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L’ATTRAIT DU CÉNACLE ET DU ROMANTISME

On a tendance, en effet, à se représenter Musset, dans ce milieu nouveau, tel que Deveria l’a montré (12) : silhouette alerte, revêtue d’un costume de page, pourpoint serrant la taille, toque agressive; qui ne connaît ce crayon? L’habit sied à merveille; et tout ce qu’il évoque, l’espièglerie de l’adolescence, l’inexpérience et la rouerie, beaucoup de malice, de

(8) Agnès de Guadarra.

(8) En effet, le biographe écrit : « L’historique de son second essai (Agnès de Guadarra) se rattache à l'invasion du romantisme et à la grande guerre civile des lettres françaises Alfred de Musset avait été introduit... dans la maison de M. Victor Hugo. » (Biographie, p. 78.)

… (0) Une existence fort libre : « Alfred de Musset profita de la liberté qu’on lui laissait. Il suivit un cours de Droit et un cours d’Anatomie, prit des leçons de dessin et de peinture dans un atelier, étudia la musique, le piano, la langue anglaise et se fortifia l’esprit par de bonnes lectures. » (Notice des Œuvres posthumes, p. 9.)

(11) J’entends : ses premiers grands essais.

(12) Dans un crayon fait un soir de bal masqué, au temps où Île futur poète commençait à fréquenter au Cénacle. L'artiste s'était surtout attaché à rendre la silhouette.

l’impudence, tout cela a donné une valeur symbolique à ce qui n’était que le déguisement d’un soir de carnaval (13). En face de Victor Hugo et de ses amis, on camperait volontiers notre poète dans une posture d’irrévérence. Pure légende. Paul de Musset, lui-même, s’en porte garant : « Alfred, dit-il, n’eut garde de résister à l’enthousiasme contagieux qu’on respirait dans l’air du Cénacle » (14). Comment y eût-il résisté? Sa génération naissait à la littérature en des temps héroïques; le fracas des manifestes (15) devenait si étourdissant que nul débutant ne pouvait se faire entendre, sans s’enrôler au préalable sous un drapeau; et le choix n’était pas difficile. D’un côté, la jeunesse, la nouveauté, la liberté; de l’autre, des têtes chenues, le culte des règles, le principe d’autorité. D’instinct, les adolescents, que piquait la tarentule d'écrire, coururent porter au Cénacle leur concours. La nécessité des temps fit d’eux tous, avant les derniers combats, les « Marie-Louise >» du romantisme, — mais des « Marie- Louise » qui ne devaient connaître que la victoire. Plus qu'aucun de ses contemporains, Musset céda à cette contagion. Tout le prédisposait, en face de la jeune école, à l'admiration : son tempérament, ses préférences littéraires, enfin l'influence de ses lectures (16). Sans aucun doute, il avait rêvé de vivre parmi les hommes du Cénacle; et, lorsque Foucher l’amena rue Notre-Dame-des-Champs (17), il y vint en admirateur décidé; avec, peut-être, cette seule crainte, que la réalité ne démentît son idéal. Mais nulle déception ne l’attendait, son assiduité en fournit Ja preuve. Il prit vite l’habitude de consacrer ses loisirs à ses nouveaux amis. Et il n’en pouvait être autrement : le Cénacle était alors à l’apogée de son prestige. Finies les timidités du début, lorsque Hugo voyait se déchaïner, contre ses premières œuvres, la fureur d’adversaires qu’il croyait

(3) La critique elle-même a souvent aidé au souvenir de ce crayon. T1 parait notamment impossible que Nisard n’y ait point songé lorsqu’il disait, en recevant le poète sous la Coupole, en 1852 : « Votre recueil (Les Contes d’Es >agne) avait des défauts; mais tandis que, chez d’autres, les défauts ont l’air de tenir à leur chair et à leurs os, vous portiez les vôtres comme un déguisement pour un jour de plaisir. »

(14) Biographie, chap. IV. Et son témoignage ne peut être suspect, gar il s’est sans cesse attaché à réduire l’influence du Cénacle sur lesprit du poète.

(15) Dont le plus retentissant, la Préface de Cromwell, parut en 1827, au mois d’octobre.

(16) Il suffit, pour le comprendre, d'évoquer ici à nouveau les noms d'écrivains que les « Lettres à l’Ami » citaient ou faisaient deviner Schiller, Shakespeare, Hoffmann.

