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LA REPRISE DES HABITUDES ANCIENNES

Ce second retour à l’équilibre intellectuel atteste, une fois encore, le parallélisme entre l’œuvre du poète et sa vie. En effet, depuis les derniers jours d’avril 1834 jusqu’en 1836 (1), l’état d'âme de Musset, son existence vont se transformant. C’est d’abord l’heure de l’enthousiasme, et cet envoûtement se prolonge jusqu’au retour de Bade. Alors, avec l’automne, commence la seconde période : la liaison s’est renouée. Mais plus Musset avait idéalisé le portrait de Lélia, plus le modèle le déçoit. C’est l’heure de l'inquiétude. Qu'il continue d’aimer George, on n’en peut pas douter; mais il l’aime comme une maîtresse, et non plus comme un guide. C’est alors que Tattet rapporte à son ami tout ce qu’il a appris de Pagello; et, de ces révélations, date une nouvelle période. Sand a perdu jusqu’à la confiance du poète. Ainsi, depuis l’été 1834 jusqu’à la fin de l’hiver suivant, Alfred échappe chaque jour davantage à l’action intellectuelle de Lélia. Enfin, au début de mars 1835, survient la rupture. Désormais, ils resteront des étrangers l’un pour l’autre (2). Le dernier lien est rompu, qui rattachait Musset non seulement à son ancienne maîtresse, mais au milieu dans lequel il l’avait suivie pendant deux ans. Il se trouve rejeté dans son milieu à lui. Et, peu à peu, les soirées mondaines, les parties joyeuses, les promenades avec ses anciens amis recommencent; le Musset d’autrefois reparaît.

Tout d’abord, il s’examine, comme en 1832. Et je vois ce qu’on peut m'objecter : après son retour d’Italie, il aimait

(1) Date où Musset revient manifestement à sa manière d’avant la passion. Il va de soi qu'ici l’on ne saurait préciser à quelques mois près. C’est pourtant dès le début de 1837 que ce retour paraît flagrant.

(2) Sans doute, l’un et l’autre proclameront par la suite qu’à chaque rencontre ils ont eu plaisir à se serrer la main. Mais, en faït, ils sont moins que des étrangers : parfois un souvenir les aigrit l’un contre l’autre; sans compter que chacun d’eux a, dans son entourage, des gens bien intentionnés qui prennent soin de déprécier l’absent. Ainsi pour le poète sa famille, Tattet, ses confidentes (la marraine, M"° de Castries), pour Lélia, de vieux amis (Planche, Papet, Boucoiran), sans compter Sainte-Beuve.

aussi à s’enfermer, durant des heures. Mais nous savons où l’entraînaient alors ses méditations; il revivait sans cesse l'aventure amoureuse; il dialoguait avec F’absente; il s’agissait moins de réflexions que de souvenirs. Rien de pareil maintenant. Sa sensibilité, épuisée par les excès de la passion, s’affaisse et sommeille. Comme après les Contes d'Espagne et la première trahison d’amour, elle se retire après avoir tout submergé; et c’est sur lui tout. entier, sur son avenir intellectuel, sur ses goûts, ses œuvres que Musset s'interroge. Ces réflexions, il en a tracé lui-même un tableau, plusieurs années après l’événement, dans une page du Poète déchu (3). Il faut la méditer

Je crus d’abord n’éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m’éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d’une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment, horriblement triste et tendre (4) s’élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m’abandonnai à la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m’enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n’ayant pour toute distraction qu’une partie d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs (5).

Il s’agit ici de la période d’envoûtement, et retenons l’aveu du poète : elle dura quatre mois (6). Puis

La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j’aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que javais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m’aperçus que tout avait changé. Rien du passé n’existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait, Un monde nouveau m’apparaissait, comme si je fusse né de la veille. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par Cœur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n’y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c’est que l’expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.

Ce fut un beau moment de ma vie, et je m’y arrête avec plaisir; oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas

(3) Essai de roman autobiographique. Musset, parvenu à la: maturité (1839), y racontait, y résumait et y jugeait toute sa jeunesse. (4) Cest la mélancolie dont Musset disait à George Sand (août 1834) : « Les angoisses cruelles, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce Mélancolie. Ce matin, après une

nuit tranquille, je l’ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire sur les lèvres. »

(5) Ces quelques lignes et les extraits suivants ont été publiés dans la Biographie (pp. 136-138), par Paul de Musset.

(6) De son retour de Venise (avril 1834) jusqu’à celui de George Sand (10 août 1834).

raconté les détails de ma passion (7). Cette histoire, si je l’écrivais, en vaudrait pourtant bien une autre; mais à quoi bon? Ma maîtresse était brune; elle avait de grands yeux; je l’aimais, elle m'avait quitté; j’en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n’est-ce pas en dire assez? (8).

Donc tout cela se rapporte encore aux angoisses du printemps et de l’été 1834. Pourtant les réflexions dont il nous parle changent d'objet. C’est sa propre transformation qui l’intéresse; et lui-même distingue fort bien les étapes de sa méditation; voici la première |

Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui se faisait en moi, mais il était bien loin d’être accompli. On ne devient pas homme en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J’écrivis des lettres à la façon de Rousseau, je ne veux pas non plus vous disséquer cela. Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole, mais qu'importe si le pôle est trouvé?

Or, cette correspondance, nous en connaissons les dates et la durée (9). Voici maintenant la seconde époque

J’avais longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir et tout rapprendre.

