LES ESPÉRANCES DE
Prétendre qu’Alfred fut alors pleinement heureux, serait exagérer. Le fut-il jamais? Son tempérament inquiet, ce don étrange d’apercevoir le ver dans le fruit aussitôt qu’il y mordait, sa contractilité qui se froissait au moindre soupçon de désaccord entre ses rêves et la réalité, lui interdisaient le bonheur, comme la gaîté (8). Aussi ne les connut-il ni l’un ni l’autre. Pas plus en 1838 qu’en 1830. Néanmoins la vie, qui venait de lui faire traverser les pires souffrances, semble, à la fin de 1836, et pour de longs mois, lui accorder sa revanche. On pense aux mots qu’il écrivait à M°”° Jaubert (9) : « Ai-je encore des as dans mon jeu? » Les circonstances lui mirent alors dans les maïns tout ce qu’il fallait d’as et d’atouts pour que l'existence lui parûüt sous les couleurs les plus aimables.
D’abord, il s’épanouit dans le cadre qu’il préfère, dans l’atmosphère élégante de Paris. Ne trouve-t-il pas là les plaisirs de son choix? Expositions et musées; le théâtre, où bientôt le génie de Rachel va le transporter d’enthousiasme, les salles de concért, où les triomphes de Pauline Garcia lui rappelleront les meilleures heures de la Malibran (10). D’autres plaisirs encore lui viennent des deux milieux où il fréquente. D’un côté, en compagnie d’Alfred Tattet, Musset court les boulevards, les écoles de natation et les bals, les restaurants pleins de lumière où les fashionables se donnent rendez-vous, et les guinguettes où l’on coudoie la grisette et l'étudiant sans fortune. Il hante, comme autrefois (11), les cabinets particuliers, où l’on soupe au champagne, et les tables de jeux. Et je sais bien ce que les censeurs disent d’une pareille existence : qu’elle est vide, et qu’il achève d'y gaspiller sa santé. Lui-même, à de certains jours, il lui arrive de se sermonner, comme l'oncle Van Bück fait Valentin. Maïs, en dépit qu’il en ait, cette vie là le séduit. Elle le séduit d’abord parce qu’il la mène par à-coups, lorsqu'il a en poche les fonds nécessaires. M. Lecomte l’a fort bien dit dans une de ses « Lettres de Van Engelgom » (12) : notre poète, qui « a des goûts de millionnaire,
(8) Pour la même raison : gaîté et bonheur ini HRePOn g supposent un minimum
(9) En affectant de craindre que son propre silence, prolongé plus qu’à l’habitude, lui eût enlevé l’amitié de sa marraine (le 17 octébre 1837, daprès M. Séché, ou, d’après M. Clouard, entre 1840 et 1842.)
(10) Tout ceci en 1838.
(11) C’est-à-dire comme en 1832. La vie qu’il mène maintenant ressemble, en effet, de très près à celle où il aimait alors se plonger.
(12) Ces lettres, sortes de pamphlets très libres et souvent violents, furent publiées par J. Lecomte, sous le pseudonyme de Van Engelgom, dans l’Indépendance belge (1837) et reproduites dans le Cabinet de
s’est fait un système de vie qui participe à la fois des privations que sa position lui impose et de ses désirs qui luttent avec sa position ». A-t-il épuisé ses ressources? il s’enferme chez lui; « il y vit comme un garçon tailleur et fait des économies et de beaux vers »; mais, à peine le manuscrit payé, il donne libre cours à ses goûts de luxe. « Quand il paraît des vers de M. Musset quelque part, on peut être certain que M. Musset va aussi paraître. Si M. Musset se montre le premier, ce sont ses vers qui ne tarderont pas » (13). Après ces semaines d’isolement et d’impécuniosité, l’existence des dandies présentait aux yeux d’Alfred le même charme qu'ont les vacances pour les collégiens heures de détente après l’effort régulier. Comment n’aurait-il pas subi l'attrait de ce contraste? Ajoutons qu’il trouvait là cette trépidation des nerfs où il aspirait, dès sa jeunesse, une fièvre née de mille griseries différentes, voisinage des femmes, risques du jeu, excitation des vins (14) et de l’absinthe, à laquelle il commence à s’habituer (15); enfin les satisfactions d’un luxe qui lui donnait l'illusion de vivre en grand seigneur. Plaisirs faciles, je n’en disconviens pas, mais le poète les prisait fort. S’en lassait-il? quelques salons lui ouvraient leurs portes : salon de la rue Taïitbout, où le filleul de M”° Jaubert côtoyait la haute bourgeoisie; salons du Faubourg Saint-Germain, où le protégé de M”° de Castries rencontrait la vieille noblesse. Il avait là un second cadre, également luxueux, également parisien, et qu’il aimait autant que le premier. Aux réunions chez sa marraine, il se plaisait, nul n’en peut douter (16); et peut-être davantage encore dans le faubourg. Lui-même l’a dit (17)
Savez-vous une chose? Je m’entiche, voilà un beau mot, que vous comprendrez, j’en suis sûr. Je suis entrain de m’enticher, c’est-à-dire que je m’encoqueluche, et de quoi? Ah! ah! du Faubourg Saint-Germain, mon faubourg, Madame. Je l’habite. Décidément, on y est cent fois mieux, meilleur, plus libre, plus
lecture. Elles valurent à leur auteur, notamment de la part d’Alphonse Karr et de Roger de Beauvoir, des réponses terribles. On les a réimprimées en 1925, dans la collection des Chefs-d’œuvre méconnus.
(13) Ces citations sont de J. Lecomte.
(14) Ce sont là des plaisirs que Musset prisait dès 1832.
(15) C’est, en effet, de cette époque que datent les premiers textes où il soit parlé de la liqueur verte à propos de Musset (notamment la lettre de Guttinguer, dont nous faisons mention plus loin). Les témoignages qui le représentent comme adonné de meilleure heure à l’absinthe émanent de gens qui l’ont connu après 1837 et se fient à la rumeur publique.
6) T1 suffit, pour le savoir, de relire, dans la Correspondance, la série des lettres écrites par lui à M"° Jaubert.
(17) Un peu plus tard, sans doute; la lettre date vraisemblablement de 1840.
romanesque, plus hypocrite, plus vertueux, plus roué, plus usagé, plus indulgent, plus vrai, et de meilleure compagnie qu'en aucun lieu du monde. Je n’ai plus qu’une chose à ajouter à cet éloge de mon quartier, c’est que vous en êtes, bien que vous habitiez la Chaussée d’Antin (cet absurde cloaque de banquiers malappris) (18). Oui, Madame, vous en êtes par l'esprit, par les façons d’être et de dire, depuis les pieds jusqu’à la tête; vous en êtes par le sang, d’ailleurs, et l’on sait assez que le Conseiller de Ia Verdrillette est de race.
