LA PLACE ET LA PORTÉE DES « NUITS
Sans doute, il paraîtra étrange à certains qu’on parle de retour à l’équilibre dans l’œuvre de Musset au moment où il écrit les Nuits, et qu’on laisse à ce mot le sens que nous lui avons donné : limitation de la sensibilité, réaction d'indépendance contre les préceptes du Cénacle. Rien n’est plus exact, pourtant. Seulement, le plus souvent, ceux qui lisent les Nuits cèdent à l’admiration que leur inspire la perfection lyrique des quatre poèmes (76) ou au goût de leur époque (77); ils accordent aux Nuits dans l’œuvre du poète une importance qu’elles n’ont point; d’abord, en les rapprochant les unes des autres, en faisant d’elles une seule symphonie, dont le final sera le Souvenir. Thèse séduisante; exacte même (78). Mais à condition de ne pas oublier que lorsque Musset écrivait chacune de ses Nuits, son inspiration ne dépassait point le cadre du poème présent; qu’en composant le chant de Mai, il ne prévoyait point les visites ultérieures de la Muse. Après quoi, seconde source d'erreur, ces Nuits, on les isole du reste de l’œuvre sous
(75) Pensez à la phrase : « Et si je vous disais que le bon temps, c’est peut-être celui où l’on est chauve, désolé et pleurant. »
(76) Et ce sont la plupart des critiques, exception faite pour ceux qui étudient surtout le théâtre (ainsi Th. Gautier, Jules Lemaître, MM. Lafoscade et Bidou). Dès lors ils ont tendance à chercher le Musset d’après Venise uniquement dans les Nuits et à ne point tenir compte du reste de son œuvre contemporaine.
(77) Œt il y à eu une époque, dans la seconde moitié du xix® siècle, où, dans l’œuvre de notre poète, on considérait que seule la partie lyrique durerait et comptait. Dès lors, les critiques contemporains, eux aussi, isolaient les Nuits pour les étudier, et se faisaient ainsi du Musset d'après 1835 une idée fausse à force d’être simple. Je pense notamment à Emile Chasles, à Dumas, à Latour, à Lamartine.
(78) L’inspiration des cinq poèmes venant bien de la même source, et leur suite constituant bien le drame d’un seul et même sentiment.
prétexte que le lyrisme du poète y atteint sa perfection; on creuse ainsi un fossé entre elles et les autres ouvrages .composés par Musset à la même date. Tout cela laisse le public sur une impression fausse. Car ces Nuits s’égrènent sur plus de deux années. C’est en 1835 que la Muse fit au poète sa première visite (79), la deuxième au début de l’hiver suivant, en novembre (80); la troisième au cœur de l’été 1836 (81); la dernière enfin, au commencement de l’automne 1837 (82). Ces quatre poèmes ne représentent pas toute la production de Musset pendant ces deux années. Entre le chant de Mai, et celui de Décembre, il écrit : Barberine, la Loi sur la Presse, les Stances à Ninon, et surtout le Chandelier (83); pendant les huit mois qui séparent la Nuit de Décembre et celle d’Août, il publie la Confession d’un Enfant du Siècle, il compose la Lettre à Lamartine (84), un article sur le Salon et une comédie, une des plus optimistes qu’il ait signées : Il ne faut jurer de rien. Enfin les quinze mois qui s’écoulent entre la Nuit d’Août et la Nuit d'Octobre, c’est le moment où il lance les Lettres de Dupuis et Cotonet (85), les Stances à la Malibran, où il met sur pied ses deux premières nouvelles : Emmeline, les Deux Maïtresses, où il écrit : Un Caprice. La période des Nuits apparaît donc, au rebours de ce qu’on eût pu croire, comme une période de fécondité diverse. Doit-on même l’appeler la période des Nuits? La prose y prend une importance pour le moins égale à celle des vers; il y a là de la critique artistique et littéraire (86), deux contes, quatre pièces de théâtre (87). Bien plus, même la poésie, les Nuits sont loin de l’absorber tout entière. Musset rime alors des poèmes de circonstance, parfois très larges (je pense aux Stances à la Malibran), et une série de petites pièces : vers à
(79) Celle de Mai.
(80) Il s’agit de la Nuit de Décembre, la seule qui ne porte pas la date exacte de son inspiration.
(81) C’est la Nuit d’'Août.
(82) La Nuit d'Octobre.
(83) Ou plutôt la Quenouille de Barberine, première version de la pièce que nous possédons. Elle comptait deux actes et neuf tableaux et parut dans la Revue, en août 1835; la Loi sur la Presse également. Le Chandelier y fut publié le 1° novembre, et quelques jours après, Musset rimait les Stances à Ninon.
(84) En février 1836. Et il faut remarquer, à ce propos, que l’inspiration du poème est toute voisine de celle des Nuits. Pourtant Musset n’a pas songé à lui donner la même forme dialoguée.
(85) Septembre 1836-mai 1837, et ces quatre lettres, nous le verrons (cf. chap. XIII) affirment à nouveau, et de façon éclatante, tout ce qui sépare Musset du Cénacle. Elles sont la continuation et la reprise indiscutable de la Dédicace de la Coupe et les Lèvres.
(86) L’article sur le Salon et les Lettres de Dupuis et Cotonet.
