélia devenant Brigitte), et quelques circonstances. Ainsi la rencontre des deux futurs amoureux a lieu à la campagne; ainsi encore, les scènes qui se déroulèrent en Italie, ont Paris pour cadre; mais ces modifications (234) n’entament point la fidélité aux événements vécus; et voilà l'essentiel. Lorsqu’on rapproche la Confession de ce que nous savons sur la passion de Musset et de Sand, on s’en aperçoit immédiatement. Prenons les événements que raconte le livre : la trahison de sa première maîtresse jette Octave dans une sorte d’affelement; mais, les conseils de Desgenais aidant, la débauche, insensiblement, fait de lui sa proie jusqu’au jour où il perd son père. Ce deuil l'amène à changer de vie; il s’enfuit dans la propriété de campagne qui lui revient; alors il rencontre Brigitte. L'amour renaît en lui; mais ce que ses habitudes ont fait lever en lui de brutalité, de soupçons éveillés pour un rien, empoisonne peu à peu cette nouvelle passion (235); les scènes injurieuses se multiplient; tous deux souffrent de plus en plus, et cependant l’âme de Brigitte s'attache à sauver de lui-même cet Octave tourmenté (236); elle s’apprête à lui sacrifier le bonheur que Smith, un étranger, plein de bon sens et de droiture, représente pour elle; elle le ferait, si dans un sursaut de générosité, Octave ne les laissait l’un à l’autre, en s’exilant (237). Telle est la trame de l’ouvrage. La vie de Musset depuis 1830 n’a-t-elle pas connu les mêmes joies, les mêmes souffrances, les mêmes espoirs et les mêmes désillusions dans le même ordre? (238) Sur cette trame que de détails brodés ne sont que des souvenirs! Citons-en quelques-uns : Ia station nocturne d’Octave sous la fenêtre de l’infidèle (239), qui s’achève dans un cabaret de bas étage, ivresse que nous retrouvons dans la Lettre à Lamartine; la scène où une amie de la traîtresse, M”° Levasseur, sous couleur de plaindre le jeune homme,
(233°) Un pseudonyme assez transparent pour les intimes depuis les Caprices de Marianne.
. (234) D’autant moins importantes que Musset n’est point un descriptif et que, pour lui, dans son livre, le décor s’efface toujours devant les personnages.
. (235) C’est le thème des quatrième et cinquième parties du roman, qui racontent les premières semaines d'amour; si l’on veut : la liaison parisienne, les premières étapes du voyage d’Italie (mais sans voyage) et les scènes de Venise (sans Venise).
(236) Cf. Ja lettre de Brigitte à Smith (III° partie, chap. VI) : « Ma destinée est liée à celle d’un homme à qui j’ai tout sacrifié; vivre sans moi lui est impossible, et je vais essayer de mourir pour lui. »
(237) V® partie, chap. VII et dernier.
(238) En 1830, la trahison de la marquise de la Carte; en 1832, la mort de M. de Musset; de 1833 à 1835, l’aventure avec George Sand. À
(239) I'° partie, chap. IX.
cherche à faire de lui son amant (240); celle où, mis par ses amis dans un souper, à côté de la belle Marco, il ne l’accompagne jusque chez elle que pour s’enfuir au plus vite (241) : deux anecdotes dont nous entendons les échos dans la Correspondance d’Alfred à George (242). Car elles se sont passées, non pas en 1830, mais en 1834. Ensuite, la promenade des deux amoureux en forêt, la poursuite à travers la futaie (243), échos du séjour à Franchart; enfin l’épisode de la tasse de thé (244), et probablement aussi certaines des scènes qui heurtent Brigitte et son amant. Pensons aux lectures favorites d’Octave telles que Musset les énumère : Byron, Gœthe, Lamartine, les romans du xvir* siècle, la Bible: aux écrivains qu’il cite : Voltaire, pour en médire (245); Shakespeare, Boccace, le Bandello (246), saint Augustin (247). Ceux qui savaient les préférences du poète pouvaient-ils ne pas le reconnaître? Et les personnages du roman, qui ne leur rendrait leur nom? je ne parle pas seulement des protagonistes; mais Smith, portrait de Pagello; mais sa première maîtresse, la marquise, à qui il a prêté tous les petits côtés de la seconde (248), en plus des siens propres; Desgenais, qui n’est pas Alfred Tattet (249), maïs le chœur des camarades de fête du poète; cet étrange abbé Mercanson, insinuant, curieux, se mêlant de tout comme Sainte-Beuve, inquiétant, hostile comme Gustave Planche (250). En voilà assez pour prouver que Musset fait ici œuvre de pur lyrique. Ce lyrisme va jusqu’à l’indiscrétion. Et je ne dis pas jusqu’à la vérité. Car, il s’agit d’élever un autel à Lélia. On nous la montrera donc parée de toutes ses vertus. Brigitte n’a que des qualités. Penchée sur les misères qu’elle rencontre, elle se sacrifie
(240) I'° partie, chap. VI.