On est difficile quand on souffre, et ce n’est pas aisé de plaire au chagrin. Je commençai, comme le curé de Cervantès, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier. J’avais dans ma chambre quantité de lithographies et de gravures et la meilleure me sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; maïs le peu que javais conservé m’inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui n’avait que trois rayons. J’y rangeai lentement et avec réflexion un petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides longtemps; ce ne fut qu’au bout de six mois que je parvins à les remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d’après Raphaël et Michel-Ange (10).

En procédant à cette épuration, Musset ne sacrifie pas à des sympathies d’un moment, mais à des préférences qui

(7) Celui qui parle ainsi n’est pas Musset, mais un écrivain imaginé par lui à sa ressemblance. Et voilà pourquoi il peut s'exprimer de la sorte, trois ans après la publication de la Confession.

(8) Ce résumé si rapide, si dépouillé montre bien la différence qui sépare le Musset de 1839 et celui qui écrivait la Confession d’un Enfant du Siècle.

(9) Elle se poursuit, plus ou moins régulière, d'avril 1834 à mars 1835.

(10) C’est-à-dire deux artistes qui, déjà en 1832, étaient l’objet de ses prédilections.

sont encore les siennes, en 1839 (11). Le reclassement qu’il opère ainsi dans sa bibliothèque nous aiderait à distinguer le vrai visage du Musset d’après la passion, si nous pouvions savoir quels ouvrages furent écartés, quels autres conservés. Or, nous le pouvons, grâce au biographe. Pas complètement; il ne nous a pas donné de précisions sur les livres montés au grenier. Mais il a dressé la liste des élus (12)

Les classiques français du xvr° siècle, Sophocle, Aristophane, Horace, Shakespeare, lord Byron, Gœthe, les quatre grands poètes italiens en un seul volume, Boccace, Rabelais, Mathurin Régnier, Montaigne, le Plutarque d’Amyot et André Chénier… Dans les cadres vinrent se placer une gravure de la Sainte Cécile de Raphaël, don d’Alfred Tattet; puis la Vierge à la Chaise, celle aux Candélabres, la Poésie du Vatican, la Sainte Catherine d'Alexandrie, l’Alerte au Camp, de Michel-Ange, et le Goliath, de Jules Romain.

Tels sont les « Vieux Amis » (13) vers lesquels Alfred se tourne; les maîtres — maîtres de la plume ou du pinceau, peu importe —, qui l’entourent lorsque la muse des Nuits ou l'inspiration dramatique viennent le visiter. Car c’est là, entre Raphaël et Michel-Ange, entre nos classiques, les Italiens et Shakespeare, qu’il va écrire la Nuit de Mai et la Lettre à Lamartine, Barberine et le Chandelier. En vérité, lorsqu'un poète a choisi avec tant de soin les auteurs qu’il reçoit dans son intimité, on peut modifier le proverbe : « Dis-moi qui tu lis, je te dirai qui tu es ». Et de fait, Musset apparaît comme un indépendant (14). Sans souci des ostracismes d’Ecole, il cède à ses sympathies; il s’unit aux vaincus de 1830 dans le culte des antiques et de nos classiques; il communie avec les vainqueurs dans l’admiration de certains écrivains de l’Europe moderne et dans celle d'André Chénier. Bref, il pourrait mettre en exergue à ses œuvres de 1835 et des années suivantes, ces vers de 1831

Racine, rencontrant Shakspeare sur ma table, S’endort près de Boileau qui leur a pardonné (15).

Eclectisme qui à l’époque était une rareté (16). D’ailleurs, il n’empêchait pas notre poète d’avoir des goûts très nets;

(11) Quatre ans plus tard. On Île sent rien qu’à lire le fragment que nous venons de citer.

(12) Cf. Biographie (p. 138).

. (3) (Cest aïnsi, d’après le biographe, qu’Alfred de Musset nommait

lui-même les livres gardés par lui.

(4 Voilà le premier trait que nous distinguons. Il existait déjà, chez lui, en 1832.

(15) Secrètes Pensées de Rafaël.

À (16) Chez les hommes de lettres militants. Et la preuve qu'il y avait là une attitude rare, c’est qu’on n’hésita pas, lorsque Musset, dans son

Discours académique, exprima les sympathies éclectiques que ses choix de 1835 attestent, à l’accuser de trahison. :

d’abord le goût des choses de l’homme. Mettons à part Byron et quelques conteurs italiens, la plupart des auteurs qu’il a gardés près de lui sont des chercheurs d’âmes. Leurs points de vue diffèrent et leur méthode, et leurs procédés et leur facture (17), mais la curiosité psychologique leur est commune; et c’est elle qui leur donne ici droit de séjour. En second lieu, si Musset choiïsit les maîtres, et dédaigne les disciples, adopte Sophocle et Racine, Corneille et Molière, sans faire de place à Voltaire ni à Marivaux, ni à Beaumarchais, admet Shakespeare, Gœthe et Byron, sans ranger à côté de leurs œuvres celles de nos romantiques, si, dans les cadres, il se plaît à placer des vierges de la Renaissance italienne, tous ces choix révèlent le goût qui le porte vers la simplicité primitive, vers la beauté idéale, stylisée. Si lon cherche quels sont ses siècles, ses patries de prédilection, on trouvera, comme autrefois, l’Hellade de Sophocle et d’Aristophane, l'Italie renaissante, et le siècle de Louis XIV; toutes les époques où dans l’ordre (18) l’art s’épanouit, quel que soit le régime qui en favorise l’éclosion : démocratie athénienne, despotisme des Médicis, pouvoir personnel du Roi Soleil. Car le Musset de 1835 garde le culte de l’art. Et de même il garde, dans l’observation du cœur humain, le souci de la vérité. Les noms d’Aristophane, de Molière, de Sophocle, de Racine, de Shakespeare, d'Horace, nous en sont garants. Certes, il ne lui déplaît pas que cette vérité prenne le relief de la verve (19) : les crudités du grand Will et les grosses plaisanteries de Rabelais, la gauloiserie de Régnier, les farces de Molière l’attirent. Par contre, le romanesque n’a plus d'attrait pour lui. Sur ces trois rayons, comptons les romans d'imagination sentimentale, à peine en découvrirons-nous un : Werther. Tel apparaît le Musset d’après la passion. Il se peut que cette crise de deux années l’ait bouleversé, qu’un « Monde nouveau » lui soit apparu (20); les écrivains du règne de Louis XV ne trouvent pas place sur son étagère; sans doute parce qu’il en veut à leur raison agressive d’avoir démoli la foi, l’enthousiasme qui lui semblent nécessaires plus que jamais. De même, il ne se plaît plus en compagnie des conteurs érotiques. Et l’explication surgit : si l’âme de Musset est trop ardente pour s’accommoder de Voltaire, son esprit est devenu trop sérieux pour trouver de l’agrément