(17) C’est-à-dire chez Hugo. Il semble bien qu’Alfred de Musset nait point fréquenté chez le” grand poète avant que celui-ci se soit installé rue Notre-Dame-des- Champs.

pouvoir considérer comme des amis (18), lorsqu’appuyé par Vigny, dans le Conservateur littéraire (19), où le comité de direction prenait un air de conseil de famille (20), il s’acharnait à écarter de lui l’épithète de « romantique ». Chacun la lui jetait à la tête, et, à l'exemple de Lamartine (21), il déclarait ne pas en comprendre le sens (22). Fini, en un mot, le temps du romantisme inconscient. Passées, aussi, les heures du romantisme souffrant du premier Cénacle et de la Muse française (23), lorsque, sous le patronage de Chénier (24), Nodier s’unissait à Chênedollé, Emile Deschamps à Soumet, Hugo à Ancelot, Vigny à Guiraud (25). Seul le culte de la poésie les rapprochait (26). Mais, pris entre les néo-classiques et les modernes à la Stendhal, ils occupaient une position d'autant plus difficile à défendre que la garnison ne conjuguait pas toujours ses efforts. Elle comptait dans ses rangs des combattants de tous âges. Certains, formés sous l’ancien régime (27), gardaient l’empreinte du classicisme où on les avait nourris. Les autres, soit tempérament (28), soit jeunesse, s’orientaient d’instinct vers la poétique de l’avenir. Entre de pareïls compagnons, l’accord ne pouvait

(18) Ces adversaires, critiques influents de la presse, membres de l’Académie, étaient, par leur action sur le public, fort dangereux pour un poète qui débutait. Déjà indisposés par les Odes, ils furent soulevés d’indignation par les audaces de métrique et de rythme des Ballades (1826). Et leur hostilité ne fut désarmée ni par la protection royale, ni même par les idées très « sages » de l’écrivain, qu’il s’agisse de religion ou de politique.

(19) Fondé par Victor Hugo en 1819; il vécut jusqu’en 1821.

(20) Il était constitué, outre Vigny, par Victor Hugo et par ses frères.

(21) Lamartine, en effet, avait commencé par se défendre contre le qualificatif de « romantique » : « Je ne suis ni romantique comme vous l’entendez, ni classique comme ïils l’entendent. » (Texte cité par M. Marsan, La Bataille romantique, chap. 1°.)

(22) Dans la préface des Odes (1824), on dit : « Il (l’auteur) ignore profondément ce qu’est le genre classique et le genre romantique. En littérature comme en toute chose il n’y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. »

(23) Fondée en 1823, et qui dura jusqu’à l’été 1824. M. Marsan en a donné une nouvelle édition, dans la Bibliothèque Romantique.

(24) Les colonnes de la Muse Française réservées à la poésie portaient en exergue ce mot d’ordre, tiré de l’œuvre de Chénier :

« Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques »

(25) Chênedollé était alors inspecteur général de l’Université; Ancelot, bibliothécaire du roi à Meudon; le baron Guiraud était l’auteur d’une tragédie : Les Machabées, qui avait obtenu un grand succès à l’Odéon, en 1822; Soumet, bibliothécaire du roi à Saint-Cloud en avait fait paraître plusieurs, dont : Clytemnestre (1820), Saül (1821). Cette énumération suffit à montrer quel élément de modération ils apportaient au Cénacle.

(26) C’est pourquoi, dans chaque publication de la Muse Française, la poésie avaït la part royale avec, à ses côtés, la critique et la morale.

(27) Ainsi, Ancelot était né en 1794; Nodier, en 1783: Guiraud et Soumet tous deux en 1788. Chênedollé, le plus âgé, en 1769.

