LES CHEFS-D'ŒUVRE MONDAINS
Disons aussi, des heures de travail. En 1837 et 1838, le poète écrit plus que jamais, affirme le biographe (93). Est-ce vrai? En fait, depuis 1830 jusqu’en 1840, Musset a produit, chaque année, une œuvre considérable, régulièrement, et presque sans interruption. Il faut le répéter, puisqu'on persiste à le représenter sous les traits d’un paresseux, comme s’il n’avait pas livré au public : en 1831, trois poèmes importants et vingt-quatre articles de critique; en 1832, la première livraison du Spectacle dans un Fauteuil; en 1833, trois comédies, un grand poème (94), une longue étude sur Part moderne; en 1834, Lorenzaccio et On ne badine pas avec l'amour; l’année suivante, deux pièces (95), la Loi sur la Presse et les deux premières Nuits; en 1836, enfin, trois poèmes (96), son article sur le Salon, et son roman. En somme, chaque année, presque la matière d’un volume. Pourtant, le moins qu’on puisse dire c’est que, de l’été 1836 jusqu’en 1839, cette fécondité ne s’est pas ralentie; il donne alors Il ne faut jurer de rien, la Nuit d’Août, les Lettres de Dupuis et Cotonet (97), Un Caprice, Emmeline, les Deux Maïtresses, la Nuit d'Octobre (98), l'Espoir en Dieu, à la Mi-Carême, Dupont et Durand, les Strophes sur la naissance du comte de Paris, Frédéric et Bernerette, le Fils du Titien, Margot, les articles sur la Tragédie, sur Bajazet (99), sur le concert et sur les débuts de Pauline Garcia, la Servante du Roi, Croisilles (100); et je passe les vers à Sainte-Beuve, à Lydie, à Tattet, à une fleur, à Aimée d’Alton, à M°°.…. Cette liste atteste que Musset a retrouvé l’aisance d’autrefois; et qu’il continue à s’éparpiller, allant des vers à la prose, du grand lyrisme au badinage poétique, du théâtre à la critique, de la
(93) Biographie, p. 209.
(94) André del Sarto, les Caprices, Fantasio, Rolla, sans compter le Roman par Lettres.
(95) La Quenouille de Barberine et le Chandelier. Lucie date aussi de 1835.
(96) La Lettre à Lamartine, la Nuit d’Août, les Stances à la Malibran.
(97) Qui datent des dernières semaines de 1836 et des premières de 1837.
(98) Tous quatre en 1837. (Revue des Deux-Mondes, 15 juin, août, 1°7 novembre, 15 octobre.)
(99) Tout ceci en 1838.
(100) Composés en 1839.
satire aux poèmes officiels. Sa Muse reste, comme en toutes les heures d’équilibre, amie de la variété. Seulement, ses préférences ne sont plus tout à fait les mêmes que jadis. S'agit-il de poésie? Elle fait aux petits vers une place plus large que jadis, aux dépens des poèmes de grand lyrisme. S'agit-il de prose? Elle abandonne le roman, et semble s’écarter du théâtre (101), pour se tourner vers la critique comme en 1832, et vers la nouvelle. Enfin, comme en 1834, la prose semble reprendre le pas sur la poésie. Que déduire de ces remarques ? Evidemment, nous parvenons dans l’évolution du poète, à une nouvelle étape. Mais dans quelle direction va-t-il? Se rapproche-t-il de ses anciens compagnons, et l’amour d’Aïmée d’Alton le pousse-t-il dans le même sens que la passion de Lélia? (102) Tente-t-il d’aller vers des étoiles nouvelles? Ou bien, poursuit-il la marche commencée vers un romantisme assagi, plus pâle et plus vrai? Seule l’étude de son œuvre permet de résoudre ces questions. Et, dès qu’on l’a menée, on n’a plus d’hésitation : Musset continue. Tout le prouve, ses ouvrages d'imagination aussi bien que ses articles de critique.