(241) II° partie, chap. IV.
(242) Cf. les lettres d’Alfred à George (11 juin et 19 avril).
(243) III partie, chap. IX.
(244) Ve partie, chap. IV.
(245) I'° partie, chap. X.
(246) ‘TII° partie, chap. II.
(247) II° partie, chap. IV : Saint Augustin, « l’homme le plus homme qui ait jamais été » (p. 119). Dans sa Jettre à Sand du 11 juin 1834, Musset disait déjà : « Saint Augustin est, à mes yeux, l’homme le plus vrai qui ait existé. »
(248) M. Maurras (Les Amants de Venise) l’a bien senti; il en a déduit que la Confession contenait deux portraits de Sand; l’un où les défauts et les perfidies trouvaient leur place (la première maîtresse), J’autre tout idéalisé (Brigitte). Qu'il y aït là du vrai, je ne crois pas la chose contestable; maïs le vrai original du premier portrait reste la marquise.
(249) Musset, au moment où il écrit la Confession, reste en termes très affectueux avec Tattet.
(250) Et sans doute l’abbé est-il un condensé des divers amis de Lélia, comme Desgenais des camarades de plaisir du poète.
sans arrêt; craignant les rumeurs de l'opinion (251) (ce qui nous fait trouver surprenant qu’elle s’habille parfois en homme, mais il fallait qu’on püût reconnaître George Sand), elle accepte l’amour d’Octave, se soumet à toutes les imprudences qu’il lui fait commettre (252). Elle l’éloigne d’abord; elle le force à voyager, par vertu; lorsqu'il revient, elle s’abandonne à lui, encore par vertu; lorsque les scènes se multiplient, et qu’elle voit l’abîime où tous deux s’enfoncent, elle se sacrifie, toujours par vertu, pour ne pas abandonner l’œuvre morale qu’elle a entreprise (253). Tout le manège vénitien, que Musset connaît lorsque son livre paraît, on n’en trouve nulie trace. Il peint une sainte. Et pour la sanctifier davantage, il n’hésite pas à charger Octave. On commence par le découronner de son génie. Il s’agit simplement d'un amateur distingué (254). Après quoi on l’ampute de sa jeunesse, jeunesse du visage ou candeur que Lélia exaltait dans ses lettres au Confesseur. À peine si Musset signale cette candeur, comme à regret (255). Encore n’en pare-t-il son personnage qu'avant la débauche; et tout cela est déjà dans le passé lorsqu’Octave rencontre Brigitte. Il apparaît alors secoué d’inquiétüdes. Rien en lui ne rappelle la spontanéité de ce cœur dont Musset dira plus tard :
Il était gai, jeune et hardi; Il se jetait en étourdi A l'aventure.
Librement il respirait l’air Et parfois il se montrait fier D'une blessure (256).
Gaï, jeune, hardi, certes ce ne sont pas les épithètes qui conviennent, à celui d’Octave. Son intelligence même, Musset la juge sans bienveillance : « Je m'étais fait un grand magasin de ruines, jusqu’à ce qu’enfin n’ayant plus soif à force de boire la nouveauté et l’inconnu, je m'étais trouvé une ruine moi-même » (257). Nous voilà loin du poète que nous avons
(251) De là la lettre où elle prie Octave de s'éloigner (III° partie, chap. VII).
(252) (Cf. toute la IV® partie du roman. Aussi les commérages vont-ils leur train dans le pays.
(253) Cest peut-être là, chez Brigitte, le trait par lequel elle ressemble le plus exactement à George Sand.