(28) Je pense ici à Charles Nodier.

durer longtemps (29). Pas de programme commun; des formules vagues, que chacun restait libre d'interpréter presqu’à sa guise; pas de chef unanimement écouté (30); pas d’unité dans leur public. Les plus anciens s’adressaient surtout à la bourgeoisie, voire à l’Académie, où certains d’entre eux ne devaient pas tarder à se faire élire (31); les autres, les vrais romantiques, entraînaient toute la jeunesse. Enfin, ils se partageaient les adversaires; la vieille garde avait beau parfois fulminer contre les néo-classiques, elle avait pour eux plus de considération que pour les révolutionnaires à la Stendhal (32). Hugo, tout au contraire, avait reconnu dans Racine et Shakespeare (33) trop de ses convictions pour ne pas se sentir plus près de son auteur que des pontifes académiques. Ainsi, chaque coup porté, chaque manifeste désagrégeait ce groupement de demi-hasard. Certes, ce premier Cénacle, où les romantiques prirent conscience d’euxmêmes, si Musset l'avait connu, il s’en serait trouvé fort désenchanté.

Mais celui où il fréquente, en 1828, c’est le second Cénacle, celui du romantisme militant, puis triomphant. Laissant les anciens s’en aller vers la Coupole, il a réuni les romantiques de la poésie et ceux de la prose, les jeunes aux jeunes. Cette jeunesse des hommes du Cénacle, ce fut sur l’esprit d'Alfred leur premier attrait. Jeunesse d’âge,

(29) La Muse Française ne parut que pendant un an (juillet 1823juin 1824).

(30) Des hommes d’expérience comme Chênedollé, Soumet, Guiraud, ne pouvant accepter de faire, à côté du tout jeune Victor Hugo, figure de disciples. Aussi bien Hugo ne fut-il pas le rédacteur principal, ni le plus fécond de leur journal. Il n’y donna que deux poèmes et six études en prose, Vigny : trois poèmes et deux articles. (Cf. Marsan: La Bataille romantique, chap. II.)

(31) Soumet y fut élu dès 1824; Guiraud l’y rejoignit en 1826, et la même année il était fait baron.

(32) Pour mesurer tout ce qui apparante aux néo-classiques les plus anciens membres du premier Cénacle, il suffit de lire, dans la Muse Française (numéro de janvier 1824), le manifeste signé de Guiraud en réponse aux attaques dont les romantiques étaient alors l’objet. Tout en opposant la théorie du Cénacle à celle de ses détracteurs, avec beaucoup de timidité (la lutte « existe entre ceux qui veulent croire parfois à leur cœur et ceux qui, ne croyant qu’à leur raison ou à leur mémoire, ne se fient qu’aux routes déjà tracées dans le domaine de l’imagination, on pourrait même dire entre le xvin® et le xix° siècle »), il faisait de Boileau un éloge éclatant.

(33) Le Racine et Shakespeare, de Stendhal, parut, on le sait, deux fois avec de grandes modifications. Le premier texte fut donné au public en 1823, le second en 1825 .(Cf. à ce sujet la savante préface de M. Martino à la grande édition Champion.) Le romantisme y était défendu avec fougue, Shakespeare porté aux nues. C’en était assez pour créer entre l’auteur et Victor Hugo, en dépit de divergences importantes, une sorte de collaboration secrète. La preuve : dès la création du Globe (15 septembre 1824), Stendhal se montra très sympathique aux efforts et aux ambitions dramatiques de la jeune école. (Ici encore, cf. l’étude de M. Martino.)

d’abord : Emile Deschamps n’a pas quarante ans (34); son frère Antony, Victor Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, Deveria n’ont pas atteint la trentaine (35). Jeunesse de cœur, surtout. Lamartine côtoie la quarantaine, et ses premières méditations sont déjà vieilles de huit années, n'importe; qu’il vienne, par hasard, à l’Arsenal, il reste, pour ses auditeurs d’un soir, l'amant d’Elvire : cela dit tout. Et Nodier qui, avec ses quarante-cinq ans (36), prend figure de doyen, il suffisait que, « faisant un effort pour rester debout », il allât « s’adosser au chambranle de la cheminée, les mollets au feu, le dos à la glace » (37); il n’y avait pas de conteur plus spirituel, plus juvénile. En outre, sur tous ces écrivains, passe un air enivrant. Une foi agressive anime le second Cénacle ; sans doute est-ce là la différence essentielle qui le sépare du premier. Forts de leur génie, sûrs du public qui s’arrache leurs œuvres (38), les romantiques de 1827 ne parlent plus que d’attaquer. Comment les dix-sept ans de notre poète ne seraient-ils pas pris de fièvre? On lui propose une série d’assauts où tout lui plait.