Les ouvrages d’imagination d’abord. Nous groupons, ici, tous les écrits où l’auteur invente une intrigue, anime des fictions, en un mot presque tous ses poèmes, ses nouvelles, son théâtre. Nous y retrouvons, sans peine, certains traits du Musset d’autrefois et d’hier; ses thèmes d’inspiration restent les mêmes. Partout on assiste à une description ou à une analyse de l’amour, de ses espérances et de ses joies, de ses malentendus et de ses fantaisies, depuis la passion dont Bernerette va mourir (103) jusqu’au simple caprice qui pousse M. de Chavigny vers M”° de Léry (104). L’accent de ces récits diffère; la tristesse et la mélancolie dominent parfois (105), et l’optimisme a ses victoires (106). Mais l’objet ne change point. Ensuite vient le culte de l’art. Ici encore rien qui ne soit de tradition chez Alfred. Il pense, en 1838 comme en 1833, que la passion est l’unique source du génie. Il y a cinq ans, il montrait Andrea incapable de produire dès que Lucrèce l’avait fui. Aujourd’hui l’aventure du Tizianello, élevé
.. (01) En trois ans, Musset n’écrit alors que deux pièces : J1 ne faut Jurer de rien et un Caprice. Même si l’on y ajoute les quelques scènes de Faire sans dire (1837) et de la Servante du Roi (1839), il y a là un ralentissement manifeste de sa production dramatique, plus frappant AE lon songe que les deux pièces étaient écrites avant l'été Ë È
(102) C’est-à-dire près du Cénacle.
(103) Frédéric et Bernerette.
(104) Dans Un Caprice.
(105) Ainsi dans Emmeline, dans Frédéric et Bernerette.
(106) Et c’est le cas le plus fréquent : 11 ne faut jurer de rien, Ur Caprice, les Deux Maîtresses, Margot.
jusqu’au chef-d'œuvre par sa tendresse pour Beatrix Donato (107) et se décidant ensuite à ne plus peindre; le sonnet qui clôt le récit :
.…Beatrix Donato fut le doux nom de celle
Dont la forme terrestre eut ce divin contour Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, Fit ce portrait, témoin d’un mutuel amour. Puis il cessa de peindre à compter de ce jour, Ne voulant de sa main illustrer autre qu’elle...
ne prétend rien prouver d'autre. En somme, l’angle sous lequel Musset observe la vie reste celui d’autrefois; et aussi, dans l’ensemble, sa manière de la raconter. Il continue à laisser parler son cœur. Et ce cœur fait entrer de force dans l’anecdote la personnalité double du poète : la lucidité, les ironies de son jugement, les enthousiasmes et jusqu'aux souvenirs de sa sensibilité. De là, le mélange d’émotion et d’esprit, de là la verve (108). Ce sont les deux temps de la Nuit d'Octobre (109), c’est le Caprice, un badinage autour des larmes de Mathilde de Chavigny, et surtout cette comédie de Il ne faut jurer de rien, commencée dans un éclat de rire, menée sur le rythme le plus alerte, élargie dans une explosion de poésie; Il ne faut jurer de rien, qui, malgré les allusions à la bouillotte, à la valse à deux temps, aux théories Saint- Simoniennes, ne porte pas une ride après quatre-vingt-dix années. De là ensuite, le lyrisme; il n’est pas besoin d’être grand clerc pour apercevoir, à travers la Nuit d'Octobre, les visages de George Sand et d’Aimée d’Alton; pour entendre sous la discussion de l’oncle Van Bück et de son neveu le débat qui met aux prises, après toutes ses incartades, la sagesse et la folie du poète, ou encore, pour reconnaître sous les traits de Valentin (110), l’éternel Octave que Musset portait en lui. Mais le lecteur averti distingue d’autres souvenirs : c’est, dans Margot, la ferme des Clignets, la famille des Piedeleu, des images qui viennent au poète du fond de sa
(07) Et c’est le portrait qu’il fait de sa maîtresse.
(108) Un mélange qui rappelle de très près la manière du Spectacle, il faut le noter tout de suite.
(109) Les malédictions d’abord, puis les vers apaisés.
(110) Celui de II ne faut jurer de rien, et tout autant celui des Deux Maîtresses, dont le premier chapitre, disent Charpentier et Paul de Musset (Nouvelles, I, note de la page 81), « est rempli de souvenirs d’enfance ». Musset y confesse, en effet, son divorce intime (il y avait en lui « deux personnages différents. un petit maître de la Régence.…. un modeste étudiant de province »), l'inquiétude qui le mine (« il recherchait en toute chose une sorte de perfection et ne goûtait rien qui fût incomplet »), son caractère excessif (« le passablement n’y était pas, car il ne pouvait le souffrir »), son « besoin de distinction », son absence de volonté (« il ne lutta ni contre son cœur, ni contre le plaisir qui Vattirait. Ce fut ainsi qu’il devint double. Mais c’est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui »).