L'accent badin de cette lettre ne doit pas nous donner le change; sous l'ironie, le sentiment exprimé n'en demeure pas moins sincère. Dans l’atmosphère du Faubourg Saint- Germain, Musset s’épanouissait, et pour les raisons que cette lettre donne; sa vanité nobiliaire en était flattée, son goût de la bonne compagnie et du ton juste n’y était jamais blesse. Il rencontrait là des hommes de premier ordre : un Berryer, pour ne citer que l’un d’entre eux; et ces femmes dont Rosette disait jadis : « Les belles dames savent leur affaire, selon qu’on leur baise la main droite ou la main gauche » (19). L'entretien n'allait pas toujours si avant, entre le poète et les marquises. Il restait, presque toujours, à mi-chemin entre la simple amitié et la fleurette; mêlé de confidences, d’allusions, de compliments et de coquetteries; semé de déclarations et de petits vers (20). Il n'y avait rien là qui püt rappeler à Musset la passion d'hier; mais une gamme de sentiments en demi-teintes, les plus propres à occuper le poète, sans l’effaroucher. De l’amour un peu, beaucoup de galanterie, toujours de l'esprit; de la douceur, de la tendresse même peutêtre; en somme, plusieurs années avant l'heure, le dialogue de la Porte ouverte. Seulement, dans la vie réelle, la marquise changeait assez souvent de visage; toujours apparentée à la haute nobiesse (21), elle était tantôt étrangère et tantôt française; toujours belle et spirituelle, elle était tantôt brune, tantôt blonde. Les unes se montraient agressives, ainsi l’Italienne et la Polonaise (22); d'autres, au contraire, se dérobaient à l’attaque, — non sans avoir laissé deviner leur émoi. Celles-là s’éloignaient parfois si obstinément que Musset
(18) Nous donnons ici le texte primitif. On l’a plus tard adouci : « Cet absurde cloaque de la finance. »
(19) Cf. On ne badine pas (II, 2).
N (20) Dorénavant, en effet, les déclarations badines en vers se multiplient dans l’œuvre du poète. Il n’est, pour s’en rendre compte, que de feuilleter le second volume de ses poésies.
(21) Détail qui ne laissait pas de flatter Musset. Je pense à la Belgiojoso, à M° de Kalergis, à M° de Fitz-James.….
(22) Je veux dire la princesse et la comtesse Kalergis.
se voyait obligé de s’adresser à des tiers pour les atteindre(23); tout ce qu’il obtenait d’elles, c'était, alors, quelque souvenir témoin cette fleur à demi-fanée, qu’il recut, un jour de 1838, et qu’il interrogeait avec tant d’affection :
As-tu pour moi quelque message?
Tu peux parler, je suis discret...
S’il en est ainsi, parle bas, Mystérieuse messagère;
S’il n’en est rien, ne réponds pas; Dors sur mon cœur, fraîche et légère.
Je connais trop bien cette main, Pleine de grâce et de caprice,
Qui, d’un brin de fil souple et fin,
À noué ton pâle calice...
Elle est blanche, elle est douce et belle, Franche, dit-on, et plus encor.
Mais elle est sage, elle est sévère; Quelque mal pourrait m’arriver.
Fleurette, craignous sa colère.
Ne dis rien, laisse-moi rêver (24).
Certes, il n’y a, dans ces strophes, nul écho de passion romantique; mais un badinage attendri. Au lendemain de la tempête, Musset en sentait le charme et en goûtait la sécurité. Au milieu de ces conquêtes, il se promenait comme en un jardin plein de roses; il y respirait les parfums dont s'était enivrée sa jeunesse : le spectacle de la beauté, le pétillement de l'esprit, la joie de plaire, celle de la causerie féminine. Comment pareille vie ne l’aurait-elle pas épanoui? Mais l’existence de Paris, à la longue, fatigue; il est des jours de réflexion où la solitude vous tente. Le poète n’échappait pas à cette loi; des souvenirs montaient à son cœur par bouffées la Nuit d’Août, la Nuit d'Octobre datent de cette époque.
(23) Ainsi le 2 juillet 1838, il écrivait à M"° de Castries, à propos d’une romance qu’elle lui avait demandée pour une amie commune « J’ai une fort vilaine qualité. Je ne donne rien pour rien.….; ce n’est pas beau, n'est-ce pas? Mais c’est un serment que j'ai fait à la Sainte Vierge dans une grande maladie que j’ai eue. Or, maintenant, que me donnera-t-on?… Qu’ai-je à espérer de la générosité d’une personne qui a poussé l’avarice jusqu’à me refuser une épingle qui attachait sa mantille. J’ai cette épingle en travers du cœur, et je vous déclare que si on ne me l’envoie pas, je ne puis pas faire la moindre romance. Mais je n’entends pas que l’on me donne la première épingle venue; j’en veux une vraie et authentique, avec certificat de l’autorité compétente, çomme quoi elle a occupé le poste où il m’a été défendu de la toucher... C’est un traité de commerce que je propose, avec tout le respect possible, mais avec une ferme volonté de ne point céder. » De qui s’agissait-il? qu'importe. L’essentiel est de sentir ici tout ce qui circule de verve et de jeunesse.
(24) Il s'agissait ici de M°”° de Fitz-James, a dit le vicomte d’Altenbourg (lettre du 28 avril 1888 à M. Spoelberch de Lovenjoul), et c’est à elle aussi, assure-t-il, que Musset pensait en écrivant à M°"° de Castries ses lettres des 2 et 17 juillet 1838.
Plusieurs asiles s’ouvraient alors devant lui. C'était l’ermitage de Bury (25), ermitage sans austérité. Musset y recevait toujours le même accueil; de la discrétion pour y cacher ses idylles, du calme et de l’air pour y reposer ses nerfs, des distractions pour y étourdir son chagrin. Lui-même le disait (26) :
Suis-je chagrin? Je ne veux plus m’endormir; j’appréhende trop le cruel réveil. Le meilleur remède que parfois j'ai trouvé à cet état de choses est d'exécuter une longue course à cheval. Je vous assure que le célèbre poète Horace, lorsqu'il a dit que le chagrin monte en croupe derrière le cavalier, a dit une bêtise pommée. Le chagrin tombe de cheval à chaque temps de galop.