Il s’agissait d’assurer le triomphe du romantisme; un mot qu'ils arboraient comme un drapeau. Ce mot, bien des critiques ont tenté d’en préciser le sens; et leurs définitions ne concordent pas toujours. C’est qu’il a changé de signification suivant les moments de la lutte; même, les écrivains qui se recommandaient de lui, l’ont souvent compris de manière différente, mettant, selon leur tempérament, l’accent sur telle revendication ou sur telle autre (39).

(34) Emile Deschamps, qui publia, en 1828, ses Etudes françaises et étrangères, était né en 1791. Il avait donc environ trente-sept ans quand Musset fit son apparition au Cénacle.

(35) Antony Deschamps, qui donna, en 1829, une traduction de la Divine Comédie, était né à Paris, en 1800; Hugo, chacun le sait, en 1802; Vigny, en 1799; Sainte-Beuve, en 1804; Deveria, en 1805.

(36) Nodier était né à Besançon en 1783. Nommé bibliothécaire de l’Arsenal, et logé là, depuis 1824, il avait fait de son salon un des lieux de réunion de la jeune littérature. On y voyait régulièrement Taylor, administrateur du Théâtre Français; de Caïilleur, directeur des Musées; Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, Fontaney, les frères Deschamps, Latouche, Alexandre Dumas, Saint-Valry, Delacroix, Deveria, Delphine et Sophie Gay, M Tastu. (Cf. l’étude de M. Salomon : Charles Nodier et le groupe romantique.)

(37) Aïinsi le dépeind Alexandre Dumas père. (Cf. Mes Mémoires.)

(38) En dépit de leurs détracteurs, le succès des Méditations, celui des Odes et des Poèmes fut très net. Ce sont ces œuvres qui conquirent d’abord aux romantiques la sympathie d’un publie, encore imbu de Ia doctrine traditionnelle; « autant de petits La Harpe », a-t-on dit très justement. (Cf. Martino, préface du Racine et Shakespeare.)

(39) Aïnsi, vers 1823, Stendhal y résumait les aspirations de l’âme moderne. Après 1830, il apparaîtra commé une doctrine littéraire et politique comportant une série de croyances et même de règles, auxquelles certains romantiques de la première heure ne voudront pas souscrire.

Mais, en 1828, diverses préfaces (40) de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d'Emile Deschamps venaient d’apporter quelques précisions. Grâce à elles, les néophytes, (ainsi Musset), voyaient d’abord dans le romantisme une doctrine littéraire, révolutionnaire (41) et donc séduisante, qui prétendait instaurer, sur les ruines du classicisme (42), une littérature adaptée aux exigences de l’âme moderne. Son premier point était que l’écrivain se conformât à la vérité; une vérité complexe (43) à l’image de la nature et de la vie, les deux maîtres d’Hugo et ses amis proposaient à leurs disciples. L'une, disaient-ils, — et c'était la vie — se plaît à multiplier les contrastes; par conséquent, l’œuvre d’art cherchera toujours à rapprocher les genres et les tons les plus opposés (44). L’autre ne crée jamais que de l’individuel; par conséquent, le poète portera son soin à mettre en valeur le côté « caractéristique » des personnages qu’il invente (45). Et puis, il observera le réel, à travers tous les documents dont il peut disposer; il fera sa place à l’histoire, il s’efforcera de glisser dans son œuvre une couleur locale exacte. Mais, comment pourrait-il atteindre la vérité si, à chaque pas, des conventions l’arrêtaient? Il faut que l’écrivain soit libre. Libre de choisir son sujet (46), d'adopter le genre qui lui plaît, et plusieurs ensemble, s’il veut; libre d’entrer dans tous les domaines, de recourir au merveilleux chrétien, pour ne citer qu’un exemple; libre de prendre dans la vie n’importe quel modèle,

(40) Ces préfaces ce sont : celle de Cromwell, celle des Etudes françaises et étrangères, par Emile Deschamps, et celle du Tableau de la Littérature française au xvVI° siècle, par Sainte-Beuve, publiées, l’une et l’autre, en 1828. Vigny, en 1829, y ajoutera sa Lettre à Lord...

(41) J’entends : au point de vue littéraire. Car si, en 1828, le romantisme du Cénacle n’est plus conservateur et catholique comme autrefois, il n’est pas encore républicain comme ïl sera après 1830.