jeunesse (111); c’est, dans le Caprice, dans le Fils du Titien, l'aventure de la bourse reçue d’Aimée; c’est, dans Frédéric et Bernerette, la silhouette de Louise; enfin, dans l’aventure du Tizianello (112), la vision de Venise par la fenêtre du palais Nani : « à l’heure où chez nous, les boutiques s’ouvrent, les passants se croisent, les voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et couvraient d’un rideau Jes palais silencieux. Le vent ridait à peine l’eau, quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à la reine des mers la provision de la journée. Seul, au sommet de la ville endormie, l’ange du campanile de Saint-Marc, sortait brillant du crépuscule et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées ». Pure description, en apparence; le profane pourrait la parcourir, sans deviner ce qu’elle résumait d’impressions chères, ce qu’elle éveillait de regrets douloureux (113); de même ïl se peut que d’autres pages, où nous ne voyons que des caprices d'imagination, soient pleines de résonances intimes; en fait, Musset est là dans son œuvre, mêlé à elle. Comment ne le reconnaîtrions-nous pas? (114) Non qu’il soit absolument le même. Sous l’influence du milieu où il vit, une série de tendances vont s’affirmer dans son œuvre, et lui donner une sonorité inconnue. Trois caractères frappent alors dans tout ce qu’il écrit, et, plus qu'ailleurs, dans ses nouvelles et son théâtre : la légèreté, le souci de vérité, l’optimisme social. Quand je dis légèreté, il faut prendre le mot au sens qu’il a lorsqu'on l’applique aux traits d’un dessin : volonté de ne point insister, rapidité de l’esquisse, mesure qui répugne à toute surcharge, discrétion. Ainsi compris, il est le seul qui puisse rendre l’impression que laissent des pièces comme Un Caprice, et la plupart des contes. D’instinct, en effet, Musset restreint les proportions de ses œuvres; certes, il a toujours détesté la lourdeur, le pédantisme, tout ce qui appesantit le mouvement d’un ouvrage. Mais aujourd’hui il pousse les choses plus loin. L'idée lui vient-elle de raconter ses amours avec Ninon? (115) Il pense d’abord en faire un roman. Puis, à mesure qu’il
(111) Alfred y avait passé des vacances en 1818 et 1819. (Cf. Biographie, p. 42)
(112) Le Fils du Titien, publié en 1838.
.. (13) Rien que dans la petite phrase sèche qui suit : « La maison de Pippo était située sur le quai des Esclavons, non loin du palais Nani, à l’angle d’un petit canal », il n’y a pas un mot qui ne soit gros de souvenirs.
(114) Tout comme au temps du Spectacle, car ce qu’il garde de
romantismè dans ce lyrisme de 1837, il le gardait aussi en 18325 iln’y a pas là de retour en arrière.
(115) Ou Emmeline, en un mot la femme du monde qu’il rencontra en 1836.
travaille son sujet, tant de longueur le rebute; le roman devient nouvelle : c’est Emmeline (116). Et ce qui est vrai pour ce cas particulier, vaut pour presque tous ses contes du moment. Sainte-Beuve l’a fort bien senti : « Ces esquisses de cœur et de jeunesse, légères et touchantes », c’est ainsi qu'il les a définies (117). Et sans doute, il pensait à Frédéric et Bernerette, et à Emmeline; mais les autres : les Deux Maitresses, Margot, le Fils du Titien, dans chacun d’eux, il y a la matière d’un roman, ce qu’il faut d'événements, d'évolution psychologique (118); Musset n’aurait eu qu’à laisser parler les souvenirs qui frémissent derrière chacun d’eux, ici les impressions d’une liaison évanouie depuis seulement quelques mois (119), là les étapes d’un amour qui continue (120), ailleurs toute sa jeunesse (121). Il ne l’a pas voulu. Partout, il a couru à l’essentiel, d’une course parfois capricieuse; mais toujours rapide. Certains penseront : c’est que la prose le lasse vite; Alfred n’a-t-il pas avoué un jour combien le métier de conteur en prose lui pesait? Toutefois, il n’a fait cet aveu que plus tard (122). Rien ne prouve qu’en 1837, ce genre, où il s’essayait, n’ait pas eu à ses yeux l'attrait de la nouveauté. Et puis, pensons au Caprice. Ecrire du théâtre, même en simple prose, c’est, pour Musset, une joie et une vocation; aujourd’hui comme hier, ses ambitions secrètes vont à la scène (123). Or, lorsqu'il entreprend de transformer en comédie l’aventure de la bourse, qu’en tire-t-il? un petit acte, alerte, brillant (trop brillant, disent certains), plein de verve et de vie; rien qu’un acte. Ici encore, il condense. Non par
(116) Cf. Paul de Musset (Biographie, p. 188) : « Depuis le 18 août 1836, il (Musset) s’était engagé par écrit avec la Revue des Deux- Mondes à composer un roman de mœurs contemporaines. Le sujet qu’il se proposait de traiter était celui d’Emmeline…. Quand le temps eut mis cet épisode de sa vie dans la perspective du passé, il reconnut que le chagrin le lui avait fait voir comme sous un verre grossissant. Il lui rendit ses justes proportions qui étaient celles d’une nouvelle. » Emmeline fut publiée en août 1837.