(87) Sans compter Faire sans dire, proverbe en un acte à quatre personnages, inspiré sans doute par la devise de Berryer, et qui fut publié en 1837 dans le Dodecaton.
quelque belle (88), ceux envoyés au Roi après l'attentat de Meunier (89), ceux inspirés par un passage de Sainte-Beuve, ceux enfin imités d’Horace et qu’il publia sous le titre : A Lydie. Quoi d'étonnant? Au cours de ces deux années, les portes de maint salon s'ouvrent devant lui, pis encore, les carnets, sur lesquels on le priait de laisser des vers inédits; à Augervilie, où il fréquente (90), il arrive que, sur un air connu, il improvise des couplets. Ainsi les poésies badines trouvent leur place à côté des vers émouvants. Eparpillement plus apparent que réel. Si Musset, en ces années d’après Venise, semble s’essayer à divers genres, nous le retrouvons partout ie même. S'agit-il de critique? il commence par nous communiquer ses préférences artistiques, avant d’affirmer, en face des compagnons d’autrefois, sa complète indépendance (91). S'agit-il de récits en prose? Nous passons de la Confession aux Contes, où la simplicité du style, la recherche de vérité dans l'observation, rappellent plutôt Mérimée (92) que les prosateurs romantiques. De même dans l’œuvre dramatique. Partis de Lorenzaccio, à travers Barberine, encore parfumée d’exotisme (93), le Chandelier, où l'ironie s’étale déjà librement, 11 ne faut jurer de rien, nous arrivons au théâtre de Salon, qui cherche l’observation vraie sans renoncer à l’élégance un peu apprêtée. En somme, partout, nous allons du romantisme selon l'Ecole, vers l'indépendance; et c’est au milieu de ces ouvrages animés d’un même souffle qu’il faut replacer les Nuits, si l’on veut comprendre leur signification. L'œuvre de Musset de 1834 à 1836 apparaît alors comme un retour à l’équilibre, un retour au calme (94), si l’on préfère. Le génie d'Alfred revient à sa démarche habituelle. Mais la passion qu’il a traversée l’a ébranlé trop profondément pour ne pas laisser de traces. De temps à l’autre, donc, la respiration se précipite, le cœur se contracte. Ces spasmes, ce sont les Nuits; elles marquent, dans la période d’assagissement, le prolongement de la crise
(88) Ainsi les Sfances et les Strophes à Ninon, ainsi les vers sur le Rideau de ma voisine.
(89) Sonnet écrit en décembre 1836.
(90) Chez les Berryer.
(91) Dans les Lettres de Dupuis et Cotonet.
(92) Aussi bien, plus Musset réfléchit et évolue, plus la manière de Mérimée le séduit. (Cf. cette lettre de Tattet à Guttinguer, le 27 septembre 1841 : « Ce que vous dites de Colomba est fort juste, mon cher Ulric, mais je me demande comment il se fait qu’Alfred ait cela en si grande estime. Je vous assure que, selon lui, c’est au-dessus de tout ce qui se publie. » Lettre citée par M. Séché, la Jeunesse dorée sous Louis-Philippe.)
(93) La scène, en effet, se passe en Hongrie.
, (94) Et j’emploie ce mot au sens que les athlètes lui donnent ee progressive au rythme normal de la vie, après un effort intensif.
antérieure. Elles éclosent soudain; elles interrompent le rythme de l’œuvre contemporaine; au milieu de ces poésies, de ces pièces, de ces nouvelles, qui font à l’observation, à l'ironie, à la mesure et au goût, une place sans cesse plus large, elles reprennent le même cri personnel. Le lyrisme qui s’épanouit à travers elles, la note grave qui y vibre, la tristesse fiévreuse qui fait leur fonds commun, tout cela leur donne une sonorité, qui évoque les semaines d'Italie. Mais ces spasmes poétiques se font de plus en plus rares avec le temps; il y a tout juste six mois entre la Nuit de Mai et celle de Décembre, neuf avant la Nuit d’Août, quatorze avant celle d'Octobre. Et cette constatation suffit à montrer l’erreur que l’on risque de commettre en résumant dans les Nuits l'effort littéraire de Musset après la rupture. Elles sont les derniers sursauts d’un hier désespéré, et l’on prétend y chercher la formule de l’avenir.
Ceci une fois admis, on peut, à son gré, les rapprocher les unes des autres. Je dirais même volontiers qu’on le doit, car toutes les quatre ont été écrites dans un même cadre, en des circonstances analogues. Au milieu de sa vie mondaine, Musset a senti se réveiller en lui les souvenirs. Pour quels motifs? peu importe. Il suffit du moindre heurt pour le faire souffrir à nouveau. Un soupçon qui le traverse devant quelque geste de sa maîtresse présente, un moment de lassitude en face de l'existence, les parfums du printemps (95), et le voilà parti à revivre des angoisses vieilles de plusieurs mois ou de plusieurs années. Sa mémoire trop fidèle, son imagination qui sait donner aux fantômes une vie concrète, l’emprisonnent dans le souvenir. Contre cette souffrance, il se débat en vain. Sa résistance n’aboutit qu’à établir en lui une manière de dialogue. Et, l’exaltation aidant, le dialogue se cadence. Le poète repousse alors la seule solution qui permettrait de bannir ces images : au lieu de se jeter dans le tourbillon mondain, il recherche la solitude. Ces jours-là, donc, le soir venu (96), Musset rompt avec ses habitudes; ni bal ni réunion, ni théâtre ni concert, ni pharaon ni bouillotte. Il regagne sa chambre et s’y enferme; il allume les flambeaux (97). Il se met à l’ouvrage. Et les heures glissent dans cette atmosphère qui, pour les quatre Nuits, reste la
(95) Qui lui rappellent les élans d’autrefois. Le biographe nous dit, à propos de la Nuit de Mai : « Un soir de printemps, en revenant d’une promenade à pied, Alfred me récita les deux premiers couplets du dialogue entre la Muse et le Poète, qu’il venait de composer sous les marronniers des Tuileries » (p. 144).
(96) Car, même commencés dans la journée (ainsi la Nuit de Mai), ces poèmes ne furent vraiment mis au point et chantés que la nuit.