4 (254) La liste de ses lectures l’atteste. Encore l’auteur prend-il soin de dire que son personnage n'avait pas tiré de cette culture acquise sans méthode tout le profit possible, -
(255) Ire partie, chap. IV : « Cependant sur cette ruine il y avait quelque chose de bien jeune encore; c'était l’espérance de mon cœur, qui n’était qu’un enfant. »
(256) À mon frère revenant d'Italie (mars 1844).
(257) I'° partie, chap. IV.
vu mettre de l’ordre dans ses idées, et qui vient de prouver, à plusieurs reprises, l’originalité de son génie. Que si nous passons à l’attitude d’Octave envers sa maîtresse, le portrait n’est guère plus fidèle. Sans doute, la défiance qu’on décrit ici, Alfred en a empoisonné la vie de Sand; les scènes auxquelles nous assistons, il les a faites. Mais, au moment où l’on dépeint les soupçons d’Octave, on prend soin de leur enlever tout fondement; on nous montre la conduite de Brigitte et de Smith pleine de loyauté. Tout le récit s’en trouve faussé. D’autre part, après avoir enlevé à ces soupçons l’excuse de la clairvoyance, on leur ôte celle du déséquilibre nerveux. Ou plutôt ce déséquilibre, on en brouille la source; il naît ici de la débauche; et l’on fait d’un demi-malade (258) un homme en parfaite santé. C’est encore une façon de déformer la vérité. Ensuite, cet homme, on le montre comme un habile manœuvrier; relisons les derniers chapitres de la Confession et le détail des pièges que sa jalousie tend à Brigitte : il s'éloigne pour les laisser seuls, Smith et elle, rentre brusquement pour les surprendre; lance de fausses nouvelles pour en étudier les répercussions (259) sur leurs visages. C’est lui qui mène l'intrigue; or, en fait, Alfred n’a été qu’un jouet entre les mains de l'infirmière et du médecin. Enfin, autre déformation, lorsque le jeune homme se résigne au sacrifice, on fait naître sa décision d’un sursaut soudain; un bref chapitre (260) suffit à montrer l’exil d’Octave. Ainsi nous avons affaire à un portrait poussé au sombre, — comme, chez Brigitte, à un portrait poussé au beau. Paul de Musset avait raison, lorsqu'il écrivait à propos d’un des Chapitres (261), il « contient quelques souvenirs de la jeunesse d'Alfred de Musset et du temps de ses études, mais présentés à dessein sous un jour défavorable, et racontés avec une exagération qui en change complètement le caractère, de sorte que le héros de ce roman devient un homme très différent de l'auteur. Si Alfred de Musset eût songé à faire son portrait, en écrivant ce passage, il se serait étrangement calomnié ». Et M. Doumic, de son côté, n'avait pas tort, quand il déclarait (262) que dans la Confession, comme dans Elle et Lui, « il manque un personnage et qui, à vrai dire, est essentiel, c’est George Sand ». Toute la psychologie du roman est fausse, romantiquement fausse, parce qu’on a glissé la vertu
(258) Je pense au Musset de 1834-1835.
(259) Ve partie, chap. V.
(260) Le dernier de l’ouvrage.
(261) Il s’agit du chap. IV de la I'° partie, et les remarques de Paul de Musset figurent en note (p. 42).
(262) Cf. Amours romantiques. (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1897.)