(17) Et sans doute est-ce plutôt par le fonds commun que par ces diversités que les écrivains choisis par Musset lui plaisaient.

(18) Et nous reconnaissons encore ici un goût qu’il avait déjà en 1832.

(19) Autre point important : car la verve rabelaisienne ou shakespearienne, qu’il prisait fort au temps du Spectacle, semblait n'avoir plus d’attrait pour lui depuis Venise.

(20) Et que les livres les plus familiers n’aient plus eu pour lui « le sens accoutumé », selon les expressions du Poète déchu.

aux aventures de Faublas (21). Mais les écrivains qu’il garde auprès de lui, les peintres dont il s’entoure, étaient déjà ses familiers en 1833, les goûts que nous venons de lui découvrir pour la simplicité, pour la beauté stylisées, pour l’art, pour la vérité, pour la verve française ou gauloise, pour la Grèce antique, pour l'Italie de la Renaissance, pour nos classiques, son éclectisme même, autant de tendances que nous lui connaissions avant la crise. Tandis qu’au contraire, ce qui, dans les dernières scènes de On ne badine pas, dans. Lorenzaccio, dans la Confession et dans la Correspondance sonnaïit d’un accent particulier disparaît. Les historiens, les grandiloquents, les sermonneurs sont au grenier. En faut-il davantage pour comprendre ce qui relie le nouveau Musset à l’ancien?

Aussi bien, la vie qu’il mène l’aide-t-elle à se retrouver. Dès la fin de 1834, il avait repris ses habitudes mondaines (22); et, lorsqu’au mois de mars suivant survint la rupture, il ne songea nullement à s’enfermer, comme après son retour. C’est que. la situation où il se trouve n’est pas la même les deux fois. Après l’aventure romanesque de Venise, chaque contact avec le monde extérieur lui donnait l'impression d’une adaptation imparfaite entre son ancien milieu et lui. En 1835, l’événement lui a montré la distance qui séparait ses rêves de la réalité; le souvenir qu'il garde de sa passion se mêle de trop d’amertume pour qu'il s’y complaise. Rien ne le retient donc à l’écart du monde; et deux sentiments l’y poussent : le désir &d’oublier les heures qu’il vient de vivre; ensuite, une sorte de curiosité : il a déjà l’impression sur laquelle il insistera dans le Poëte déchu (23) que la douleur l’a transformé. Chaque rencontre avec ses habitudes du passé provoque quelque découverte. Cette promenade qu’il avait faite à travers son cerveau, comme Fantasio, et que, comme Fantasio, il n’avait plus le courage de recommencer, voici qu’elle redevient un voyage plein d’imprévu. C’est assez dire quelle hâte il doit éprouver

(21) Que Musset goûtait au temps des Contes d'Espagne. Aussi bien il a dit lui-même dans la Confession (1"° partie, chap. VII) combien il avait été attiré par les conteurs libertins et comment il les avait, par la suite, abandonnés. Notons toutefois qu’il garde la même sympathie qu’autrefois pour les Contes et Nouvelles de Boccace, du Bandello, de La Fontaine...

. (22) Cf. George Sand, Journal intime. Elle écrit, un « samedi à minuit », en sortant d’une représentation où elle est allée seule « en bousingot » : « Et là-haut il y a toutes ces femmes blondes, blanches,

pires couleur de rose. Voilà le champ où Fantasio ira cueillir ses uets. »

. (23) Et déjà certains passages des Nuits exprimaient la même pensée. Ainsi, en Octobre

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.