(97) Signe infaillible qui annonçait aux familiers la venue de l’inspiration. (Cf. Paul de Musset, Biographie, p. 145 et p. 155.)
même. Au dehors, les derniers bruits meurent dans la rue de Grenelle, dans la cour intérieure aussi, le silence et ombre règnent; silence insinuant et bleu du printemps, silence frissonnant de novembre, silence innombrable des soirées d’août, silence engourdi de l’automne, peu importe. Ce qu’il faut au poète, c’est de deviner derrière la lourdeur des rideaux, la complicité de la Nuit; c’est aussi, dans la pièce close, de se reconnaître en pleine lumière. Un éclairage qui rappelle celui des Comédies : les lointains s’estompent, tout le feu de la rampe se concentrant sur les personnages. Seulement, ici, la rampe, ce sont ces flambeaux disséminés, sur la table, sur la cheminée. Leur lueur frôle, sur les rayons de la bibliothèque, les souvenirs des écrivains favoris, elle caresse les vierges italiennes, elle joue sur le visage du poète, et jusque dans son esprit; car s’il se plaît à illuminer la pièce, c’est que toutes ces lumières s’infiltrent en lui et éclairent par reflet la scène intérieure. Une véritable scène, puisque le dialogue se poursuit entre ses impressions, ses souvenirs, ses résolutions, ses espérances. Comme naguère (98), peu à peu, ces voix se concentrent; deux personnages se dressent dans l’esprit du poète, deux personnages qui ne sont plus Octave et Cœlio, qui ne sont pas non plus absolument l’exalté et le raisonnable. Il y a d’un côté le passé, expérience de Venise, rêves brisés. Certes, cette voix-là vient des profondeurs de l’âme du poète; jadis, pour l'écouter, il aurait revêtu le carrick aux nombreux collets; mais elle a pris un retentissement si impérieux qu'elle se fait entendre sans déguisement. Pourtant une autre voix lui donne la réplique : c’est la voix de la jeunesse (99) et de l’espérance (100). Donc, elle reste, elle aussi, spontanée, lyrique; un peu moins ardente, car elle raisonne quand l’autre se souvient; un peu plus extérieure aussi, puisque, aux arguments qu’elle invoque, se mêlent les échos de tous les discours tenus au poète, par la marraine, par ses amis, par sa famille. Entre ces deux « moi » le dialogue se poursuit. En même temps il s’extériorise. Comme il avait fait dans le Spectacle, il projette hors de lui ces deux tendances qui le déchirent; prêtant à l’une, qu’il sent plus intime, son propre visage; à l’autre, qu’il sait plus indulgente, plus riche de possibilités poétiques (101), la silhouette de la Muse. Il devient donc à la fois acteur et spectateur
(98) Lorsqu'il écrivit les Caprices de Marianne. (99) Qui se refuse à entrevoir la série des lendemains sous les couleurs tristes du passé.
(100) Qui n’abandonne pas ce cœur de vingt-cinq ans. On a trop tendance, en effet, quand on étudie l’œuvre de Musset, à oublier âge auquel il l’écrivait.
(101) Car s’il écoutait la première, il se replierait sur lui-même, et, « lassé de tout, même de l’espérance », se tairait de façon définitive.
du débat (102), et la Muse également, qui inspire le poème entier et n’en prononce qu’une partie. Tels sont les éléments constants des Nuits. Ressemblances plus spontanées que voulues. De ce que Musset a brodé autour du même thème des motifs un peu différents, qui se complètent, de ce que ces quatre poèmes correspondent aux quatre saisons de l’année, et empruntent chacun à l’une d’elles un peu de son atmosphère (103), on pourrait être tenté de conclure que le poète en écrivant la première Nuit portait déjà dans sa tête l’idée des trois suivantes. A la vérité, les caprices de l’inspiration jouent ici un rôle de premier plan (104); ce sont eux qui, les quatre fois, font éclore en lui des dialogues semblables. Lui, fidèle à sa doctrine d’autrefois, il écrit sous la dictée de son cœur. Ainsi naissent les Nuits. Et si elles dessinent toute une évolution sentimentale, il n’y a là de la part de Musset, ni parti pris, ni calcul. Sans quoi, des quatre poèmes, celui où le poète se montre le plus silencieux, ne serait pas le chant du printemps (105), et celui où l’espérance vibre le mieux, ne jaillirait point dans les brumes d'octobre. Non. Seulement, de mai 1835 jusqu’à l’automne de 1837, le temps fait son œuvre d’apaisement; de nouvelles amours fleurissent sur les ruines de la passion; Musset se dégage de plus en plus de ses inquiétudes. La voix douloureuse (106) se fait, sans cesse, plus hésitante; la voix encourageante prend constamment plus d’autorité; c’est elle qui, à la fin de la pièce, imposera ses conclusions. Le drame s'inspire donc de l’évolution réelle des sentiments.
Le drame, avons-nous dit; et, de fait, nulle part la préférence de Musset pour la forme dialoguée, les tendances
(102) Comme dans les Caprices ou Fantasio.
(103) Rappelons, dans la Nuit de Mai, les vers : La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore…. Dans la Nuit de Décembre :
C'était par une triste nuit, L’aile des vents battait à ma fenêtre.
et ce ne sont que deux exemples entre beaucoup.
(104) La preuve? C’est la courbe fantaisiste de l’année décrite par les poèmes; elle s’ouvre sur le printemps, revient à l’hiver, saute à l'été, pour aboutir à l’automne. Bien plus, Musset ne s’est pas contenté de bouleverser l’ordre des saisons; s’il n’avait tenu qu’à lui, il en eût inventé une cinquième. Ne savons-nous pas qu’il commença d’écrire une Nuit de Juin (cf. Biographie, p. 175, et cela en 1836), et il ne l’abandonna que parce que Tattet vint l’interrompre au début de son travail.