d’un côté, les torts de l’autre. Allons plus loin; la psychologie est faussée, non seulement parce que le poète a voulu « élever un autel » à son ancienne maîtresse, mais par une recherche du romanesque, qui n’est pas, elle non plus, dans ses habitudes. Le sujet, sans doute, l’y poussait. Rien qu’en racontant l’histoire vénitienne, Musset devait tomber dans le romanesque. Mais il en a ajouté, voilà le rare. Prenons deux exemples : Octave, pour se distraire, mène la vie joyeuse; ses camarades le placent, dans un souper, à côté d’une fille d’Opéra; elle se livre à quelques coquetteries; le jeune homme essaie de s’étourdir en y répondant, puis l’écœurement le prend. Telle est l’anecdote exacte (263). Dans la Confession, voici comment Musset la transforme : d’abord il pousse Octave chez Marco (264); il l’y fait rester; et, quand le dégoût s’empare de son héros, il n’a garde de lui laisser ses raisons réelles; Octave aperçoit une lettre ouverte. Qu’'y voit-il? « Elle est morte hier, à onze heures du soir; elle se sentait défaillir; elle m’a appelée et elle m’a dit : Louison, je vais rejoindre mon camarade; tu vas aller à l’armoire, et tu vas décrocher le drap qui est au clou; c’est le pareil de l’autre... elle étendait la main, er criant : ne pleure pas! Et elle a poussé un tel soupir ». Qui cela, elle? Octave le demande. « C’est ma mère qui est morte. Vous ne venez donc pas près de moi ». Le beau contraste entre le luxe de la courtisane (265) et l’intérieur que cette lettre évoque; entre le deuil et l’amour mercenaire; entre la douleur de l’âme et les jouissances du corps. Ensuite, dans la dernière partie du roman (266), Octave ne peut se résoudre à abandonner Brigitte à un nouvel amour. Elle dort, là, tout près; l’idée du meurtre le hante; il saisit un couteau, s’apprête à frapper : « Je rejetai le drap pour découvrir le cœur... et j’aperçus entre les deux seins blancs un petit crucifix d’ébène. Je reculai frappé de crainte; ma main s’ouvrit et l’arme tomba ». Voilà bien le romanesque; ce crucifix, c’est la vieille tante de Brigitte qui le lui avait donné « à son lit de mort », naturellement. L’effet attendu se produit : « Seigneur mon Dieu! dis-je en. tremblant, seigneur mon Dieu, vous étiez là! » Aïnsi lyrisme à découvert, personnages faussés à dessein, aventures romanesques, voilà ce qui caractérise le plan primitif de la Confession. Plan qui ne manque pas de grandeur, lorsqu’on songe qu’il fut dessiné
(253) Telle que Musset la narrait à George Sand (lettre du 30 avril 1834).
(264) II° partie, chap. IV.
(265) Car Musset a dit : « Sa chambre était comme elle, sombre et voluptueuse; une lampe d’albâtre l’éclairait à demi. Les fauteuils, le
sofa étaient moelleux comme des lits, et je crois que tout y était fait de duvet et de soie. »
(266) Ve partie, chap. VI.
à un moment où notre poète ne pouvait plus ignorer la vérité sur les événements de Venise. Sand se tint satisfaite de l'ouvrage (267); elle le pouvait.
Mais ce n’est pas là toute la Confession. Car il s’agit ici non seulement d’Octave, mais d’un Enfant du siècle. Musset vise à retrouver, à travers l’aventure personnelle, la psychologie de toute une génération. Souci étranger au plan primitif. Pourquoi ce changement? On peut reconnaître là, ce goût de l’universel que nous avons déjà signalé chez lui. Et puis, seconde raison, Musset, en cours de route, a perdu la foi en l’idole qu’il devait encenser. Quand il avait entrepris son roman, il était convaincu de sa propre indignité et de la magnanimité de « ses grands amis »; à leur grandeur d’âme, il devait cette révélation que, sur les ruines d’un amour saccagé, l’amitié peut éclore. Voilà la merveille qu’il veut raconter. Mais, tandis qu’il se met à la tâche, la passion reprend ses droits et les mots que Sand écrira avec lassitude : « Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte. Tout cela était donc un roman? » (268) Musset les pense de son côté. Ce qu’ils ont pris pour de l’amitié, c'était encore de l'amour; toute une partie de son roman s’écroule dans la joie de la passion retrouvée. Il y a plus : le temps passe, à nouveau. Tattet raconte à Alfred ce qui se cachait de comédie sous les scènes de Venise. Sand se défend assez mal pour éclairer tout à fait le poète. Que reste-t-il du premier projet? des débris : l’amitié était un leurre, l’enthousiasme de Venise une duperie. Musset, pourtant, continue son roman. Pour quels motifs? Volonté de tenir sa parole, désir de réparer des torts que les révélations de Tattet ne lui font point oublier? La silhouette qu’il trace de Brigitte autorise à le croire. Peut-être aussi le personnage d’Octave l’intéresse-t-il? En tout cas, il continue la Confession; mais il en change l’orientation. Désormais, l'attention se concentre
(267) On lit dans les papiers de Buloz : « Elle (Sand) m’implore Jempêcher Musset de l’attaquer. » C’est la vérité. Lélia lui écrivait : « J’ai pensé à ce que vous m’avez dit du livre de Musset; ne le mettez pas sous presse sans le lire, mon ami, et si vous avez quelque influence sur lui, ne me laissez pas injurier… Vous êtes, je crois, près d’Alfred, dans une position qui vous donne le droit de représentation et d’observation; je suis votre marchandise, et il ne peut trouver mauvais que vous défendiez l’honneur d’un nom qui est votre fonds de boutique. Menez cela à bien. Ce dont Alfred ne se doute guère, ce que je n’ai jamais eu la cruauté de lui dire nettement, c’est que sa réputation est plus attaquée que la mienne... Il se ferait plus de mal qu’à moi. » (Lettre citée par M Pailleron, la Revue des Deux-Mondes et la Comédie Française.) Mais, à peine la Confession parue, le ton change. « Le roman d’Alfred est magnifique. très supérieur à Adolphe, de Benjamin Constant » (10 février) ; « le livre d'Alfred a-t-il enfin le succès qu’il mérite? » (23 février). Il ne lui déplairait pas, en effet, maintenant, que tout le monde le lise.