(42) Qui avait fini son temps, à leurs yeux. Emile Deschamps le dit nettement : « Nos grands maîtres ont parcouru en triomphe et jusqu’au bout les routes qu’ils se sont ouvertes Un grand siècle littéraire n’est jamais da continuation d’un autre siècle. »

(43) De là toute la théorie du mélange des genres; et de là le mot célèbre : « Tout ce qui est dans la nature est dans l’art. » (Préface de Cromwell.)

(44) C’est là le résumé d’un passage célèbre de la préface de Cromwell. (Pp. 15-17.)

(45) Cf. Hugo (ibid., p. 49) : « Si le poète doit choisir dans les choses. (et il le doit), ce n’est pas le beau, maïs le caractéristique »; l’essentiel des drames de Shakespeare est « dans la peinture individualisée des caractères » (Deschamps, Préface des Etudes françaises et étrangères); enfin, Vigny ajoutera (Lettre à Lord...) : le dramaturge « créera l’homme, non comme espèce, mais comme individu, seul moyen d’intéresser à l’humanité ».

(46) Et de l’étendre autant qu’il lui plaira. Stendhal n’écrivait-il pas, dans son premier Racine et Shakespeare (1823) : « Il est beau de voir Othello, si amoureux au premier acte, tuer sa femme au cinquième. Si ce changement a lieu en trente-six heures, il est absurde, et je méprise Othello. »

le plus ridicule ou le plus repoussant; libre, enfin, de puiser à sa fantaisie dans tous les coins du vocabulaire (47). Cette liberté, — le second article du Credo romantique, — ne peut avoir de limites que le souci de la vérité et la haine du « commun » (48), c’est-à-dire non du « grotesque », mais du « plat ». Au reste, l’éviter n’était point difficile pour les vrais poètes. Grâce à la poésie, « cette languë immortelle », dont Musset devait dire :

Elle a cela pour elle...

Que le monde l’entend et ne la parle pas (49),

l'écrivain imposait sa griffe à son ouvrage. (Car, aux yeux des hommes du Cénacle, le lyrisme devait trouver place partout, fût-ce au théâtre (50). Aïnsi, la révolution littéraire inscrivait, comme l’autre, au frontispice de ses monuments, une formule ternaire : vérité, liberté, personnalité. Pareille symétrie n’était pas faite pour déplaire à Victor Hugo; et Musset, si aristocrate qu’il pût être en secret (51), ne songeait point à s’en formaliser. Il était pris là par tous ses faibles : flatté dans son goût de l’indépendance et dans son désir de se distinguer, encouragé dans le débordement de sa sensibilité et dans son amour de l’observation exacte; séduit, enfin, par la souplesse de cette doctrine. Car elle laissait à ses adeptes les plus vastes latitudes. En s'inspirant d’elle, on pouvait écrire Hernani ou Othello, les Orientales ou les Poésies de Joseph Delorme. Traduisez qu’on pouvait se recommander d’elle, sans cesser de penser, comme La Fontaine :

Diversité, c’est ma devise.

Pour la jeune génération, le romantisme apparaissait

(47) « Nous voudrions un vers libre, franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans recherche. Tour à tour positif et poétique. inépuisable dans la vérité de ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture. s’occupant avant tout d’être à sa place. Le vers au théâtre doit dépouiller tout amour-propre.. doit tout transmettre aux spectateurs : français, latin, textes de lois, jurons royaux, locutions populaires. » (Préface de Cromwell, pp. 54-55.)

(48) Une idée sur laquelle reviennent les manifestes de l’époque. Deschamps déclare que l’ennemi à combattre, c’est « le commun »; Hugo affirme (préface de Cromwell, p. 49) « cette étude, soutenue d’une ardente passion, garantira le drame d’un vice qui le tue, le commun », et il ajoute, un peu plus loin, à propos de la tragédie : « En somme, rien n’est si commun que cette élégance et cette noblesse de convention. Rien de trouvé rien d’inventé dans ce style. Ce qu’on a vu partout. des idées d'emprunt vêtues d’images de pacotille. »

(49) Cf. Namouna, chant Il (deuxième dizain).

(50) Aïnsi Deschamps loue Shakespeare du « coloris poétique » de ses drames; ainsi Vigny, dans sa Lettre à Lord, prône, comme style

de théâtre, le : récitatif franc qui, dans les moments de passion, montera comme un chant.