de heurter au monde sa personnalité nouvelle. « Je retournai dans le monde, il me fallait tout revoir et tout rapprendre » (24). Il se lança donc dans le tourbillon de la vie parisienne et retourna parmi les dandies qui l’avaient si bien accueilli naguère. Il retrouvait là les familiers d'autrefois et, au premier rang, mais par intermittences seulement, l’ami qu’il n’avait jamais cessé de voir. Je dis par intermittences, car Tattet, entraîné dans une nouvelle aventure, passa cette année-là toute une partie du printemps et de l’été hors de Paris. Il avait porté ce cœur avide de conquérir et de se donner près d’une jeune femme de la bourgeoisie parisienne, et mariée, qui pis est (25). Ce fut de part et d’autre un de ces amours qui ne réfléchissent point. Fidèle à ses habitudes, le jeune homme entraîna sa maîtresse en province. De là une première absence. Mais le mari se fâcha et aussi la famille de la belle et encore la famille du séducteur (26). Tout Paris jasa sur l’aventure; on parla de procès; tant et si bien que l’infidèle, — c’est la femme que je veux dire, — se décida à reprendre sa place à son foyer. Cependant Tattet ne pouvait rester à Paris. Il s’éloigna donc, deuxième absence, et partit à Bade pour y apaiser son chagrin (27). Le poète, par lettres, le renseignait sur les sentiments de sa famille, et sur leurs amis communs (28). Car l’absence de Tattet n'avait point dissocié la troupe joyeuse. Un animateur maintenait là la gaîté : le prince de Belgiojoso. Comme Tattet, il avait une grosse fortune, l’invitation prompte, l’accueil cordial. Comme Tattet il joignait au goût des plaisirs légers, une sensibilité réelle, une intelligence largement ouverte; ce sportif tenait sa place dans les conversations les plus spirituelles, ce dandy était un musicien de talent, ce viveur vibrait au passage de certaines grandes idées (29); par-dessus tout, il restait séduisant, mobile et généreux comme la jeunesse. Musset prit donc plaisir à le rejoindre, tantôt à l’école de natation, tantôt en soirée, tantôt à quelque souper fin. Dès 1835, on le vit reparaître sur les boulevards, dans les restaurants et les théâtres à la mode, sabler le champagne et jouer à la bouillotte. On le vit, les

(24) Cf. le fragment du Poète déchu que nous avons cité.

(25) Dont le nom n’est pas ignoré de la critique. Mais il ne me semble pas nécessaire de le citer ici.

(26) Les lettres de Musset à Tattet le prouvent.

(27) Tout comme Alfred avait fait moins d’un an plus tôt (en septembre 1834).

(28) Je pense notamment aux lettres d'Alfred écrites en juillet et en août 1835.- (29) N’avait-il pas, avant l’exil, été l’un des chefs du carbonarisme? et ne continuait-il pas, une fois réfugié à Paris, à s’intéresser activement à ses compatriotes exilés?

années suivantes (30), accompagner Tattet à Bury, à Margency. C’est assez dire qu’il renoua avec la vie que l’éloquence de George Sand lui avait représentée comme la source de toutes ses souffrances. Il faut bien croire que cette thèse cessa de lui paraître vraie, puisqu'il ne fit point d'effort pour se déprendre et que, à l’avenir, nous ne l’entendrons lus parler de cette débauche qui lui semblait si redoutable en 1834 (31). Il écrivait alors : « J’ai renoncé non pas à mes anciens amis, mais à la vie que j’ai menée avec eux; cela n’est impossible de recommencer. J’en suis sûr » (32). La rupture n’était pas aussi définitive qu’il le pensait.

Il médisait aussi du monde alors, avec un détachement méprisant (33). Or, à partir de 1835, il fréquente de nouveau les salons. D’abord ceux «< où mon impolitesse habituelle ne m'a pas Ôté mes entrées », comme il disait (34). D’autres encore, où l’entraînaient ses compagnons. C’est ainsi qu'il fut admis chez la princesse de Belgiojoso. Le prince était recu en ami par son ancienne femme. Des aventures bruyantes l’avaient rendu insupportable comme mari (35), mais ses qualités lui assuraient l’estime de la princesse. Dans ces réunions où la littérature et la musique rapprochaient les familiers du lieu, il se tirait avec maîtrise d’une situation délicate; il était carbonaro et proscrit; lorsque sa femme, décrétée de bannissement, était arrivée à Paris, il lui avait offert la moitié de ses revenus. Ces titres suffisaient à lui ouvrir les portes des salons de Christine Trivulce. Et sans doute est-ce lui qui y fit entrer notre poète. Dans ces réceptions, tout n’était pas fait pour plaire à Musset. Le décor notamment devait le choquer. La princesse n’avait pas le goût simple; elle se faisait, de sa beauté, de son intelli£ence, de son influence (36), une idée au moins égale à celle de

(30) Ainsi en 1836, il emmène à Margency le modèle de Bernerette;

ainsi en 1838, il écrit à Bury le sonnet plein d’optimisme Qu’il est doux d’être au monde...

(31) La Confession est le dernier ouvrage de Musset qui nous représente la débauche comme un mal incurable; et, dès 1836, Il ne faut jurer de rien donne clairement à entendre qu’on en peut guérir.

(32) D’Alfred à George (lettre du 30 avril 1834).

(33) Cf. d'Alfred à George, lettre du 10 mai; il y repousse avez horreur. l’idée d'aimer une femme du monde : « Partager avec un mari! voir sa maîtresse une heure par jour, et pas tous les jours! donner. le quart, la moitié ou les deux tiers de son cœur selon qu’elle est plus ou moins capable de vous comprendre, selon son éducation, : son tempérament ou son habileté à mentir! Pouah! »

(34) D’Alfred à George (lettre du 19 avril 1834).

.(35) Au lendemain de leur mariage, on l’avait rencontré avec une ancienne maîtresse.