(268) George à Aïlfred. (Lettre de Nohant, septembre 1834.)
sur le jeune homme. Brigitte n’apparaît qu’au milieu de l’ouvrage (269), et nous revenons d’un récit d'aventure à une étude psychologique. Mais encore, quel en est le thème? celui de Lorenzaccio, celui de La Coupe et les Lèvres : la débauche qui saisit sa proie, et ne la lâche plus. Histoire pathétique où nous n’entendons que des remords, des cris et des sanglots. Cette aventure qui fait de la débauche une fatalité, on a le droit de dire qu’elle est romantique, jusque dans ses accents même. Mais il y a plus. Octave devient peu à peu l’image de toute sa génération. C’est que Musset ne se borne point à étudier le glissement d’une âme vers le mal. I1 veut s’expliquer et nous expliquer cette déchéance. Si son personnage s’abandonne, c’est que l’amour l’a blessé, l’amour, son unique idéal (270). Et, dès lors, tout lui paraît vide. Il a tort, dira-t-on; et Musset n’y contredit point. Mais où voudrait-on qu'il se prît, ce malheureux Octave? Regardez le siècle. On a enlevé à l’homme la religion; on ne lui offre partout qu’une activité diminuée : les mesquineries d’une politique sans élan, à lui qui a connu l’épopée napoléonienne; l’atmosphère de la Monarchie de Juillet, à lui qui suivit les batailles de l'Ecole romantique (271). Où qu'il se tourne, tout le déçoit; et voila comment Octave devient l'Enfant du Siècle. Cela encore apparaît nouveau dans l’œuvre de Musset
jamais auparavant, lorsqu'il avait parlé de ce siècle sans foi (272), il ne s'était identifié à lui de façon si étroite. Or, cette nouveauté, n’y reconnaît-on point une des tendances de l'Ecole? Fusion dans un même personnage, des sentiments de l’auteur et de ceux qui agitent ses contemporains; avant Octave, le René, de Chateaubriand, la réalisait, et encore, le chantre des Méditations (273); enfin Hugo ne professe-t-il point que le poète doit être l'interprète du peuple qui l’entoure? Une seule différence; lorsqu'il s’identifie avec sa génération, Musset n’éprouve nulle complaisance. L'étude aboutit à une condamnation. Ainsi, le second plan du roman
(269) Exactement au chap. III de la IIIe partie.
L (270) 1° partie, chap. IV : « Quant à moi, je ne concevais pas qu’on fit autre chose que d’aimer; et lorsqu'on me parlait d’une autre occupation, je ne répondais pas Je n’avais vécu que par cette femme; douter d’elle, c'était douter de tout; la maudire, tout renier;:la perdre, tout détruire. »
(271) I" partie, chap. Il.
(272) (Cf. Rolla, 1° partie.