(117) Dans un article sur les Nouvelles de Mérimée (Lundis, tome VII, éd. Garnier).
(118) Ainsi les Deux Maîtresses, Frédéric et Bernerette étudient la vie d’un jeune étudiant à Paris, ainsi Margot suit l’existence de J’héroïne pendant toute sa jeunesse.
(119) Dans Emmeline. C’est l’aventure avec la femme du monde mystérieuse.
(120) Le Fils du Titien, où Musset met en scène Aimée d’Alton et lui-même.
(121) Dans les Deux Maïtresses.
(122) En 1839, dans le Poète déchu.
(123) N’écrivait-il pas à Aimée d’Alton, en 1838 : « Il se fait en moi un changement étrange; mais il est certain que je commence à sentir. de l’ambition, non pas politique, bien entendu, mais. voilà deux mois que jour et nuit je suis poursuivi par. mon idée de théâtre »? (lettre du 15 novembre), et il ajoutait, le 22 décembre : « Tu sais que ma rage théâtrale va toujours son train. »
dégoût. Mais alors pourquoi? Ce n’est pas non plus que sa Muse, déjà, soit essoufflée. Certes, elle n’a pas l’ample respiration de celles d’Hugo ou de Lamartine. Mais elle n’est pas à ce point haletante; et, même plus tard, elle trouvera assez. de vigueur pour dicter les trois actes de Carmosine (124). Non. Il y a autre chose : le goût de la miniature, ou, si l’on préfère, de la perfection dans la petitesse et dans la finesse, loin de toutes les grandiloquences, loin des exagérations. Et la même tendance se retrouve à toutes les pages de l’ouvrage; c’est elle qui, s’adaptant à un public de psychologues mondains, donne au récit sa rapidité de bonne compagnie, qui laisse à l’intelligence de l’auditoire le soin de prolonger des. notations jetées d’un trait, des confidences à demi-mot; c’est elle qui prête au style cette simplicité si dépouillée, parfois (125), qu’on a l’impression d’une causerie amicale; elle encore qui résout l’émotion en sourire, la souffrance en formules pétillantes (126). L’œuvre de Musset présente alors. les caractères de la conversation des salons, mais élevés. jusqu’à la littérature; elle en a les qualités, et peut-être les défauts : le vocabulaire aisé, l’allure directe, le jaïllissement d'esprit, les maximes heureuses, les détours capricieux, la fantaisie; ni dissertation, ni conférence, ni lourdeur; parfois un soupçon de préciosité, un peu trop de paillettes, une composition un peu trop incertaine (127). Sainte-Beuve encore le disait :
Au milieu de ces incertitudes et de ces caprices, il y a des heures délicieusement saisies et enlevées comme en courant. Ce: sont des touches fines et poétiques qui font le charme des jolis récits de M. de Musset. Il ne sait bien, d'ordinaire, que les commencements et les premiers pas; il se laisse mener par ses amoureux, eux par lui, et tous ensemble, pour s’en être bien trouvés si souvent, ils se plaïsent à compter sur ce que leur diront les buissons du chemin (128).
Il y a bien là, sous Péloge, un blâme d'homme de lettres. Mais. Alfred, à travers ses nouvelles et son théâtre, c’est un homme du monde qui serait aussi, certes, un écrivain de génie; et il s’adresse à des gens du monde. Il les sait avertis du cœur humain, à peine moins que lui-même; avides de traits qui soient à la fois délicats et vrais, assez clairvoyants pour
(124) En 1850, après trois années de fatigue manifeste.
(125) Surtout dans les Nouvelles.
(126) Aïnsi dans le Caprice.