(105) Dans la Nuit de Mai, en effet, le poète prononce à peine cinquante vers, en cinq couplets, sur les deux cents que contient le poème. Encore tous ces couplets sont-ils des protestations contre les exhortations de la Muse, pour finir par les vers résolus :
Et le moins que j’en pourrais dire, Si je l’essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
(106) Qui triomphait dans la Nuit de Mai.
scéniques de sa muse ne s’affirment autant que dans ces oèmes. Il s’agit ici d’une pièce en vers (107), et en quatre actes (408), qui met aux prises un petit nombre de personnages. Combien au juste? À première vue, il y a là deux acteurs comme dans la Porte ouverte. D'un côté le poète; Musset l’a dessiné à sa ressemblance, comme il avait fait pour Fantasio, pour Octave et Cœlio. Même, le lyrisme poétique étant plus complet que celui de la scène, nous sommes libres de nous représenter le protagoniste des Nuits avec les costumes et les traits d'Alfred. Et pourtant, il n’a mis dans ce personnage que certains de ses sentiments. Le poète des Nuits, c’est un côté de l’âme de Musset, entre 1835 et 1837 : le Musset de l’expérience douloureuse; envoüté par une chère image, — plein d'amour et de colère tout ensemble, — dominé par ses déceptions, les retrouvant dans les distractions du présent, dans les plans et les visions d’avenir, menant pourtant contre cette hantise un long effort, enfin victorieux. Certes Alfred, à de certains moments, fut l’homme qu’il nous dépeint ainsi. Mais nous n’ignorons pas qu’à la même époque se réveillaient en lui d’autres tendances : des sursauts d’espérance, de la jeunesse, de la vitalité, la curiosité et le goût de vivre. En ce sens, la Muse représente un autre côté de l’âme de Musset. Mais elle apparaît sur un plan différent; elle reste imprécise comme une vision nocturne, un fantôme qui parle. Et cependant, elle existe vraiment, mi-ange, mi-femme, et plutôt, suivant les moments (109), ange ou femme. Ecoutons-la
O ciel, qui t'aidera! que ferai-je moi-même
Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime, Et quand mes ailes d’or, frémissant malgré moi, M’'emporteront vers lui, pour me sauver de toi? (110)
(107) Aussi n'est-ce pas absolument une erreur de la jouer, comme on fait de nos jours, à la Comédie Française. Les seules réserves que l’on peut formuler là-contre portent sur les détails de la mise en scène, notamment sur le costume de la Muse. On veut, à bon droit, donner aux spectateurs l’impression qu’elle est un personnage mi-abstrait, mi-réel. On la laisse donc au fond du plateau, — je veux bien, et on l’habille de blanc, comme on ferait Erato ou Clio. Voilà l'erreur. La Muse des Nuils n’est point une des neuf sœurs. Fille de l’imagination du poète, elle est unie à lui et toute personnelle. Les vêtements antiques ne lui conviennent pas mieux que les habits de 1830. Il lui faut des voiles aux couleurs estompées, aux formes imprécises, qui restent embrumés, aériens, et surtout un jeu d’ombres et de lumière qui tantôt lui laïsse le flou des fantômes et tantôt lui rende la réalité d’une amie toute proche. Voilà qui, dans l’état actuel de nos scènes, ne paraît pas si difficile à réaliser.
(108) Aussi peut-il sembler étrange que l’on n'ait jamais songé, lorsqu’on les mit en scène, à grouper ces quatre actes. On joue tantôt Jun et tantôt l’autre, comme s’ils ne formaient point un ensemble. Peut-être y a-t-il là encore une tentative à faire.
(109) Car elle change, presque avec les saisons.
(110) Nuit d’Août. (Poésies, Il, p. 142).
Voilà l'ange; mais elle a un corps frémissant (111), des seins qui palpitent (112), des bras pour y bercer le poète (113), des lèvres (114), un visage :
Et maintenant, blonde rêveuse, Maintenant, Muse, à nos amours (115).
Voilà la femme, et qui fait songer à Aimée d’Alton (116). Mais surtout ce qui fait d’elle un être réel, ce sont les sentiments qu’elle exprime. A travers tous ces poèmes, nous la retrouvons affectueuse et fidèle, raisonnant le poète sans le brusquer, s’efforçant de l’arracher à son oisiveté douloureuse (117), habile à montrer le prix de toutes choses, fût-ce de la douleur (118) indulgente aux égarements du bien-aimé, envisageant avec optimisme le présent, l’avenir, le passé. Car de Musset à elle, il y a tout un passé d'intimité qui achève de lui donner, à elle, une personnalité. Elle fut la confidente des années d’adolescence :
Pauvre enfant! nos amours n’étaient pas menacées,
Quand, dans les bois d'Auteuil (119), perdu dans tes pensées, Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
Je t’agaçais le soir en détours nonchalants.
Ah! j'étais jeune alors. (120)
Elle était jeune, elle vieillit; ces mots lui confèrent une sorte d'humanité. On voit ainsi combien elle est complexe. Elle mêle à la réalité des poèmes, cette atmosphère qui flottait déjà dans certaines comédies du Spectacle; on dirait qu’elle arrive du parc où rêvent les jeunes filles. Tels sont, l’un en face de l’autre, les principaux acteurs des Nuits. Les principaux, non les seuls. Car une troisième silhouette passe à travers le drame : celle de l’Infidèle. Elle ne paraît jamais
(411) O paresseux enfant; regarde, je suis belle. (Mai, Poésies, I, p. 99) (112) Mon sein est inquiet, la volupté l’oppresse… ({bid.) (113) Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras (Ibid, p. 100.) (114) O poète, un baiser, c’est moi qui te le donne.
(Mai, p. 103.) (115) Nuit d'Octobre. (Poésies, I, p. 171.) (116) Blonde, jeune et fraîche également.
(117) L’herbe que je voulais arracher de ce lieu, C’est ton oisiveté.
(Mai, p. 104)
(118) De là le couplet célèbre de la Nuit d'Octobre. (Poésies, II, pp. 168-169.)
(119) Souvenir authentique, c’est dans les bois d'Auteuil qu’en 1828 Musset rima ses premiers vers de poète.