(273) Rappelons les paroles de Cuvier à Lamartine : « Lorsque, dans un de ces instants de tristesse et de découragement qui s’emparent quelquefois des âmes les plus fortes, un promeneur solitaire entend, par hasard, résonner de loin une voix dont les chants doux et mélodieux expriment des sentiments qui répondent aux siens, il est comme saisi d’une sympathie bienfaisante. Tel a été, monsieur, l’effet que produisirent vos premières Méditations sur un grand nombre de ces êtres sensibles que tourmente l’énigme de ce monde. » (Réception de Lamartine à l’Académie.)
révèle, comme le premier, un retour vers les idées du Cénacle, vers sa manière. En effet, le lecteur ne peut pas ne pas être frappé ici par l’âpre sonorité du style. Ni ironie, ni sourire. L'auteur se plaît aux tableaux où la philosophie se mêle à l’histoire (274); il verse dans de longs monologues; l’éloquence le tente; une éloquence semée d’apostrophes, tordue de passion (275) où passe l’écho des lettres échangées entre Paris et Venise; et le souvenir nous vient des tirades de Perdican et de Camille. Tous ces écrits portent la même griffe. Celle de la passion, sans doute; mais aussi, celle du Cénacle.
Lorsqu'on a étudié coup sur coup ces trois ouvrages nés de la crise, lorsqu’on les a rapprochés, pour mieux distinguer l’orientation nouvelle du génie de Musset, on ne peut pas lire sans surprise les formules dans lesquelles M. Doumic définit le Musset d’après Venise (276) :
Le poète dépouille son émotion de tous les éléments particuliers, de tous les traits qui l’auraient faite étroite et précise. Les personnes, les noms, le décor extérieur, le lieu, l’heure, la date autant de détails que nous sommes libres d’imaginer à notre gré Subitement toute déclamation vaine, toute la fausse rhétorique, celle de l’art et celle du sentiment, ont disparu; il n’y a plus de place que pour la vérité (277).
En somme, un lyrisme moins indiscret, aucune trace d’éloquence; donc, l’impression la plus opposée à celle que nous tirons de notre lecture. Pareille contradiction aurait de quoi nous troubler si nous n’apercevions la cause du malentendu. L'écrivain que M. Doumic définit, c’est le poète des Nuits (278); et dès lors il a raison. Mais où il nous semble avoir tort, c’est lorsqu'il cherche, dans les Nuits, le Musset d’après Venise. Erreur que la critique commet presque d’un seul élan; et voilà pourquoi il y faut insister. Car, dans la production littéraire d’Alfred après la passion, les Nuits marquent la seconde étape. Pendant la première, au contraire, Musset est avant tout prosateur. Les dates l’établissent : il a fallu des mois pour que la Muse vienne à nouveau le
(274) Cf. le deuxième chapitre de la première partie.
(275) Par exemple, les réflexions sur la volupté (IIT° partie, chap. XD), ou les méditations de Brigitte (V® partie, chap. V).
(276) En l’opposant au Musset de la première époque, au Musset de Rolla, comme il dit. Or, le choix me paraît discutable : Rolla a été écrit pendant l’été de 1833, au moment où la passion naïssait déjà dans le cœur du poète.
(277) Cf. Amours romantiques (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1897).
(278) M. Doumic n’écrit-il pas, opposant Musset à Sand : « L’auteur de Jacques est encore celui. d’Indiana. Le poète de Rolla est devenu le poète des Nuits »?