Certes, en s'exprimant ainsi, Musset songeait aux « temps de galop » menés aux côtés de Tattet
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie (27)
D’autres fois, on le mandaïit (28) à Augerville, chez Berryer. Quand je dis on, il s’agit du maître de maison, et de M°”° Jaubert, qui était là presque comme chez elle. Dans cette résidence, Alfred trouvait un coin de Paris transporté dans le cadre de la nature; un jardin, rempli de fleurs et d’ombres, une rivière, un paysage sans sévérité; bref le décor de On ne badine pas ou de Il ne faut jurer de rien; on s’y promenait, les après-midi, en petits groupes, suivant le caprice des sympathies; puis, le soir venu, la maison rassemblait ses hôtes. La conversation, la musique, les jeux, la comédie alternaient. On eût dit, cette fois, l’atmosphère du Caprice ou de la Porte ouverte. La plupart des femmes présentes étaient jolies, le maître de céans se plaisant au spectacle de la beauté. Autour de M”*° Berryer venaient se grouper quelques-unes des reines: de Paris, la Belgiojoso, la marraine, M"* de Kalergis et de Lichtenstein, M*° Delessert. « Faire sans dire », répétait, sur tous les stores, la devise de la maison; un programme: de liberté sans tapage auquel chacun se conformait. Parfois, enfin, Musset quittait la capitale, attiré par un appel plus. tendre : c’est ainsi qu’en 1839 il rejoint Rachel dans son
.(25) Où Musset fréquentait déjà dès 1832, et où il avait repris ses. habitudes dès 1836, peut-être même avant.
(26) A M”° Jaubert, qui rapporte ces quelques phrases en tête de ses. Souvenirs.
(27) Sonnet à Tattet, composé à Bury, le 10 août 1838.
(28) Soit tout seul, soit avec Paul. Le biographe, en effet, accompagna son frère chez Berryer en 1840. (Cf. Biographie, p. 255 : « Peu de temps après, M*° Berryer nous invita, mon frère et moi, à venirrejoindre la marraine et d’autres personnes aimables réunies chez elle. Nous partîimes ensemble pour Augerville vers le milieu de septembre. »).
pavillon de Montmorency (29). Partout l’accueil qu’il recevait témoignait chez ses hôtes d’un double sentiment : admiration pour le poète (30) (et quel écrivain, même le plus modeste, y fût resté insensible?) sympathie pour l’homme. Comment pareille existence ne lui aurait-elle point paru pleine d’agrément?
Elle n’était pas, d’ailleurs, si superficielle; et, semée de petits plaisirs, les mieux faits pour séduire l’épicurisme d’Octave, elle offrait à l’ardeur de Cœlio des joies plus hautes. D’abord l’amitié. Je sais que sur ce point, l’on peut m’opposer un texte. Musset bientôt confessera à la marraine (31) :
Vous ne vouliez me prêcher que la politesse, vous m'avez fait penser à l’amitié. Je me suis regardé, et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon et impertinent, peu sympathique, quoi qu’en dise la belle petite Milanaise (32), si là-dessous, dis-je, il n’y avait pas primitivement quelque chose de passionné et d’exalté à la manière de Rousseau : c’est possible. J’ai tenté une seule fois de me livrer à l’amitié. C’est un sentiment étrange, inouï pour moi, une excitation peut-être plus forte que le désir dans l’amour, car ce transport ne se satisfait pas.
D’après ce que j’en sais, ce doit être un sentiment terrible, très dangereux, très doux, qui doit faire le bonheur ou le malheur de toute la vie, et je comprends que Rousseau soit devenu à moitié fou des secousses que cette passion lui a données.
Or, bien décidément, je n’en veux pas.
Mais en s'exprimant ainsi, Musset ne visait que les amitiés masculines. « Il ést bien convenu », ajoutait-il tout de suite, « que la dissertation sur l’amitié n’a rien de commun avec le sentiment sans nom >» (33) et dans cette même lettre, il écrivait :
Je vous dirai que j'aime par-dessus tout votre manière douce, bienveillante et pourtant sincère, d’adresser un reproche qui condamne sans blesser. Vous possédez là, mon amie, la plus précieuse des sciences; elle vous est naturelle, et tant que vous
(29) Cf. Paul de Musset (Biographie, p. 221); et au même moment, Musset écrivait à la marraine (Séché, Correspondance, pp. 160-162) : « Quoi qu’il en soit, sachez que votre filleul travaille. Qu’elle était jolie l’autre soir, courant dans son jardin avec mes pantoufles et un petit bonnet noir et rouge en laine tricotée. » Elle, c’est Rachel.
(30) Je pense à ce mot de Berryer : « Mon cher Alfred, quel cachet de jeunesse scelle toutes vos œuvres C’est un don précieux et unique. Le charme que j’en ressens me flatte singulièrement; je suis au moment de m’écrier : nous autres, jeunes gens. » (Souvenirs de M"° Jaubert.)
(31) Dans une lettre que M. Clouard date de 1840, mais que M. Séché replace le 27 octobre 1837.
(82) I1 s’agit de la princesse Belgiojoso.
(33) C'est-à-dire avec l’affection qui unissait la marraine et le filleul. Me Jaubert l’avait ainsi nommée, et le poète avait accepté d’enthousiasme cette mystérieuse définition.
saurez vous en servir, ne vous étonnez pas qu’on vous aime. Voilà bien du sérieux pour une légère remontrance; mais aupres de vous mon cœur se dilate.
Le poète ne visait ici ni la marraine, ni M”*° de Castries. Il ne pensait point davantage à condamner l’affection qui l’unissait à Alfred Tattet. Simplement, il se refusait à entamer, avec des indifférents, des relations d’où pussent naître des amitiés nouvelles (34). Les faits le prouvent. Il n’est que de feuilleter le volume où M. Séché a rassemblé les lettres de Musset. Sur les quatre-vingt-deux pièces, antérieures à 1837, qui s'y trouvent, trois sont adressées à M"*° Jaubert et quatre seulement à Tattet; après 1837, au contraire, sur quatre-vingt-dixhuit pièces, trois vont à M°° de Castries, dix à Tattet, trentequatre à la marraine (35); et la proportion reste la même, si l’on ajoute à la correspondance réunie par M. Séché, les lettres ou billets qui furent publiés depuis lors (36). Bien plus, toutes ces pages d’affection, on ne peut pas les relire sans demeurer frappé de la confiance qu’elles attestent. Qu'’elles aillent chercher l’ami des jours anciens, la consolatrice (37) ou la confidente préférée, Musset s’y montre tel qu'il est; il parle de sa santé, il dit ses ennuis et ses espérances; a-t-il eu quelque aventure, s’embarque-t-il dans quelque nouvel amour? voilà la marraine au courant (38). Redoute-t-il quelque échec littéraire? vite il appelle Tattet à l’aide (39). Subit-il quelque assaut de découragement? C’est encore vers eux qu'il se tourne. Sent-il l’équilibre revenu? C’est à eux qu’il l’annonce
Je suis sage, réellement sage, tranquille, content, à moitié dévot. Surtout ne me faites pas de morale, je vous en adjure au nom de
(39) I suffit de lire la lettre pour le comprendre. Musset répond ici à des reproches de sa marraine. Lesquels? d’avoir dans les salons un abord désagréable et d’éloigner ainsi « des hommes d’esprit et de cœur qui se sentiraient poussés » vers lui.