(51) Il avouera, dès 1829, dans Mardoche : «

( av j € , En politique, son sentiment était très aristocratique. »

encore comme une machine de combat; il avait un programme négatif, beaucoup plus détaillé que l’autre, où se trouvaient inscrites, dans chaque genre, toutes les règles, toutes les contraintes qui prétendaient endiguer l'inspiration de l'écrivain. Que d’adorables perspectives pour une imagination de dix-sept ans, déjà débridée! (52) Ajoutons que, désormais, la lutte allait se livrer sur la scène. Dès 1828, les romantiques préparaient ce dernier combat (53); et Musset, dont c'était le premier assaut, frémissait d’impatience. N’avait-il pas, depuis longtemps, une prédilection pour le théâtre? Ce drame, bâti sous le signe de Shakespeare, qu’on voulait opposer à la tragédie, n’était-ce pas précisément le théâtre qui l’enchantait? Enfin, les adversaires qu’on désignait à ses coups, n’étaient-ils pas ceux que, d’instinct, il détestait? D’abord les critiques (54), puis tous les tenants du passé : néo-classiques, classiques à la Racine; derrière eux l’Université, plus loin, l’Académie française, c’est-à-dire des hommes aux honneurs; son sang indépendant ne fait qu’un tour; qui encore? la bourgeoisie; or, en elle, tout révolte Musset : sa morale aux conventions rigides (55), sa tenue extérieure, contre laquelle il se cabre, dandy en herbe; enfin, la vieillesse; et, pour lui, ce mot-là résume toutes les tares (56). Je ne sais pas d’adolescent qui ait poussé plus loin que lui la haine des cheveux blancs et des visages ridés. Morts ou vivants, il voit donc, dans le camp adverse, tous les hommes qu’il déteste.

Et dans les rangs de ses compagnons, au contraire, morts ou vivants, il reconnaît tous ceux vers qui l’entraîne quelque sympathie. Car le romantisme, en 1828, c’est encore, dans le décor du Cénacle, une atmosphère. La bonne entente y règne, et même, à de certaines heures, la gaîté. La jeune

(52) L’amour de la liberté, le goût de l’indépendance, flattés par certaines déclarations de lEcole (ainsi Deschamps écrivait, dans la Préface de ses Etudes françaises et étrangères : « Pourquoi ne pas apporter en littérature cette indépendance de principes, cette conscience passionnée qui, seule, réussit maintenant en politique? »), ont contribué puissamment à jeter Musset dans le Cénacle. De là sa révolte, en 1830, lorsqu'il verra les amis d’Hugo, à leur tour, proposer des dogmes au respect des jeunes romantiques.

(53) De façons différentes, suivant les tempéraments. Certains comme Vigny et comme Deschamps, pensaient à donner au public français, en lui présentant les pièces de Shakespeare, des modèles de ce que devait être le drame; d’autres, ainsi Hugo et Dumas, construisaient des pièces nouvelles, inspirées sans doute de l’esprit shakespearien, mais qui ne fussent ni des traductions, ni même des adaptations. En quoi ils étaient d’accord avec Stendhal.

(54) Cf. les Lettres à Paul Foucher (septembre).

(55) Où il voit déjà l’ennemie née de cette passion effrénée qui lui semble, à lui Musset, la suprême raison de vivre.

(56) Dès les Contes d’Espagne il lui réserve ses plus cinglantes épigrammes.

ie

école s’était trouvé, dans la Littérature du passé, des titres de vieille noblesse, toute une généalogie, où figuraient des étrangers : Shakespeare, Schiller, Gœthe, le Dante, Byron, et des écrivains de langue française : les hommes de la Pléiade, Chénier, Jean-Jacques (57). On communiait ensemble . dans le culte de ces communs ancêtres. Il en résultait une solidarité prompte aux effusions. Le succès de chacun suscitait la joie du groupe. L’heure des querelles personnelles, sans doute, ne tardera pas à sonner; mais, en 1828, toutes les générations du romantisme formaient encore un faisceau bien uni. Chateaubriand, Lamartine ne cachent pas leur sympathie pour le Cénacle. A la tête des troupes, Victor Hugo organise le combat (58), entouré d’un état-major où l’on rencontre Vigny, Dumas, Sainte-Beuve, Mérimée (59). En liaison vers les Beaux-Arts, tous les artistes dont le nom perce : Delacroix, Deveria, David d'Angers, Boulanger (60). Derrière eux, les étudiants. Reliant le Comité central à cette foule anonyme, quelques privilégiés, les Fontaney, les Gautier (61), chargés de transmettre le mot d’ordre ou le mot de passe. Ajoutons ces œuvres, qui nous émeuvent encore, bien qu’elles aient perdu l'attrait de la nouveauté (62), et ces manifestes retentissants, ordres du jour en même temps que programmes. En somme, une atmosphère de bataille, avant la victoire certaine. L’action de ce Cénacle sur les âmes jeunes est si irrésistible qu’au fond de leurs provinces, les adolescents suivent le mouvement avec passion. La génération de Zola connaîtra encore le même émoi délicieux (63). Dans tous les lycées, on s’arrache les œuvres