visiter: mais, tandis qu’elle s’abstenait, il recommençait à produire; les dernières scènes de On ne badine pas, Lorenzaccio, le plan de la Confession, c’est là qu’il faut chercher Musset, si l’on veut suivre dans son œuvre les traces de la grande aventure. Procéder d’autre manière, ce serait s’exposer à ne point donner leur vraie portée aux Nuits, à ne pas comprendre le redressement qu’elles attestent. Car Musset, à travers ses ouvrages de la première étape, apparaît très différent du portrait que trace M. Doumic. Que parle-t-on de simplicité et de discrétion? Le voici débordant de passion, saisi d’une exaltation qui se traduit dans la grandiloquence des tirades, dans l’abondance des monologues; incapable de cette ironie qui le caractérisait hier; le voici travaillé d’ambitions nouvelles, se plaisant à philosopher et à sermonner, docile aux chimères du romanesque, rapproché de Shakespeare et de Gœthe, de Chateaubriand et de Rousseau, ces maîtres avoués du Cénacle; le voici enfin, hanté par cette idée que la débauche est un mal incurable, sorte d’idée fixe que nous retrouvons dans On ne badine pas, comme dans Lorenzaccio, comme dans la Confession. Tel est le Musset de la tourmente. Toutefois, le propre des tourmentes est de tordre tout sur leur passage, puis de disparaître; il arrive que leur déchaînement produise d’admirables spectacles pendant quelques heures; elles ne sauraient s’éterniser. Ainsi celle qui nous occupe. Tous ces éléments qu’elle a fait déferler sur le génie de notre poète, assez vite Musset s’en choque. Dès le mois de décembre 1834, son poème Une Bonne Fortune atteste qu’il reste fidèle à sa manière d'autrefois; et que d’autres preuves on peut invoquer! Déjà en pleine passion, au moment de faire paraître Lorenzaccio, une inquiétude tenaille l’esprit du poète. « Je vais publier ces deux volumes de prose de Lorenzaccio. Cela ne peut que me faire tort » (279). Cette crainte établit bien qu’une partie de lui-même proteste contre certains accents de son œuvre. Lorsqu'il s’agira, par la suite, d’éditer la Confession, le divorce éclatera de façon plus manifeste. C’est que nous serons alors en 1836, près d’un an après la rupture définitive. L’ouvrage, conçu aux heures de frénésie, ne répond plus à l’idéal du moment. Aussi, quand Buloz demande à Musset de reprendre certains chapitres, le poète s’y refuse-t-il (280). Il reconnaît que des remaniements s’imposent (281). Maïs, ajoute-t-il : « Si je veux revoir cela moi-
(279) D’Alfred à George (10 mai 1834).
(280) Cf. les papiers précieux publiés par M° Pailleron (la R des Deux-Mondes et la Comédie Francis NE
(281) « Ii faut pourtant que ce qui est de t Ï rrigé » écrit-il alors à Buloz. 4 ; RE ee
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même, je n’y ferai rien qui vaille »; et de lui-même il propose qu’on soumette le livre à Sainte-Beuve (282). Pareil détachement en dit long. Car il ne s’agit pas d’un geste d’auteur piqué. La preuve? lorsque Buloz s’excusa des réserves que contenait, à côté des éloges, l’article de Sainte-Beuve (283), Musset lui répondit : « Son article est très bien; que diable voulez-vous donc? je n’en mérite, à coup sûr, pas autant » (284). Et de fait, dans une lettre à Liszt (285), il se montre plus sévère que le confesseur de Lélia
Le livre dont vous me parlez n’est qu’à moitié une fiction et assurément, comme vous le dites, il pourraït et devrait être plus long. Je ne crois pas pourtant donner jamais des frères à ces deux volumes, par la même raison que je ne les corrigerai pas, comme j’en avais d’abord l’intention.
Ces sortes d’ouvrages, intéressants ou non, sont en dehors de l'art; ils ne me semblent pas assez vrais pour des mémoires, à beaucoup près, et pas assez faux pour des romans. Le lecteur doit chercher en vain l'attrait d’une réalité qui lui échappe à chaque instant, tandis que le pauvre auteur, tout nu derrière un manteau troué en mille endroits, sent la critique au vif et reçoit estocades précisément là où il se découvre.
Aborder, d’ailleurs, le monde tel qu’il est, dire les choses, est impossible...
Je ne connais pas de condamnation plus nette. L’on voit là à plein que le Musset de 1836 n’est plus celui de 1834. II s’agissait bien d’une crise qui, arrêtant l’évolution de notre poète, l’a rejeté pour un temps vers le Cénacle; crise pendant laquelle il a écrit son drame romantique et son roman romantique. Mais elle ne tarde point à se dénouer; et dans le calme reconquis, Musset va regagner, par étapes, la route où il marchait autrefois.
(282) « Mais », ajoute Musset, « j'ai peur qu’il ne soit un peu froid pour moi, à cause de toutes ces dernières circonstances; que le diable m’emporte si je lui en veux! Mais vous savez comme va le monde! »
(283) Article paru dans la Revue des Deux-Mondes, le 15 février 1836.
(284) Lettre citée, elle aussi, par M”° Pailleron.
(285 Lettre écrite le 20 juin 1836.