(35) Aïnsi la part de l’amitié qui n’était que du dixième (7 pièces sur 82), atteint presque la moitié (47 sur 98).
(36) Et ceux que gardait la famille du poète. Pour ne prendre qu’un exemple, relatif à Tattet, on trouve alors six lettres avant 1837, vingt après.
(37) Je pense à M° de Castries.
(38) Aïnsi en 1839 il lui communique ses impressions de Montmorency (lors de son séjour chez Rachel), pour ne citer qu’un exemple; et c’est aussi par les lettres à M° Jaubert que nous connaissons toute l'aventure du poète avec la princesse Belgiojoso.
(39) Ainsi à la veille de la première du Caprice, il écrit à son ami : « Je crois que, la semaine prochaine, je vais être exécuté en effigie sur léchafaud de la rue Richelieu; serait-il possible que vous n’y veniez pas? Je vous préviens que je vous garde une loge et que, si je ne vous vois pas dedans, je ferai comme Me Dorval. Elle m'avait menacé, si Je ne venais pas, de s’avancer au bord de la rampe et de dire poliment au public : Messieurs, il est vrai que je devais jouer ce soir. Mais, M. de Musset n'étant pas dans la salle, je suis obligée de vous dire que ça m’embête. »
l’amitié et de tous les lavements que j'ai pris, à moins que vous ne vous reconnaissiez pour un meilleur orateur que la fièvre et plus profond moraliste que la diarrhée (40).
Et de fait, les lettres qu’il recevait de ses trois amis contenaient des encouragements lorsqu'il hésitait ou souffrait, des sermons lorsqu'il s’égarait, une sympathie, la plus tenace et la plus pleine de bienveillance jusque dans les reproches (41), une admiration qui n’essayait point de se dissimuler. Il y était sensible, d’autant plus qu'il se jugeait lui-même : grognon, désagréable, insupportable. A constater chez ses amis tant de dévouement, des élans d'affection le prenaient. Certes, il lui arrivait, lorsqu'il les croyait dans leur tort, de le leur dire sans ambages. On connaît le sonnet qu’il adressa à sa marraine, un jour qu’elle l’avait tancé sur ses habitudes d’intempérance (42); réponse où perce le reproche d’avoir parlé à la légère. De même, lorsque Tattet confia à des tiers certains détails de l’aventure vénitienne, le poète prit sa plume :
J'apprends, mon cher Alfred, que vous avez manqué plusieurs fois à la parole que vous m’aviez donnée de garder le silence sur tout ce qui s’est passé en Italie. Cela m’a fait beaucoup de peine, d’abord pour vous, qui manquez à votre promesse, et ensuite pour moi, qui ai cru, pendant plus de quatre ans, avoir un véritable ami (43).
On dirait d’une rupture. Mais la signature corrige cette impression : « Tout à vous, Alfred de Musset ». Ce n'étaient que des nuages sans lendemain; ces mots écrits à Tattet le prouvent
Et vous aussi, vous me faites des compliments : Tu quoque Brute? Mais je les reçois de bon cœur, venant de vous. Ne m’appelez jamais illustre, vous me feriez regretter de ne pas l’être. Quand vous voudrez me faire un compliment, appelez-moi votre ami (44),
et surtout ces lignes envoyées, au soir de la vie, vers le compagnon de vingt années :
Vous savez qu’on me réimprime (45), j'ai corrigé ce matin
(40) Lettre du 14 mai 1844 à Tattet.
(41) Reproches qui s’adressaient à la paresse du poète, aux excès et aux fatigues de la vie qu’il menait.
(42) Ceci en 1844.
(43) Billet sans date, mais qui, de l’avis des critiques les plus autorisés (M. Clouard, M. Séché et M. Allem) remonte vraisemblablement à l’année 1839.
(44) Le 17 août 1838.
(45) Et, de fait, on réimprimait alors chez Charpentier (1851) les Premières Poésies de Musset, où figuraient les vers : « Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille. »
justement les vers où je vous remercie de votre amitié dans mes jours de deuil; je me regarderais comme bien ingrat si je ne pouvais dire, la main sur le cœur, qu’il me semble que ces vers sont, écrits d’hier (46).
Sentir ces amitiés présentes à ses côtés, et se sentir sûr de leur solidité, était donc une joie pour Alfred; non point peutêtre la plus précieuse de toutes, mais la seule qui ne lait jamais déçu. La plus précieuse à ses yeux, en 1837 comme au temps de son adolescence, c’est l’amour. Or, dès le printemps (47) de cette année-là, Alfredeaurait pu chanter les vers que lui inspiraient ses premières rencontres avec George Sand
Te voilà revenu dans mes nuits étoilées!
Il eût pu les répéter d'autant mieux qu’il se trouvait, à la veille de ces deux liaisons, à peu près dans les mêmes dispositions d’esprit. Les deux fois, une passion ardente s'était écroulée sous les coups de la trahison et du mensonge; les deux fois, ce réveil avait suscité en lui le même bouleversement; les deux fois, son amertume l'avait un temps arrêté dans sa quête amoureuse; les deux fois, cette prudence avait eu presque la même durée; et, à quelques mois près (48), ce qu’il avait écrit en 1833 :
J’ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, Au chevet de mon lit, te voilà revenu (49).
se trouvait vrai en 1837. D'ailleurs, cette ressemblance mise à part, rien, chez sa nouvelle amie, ne pouvait rappeler à Musset l’ancienne maîtresse. Aimée d’Alton semblait, par son aspect, par son âge, par son milieu, par son caractère, aux antipodes de Lélia; peut-être ce contraste contribua-t-il à mettre Alfred en confiance. Elle était belle, d’une beauté lumineuse et gaie, avec le sourire prompt, un air de santé, peut-être un soupçon d’embonpoint, un teint de clarté et les cheveux les plus blonds (50); une symphonie en blanc et
(46) Lettre du 14 décembre 1851.