(57) Le mouvement des romantiques vers Îles auteurs anciens dont ils se recommandent est surtout sensible à partir de 1827; la Préface de Cromwell, pour Shakespeare; le Tableau de la Littérature française au xvi* siècle (1828), pour la Pléiade et Régnier; la traduction de la Divine Comédie, par A. Deschamps (1829), le prouvent.

(58) Cette action personnelle d’Hugo, qui croîtra avec des années, constitue, elle aussi, une différence essentielle entre les deux Cénacles.

(59) Moins assidu que les autres, Mérimée pourtant côtoyait le Cénacle et y avait ses entrées; c’est à ce titre que Musset l’invitera chez son père à la première lecture des Contes d’Espagne.

(60) C'était là l'état-major du romantisme artistique; Pierre-Jean David, dit David d’Angers, né en 1792, était déjà alors un sculpteur arrivé; il avait été reçu à l’Institut en 1826; Eugène Delacroix, un peu plus jeune (né en 1798) et le vrai chef du romantisme en peinture, ne devait l’y rejoindre qu’en 1857. Les deux frères Deveria étaient plus jeunes encore; l’un avait vingt-huit ans, l’autre vingt-trois.

(61) Tous deux âgés d’une vingtaine d’années, et de la même génération qu’Alfred de Musset.

(62) Musset assista ainsi à la genèse des Orientales (1829), d’Hernani (1830), d'Henri III et sa Cour (1829), des Chroniques de Charles X (1829) des Poésies de Joseph Delorme (1829), enfin d’Othello (1829).

: (63) Cf. notamment le passage de ses Documents littéraires (1881), où Zola montre l’action exercée sur la jeunesse par la révélation d’Hugo et de Musset. « Nous restâmes frissonnants », écrit-il,

de l'Ecole. On sanglotte sur les imprimés. « Que serait-ce, disait Eschine, si vous aviez entendu la bête elle-même? »

Or, ces écrivains, Musset les connaît. Ces poèmes, il les écoute tomber des lèvres de leurs auteurs; dans quel silence recueilli! accompagné de quel brouhaha d’admiration! Ces articles, il assiste à leur genèse, dans des entretiens où les lyriques jettent leurs métaphores, où la subtilité de Sainte- Beuve fait jouer la lumière et l’ombre. Cela n’est rien encore; avec les hommes du Cénacle, il a des rendez-vous ignorés du vulgaire. On l'invite à ces promenades que Victor Hugo fait avec quelques fidèles vers Notre-Dame (64). Il s’en gaussera plus tard (65), mais sur le moment, il n’aurait ni son âge, ni sa sensibilité, si un frisson de ferveur ne le parcourait.

Il est plus assidu encore aux réunions familiales de .l’Arsenal, aux sauteries de la jeunesse, car le Cénacle n’est pas seulement une chapelle d'écrivains et d’artistes. Chez Nodier, les femmes ou les filles des romantiques viennent égayer les petites fêtes (66). Leur présence n’empêche nullement qu’on fasse à la Littérature sa part royale (67); mais, certains soirs, on fait aussi de la musique. Marie Nodier se met au piano.

Je vous ai vue enfant, maintenant que jy pense, Fraîiche comme une rose et le cœur dans les yeux (68).

Elle était charmante, croyons-l’en; il devait redire quelques mois plus tard :

La tête coquette et fleurie De Marie

Brillait comme un bluet mêlé Dans le blé.

Tachés déjà par lécritoire, Sur l’ivoire

Ses doigts légers allaient sautant Et chantant (69).