(120) Nuit d’'Août.
et ne porte même pas de nom. Mais, chaque fois, des précisions nouvelles viennent enrichir son portrait (121). Elle était belle : corps éclatant, avide de caresses; chevelure sombre, grands yeux mystérieux (122). Au moral, on la dépeint passionnée, changeante, orgueilleuse, perfide, une femme aux mains de laquelle le poète ne fut guère qu’un jouet (123). Certes, rien ici ne rappelle la silhouette de Brigitte Pierson. Et pourtant. sous ces deux images contradictoires, nous reconnalssons le même modèle. Elles nous présentent deux personnages qui n’en font en réalité qu’un $seul : d’une part, les qualités (124): de l’autre, le côté sombre. Les Nuits sont donc, à leur date, une réaction contre la Confession. À Nohant, on ne dut pas s’y tromper plus que nous; il s’agit bien de George Sand. Ne s’agit-il que d’elle? voilà le problème. Non, répond le biographe (125), d’autres silhouettes passent dans les Nuits; et il affirme que la femme du monde mystérieuse inspira au poète le chant de Décembre. La critique s’est insurgée contre cette assertion. De part et d’autre, on a cherché des arguments dans le texte de Musset; de part et d'autre, on en a trouvé de si vigoureux que le lecteur reste perplexe (126). Quel intérêt pourrait pousser le biographe à forger un conte aussi précis, pour arracher à George Sand la seule Nuit de Décembre, quand il lui abandonne les trois autres? On ne le voit pas et, le sachant averti plus que
(21) Sauf peut-être dans la Nuit d'Août.
(122) « Femme à l’œil sombre! », dit le poète d’Octobre, et il parle aussi de son « regard corrupteur ».
(123) Pour tout ceci, il faut relire les Malédictions de la Nuit d'Octobre, et notamment le passage
J'étais encore Aussi simple qu’un enfant.
(124) Et rien que les qualités; il s’agit de Brigitte Pierson.
(125) Cf. Biographie (pp. 154-155).
(126) Résumons ces arguments : l’inconnue, dit le biographe, après s’être un temps abandonnée, céda aux scrupules qu’elle sentait, elle reprit sa liberté et réclama ses lettres. De 1à le fameux passage de la Nuit, où le poète se montre à nous rassemblant ce « fragile et cher trésor » pour le renvoyer. Et, de fait, il semble bien qu’à l’époque aucune réclamation ne soit venue de Sand à propos des lettres qu’elle avait, elle, écrites à Musset. De même, Paul s’appuie sur les vers :
Ah! pauvre enfant qui voulez être belle Et ne savez pas pardonner.
En novembre 1835, dit-il, le poète n’ignorait pas que, dupé à Venise, et Sand ayant pris l'initiative de la rupture définitive, il n’avait rien à se faire pardonner. Et il semble bien qu’à cet égard toute l’œuvre postérieure de Musset s’accorde à la thèse de son frère. Mais M. Maurras s’arrête au vers :
Ah! faible femme, orgueilleuse insensée !.… N'est-ce pas là le grand grief d'Alfred contre George? Et il ajoute que Sand se reconnut, puisque, remaniant Lélia, après 1836, elle ajouta ce passage, adressé à Stenio : « Bois par défi à la santé de Lélia. Raïlle l’orgueilleuse
insensée qui méprise. la chevelure parfumée d’un si beau jeune homme... »
personne, on hésite à rejeter les renseignements qu’il apporte. D'autre part, comment ne pas sentir l’unité des quatre poèmes? Maïs, ces deux thèses peuvent se concilier. Atteint, par la déception de Venise, dans son idéal de vie, Musset doit fatalement, chaque fois qu’une souffrance amoureuse le frappe, voir surgir en lui l’image de Lélia. M. Henry Bidou a écrit : « Désormais, quand une aventure mettra Musset en humeur de chanter, ce n’est pas cette aventure qu’il chantera; c’est à George Sand que sa pensée reviendra » (127). Disons : il les chantera toutes deux ensemble. Et, dès lors, l’Infidèle de Décembre peut être l’inconnue de 1835, sans cesser de ressembler à Lélia. D'ailleurs, on peut reconnaître dans les Nuits d’autres silhouettes encore. Lorsque Musset, en octobre, s’écrie :
Honte à toi qui, la première,
M’as appris la trahison...
Honte à toi, femme à l’œil sombre,
Dont les funestes amours
Ont enseveli dans l’ombre
Mon printemps et mes beaux jours.
certes, il pense à George Sand; mais aussi à la marquise de la Carte qui lui fit connaître sa première déception d’amour. Car en ces chants d’angoisse, il voit d’un regard toutes les infidélités qui l’ont blessé; et la femme, à laquelle il les reproche toutes ensemble, a le visage de George Sand, avec quelques traits qui lui viennent de chaque cruelle. Aïnsi, le drame des Nuits se joue entre le Poète, la Muse imprécise et présente, l’Infidèle, invisible, mais qui ressemble à Lélia « comme une sœur ».
Drame romantique? Nul ne peut le contester. Le lyrisme s’y épanouit librement. N’avons-nous pas reconnu, chez le poète des Nuits, mille traits qui appartiennent à la physionomie réelle de Musset? Sa volonté de silence, ses angoisses, sa nervosité, les candeurs de sa jeunesse (128), ces moments de découragement qui trahissent une énergie défaillante, ces sursauts de colère qui disent l’impulsivité? (129) De même, n’avons-nous pas, lorsque la Muse parlait, retrouvé sur ses lèvres les mots et les intonations
(127) Cf. le Théâtre de Musset (troisième conférence, Conferencia, 1° novembre 1920.) (128) De là les vers d'Octobre J'étais encore Aussi simple qu’un enfant.
Certes ce cœur sans défense...
Et le portrait que Musset trace ici du poète s’accorde avec les lettres de Sand à Sainte-Beuve (en 1833).
(129) Et jusqu’à ces visions maladives (Nuit de Décembre) qui, en fait, traversaient parfois l’esprit de Musset.