(47) La première lettre d'amour à Aimée d’Alton date de mars 1837.
(48) Deux ans et demi séparent la première trahison et le- début de
la liaison avec Sand; deux ans la rupture avec Lélia et les premières lettres à Aimée d’Alton.
(49) Ces trois vers finissent la première strophe du même poème à George Sand (2 août 1833). P
(50) Cette blondeur d’Aimée d’Alton fait d’elle une exception parmi ee DANSE de Musset, et contribua sans doute, par contraste, à attirer e poète. C
ex WE
rose (51) couronnée d’or. Elle était jeune, non point d’une extrême jeunesse, à dire le vrai; mais, enfin, elle avait presque un an de moins que lui (52). En face d’elle, Musset ne faisait plus figure de chérubin qui prend ses degrés; à son tour, il conseillait, il expliquait la vie, ses lettres le prouvent; et lorsque, parfois, elle se disait vieille, il se moquait d’elle avec un calme qui disait assez le fond de sa pensée :
Votre santé, dites-vous (53), est un obstacle invincible (54), je n’en connais pas à l’amour. Quant à la femme plus âgée que moi, au visage de plus en plus sérieux, permettez-moi de dire à ma vieille amie de vingt-cinq ans que j'en ai vingt-six, que je crois son cœur très sérieux, mais son jeune et charmant visage très gai et très couleur de rose. Enfant, le bonheur est fait pour vous, s’il est fait pour quelqu'un au monde. Je suis plus vieux que vous d’un an par l’âge et, par l’expérience, de dix ans.
Après quoi, il lui communiquait parfois les résultats de cette expérience (55), en homme qui s'adresse à une jeune fille. Ajoutons que, par sa naissance, par son éducation, par ses manières, Aimée d’Alton appañïtenait à la noblesse parisienne, ou, si l’on préfère, au Faubourg Saint-Germain. Il n’y avait rien là qui pût déplaire à Musset. Fille du général Alexandre d’Alton, qui avait combattu les Vendéens sous Hoche, s’était couvert de gloire en entrant le premier dans Friedland, et en se faisant blesser à Smolensk, et qui avait fini général de brigade à l’état-major de la Grande Armée et baron d'Empire, elle était cousine d’Edouard d’Alton Shée, pair de France (56), et de M"° Jaubert. Ayant perdu sa mère lorsqu'elle avait vingt et un ans, elle avait été presque adoptée
(51) C’est Alfred lui-même qui Île dit, dans les vers au Moinillon :
Charmant petit moinillon blanc. Charmant petit moinillon rose.
(52) Pas tout à fait : neuf mois exactement; elle était née le 20 septembre 1811.
(53) Lettre écrite tout au début de la liaison, le 31 mars 1837.
(54) Non qu’elle fût vraiment de santé délicate; mais elle venait de faire une grave maladie, une typhoïde sans doute, puisqu'elle avait dû couper ses cheveux et portait perruque pour un temps. (Cf. la troisième lettre du poète.)
(55) Cf. dans la lettre déjà citée : « La première expérience, Aimée, consiste à souffrir, elle consiste. à sentir que les rêves absolus ne se réalisent presque jamais, ou que, réalisés, ils se flétrissent et meurent au contact des choses de ce monde. Un sentiment d’amère réflexion est donc le résultat de cette première épreuve... Cependant on vit, et il faut aimer pour vivre encore; on aime avec crainte, avec défiance, et peu à peu. on s’aperçoit que la vie n’est pas aussi triste qu’on l’avait jugée; on revient au bonheur, à Dieu, à la vérité. Le cœur. en vient même à se dire : le mal n’est rien puisque le bonheur existe. Voilà mon expérience, Aimée. Ce n’est pas là la conclusion du livre que vous aimez (la Confession) et qui n’en est pas moins vrai; mais c’est là ce qui le suit, ce qui doit le suivre. » Je ne sais pas de commentaire plus complet des Nuits.
(56) L’ancien camarade et le compagnon du poète.
par la marraine, et l’aidait à gouverner son salon. C’est là, qu'après une enfance assez vagabonde et une jeunesse plus solitaire, elle acheva à la fois son instruction mondaine et son éducation littéraire. Il se peut qu’une conversation où Berryer et Alfred de Musset donnaient le ton ne fût pas des mieux choisies pour une jeune fille; et sans doute Aimée d’Alton y apprit-elle un peu tôt à connaître la vie; mais son esprit ne pouvait se trouver à meilleure école. L'imprévu de ses réparties, sa verve ajoutèrent à sa beauté, un charme plus capiteux (57) qui lui valait beaucoup d’hommages. L'histoire ne dit pas si M”° Jaubert en était satisfaite : il y a toujours, pour une maîtresse de maison qui n’est point d’âge à s’effacer, une surprise désagréable à voir sortir de Pombre, derrière soi, une parente plus jeune qui vous a des obligations. Toute bonne qu’elle fût, échappa-t-elle à cet agacement? Il semble que la liaison du poète et de la jeune fille ait un temps détendu l'intimité du filleul et de la marraine (58). D'ailleurs, peu importe. Ce qu’il faut retenir, c’est qu'aux yeux de Musset, Aimée d’Alton apparut comme l’opposé de George Sand. Enfin, elle l’aimait, et d’un amour où se peint son caractère. Ce qui l’attira vers lui, ce n’était pas qu’il fût un grand poète; elle n’avait point assez d’orgueil pour vouloir jouer les égéries; ce n’était pas non plus qu’il se fût dispersé dans des aventures retentissantes. Et la preuve : pendant près de deux années, elle put le voir de façon régulière sans essayer d’appeler sur elle son attention.
‘Comment se fait-il — s’étonne-t-il dans sa première lettre (59). — comment se fait-il qu’à Paris, près de vous, j’ai cent fois eu sur les lèvres ce que je voudrais vous dire aujourd’hui. Je n’ai seulement jamais pu vous dire que je vous trouvais belle, et le compliment le plus aisé et le plus ordinaire vous devenait désagréable par ma maladresse. J’y pense aujourd’hui et je me dis : tant mieux, tant mieux que nous n’ayons jamais échangé de ces paroles banales.
Comment cela se faisait? Très simplement : Musset se sentait toujours paralysé en face d’une jeune fille, et Aimée d’Alton, de son côté, ne l’aimait pas encore. Mais, sentimentale et romanesque, du jour où elle eut ouvert La Confession, elle
(57) Le mot est de M. Séché. (Préface aux Lettres d'amour à Aimée d’Alton.)