(127) (Cf. le verdict de Sainte-Beuve à propos des Contes : Musset « compose peu ses sujets à l’avance; il se fie à sa grâce, en les laissant aller:devant lui » (article cité sur les Nouvelles de Mérimée). Le reprochen’a, d’ailleurs, rien de nouveau.
(128) Sainte-Beuve. (Ibid., Lundis, tome VI p.388)
compléter l’analyse. Et lui, rien ne lui plaît comme de peindre l’homme; rien ne le fatigue comme de tout expliquer. Il laisse donc au public l’illusion d’avoir autant d’esprit que lui (129); et il glisse. Légèreté encore. Légèreté enfin et discrétion dans les confidences; on peut parler de soi dans un salon, entr’ouvrir la porte aux souvenirs; mais le bon ton exige que le moi ne s'étale point de facon obsédante, que les souvenirs ne se fassent ni trop intimes ni scabreux; le bon goût commande que les joies du passé ne soient point exprimées avec trop de précision, ni ses souffrances avec trop d’impétuosité. De la réserve, en pareille matière, c’est la devise du monde. Et le lyrisme de notre poète se plie à cette loi. Il lui arrive, parfois, d’exhaler ses sentiments, surtout en vers; on peut l’apercevoir sous tous ses ouvrages du moment. Mais nous l’apercevons surtout parce que nous sommes renseignés; dès lors, nous le reconnaissons, même lorsqu'il tente de se déguiser. Est-ce une raison pour ne point sentir ces efforts? Efforts vers le bon ton et vers la mesure; les confidences d’aujourd’hui ne rappellent en rien la sensualité d’autrefois ni l'intimité d’hier (130), en rien les cris de triomphe des débuts, les cris de douleur de naguère. C’est un lyrisme plein de précautions et de réticences. Musset trace-t-il son propre portrait? il analyse ce caractère qui est le sien, à larges traits, en formules rapides, incisives, sans vibration révélatrice (131), comme il ferait un être imaginaire ou un indifférent. Mieux encore
autour de ce personnage, il transforme ou il invente les autres caractères, les anecdotes, l’intrigue. Il est probable que les Deux Maîtresses eurent des modèles. Lesquels? Si l’on en croit les dates, il s’agit de l’inconnue, de Ninon, et de Louise. la grisette (132). Mais la femme ravagée de scrupules qui fut Emmeline, devient une coquette : elle ne recule pas devant les démarches hardies, elle a, dans le fond de son jardin, un pavillon discret, dont les meubles en savent long; et l’autre, la grisette étourdie et facile, qui suivait le poète à Bury, la voici qui s’assagit; elle est veuve, elle vit avec sa vieille mère, elle s’effarouche aux premières marques d’amour et lutte contre ses propres sentiments. Dans 11 ne faut jurer de rien, mêmes transformations : l’oncle Van Bück, Cécile de Mantes, l’aventure du mariage, d’abord refusé, puis accepté, nous en
(129) Cf. ces mots de Pontmartin, après la première d’un Caprice « Il y avait, dans le plaisir que nous goûtions, quelque chose de si exquis, de si flatteur, que ce n’était pas l’amour-propre de l’auteur que nous caressions en applaudissant, c'était le nôtre. » (Revue des Deux-Mondes, 1° décembre 1847.)
(130) Lorsqu'il écrivait les Contes d’Espagne ou la Confession.
(131) Il suffit, pour s’en rendre compte, de relire le premier chapitre des Deux Maîtresses et de le comparer à la Confession d’un Enfant du siècle.
(132) Et la simultanéité des deux intrigues est un argument de plus.