490 — ù de la marraine, dans son visage l’apaisante beauté d’Aimée d’Alton? Cette sincérité se retrouve jusque dans les détails des poèmes. Rappelons-nous la série de tableaux que trace la Nuit de Décembre : la détresse du poète après la trahison de sa première maîtresse, la veillée auprès du lit où son père vient de mourir, enfin ce jour de torture où il fait un paquet des souvenirs de son dernier amour. Rappelons-nous les vers où la Muse évoque le temps des premiers essais poétiques (130), et, dans la Nuit d'Octobre, la scène d’attente et d'explications, résumé des querelles qui jadis dressèrent, l’un contre l’autre, Musset et Lélia. Ce lyrisme garde, d’un bout à l’autre, une sonorité mélancolique qui n’était pas faite pour déplaire aux hommes du Cénacle (131). Certes, il ne s’agit pas ici de comparer les Nuits à d’autres poésies de l'Ecole. Qui dit lyrisme, dit apparition du tempérament de l’auteur. Et Musset ne peut pas être l’homme des tristesses vigoureuses. De là ces sautes d'humeur qui secouent les Nuits; les déceptions amènent le poète au bord du désespoir; puis le souvenir des moments heureux le saisit, et ce sont des vers pleins de reproches attendris (132); parfois enfin, un frisson passe, qui annonce les résurrections (133). Mais, sous toutes ces attitudes, la même mélancolie se retrouve, née de l'expérience. Les souvenirs qui la nourrissent, éveillent, chez Musset, tant de résonances qu’il devient impossible pour lui de détendre ses confidences par un sourire; nulle trace de raillerie. Le poète d'Octobre annonce bien l'intention de prendre légèrement ses déboires
Non, c’est à mes malheurs que je prétends sourire.
Mais à peine a-t-il entrepris le récit de ses aventures, l'émotion croît de vers en vers, avant d’éclater dans les imprécations. De même, lorsque la Muse évoque des tableaux plus riants : lorsqu'elle reporte sa pensée vers le temps où tous deux, dans les bois d’Auteuil, rimaient de compagnie (134), lorsqu’elle lui parle des parties qu’il fait avec ses amis (135), ces visions, si réconfortantes qu’elles soient,
(130) Nuit d’Août.
(31) Il faut d’ailleurs répéter ici que la mélancolie existait déjà dans le Spectacle. Ce n’est point une découverte; l’accent seul en est maintenant plus profond.
(132) Cf. Nuit de Décembre, le passage qui commence parce Vers: Je contemplais ces reliques sacrées.
(133) Ainsi l’hymne célèbre de la Nuit d’Août : Puisque l’oiseau des bois...
(139 Ceci dans la Nuit d’Août.
(135) Dans la Nuit d'Octobre.
restent vues comme à travers un brouillard où les larmes sont pour quelque chose :
Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère, Avec un vieil ami (136), tu bois en liberté, Dis-moi, d’aussi bon cœur, lèverais-tu ton verre Si tu n’avais senti le prix de la gaîté? (137)
Même aux heures les plus joyeuses, les souvenirs douloureux se mêlent. En faut-il davantage pour comprendre ce qui caractérise la mélancolie des Nuits? Elle est vécue, intime, constante; elle répugne à l'ironie. Qui pourrait nier que l’œuvre qu’elle dicte soit romantique?
Toutefois, mise à part cette vibration plus soutenue, le romantisme des Nuits rappelle plutôt celui du Spectacle que celui de la Confession. Bien des traits le prouvent : l’harmonie du décor et des sentiments (138), une atmosphère où se marient le rêve et la réalité, l’habitude de dédoubler le modèle que Musset veut peindre, ce modèle-là restant luimême, enfin le choix de la forme dialoguée, dramatique, autant de caractères que nous avait révélés le Spectacle et que nous retrouvons dans les Nuits. Mais il y a encore d’autres ressemblances qui attestent, vis-à-vis des doctrines de l’Ecole, une indépendance aussi déterminée que par le passé. Pensons au décor : c’est la chambre du poète. La Muse vient }’y retrouver; ni elle ni Musset ne pensent un instant à s’en aller, en pleine nature. Ce cadre d'intérieur leur suffit. Certes, il arrive qu’à travers les souvenirs d'Alfred, ou par la fenêtre entr’ouverte, nous apercevions quelques paysages. Lesquels? Remarquons-le, l'amour qu’il chante ici, le poète Ja promené parmi les campagnes de France, dans toute PItalie du Nord; il l’a ramené, solitaire et douloureux, par la route des Alpes; il est allé le bercer sur les bords du Rhin. Que de tableaux possibles! Aucun homme du Cénacle n’eût résisté à la tentation de faire surgir ces paysages, si intimement unis à ses souvenirs? (139) Musset, lui, une seule fois les évoque dans une revue rapide. Encore cette énumération prend-elle Pallure d’un raisonnement plus que d’une
(36) Il s’agit d'Alfred Tattet. Ces quatre vers évoquent fatalement
à l’esprit le sonnet de 1838 Qu'il est doux d’être au monde...
(137) Nuit d'Octobre.
(138) Une harmonie où les sentiments donnent le ton et où le cadre, qui les accompagne et les fait ressortir, n’a pas d’action sur eux. La preuve s’en trouve dans la Nuit d'Octobre, « triste et froide », dit le poète. Pourtant, les derniers vers y font passer un frisson d’allégresse et d’optimisme. ;
(139) Il a fallu, en effet, que Musset, lorsqu'il évoquait ces souvenirs, écarte de parti pris les paysages qu’ils faisaient revivre en lui. Et c’est là, face aux hommes du Cénacle, une nouvelle différence qui s’affirme.