(58) Nous n’avons que deux lettres de Musset à sa marraine en 1838. deux en 1839. Surtout, il écrivait à Aimée (quatrième lettre, début d'avril) : « Pourquoi ne venez-vous pas chez votre cousine?.… J’ai cru voir. qu’Ed. ne vous aimait guère, ou que du moins elle était jalouse de vous; pauvre enfant, je le crois bien, et je lui pardonne, bien d’autres qu’elle: seraient jalouses. » Le prénom, en abrégé, ne se déchiffre pas facilement : on croit lire Ad. ou Ed. Mais il apparaît vraisemblable qu’il s’agit ici de la marraine.
(59) Mars 1837.
le vit tourmenté par ses espérances d’hier et ses déceptions toutes chaudes; ce nouveau visage la charma (60); bref, elle se mit à l’aimer. Très spontanée et très décidée, elle chercha le moyen de le lui faire comprendre; et, comme elle le voyait réservé, elle fit les premiers pas. Restait à trouver l’occasion de ce demi-aveu. La prodigalité de Musset était légendaire, lui-même s’en accusait avec beaucoup de contrition. Un jour de la fin de l’hiver 1837 (61), il reçut une bourse, dont nous ne saurons jamais si elle était bleue, comme celle de M”° de Blainville, ou rouge avec un filet noir, comme celle de M"° de Chavigny. I1 y avait là l’aveu d’une attention discrète et tenace, assez de coquetterie pour séduire Musset, assez de mystère pour piquer sa curiosité. Il chercha donc à deviner quelle amie se cachait ainsi, courut interroger la marraine (62), déchiffra l’énigme. Il y répondit par une déclaration en règle (63); avec franchise, Aimée d’Alton confessa qu’elle l’aimait aussi (64). De là d’abord, une idylle passionnée, puis (65) une liaison qui devait durer plus de deux ans. Au cours de ces deux années, la jeune fille l’entoura d’une tendresse, et la plus fidèle, au point que, la sachant belle et tout soupconneux qu’il fût, c’est à peine si, à une ou deux reprises (66), leur correspondance révèle chez lui un mouvement de jalousie; elle lui voua un dévouement que rien ne rebutait, ni les blâmes de sa famille, ni les sautes d'humeur
(60) Les premières lettres de Musset prouvent le goût d’Aimée pour la Confession. C’est d’abord le passage que nous avons cité : « Ce n’est pas là la conclusion du livre que vous aimez » (lettre n° 2), puis (en avril, lettre n° 3) : « Jetez au feu vos résumés philosophiques de l’amour, vos romans à la mode, et le mien tout le premier. Lisez dans votre miroir, dans les yeux de votre amant. Ce sont de meilleurs bréviaires que la Confession d’un Enfant du siècle. » On sent ici à plein l’irritation qui le saisit à trouver son propre livre sur la route de ses ambitions.
(61) Alors qu’il venait de perdre au jeu une somme assez forte.
(62) Sans que nous puissions savoir si M"° Jaubert était au courant de l’aventure, comme M°° de Léry (Un Caprice), comme la signora Dorothée (le Fils du Titien), deux personnages dont elle fut le commun modèle, ou si elle-même, ce qui me paraît assez vraisemblable, ignorait l'initiative de sa cousine.
(63) C’est la première des lettres à Aimée (mars 1837).
(64) Musset ne lui écrit-il pas, dès le début d’avril (lettre n° 4)
« C’est en souriant et sans hésiter que vous m’avez fait un aveu que les femmes vendent au prix de mille tortures, de mille comédies et de mille épreuves » ?
(65) Avec les premiers beaux jours du printemps (cf. lettre 4)
« Ah! que tu as raison de venir avec les fleurs, avec la verdure, avec la saison du soleil! Appelle-moi fou si tu veux; il me semble qu’au premier baiser, il va m’éclore une fleur dans le cœur. »
(66) Et pour un instant chaque fois. Cf. la lettre (31 janvier 1838) « Tu m'as reparlé de cette bague; tu n’en portais pas; j’ai l’idée He t’en donner une, le lendemain tu en as trois autres. Crois-tu de bonne foi que ce soit bien, comme tu dis? Ces sortes de choses-là me font frissonner malgré moi; ne te fâche pas. Elles sentent la femme et me rappellent le passé. »
du poète, ni, après un temps, des trahisons qu’elle n’ignorait point; elle s’oublia pour lui presque constamment, et lorsqu’une fois elle l’eut vu retomber dans un accès de désespoir, n’hésita point à lui offrir de l’épouser (67) pour être mieux à même de l'aider. D’autres femmes ont compté plus qu’elle dans la vie du poète; aucune n’a mis plus d'amour à lui rendre la confiance en soi. Certes, elle méritait l'hommage qui montait vers elle des vers de la Nuit d'Octobre, où on la faisait surgir, effacant de sa splendeur un passé oublié (68). Car jusqu’au bout, il dut penser d’elle ce qu’il écrivait aux premiers temps de leur liaison : « Jamais je n’ai vu tant de cœur et si peu de coquetterie, tant de sincérité et tant de noblesse » (69). Ce n'étaient peut-être pas là les qualités qui devaient retenir le plus longtemps un amant aussi mobile, mais seules elles pouvaient guérir ce cœur, encore contracté par les déceptions de la veille.
Enfin le siècle lui-même semblait vouloir donner au poète sa revanche. Voilà qui ne le laissait pas indifférent. Rappelons-nous, en effet, avec quelle passion il a, depuis des années, médit de son époque; quels reproches il lui adressait. D’abord, de manquer d’idéal, puis d’avilir l’art. L’ardeur et l’insistance avec lesquelles, depuis 1831, il formulait ce double grief (70) disent assez quel malaise suscitait en lui le spectacle de son temps. Ce fut une de ses souffrances, que ce divorce entre l'idéal qu’il aimait et le milieu où il vivait. Or, en 1837, tout semble s’éclairer; de très haut des encouragements vont aux hommes de lettres et aux artistes. Quand je dis : de très haut, il ne s’agit ni des ministres ni du roi. Louis-Philippe restait au contraire indifférent. Il semblait qu’en adoptant les habitudes extérieures de la bourgeoisie, il lui eût peu à peu emprunté jusqu’à ses étroitesses. En lui, le bourgeoïs qui s’affichait n’aimait point les écrivains; et, moins encore, le despote qui se cachait. Celui-là les redoutait comme une puissance de trouble (71). Mais, Alfred apercevait l’aube de la revanche. Le roi de demain n’était-il point de cœur avec les artistes? Le duc d'Orléans et sa jeune femme leur témoignaient une sympathie faite d’admiration, de protection; ils leur permettaient de prévoir un règne aussi favorable que
(67) Cf. la lettre du poète n° 40 (18 mars 1838), où il écartait cette proposition de sa maîtresse.