9 (36) On la recevait avec des attentions délicates chez M° de Récamier. Les maîtres de l'heure : La Fayette, Thiers étaient volontiers ses hôtes. (Cf. sur tous ces points les ouvrages de M. Barbiera : La Principessa Belgiojoso, Milan, 1902, et de M. Whitehouse : Une Princesse révolutionnaire, Lausanne, 1907.) |

ses adorateurs; elle avait donc disposé ses appartements comme un sanctuaire; et, sa pâleur se détachant mieux sur un fond sombre, elle recevait dans des salons tendus de noir, avec des garnitures d’un blanc argenté, « une vraie série de catafalques », disait Gautier. En outre, elle se complaisait aux graves discussions. Chez elle, on parlait politique, les émigrés italiens se trouvant là en grand nombre (37), ou religion (la maîtresse de maison se préoccupait d’exégèse) (38) ou encore histoire et littérature. Les interlocuteurs étaient Mignet et Augustin Thierry, que la princesse préférait à tous (39), Cousin, Thiers, Villemain, Henri Heine. Mais Christine Trivulce ne détestait pas que l’on poussât ces entretiens avec une pointe de pédantisme, qui devait leur enlever de leur charme aux yeux de Musset. Pourtant, il arrivait que la conversation fût du goût du poète, lorsque Heïine, Thiers, Alton Shée, Belgiojoso s’y jetaient. On rencontrait là des artistes qu’il aimait, peintres ou musiciens. Liszt se mettait au piano ou Rossini, Bellini faisait sa partie, le prince chantait, c’étaient des heures dont Alfred jouissait en dilettante (40). Enfin la princesse, entourée de quelques amies, ajoutait à ces agréments le prestige d’une beauté à laquelle Alfred devait se prendre cruellement. Voilà qui suffisait à lui rendre chères ces réceptions. On le rencontrait aussi, et souvent, chez la sœur d’Alton Shée, M”° Jaubert. Un salon tout différent. Doit-on même parler de salon? Le mot ne va pas sans prétention. M°”° Jaubert n’en avait aucune. Rien chez elle ne sentait le faste ni l’apparat. On se trouvait là, aux confins de la noblesse et de la bourgeoisie, car la maîtresse de maison tenait à la pairie par sa famille et à la robe par son mariage (41); et en terre parisienne, encore qu’elle prît plaisir à recevoir quelques étrangers (42). Le ton qui régnait là était celui que Musset préférait : de simples conversations, mais comme on les menait à l’époque dans les milieux privilégiés où se retrouvaient les politiques, les acadé-

(37) On voyait chez elle tous les exilés de marque : della Rovere,

Tommasseo, Massari, Gioberti.

(88) Elle publia (1842) un Essai sur la Formation du dogme catholique (quatre volumes en français).

(39) Elle s’était liée avec Mignet presque dès le début de son séjour en France, et hébergeait Thierry dans un pavillon de son jardin.

(40). De là, peut-être, date sa sympathie pour Franz Liszt (cf. la lettre que nous citons plus loin), et sans doute renforça-t-il là l’admiration qui le portait déjà vers Rossini.

. (41) Edmond d’Alton Shée, le frère de M"° Jaubert et le condisciple d'Alfred, de sept ans plus jeune que sa sœur, était héréditairement pair de France. M. Maxime Jaubert, de vingt-quatre ans plus âgé que sa femme, avait été substitut, puis avocat général près la Cour d’appel de Paris.

(42) Aïnsi les Belgiojoso, la comtesse Kalergis, la princesse de Lichtenstein.

miciens, les écrivains et les artistes, où Berryer et Chenavard, Delacroix et Géraldy, Belgiojoso, Alton Shée, Musset se donnaient la réplique; où ies femmes disaient leur mot, des femmes spirituelles comme la maîtresse de maison, et de jolies femmes : la princesse Belgiojoso, la comtesse Kalergis, Aimée d’Alton. Toutes trois auront leur place dans la vie de Musset. Grâce à elles, l’entretien ne tournait jamais à la discussion académique. Et même lorsqu'on faisait de la musique, lorsqu'on consacrait quelques heures à des séances de spiritisme (43), l'esprit et la grâce régnaient là sur des amateurs et des dilettantes. Que Musset, à l’heure des Nuits, ait partagé ses moments de loisir entre ce milieu (44) et ses amis dandies, voilà qui prouve combien ses sympathies restaient celles d'autrefois. Car il va là par goût; et la preuve, c’est qu’il y vient parfois hors des jours de réception, comme le comte de la Porte ouverte, pour bavarder avec celle qui restera sa « marraine » (45). Sans doute, ils ne sont pas encore parvenus, en 1835, à l'intimité qui les unira plus tard; pourtant, dès lors, ils sont liés d'amitié; ou plutôt ce « sentiment sans nom » dont Musset parlera (46) se tisse entre eux. M°° Jaubert éprouvait vraiment de la sympathie pour ses hôtes; elle prenait plaisir à les entendre en tête à tête. Alfred fut vite au nombre des privilégiés qu’elle recevait ainsi. Il en profita avec joie, parce qu’il trouvait à cette amitié un charme particulier. Non que M°° Jaubert fût de ces beautés auprès desquelles Musset s’arrêtait. Rien de mystérieux dans son visage, en dépit des yeux éclatants; rien de classiquement pur, malgré la courbe du front; elle avait le nez espiègle et fureteur, la bouche grande, peu de menton. Rien non plus de majestueux dans la silhouette; Musset ne l’appelait-il pas « la plus petite de toutes »? (47) Une miniature; mais cette miniature, placée à côté des portraits les plus magnifiques, n’avait rien à redouter de leur voisinage. Car elle était la grâce même; et ce mot la dépeignait si bien que tous ceux qui l’ont approchée le lui ont appliqué. Disons plutôt les grâces; elle les réunissait toutes : celle du monde, faite d’aisance, de légèreté et de mesure, qui lui conquérait les sympathies; celle des attitudes, qui changeait

(43) Comme il arriva surtout aux environs de 1838.

(44) En m’exprimant ainsi je ne pense pas seulement au salon de M°° Jaubert, mais à celui des Berryer, dans leur château d’Augerville, où l’on fit fête au poëte.