description (140). Douze vers y suffisent, et le rideau retombe. I1 sembie que le poète mette sa coquetterie à détacher ses sentiments de leurs cadres. Aussi, lorsque par échappées, la Muse fait surgir à nos yeux quelque paysage (141), ce paysage-là toujours est de chez nous : les fleurs, les arbres, les oiseaux, les parfums, la lumière qui y passent, chacun de nous les connaît. Ce sont dans la Nuit de Mai, l’églantier, la bergeronnette, les buissons verts, les pelouses, les tilleuls, la rose où dort le frelon; dans la Nuit d’Août, la verveine qui se meurt sur le balcon, la prairie, les bois d’Auteuil; dans celle d'Octobre, le ruisseau au bord duquel on se promène, sur le sable argentin, les collines de bruyères et le petit jardin, avec sa pelouse embaumée. Au loin, parfois, nous devinons ia barrière d’une forêt (142). En faut-il davantage pour reconnaître que Musset garde ses préférences d'autrefois pour les jardins, les campagnes et la lumière d'Ile-de-France? Cette répugnance à l’exotisme, voilà déjà qui crée un fossé entre lui et l'Ecole. Mais si nous passons du décor aux sentiments, une remarque analogue s’impose; certes, on peut reconnaître le poète sous son personnage, et George Sand derrière l’infidèle. Mais combien ce lyrisme a de discrétion! Voilà peut-être qui paraîtra paradoxal, parce qu’en lisant ces quatre poèmes, le lecteur se souvient de tous les ouvrages publiés sur l’aventure de Venise; il les insère dans le texte poétique comme autant de références. Mais prenons les Nuits en elles-mêmes, ce qui y frappe, c’est la volonté de ne pas trop préciser le souvenir (143). En veut-on quelques exemples? l’Infidèle : tout ce que nous savons d’elle, c’est sa beauté, sa perfidie et son orgueil. Un seul détail plus précis : elle a les yeux sombres (144). En second lieu, cherchons dans quelles conditions le poète fut trahi? pour qui? où? (145) toutes ces questions restent sans
(140) Je pense aux vers de Décembre
J’ai vu partout cette ombre amie.
A Pise, au pied de l’Apennin, A Cologne, en face du Rhin...
(141) C’est elle qui, presque toujours (Août, Octobre), attire notre attention sur la nature.
(142) J’ai cru qu’une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
(Nuit de Mai.)
(143) De lui laisser un flou qui permette à chacun d’y retrouver des souvenirs ou des sentiments personnels.
(144) (Cf. Nuit d'Octobre. Encore ce détail plus précis du portrait ne trouve-t-il place dans le poème que grâce au mouvement violent d’émotion, au milieu des malédictions du poète.
(145) Musset, en Octobre, annonce bien à la Muse qu’il va lui expliquer son chagrin et lui « en dire de temps, l’heure et l’occasion ». De fait, il se dépeint attendant sa maîtresse jusqu’au petit matin; il est
réponse. Autant, dans la Confession, Musset se plaît à préciser, autant, ici, il s'efforce de donner à son aventure une portée générale. M. Doumic l’a dit en termes excellents :
Le plus frappant, dans les Nuits, c’est de voir comment le poète y dépouille son émotion de tous les éléments particuliers, de tous les traits qui l’auraient faite étroite et précise. Les personnes, les noms, le décor extérieur, le lieu, la date, autant de détails que nous sommes libres d’imaginer à notre gré. Telle est pour la poésie lyrique elle-même, la condition de la vie et de la durée : il faut qu’elle dépasse les émotions d’un homme et l'expression des sentiments d’un jour, pour arriver jusqu’à ce fond immuable et commun où, par delà les individus et Îles temps, toutes les souffrances humaines se reconnaissent et se répondent (146).
Ainsi après avoir dépaysé ses sentiments, Musset tend à les dépersonnaliser. Ce second effort relie encore les Nuits à la poétique du Spectacle. Bien plus, l’évolution sentimentale que décrit ce drame poétique est en opposition avec le dogme de la passion toute-puissante. Suivons-la. En Mai, la douleur du poète est si absorbante que la Muse a beau lui montrer le printemps régnant sur la nature, se déclarer prête à chanter, rien n’y fait. La vie, l’amour, rien ne tente Musset. Et le travail bien moins encore. Son poème entier pourrait porter en exergue ces deux vers : « L’homme n’écrit rien sur le sable, à l’heure où passe l’aquilon ». En Décembre, la passion sévit avec plus de violence encore. La Muse ellemême se cache; et le poète, demeuré seul, s’abandonne à son désespoir; sur le décor, sur les sentiments, l’hiver et le deuil règnent en maîtres. Et pourtant cette détresse marque un progrès sur le mutisme de Mai : le poète accorde à nouveau sa lyre; que les cordes les plus douloureuses vibrent seules, il n'importe. Les autres ne resteront pas toujours silencieuses. En effet, dès la Nuit d’Août, nous les entendons. A la lassitude du début, à la détresse de Décembre, succède, dans la lumière de l’été (147), une telle avidité de vivre, qu'entre la Muse et lui les rôles semblent intervertis. C’est elle que nous sentons
à la fenêtre, elle vient par l’allée où craque le gravier. Il éclate en reproches, l’accuse de le trahir avec un autre. Ne cherchez rien de plus précis.
(446) Amours romantiques. (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1897.)
(147) Une lumière si vive que, sans le titre, on pourrait oublier que la nuit est tombée. Ne voit-on pas clairement la verveine du balcon, l’églantine du sentier. On a presque une impression de plein jour.
(148) Seule, je viens encor, de mon voile couverte,
Poser mon front brûlant sur sa porte entr’ouverte, Comme une veuve en pleurs au tombeau d’un enfant. Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux.
presque découragée (148). Et lui, le voici qui la console (149); c’est lui qui dicte des résolutions
J'aime et je veux pâlir; j'aime et je veux souffrir; J'aime et pour un baiser je donne mon génie:
J'aime et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d’un jour...
Tout un programme; celui qu’elle lui proposait en Mai et dont il ne voulait pas. Serait-ce qu’il a triomphé de son mal? Non. Il y a, dans cette Nuit d’Août, un acharnement, une allure impulsive qui justifient les inquiétudes de la Muse. On dirait d’un accès de fièvre. Et puis, tout en affirmant sa décision de chanter « sa folle expérience et ses soucis d’un jour », le poète se garde d’aborder ce sujet douloureux. Ce ne sont que projets. Et voici que le rideau se lève sur le quatrième acte du drame, le plus beau de tous, la Nuit d'Octobre. Le poète y met son projet à exécution : il raconte cette aventure qui l’a tant fait souffrir. Sans doute, l’émotion, la colère, le reprennent une fois encore (150). Mais cette colère ne dure qu’un instant; et le poème s’achève sur le serment d’oubli, sur une impression de renouveau. Ainsi la volonté, la raison, le goût du travail, la joie de vivre triomphent par un long effort, de la passion, de ses angoisses, de ses souvenirs; ainsi l’oubli est recommandé comme le dernier mot de la sagesse, en attendant que l’on nous montre les bienfaits d’un souvenir apaisé (151). Il y a, dans cette résignation, quelque chose de fort étranger aux préférences du Cénacle. Et si nous nous attachons à la forme des Nuits, notre impression reste la même. D’un bout à l’autre de ces poèmes, Musset s’en tient à sa poétique de 1832. S'agit-il de leur dessin général? Quel lecteur peut ne pas remarquer le goût du poète pour l’harmonie, pour la simplicité, son souci d'équilibre, la disposition linéaire de l’ouvrage? Ces quatre actes se réponderit de façon presque parfaite (152); à l’intérieur de chacun d’eux, les alexandrins et les vers plus rapides
(149) O ma Muse! ne pleurez pas À qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu là-haut, l’espoir ici-bas.