(68) Et maintenant, blonde rêveuse, Maintenant, Muse, à nos amours!
Viens éveiller ma bien-aimée.… (69) Lettre n° 4 (début d'avril 1837).
(70) Dans les Revues fantastiques du Temps, dans les Vœux stériles, dans André del Sarto, dans Fantasio.
(71) Et dont les familiarités lui déplaisaient. Le Sonnet au. Roi, de Musset, déplut à Louis-Philippe parce que le poète l’y tutoyait.
celui de Louis XIV. Et déjà, dans le présent, ils employaient pour eux le crédit dont ils disposaient. Musset en eut la preuve par deux fois. D'abord au début de 1837; il se trouvait alors assez démuni d’argent (72), et pourtant l’idée de voyager le hantait. Quel meilleur remède contre la lassitude qui parfois l’écrasait? (73) Quel préservatif plus sûr contre les habitudes où il se sentait glisser? Le prince se mit en tête de lui obtenir à l’étranger une mission officielle et lucrative. Alfred se vit à la veille d’être attaché à notre ambassade de Madrid. Sans doute y eût-il été nommé, si, au dernier moment, il n’avait lui-même prié son protecteur de ne point poursuivre l'affaire. Ceci se passait au mois de mars; l’intrigue qu’il commençait à nouer avec Aimée d’Alton le rendait désireux de ne point quitter Paris (74). Mais, quelques mois plus tard (75), sa situation était plus précaire que jamais; il avait eu beau donner congé du petit appartement qu'il avait loué pour y recevoir sa maîtresse (76), il n’arrivait pas à se dégager de dettes accumulées en quelques semaines. A nouveau, le prince intervint; on venait de remanier dans les divers départements ministériels l’organisation des bibliothèques; le poste de l'Intérieur se trouvait à pourvoir. Sur les instances du duc d'Orléans (77), auxquelles Buloz joignit les siennes, ce fut à Musset que le comte de Montalivet (78) l’octroya. La nomination parut en octobre, accompagnée d’une lettre aimable du ministre. C'était une fonction peu astreignante qu’on offrait au poète, la bibliothèque étant inexistante; et c'était un traitement. Que Musset s’en soit réjoui, tout le prouve; mais la perspective d’un avenir, où écrivains et artistes allaient retrouver l’influence un moment perdue, lui souriait plus encore. Et soudain, au même moment, l’art semble sortir
(72) I1 devait alors emprunter pour faire face aux frais de son voyage éventuel. « Croyez-vous, écrit-il alors à Buloz, que votre ami, M. d’Ortigues, voudrait me prêter encore deux mille francs sur une lettre de change, payable à la même époque que l’autre, l’année suivante? » (c’est-à-dire le 1° août 1838). Cf. M° Pailleron, la Revue des Deux-Mordes et la Comédie Française.
(73) Il écrivait à la marraine, dans une de ces heures mauvaises (17 avril 1836) : « Je vous avouerai que je commence à être parfaitement dégoûté de voir que des veilles forcées, que ma tête et ma poitrine me refusent, ne peuvent me tirer d’un passé qui m’écrase matériellement et moralement. »
(74) Cf. lettre à Aimée d’Alton (31 mars 1837) : « Ai-je besoin de vous dire que ce qui était mon unique désir il y a un mois me désole aujourd’hui? » Et au début d’avril (troisième lettre) : « J’ai envoyé
promener la diplomatie. Je reste, je ne veux entendre parler que de vous, je ne pense qu’à vous... »
(75) Au début de l’automne 1838.
(76) Cf. lettre à Aimée du 9 mars 1838 (lettre n° 38).
(77) Auquel le poète s'était alors adressé (lettre 91), octobre 1838.
(78) Alors ministre de l’Intérieur, depuis le 15 avril 1837, dans le cabinet Molé.
lui-même de son engourdissement. « Le flambeau sacré s'éteint dans mes mains Mes ateliers sont déserts », ainsi se lamentait jadis Andrea del Sarto (79). La flamme brille à nouveau, si jaillissante que la foule se reprend à regarder vers elle. Rachel venait de paraître sur la scène du Français; elle allait y représenter les tragédies de Racine, avec un accent si nouveau qu’elle leur donna presque l’attrait d’une première. Est-ce là tout? Non. La musique, de so côté, retrouvait une Muse, qu’on cherchait en vain depuis la mort de la Malibran, une Muse de même taille, de même action, disons mieux, de même sang : Pauline Garcia (80). Les concerts semblaient revivre en même temps que le théâtre; deux des formes d’art les plus chères au cœur de Musset. Ce qu’il sentit alors, il l’a dit, après avoir applaudi la jeune tragédienne et la jeune cantatrice :
Oui, le génie est un don du ciel, c’est lui qui déborde dans Pauline Garcia, comme un vin généreux dans une coupe trop pleine; c’est lui qui brille au fond des yeux distraits de Rachel, comme une étincelle sous la cendre. Oui, il y a dans ce moment-ci un coup de vent dans le monde des arts. Le joug est brisé, la fièvre est passée; il est temps que la vérité règne, pure, sans nuages, dégagée de l’exagération de la licence, comme des entraves de la convention. Le retour à la vérité est la mission de ces deux jeunes filles; qu’elles l’accomplissent; qu’elles suivent leur chemin! Il ne m’appartient malheureusement pas de des suivre, mais je puis du moins les regarder partir, et boire à leur santé le coup de l’étrier (81).
Ce « coup de vent », qui balaie toutes les erreurs, enchante Musset, et il a beau prétendre qu’il ne peut pas s'associer à l’ascension des deux jeunes filles, au fond, rien qu’à les entendre, il se sent impatient de produire (la preuve, c’est qu’il construit tout de suite un programme) (82). Il retrouve la foi dans l’œuvre littéraire et, par là même, il retrouve une source de joie.
Jamais donc les circonstances ne lui furent aussi favorables; sauf peut-être en 1830, sauf dix ans plus tard, en 1847, lors du triomphe du Caprice. Mais alors, il n’aura plus la vigueur qu’il lui faudrait pour profiter de sa chance. En 1837, au contraire, il est encore assez jeune pour jouir d’elle. Non qu’il s’épanouisse dans un bonheur sans nuage. Il lui suffira toujours, au milieu des buissons de roses, de heurter soudain une épine : pour un temps, sa joie se fige et son
(79) André del Sarto (II, 1).