(64) Paul de Musset. Notice des Œuvres posthumes (p. 9) : « Il était de ces promenades où l’on allait assister au coucher de Phébus le Blond »; et du même, en termes plus précis, ce passage : « Devenu bientôt un des néophytes de l’église nouvelle, il fut admis aux promenades du soir, où l’on allait voir le soleil se coucher ou regarder le vieux Paris du haut des tours de Notre-Dame. » (Biographie, p. 79.)

(65) Musset, assez vite, jugea ces promenades ridicules. Les vers de Mardoche :

Il « se couchait précisément à l’heure Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure) Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le Blond ». datent de 1829 (septembre).

(66) Et non seulement chez Nodier, mais chez les Deveria ou chez les Deschamps qui, eux aussi, assez souvent recevaient les jeunes romantiques.

(67) Les lectures n’avaient pas lieu seulement rue Notre-Dame-des- Champs. Il s’en fit chez Nodier; il s’en fit aussi chez les Deschamps.

(68) Premiers vers d’un sonnet écrit par Musset au mois de mai 1843.

(69) Ce sont deux strophes de la « Réponse à M. Charles Nodier », composée en août 1843.

Sans doute, était-il alors de ceux qui venaient s’accouder au piano, mi-pris par la mélodie, mi-amoureux; dont Fontaney, là-bas, enrageait (70). D’autres fois, on se mettait à danser : sauteries du dimanche à l’Arsenal, bals masqués chez les Deschamps ou chez les Deveria. Et Musset adorait la danse. « Je vous ai vu bambin », fait-il dire à M”° Menessier :

Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux; Vous aimiez Lord Byron, les grands vers et la danse (71).

C’est là un goût qu’il garda longtemps, mais qui, en 1828, tournait à la passion et lui valait bien des succès. Il s’en doute, et cela l’enchante. Car son entrée au Cénacle n’a pas tué en lui l'espoir de rencontrer, cette année même, la femme dont il rêve. Et, dans le tourbillon des: danses, la tête un peu perdue, le jarret ferme, audacieux dans ses propos, il ébauche des flirts sans lendemain, qui émeuvent ses partenaires (72), et qui l’entraînent, lui, à savoir comment l’on plaît aux femmes. Soirées délicieuses. Beaucoup plus tard, il les épargnera, quand il criblera d’épigrammes les ridicules du Cénacle. Mais, en 1828, l’heure de l’ironie n’a pas sonné; les goûts que révélaient les Lettres à l’Ami, ses curiosités artistiques, sa fatuité d’adolescent, tout en lui s’épanouit dans ce nouveau milieu; tout jusqu’à son indolence, puisqu'il y trouve réunis, sans avoir à les chercher aux quatre coins de l’horizon, les plaisirs qu’il désirait. Aussi, sa jeunesse ardente payait-elle d’une adhésion sans réserve l’accueil que ses amis du Cénacle lui ménageaient.

(70) Le « Journal » de Fontaney, qui fut récemment publié dans la Bibliothèque romantique par les soins de M. Jasinski, ne laisse aucun doute sur la jalousie qu’il nourrissait contre Musset.

(71) Vers extraits du sonnet dont nous citions plus haut le début (mai 1843).

(72) Encore que Paul de Musset soutienne : « Les femmes n'avaient fait aucune attention à ce petit bonhomme. » Nous comprenons ce qu’il veut dire; le futur poète n’avait pas encore d’aventure importante. Mais elles paraissent imminentes, dès 1828. Le frère aîné ajoute, en effet : « Mais, en quelques mois, sa taille se développa, il perdit son air enfantin et son caractère timide. Son regard devint si ferme, si plein d’interrogation et de curiosité qu’on avait de la peine à le soutenir. » (Biographie, p. 84.) Faisons ici la part de l’indulgence fraternelle. L’âge des audaces est venu. « La première femme qui s’aperçut de ces changements », dit le biographe, « était une personne de beaucoup d’esprit ». Elle ne fut point la seule; puisque à la fin de 1828, Prosper Chalas disait à Paul de Musset « en voyant cette vivacité aux plaisirs du monde, cet air de jeune poulain échappé, ces regards qu’il adresse aux femmes et ceux qu’elles lui renvoient, je crains fort pour lui les Dalila ». |

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