; (45) Cf. Paul de Musset (Biographie, p. 170) : « Un soir, on s’amusait à se donner... des sobriquets fantastiques. La maîtresse de la maison ayant été désignée pour trouver un nom à Alfred de Musset, l’appela le prince Phosphore de Cœur-Volant. Celle qui l'avait ainsi baptisé lui permit de se dire son filleul et de la nommer sa marraine. »

(46) Lettre d’Alfred à sa marraine, le 27 octobre 1837.

(47) Cf. Séché : 4, de Musset (II, 2, p.91):

les sympathies en hommages; celle de l'esprit, qui achevait de lui ouvrir les cœurs. Une grâce toute fraîche. La marraine s’intéressait à tout, à la politique et aux cancans de la vie parisienne (48); elle parlait de tout avec des formules qui n’appartenaient qu’à elle. Donc, Musset ne pouvait pas trouver de confidente plus habile à le comprendre. Ce qu’étaient, ‘entre eux, ces entretiens d’intimité, il est facile de le deviner en relisant les lettres que nous connaissons, ou en écoutant le dialogue du Caprice, de la Porte ouverte (49). M"*° Jaubert parlait-elle? Ses paroles ressemblaient à ses billets dont Alfred disait

Au milieu de ma sotte vie, quand je lis une lettre de vous, je dois avoir un peu l’air d’un homme empoisonné par la fumée de l’asphalte ou du tabac qui entrerait tout d’un coup dans un jardin et qui recevrait dans le nez un coup de vent plein de l’odeur des roses (50).

Le plus souvent, c'était lui qui se racontait. Car elle aimait et savait écouter; la sympathie doublant chez elle une curiosité qu’elle avait grande, il fallait que le poète expliquât par le menu ses sentiments. Non qu’elle eût comme Lélia une vocation prédicante. Mais elle adorait les intrigues sentimentales, surtout lorsqu’elle en connaissait les acteurs; elle se plaisait à raffiner sur elles; tout cela sent son xXvIrI* siècle. Donc, elle encourageait les confidences. Le moyen que Musset lui résistàt? Certes, s’il était tel que les Nuits le dépeignent : hanté de souvenirs douloureux et défiant, il se défendrait. Mais rien n’est moins vrai (51); les heures de mélancolie où le passé se crispe en lui, ce sont des spasmes qui passent. La preuve? dès 1835, il se confie, comme à une sœur aînée (52), à cette marraine que, quelques mois auparavant, il ne connaissait pas. Donc, il reste le même : spontané, ouvert, jeune de cœur, par certains côtés. Car il raconte tout à M”° Jaubert; non seulement les inquiétudes, les espérances et les amours du moment; il revient aussi sur l’aventure de Venise; il montre ses documents. Nous savons qu’il lui confia les lettres de Sand, et qu’elle

(48) Sans quoi les lettres du filleul ne seraient pas semées de confidences sur lui-même et de récits d’anecdotes arrivées à des tiers.

(49) On sait, en effet, que la marraine fut le modèle du personnage de Me de Léry dans le Caprice.

(50) Lettre dont la date est contestée. M. Clouard la croit de 1840-42, €et M. Séché de 1839.

(51) Tous les faits que nous groupons dans ce chapitre et dans Île suivant le démontrent.

(52) Et, de fait, la marraine, née en 1803, traita un peu le poète comme elle faisait son propre frère, qui était du même âge que Musset.

eut le loisir d’en prendre copie (53). Elle, de son côté, donnait son opinion et mettait les choses au point. Non par un sermon en forme; l’eût-elle essayé? elle se fût interrompue, au milieu de sa tirade, pour en rire la première; mais par des étonnements, des traits d’esprit et des sourires. Ce que pouvait être la réaction de la marraine en face de l’éloquence de Lélia, qui ne le devine? Il y avait beaucoup de bons sens sous son petit bonnet frivole (54). Son esprit ne pouvait rencontrer le ridicule sans le souligner; sa fantaisie répugnait à l’exagération; son optimisme voyait l’aspect aimable de la vie. Elle avait l’art de prendre au sérieux les petites aventures, sans prendre les grandes au tragique. Tout un jeu d’épingles qui crevaient les mots sonores et les sentiments excessifs. Comme Sand, quelques mois plus tôt, avait exalté en Musset la sensibilité formée dans l’atmosphère du Cénacle, M"° Jaubert appuya de tout le poids d’une influence plus discrète, mais plus longue (55), les forces que la passion avait mises en déroute : jugement, goût de la mesure, sens du ridicule, esprit d'indépendance. Deux Muses, dont l’une, impétueuse et soudaine comme l’amour, le ramena jusqu’au seuil du Cénacle, dont l’autre, aimable et patiente comme l'amitié, l’entraîna sur le chemin qu’il avait abandonné. Vue ainsi, M°"° Jaubert apparaît comme la guérisseuse en rose, tandis que la duchesse de Castries, au même instant, était la guérisseuse en gris tendre (56). Toutes deux hostiles à George Sand et aux exagérations romantiques (57), tournèrent à nouveau Musset vers les joies de la vie; grâce à elles, il se reprit à rire et à aimer. Non pas de cette passion qui l’entraînait vers sa première maîtresse, et plus récemment auprès de George Sand; non pas de ce rire sonore qui le secouait au temps des Contes d'Espagne. La crise qu’il vient

(53) Cette copie devint, par la suite, aux mains des héritiers de Musset, la grande arme pour empêcher la publication par George Sand de la Correspondance échangée entre Musset et elle; et l’on doit croire aussi que Paul de Musset l’utilisa pour répondre par son Lui et Elle au Elle et Lui de Lélia.