(80) Pauline Garcia (M"° Viardot) était, en effet, la sœur de la Malibran, de son vrai nom Marie Garcia.
(81) Ces lignes sont extraites de l’article de Musset sur le « Concert de M'° Garcia » (Revue des Deux-Mondes du 1° janvier 1839).
(82) Cf. l’article sur la Tragédie, publié le 1° novembre 1838.
enthousiasme s’envole. Et les occasions de souffrance lui sont nombreuses. Il y a d’abord le souvenir des passions éteintes. Il aime; mais de ce bonheur naissent mille comparaisons qui lui remettent parfois en mémoire les extases d’autrefois. De là la Nuit d'Octobre; de là certain poème douloureux, jeté un jour d’énervement sur le papier (83). Il arrive aussi que l'existence qu’il mène lui apparaisse déprimante pour ses nerfs : une manière d’user ses forces et ses ressources, et pour quel profit? Ne se gaspille-t-elle pas à des plaisirs qui ne laissent rien derrière eux? Une partie de lui-même entre en révolte; ainsi Cœlio, jadis, tançait Octave; ainsi l’oncle Van Bück gourmande Valentin. Pareil divorce ne va pas sans mélancolie. Mais surtout, un autre divorce le fait souffrir : celui qui sépare ses ambitions et sa pauvreté. Etre fait pour la richesse, avide de multiplier ses sensations, et heurter à chaque pas ses rêves contre une impossibilité, la plus sotte qui soit! Ou Musset tente de régler sa vie d’après ses ressources, mais cette médiocrité le blesse; ou (84) il dépense un temps, à son caprice, mais, en peu de jours, il se trouve sans argent : voilà les dettes qui vont leur train. De là des moments de détresse.
Il y a juste aujourd’hui neuf jours que je suis dans un état insupportable (85). Tu le connais, il est affreux et il n’est même pas à plaindre, car c’est ma faute; c’est de moi qu’il me vient. Songe combien de dégoûts, de regrets, de tourments (86) de toute espèce amène un état pareil. Les sottises que j'ai faites passent toutes les bornes, je n’exagère rien... Je tombe de fatigue; j’ai un besoin irrésistible de me sauver de moi-même pendant quelques heures, et de dormir dans des bras amis; je ne le peux pas, je suis cloué à ces vers (87); ce n’est pas du chagrin, ni de la colère, ni même de l’ennui (88), mon cœur s’en va, la vie ne m'est ni chère, ni odieuse; elle m’est inutile, indifférente; je voudrais, puisque je suis forcé de travailler, faire ou tenter de faire quelque chose d’important, aller au théâtre, me faire connaître et essayer….; je ne le peux pas, je suis enchaîné et obligé d’écrire à contre-cœur des drogues (89), et ce qu'il y a de pis, c’est que je ne m’en
(83) Ce quatrain de novembre 1837 :
Si la flèche envenimée Ne peut sortir de mon flanc, La main de ma bien-aimée Peut en essuyer le sang.
(84) C’est l'attitude qu’il préfère. En cela les Lettres de Van Engelgom disent la vérité. (85) Cette lettre fut écrite par Musset en janvier 1838 à Aiméc d’Alton.
(86) I1 y a, dans le manuscrit, un autre mot rayé avec soin : « Horreurs », semble-t-il. S (87) Il s’agit de l'Espoir en Dieu, qui fut publié au mois de février. (88) Ceci dans une autre lettre à Aimée d’Alton. (Mars 1838, lettre n° 39.) (89) I1 pense à ses Nouvelles en prose.
irrite plus; je renonce à lutter; il n’y a plus moyen. Ma destinée est faite, elle l’est par moi, depuis longtemps, ce qui m'arrive aujourd’hui ne m’est pas nouveau ni inattendu; c’est ce qui m'est arrivé cent fois, mais toujours de pis en pis, et cette fois pis que les autres. Tout bien considéré, j'ai d’assuré une année devant moi où je ne ferai que travailler sans aucun plaisir pour boucher des trous, voilà; c’est trop bête pour que jy pense; aussi ne te figure pas que j'aie de mauvaises veilles. Au contraire, je me compare à Pellisson dans sa prison; je joue avec les araignées.
Avec une nature autre que la sienne, nous toucherions là au fond du désespoir. Mais lui : « Je suis excessif », a-t-il confessé à sa marraine (90). Et parmi les jugements qu’il a portés sur lui-même je n’en connais pas de plus vrai. Excessif, il l’est dans son vocabulaire, et davantage encore dans les sentiments qu’il éprouve! Avec cela toujours en train de changer d’être; qu’il s'agisse du désespoir ou de la joie, il monte tout de suite au paroxysme, mais il ne s’y maintient jamais. On le croit, aujourd’hui, sur la pente du suicide; demain, la vie a repris pour lui ses couleurs aimables. Aussi, se fier aux phrases que nous venons de lire, serait commettre la pire erreur; ce sont des accès. Il en a traversé de semblables, à toutes les époques de sa vie. Dans la période qui nous occupe, j'en compte deux, pas davantage (91). Mais à côté, que de moments joyeux! Dans les lettres qu’il écrit alors, il paraît alerte, souriant. D’ailleurs, à quoi bon nous pencher sur la correspondance, quand l’œuvre est là. Nous y trouvons un sonnet à Tattet qui se passe de commentaires
Qu'il est doux d’être au monde et quel bien que la vie! Tu le disais ce soir, par un beau jour d’été.
Tu le disais, ami, dans un site enchanté,
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.
Nos chevaux, au soleil, foulaient l’herbe fleurie, Et moi, silencieux, courant à ton côté,
Je laissais au hasard flotter ma rêverie;
Mais dans le fond du cœur, je me suis répété :
Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse; Il est doux d’en user sans crainte et sans soucis, Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,
De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse, D’avoir vécu trente ans comme Dieu l’a permis, Et, si jeunes encor, d’être de vieux amis (92).
Ces vers, pleins de soleil, furent composés à Bury, te 10 août 1838. On parcourrerait vainement l’œuvre du poète
(90) Cf. Séché, Correspondance, lettre 89.
(91) En janvier et en mars 1838.
(62) Sonnet à Alfred Tattet.
pour y découvrir une seule pièce qui rayonnât d’autant d’optimisme; et cela prouve assez qu’avec des moments douloureux, Musset vécut alors des heures de joie, de sécurité et de confiance.