(150) De là les malédictions Honte à toi, qui, la première, M’as appris la trahison...
(151) Dans le poème du Souvenir (1841).
(52) Leurs proportions le prouvent. Non qu’elles soient absolument les mêmes : da Nuit de Mai compte un peu plus de deux cents vers, celle de Décembre à peine davantage, celle d’Août environ cent cinquante,
celle d'Octobre enfin dépasse trois cents. Mais c’est qu’elle apporte au drame sa conclusion.
alternent avec une régularité évidente (153). Ouvrons la Nuit de Mai; les alexandrins de la Muse, animés sans cesse d’un souffle plus large, montent (154) coupés, de temps à autre, par une série de vers de huit pieds, qui eux aussi croissent en nombre à mesure que le poème s’avance (155). Chacun des interlocuteurs élève la voix à cinq reprises. La Nuit d’Août est mieux équilibrée encore; les alexandrins de la Muse, distribués en quatre séries, alternent avec les vers plus brefs du poète; quatre hymnes à la vie, dont les trois premiers sont de dimensions égales (156), dont deux reprennent le même thème et se balancent (157), dont le dernier, plus large, éclate en alexandrins : ce sont les strophes que l’on connaît
Puisque l’oiseau des bois voltige et chante encore...
Partout l'explosion lyrique utilise le mètre bref, le raisonnement se sert de l’alexandrin. La prosodie aussi atteste la persistance des dispositions de 1832; d’abord le dédain de la rime riche, dédain tel que notre poète néglige souvent la consonne d’appui
Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux, Michel-Ange et les Arts, Shakspeare et la nature, Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots? (158)
En second lieu, une répulsion à l’endroit des audaces du rythme. Non seulement la plus grande partie de ces poèmes est écrite en alexandrins (159), mais ces alexandrins gardent le plus souvent la césure régulière
Poète, c’est assez. Auprès d’une infidèle Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,
(153) (Celui qui raisonne s’exprime en alexandrins (et c’est la Muse en Mai et en Août, en Octobre le poète, jusqu’à ce que l’émotion s’empare de lui). Celui que bouleverse la passion parle en vers plus brefs.
(154) La chose est naturelle; la Muse, exaltée par le printemps, se fait sans cesse plus pressante. Aussi ses appels croissent-ils. Six vers d’abord, puis douze, puis soixante-douze; puis, devant son échec, le souffle devient plus court, et sa dernière intervention n’en compte plus que cinquante-trois.
(155) Maïs d’une progression plus lente et plus régulière, où se trahit la résolution du poète (sept vers, puis dix deux fois, puis onze deux fois également).
(156) Chacun compte neuf vers de huit pieds et rimés de la même façon.
(157) Ce sont les deux couplets :
Quand j'ai passé par la prairie Quand j’ai traversé la vallée.
(158) Nuit d'Octobre.
(159) Les trois quarts de la Nuit de Mai, celle d’Août presque entière, la moitié environ de celle d'Octobre. Seule, la Nuit de Décembre ne contient que des vers de huit et dix pieds.
N'outrage pas ce jour, lorsque tu parles d’elle. Si tu veux être aimé, respecte ton amour... (160)
Enfin la recherche de la musique frappe ici comme hier. Il s’agit aujourd’hui, comme alors, de traduire, dans toute leur vérité, des émotions, sans attenter aux lois de cette cadence où Musset voit l’essence même de la poésie. La passion déferle-t-elle? jamais le vers ne se disloque; mais 1e rythme de huit pieds (161) succède à l’alexandrin et donne au couplet un mouvement plus saccadé; le sentiment se fait-il au contraire, plus large, Musset ajoute un ou deux vers supplémentaires, ainsi dans la Nuit de Mai :
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu
Que les oiseaux des mers désertent le rivage
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
L’impression produite est celle que le poète cherchait. Mais l’harmonie du vers n’en souffre pas. Et ce souci le domine si bien qu’il se sent à nouveau saisi d’admiration pour Lamartine. Jadis déjà, lorsqu’il commençait à découvrir les affinités de la poésie et de la musique, il se rapprocha de l'amant d’Elvire. De même aujourd’hui, au milieu des Nuits, il se tourne vers l’auteur des Harmonies (162) :
Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse,
Ne sait par cœur ce chant, des amants adoré, Qu’un soir, au bord d’un lac, tu nous a soupiré?.…. Et qui n’a sangloté sur ces divins sanglots, Profonds comme le ciel et purs comme les flots?
Les deux fois, cet élan de sympathie naît, chez Musset, de sa conception de la poésie. Ainsi les Nuits révèlent la persistance de ses goûts passés, la constance de sa technique. Tout y dit le retour de l’homme, enrichi par la souffrance, à la poétique de la Dédicace.
(160) Nuit d'Octobre.
(161) Parfois celui de dix pieds, mais combiné le plus souvent avec le premier (c’est le cas pour la Nuit de Décembre), parfois enfin, lorsque
la passion se fait plus haletante, le vers de sept pieds (ainsi les i = cations d'Octobre). ; PP ( s 1mpré
(162) Lettre à Lamartine (Poésies, II, p. 131). Cette « lettre » date de février 1836.