(54) Comme disait Musset : « La première fois que vous sentirez

sous votre bonnet lilas une petite divagation prête d’éclore… » (lettre du 11 août 1835).

(55) Puisqu’elle dura, sans rien perdre de son action directe et constante, jusqu’en 1848.

(56) Musset connaissait la duchesse de Castries depuis le lendemain des Contes d’Espagne. Et l’amitié qui les unit ne se démentit jamais. Sûr d’être écouté, encouragé et compris par son amie, Musset ne manquait pas daller lui rendre visite lorsqu'il sentait le désarroi le saisir. La duchesse, après avoir été l’une des reines du monde élégant, se trouvait condamnée par sa santé à la retraite. Elle avait accepté la situation avec un courage résigné, mais qui n’excluait ni l’expérience, ni la mélancolie.

; (57) M"° Jaubert, par une réaction naturelle de son esprit alerte, primesautier, optimiste, et M" de Castries, en vertu de son expérience de la vie et de son indulgence.

de traverser a fait crouler trop de rêves en lui pour que pareil redressement soit possible. Il n’en est pas moins*vrai qu’il recommence à se lancer dans des aventures sentimentales, et très vite; quelques mois après la rupture avec Lélia, le voici qui se prend au charme de « Bernerette » (58), l’emmène à Margency, et goûte près d’elle, dans le printemps d'Ile-de-France, des heures d'ivresse ensoleillée. Au même moment, il entreprend la conquête d’une femme du monde. Le biographe parle d’eile longuement (59); d’après lui, ce serait elle qui aurait fait pousser les cris de certaine Nuit (60). Mais il met tous ses soins à cacher de qui il s’agit. Ce qu’il dit d’elle, le voici : un amour réciproque l’unit au poète durant quelque temps, amour qu’elle ne sut pas dissimuler (61), auquel elle s’abandonna quelques semaines (62), mais avec déchirement, car elle était mariée, et voulait rester honnête. C’est à propos d’elle que furent écrits les vers qui la baptisent Ninon (63) et la nouvelle où elle s’appelle Emmeline (64); enfin tout ceci se passait à la fin de 1835. La marraine dut en savoir assez long sur l’aventure. Mais nous ne connaîtrons jamais ce que l’amoureux lui raconta. Aussi bien, l’essentiel est que cette maîtresse ait passé dans la vie du poète, — et que ces deux aventures nous le montrent, malgré certaines défiances qui le font tressaillir (65), jouant au naturel le personnage de Valentin dans les Deux Maitresses. II y a là la preuve que la quête amoureuse d’autrefois recommence. Par un effort de volonté, pensera-t-on; ne nous y fions pas trop. La nature du poète reprend ses droits. Son

(58) Une grisette qui, en réalité, s'appelait Louise. Musset la connut dès 1836.

(59) Cf. Biographie (pp. 151-165), où l’aventure se trouve narrée tout au long.

(60) La Nuit de Décembre. (Biographie, p. 155.)

(61) Alfred, dit le biographe, « rentra un soir à la maison fort troublé par quelques mots à double sens » que cette femme « venait de lui dire, en les accompagnant de regards plus significatifs que ses paroles » (p. 151).

(62) Après que Musset eut rimé sur elle les stances à Ninon, il y eut « une explication ‘brusque et des aveux complets dont il n’y avait plus à se dédire. Dans ce premier épisode le bonheur de l’amoureux dura trois semaines » (pp. 153-154).

(63) À savoir : les Stances à Ninon (incorporées plus tard au conte d’Emmeline) : « Si je vous le disais »… et d’autres strophes à Ninon (« Avec tout votre esprit, la belle indifférente. ») qui se trouvent dans la Biographie (pp. 161-162).

(64) Emmeline parut en 1837.

(65) Ainsi, au moment où se multiplient les rendez-vous avec Bernerette, Musset, soudain pris de panique, s’enfuit chez Tattet (Biographie, p. 173). De même, dès les débuts de l’intrigue avec Emmeline, que fit ‘le poète? I1 « observa les entourages de cette femme avec défiance, et il crut découvrir les indices d’une conspiration entre deux personnes contre son repos » (ibid., p. 151). On le détrompe; mais quelque temps après, le voici « assiégé par de nouveaux soupçons ».

esprit aussi. Dès l’été de 1835, Musset recommence ‘à badiner à propos de tout. Pour s’en apercevoir, il suffit de feuilleter: quelques-unes de ses lettres. D’abord celle-ci, qu’il écrivait

à la marraine par un soir d’août (66) :

Dieu soit béni! vous m’écrivez une lettre absurde! Vous avez: donc aussi, Madame, vos bons moments, comme nous autres; oui, jen atteste le ciel, quand vous avez écrit, votre fenêtre était ouverte, vos rosiers se dandinaient au vent, vous étiez décoifféeou mal coiffée. et il y avait infailliblement à côté de vous des cirons qui dormaient dans un rayon de soleil (par parenthèse, les. cirons sont les plus heureux êtres de la terre : ils ne vivent qu’un jour et ils le passent à valser).

Votre lettre est absurde, et, par conséquent, charmante. Plus. souvent que j'irai délayer mes bénêts de vers sur vos petites idées fraîches comme des roses! N’en déplaise à ma Muse, il ne sera point rimaillé sur votre charmante pensée du soir et du matin.

Il faut que je vous compare à quelque chose, pour vous dire une fois pour toutes que personne n’a le quart autant d’esprit que vous, sans compter que vous êtes jolie comme un ange. Voyons, je vous compare à une perle fine (quel vent il fait : c’est. insupportable, ma lampe est toute exaspérée). Il y a bien de vous dans une perle. Les perles sont des larmes devenues joyaux, vrais. symboles de la poésie. Mais, bon, je vous insulte de vous comparer à la poésie. Vous valez bien mieux que nos Muses (67)...

Nous y voilà Je vous compare à Titania, reine des Fées. (Midssummer nights dream)...

Vous amusez-vous déjà? Je viens de Montmorency. J’ai perdu mes gants dans le lac d’Enghien, et mon mouchoir à Andilly (quel tapage les chats font dans la cour!) Adieu, Madame. La premièrefois que vous sentirez sous votre bonnet lilas une petite divagation prête d’éclore, écrivez-la-moi, je vous en supplie.

Votre dévoué,

Alfred de MussEr.

Ou encore cette lettre qu’il envoyait à Tattet (68)

Votre lettre, mon cher ami, est arrivée comme je n’étais plus: à Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques. jours. Pour ce qui regarde M°°.…., je crois que ce que je puis. vous dire de mieux c’est qu’il y a huit ou neuf mois (69), j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre: où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus. bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles; je dessinais. de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d’ennui, de-

(66) Exactement : le 11 août 1835.

(67) Et Musset en profite, au passage, pour lancer une pointe contre- Delphine (Gay à propos d’une Complainte à la Fualdès, qu’elle venait de publier dans les Débats.

(68) Quelques jours plus tôt, le 21 juillet 1835. C'était à la suite: de l’aventure dont nous avons parlé.

(69) La date est exacte, Musset n’ayant quitté Bade pour regagner- Paris qu’en octobre de l’année précédente.

cigarettes et de pertes à la roulette; je croyais que c’en était fait de moi pour toujours, que je n’en reviendrais jamais (70). Hélas! hélas! comme j’en suis revenu! comme les cheveux m’ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l’indifférence dans le cœur, par-dessus le marché! Hélas! à mon retour, je me portais on ne peut mieux, et si je vous disais que le bon temps, c’est peut-être celui où on est chauve, désolé et pleurant; vous en viendrez là, mon ami; je vous plains aujourd’hui bien sincèrement, parce que vous souffrez.

Quand vows serez guéri, vous n’en serez pas fâché, soyez-en sûr, tout ce qui fait vivre est bon et sain.

Je travaille à force. Comptez-vous rester à Baden?

Adieu. Je suis à vous.

Alfred de MussET.

Ou enfin ces confidences adressées (71) à Liszt

Je me demande si mon cœur est trop jeune ou si ma tête est trop vieille (72); je me sauve du boulevard Italien et je vais pousser des « ouf » à Montmorency; demi-verdure, demi-nature, demi-plaisir, demi-ennui, et tout à lavenant, de fractions en fractions jusqu’à la dose infinitésimale, voilà tout — ïuoi — autre chose qui est la même chose, un quart d’heure là, autour, ici, beaucoup de fumée de cigarettes, beaucoup de grandes et d’éternelles, d’irrévocables déterminations d’un jour, un tant soit peu de vrai et de bon, par moment volé au hasard, voilà ce qui m’empêche de partir. Mais à Paris, à Naples ou à Genève, tendezmoi toujours la main, mon cher Franz, et gardez-moi un peu d'affection vraie, la seule sauvegarde dans les sentiers perdus.

A vous de cœur,

Alfred de MusserT.

Ces exemples établissent que Musset, quel que soit son correspondant et le sujet qu’il aborde (73), a retrouvé la force et l’habitude de plaisanter. Certes, sous ce badinage, la mélancolie perce parfois. Mais ce mélange, dès 1833, ïl n’était pas besoin de creuser bien avant pour l’apercevoir dans les couplets les plus éclatants de Fantasio (74). Ce sont eux que rappellent à notre esprit les billets que nous venons

(70) Voilà qui s’accorde beaucoup mieux que les vers d’Une Bonne Fortune avec le ton des lettres écrites de Bade par Musset (septembre 1834). Pourtant lorsqu'il ajoute (lettre du 3 août à Tattet) : « En pensant à ses amours, on ne regarde pas le bout de son nez; on se promène sur la terrasse et, à travers la mélancolie la plus profonde, on examine les plus jolies Strasbourgeoïises ». il doit bien passer, là aussi, un souvenir personnel.

(71) Presqu’un an après les lettres que nous venons de citer : le 20 juin 1836.

(72) Pour voyager, comme le désir l’en prend parfois, vient-il de dire.

(73) Impressions du moment (lettre d’août), sentiments d’autrui (lettre de juillet), ou les siens propres (lettre à Liszt).

(74) Notamment à la scène 2 du premier acte.

de citer, avec leurs mots alertes, leurs rapprochements pleins d’imprévu, ces images rapides qui rendent concrets les sentiments les plus douloureux et leur prêtent parfois une allure presque comique (75); eux, et non les lettres écrites naguère à George Sand; c’est le Musset du Spectacle, et non celui de l’exaltation. Le drame de Venise serait-il donc oublié? Non. Le cœur du poète n’est pas guéri. Il reste prompt à la défiance, douloureux en un mot. Seulement l'esprit qui s'était terré, s'étale à nouveau; sa présence suffit à tout remettre en place.

Ainsi, de quelque côté que l’on se tourne, lorsqu’on étudie l’évolution de Musset à partir de 1835, partout on retrouve un équilibre qui rappelle celui d'autrefois. Il serait surprenant que cet équilibre ne gagnât pas son œuvre. De fait il la gagne.

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