chercherions trace vainement dans la vie du poète. Il crée ainsi, autour de la confidence, un monde imaginaire qui lui enlève ce qu’elle pourrait avoir d’indiscret. Et lorsqu'il emprunte à son expérience le thème de quelque ouvrage, les précautions qu’il prend sont différentes; elles ne nous en frappent pas moins. Le cadeau envoyé par Aimée d’Alton, il en tire deux œuvres : le Caprice, le Fils du Titien; deux œuvres qui n’ont rien de commun, ni le cadre, ni les circonstances, ni les caractères, ni les péripéties, ni les conclusions (133). Voilà déjà qui en dit long sur le travail d’imagination auquel Musset se livre autour de son thème. Poussons plus loin : dans la nouvelle, l’auteur conserve à peu près les personnages et la ligne générale de l’aventure. Le Tizianello génialement doué, mais faible de volonté, courant les soirées et les maisons de jeu, ami des femmes et bien vu d’elles, Beatrix Donato (134) avec l’épanouissement de sa beauté, son audace indifférente aux soucis du qu’en-dira-t-on? (135), son amour sans égoïsme, ne ressemblent-ils point au poète et à Aimée d’Alton? Leur liaison ne suit-elle pas les mêmes étapes que dans la vie de Musset? D’abord le cadeau, puis les recherches du jeune homme, sa visite à la marraine (136), la rencontre, et l’amour enfin sous l’influence duquel le jeune peintre retrouve son génie et travaille dans la joie (137). L'histoire est bien la même. Mais les détails, les personnages secondaires, le milieu apparaissent transformés. Non seulement Alfred se déguise en peintre, et fait de la jeune fille une veuve (138), non seulement il change la silhouette de M”° Jaubert, en la couronnant de cheveux blancs (139), mais il transporte l’aventure à Venise, en 1580. Il s’agit de faire prendre les visions de la mémoire pour des inventions de l’imagination; et le poète choisit, naturellement, le pays loin-
(133) Ici Venise et là Paris; ici, C’est une amie, et là, la femme légitime qui fait le cadeau; on pourrait poursuivre; il ne reste guère de commun que le fait initial.
(34) C’est le nom que porte, dans le Fils du Titien, la femme qui y joue le rôle d’Aimée d’Alton.
(135) Et même à la réprobation de sa famille. Le conteur dit, en
terminant : « Il est à regretter que l’orgueil des Loredans, blessé de cette liaison publique, ait détruit le portrait de Béatrice. » (136) Car Musset n’hésite pas à conserver ce titre à « la signora
Dorothée, femme de l’avogador Pasqualigo »; « elle était, en outre, la marraine de Pippo », écrit-il.
. (137) Ainsi le poète lui-même, avant le biographe, reconnaît à Aimée d’Alton l’honneur de lui avoir rendu le goût d'écrire et l’aisance de travail.
R (138) « Elle ôta son masque, Pippo reconnut.… qu’il avait. devant lui une des plus belles femmes de Venise et l'héritière de deux nobles familles, Béatrice Loredano, veuve du procureur Donato. »
(139) « Cette dame, respectable par son âge, était des plus riches et
des plus spirituelles de la République », écrit Musset à propos de la signora Dorothée.
tain, l’époque lointaine qu’il connaît le mieux. Il noie ainsi la vérité exacte sous la couleur locale (caractères violents qu’il ajoute au réel, entremetteuses, amoureuses, jaloux; tableaux et paysages qui achèvent d’aveugler le lecteur) (140), sous une série de précisions, allant chercher dans les annales vénitiennes, des noms célèbres : les Donatos, les Loredans, les Titiens. Et, quand il ajoute (141) à son récit une série de références, quand il dit à propos du tableau du Tizianello : « c’est aux recherches d’un amateur célèbre, M. Doglioni, qu’on doit de savoir que ce tableau a existé », il obéit au même souci : détourner sur le fils du Titien, l’attention de son auditoire. Dans Un Caprice, au contraire, il laisse à lanecdote son cadre : salon de Paris, atmosphère de galanterie et de conversation spirituelle. Nous sommes chez la marraine, tous les détails le prouvent, jusqu’à cette Revue des Deux-Mondes qui traîne sur la table, avec un article sur les orangs-outangs et l’inévitable chapitre de George Sand. En M”° de Léry, qui ne reconnaît M°° Jaubert, pétrie d’esprit, libre et si sûre, le plus intelligent mais aussi le plus inébranlable des professeurs de morale? Seulement ici c’est l’aventure que le poète transforme. Il y a bien toujours cette bourse envoyée à un homme à bonnes fortunes, par une femme; mais cette femme est la sienne. M”° de Chavigny sentant son mari lui échapper, la lui a brodée. On sait par quel manège cette bourse parvient à M. de Chavigny; comment il découvre la vérité, après un marivaudage assez dangereux, et comment enfin le caprice qu’il méditait s’efface dans l’amour conjugal reconquis (142). Entre ce conte si moral dans ses conclusions, et la réalité, quoi de commun? Musset a coupé son aventure en deux; il a pris ici les sentiments, la situation, l’anecdote, là le milieu, les circonstances, le dialogue et l’atmosphère; et, les deux fois, il a remplacé ce qu’il supprimait par des fantaisies de son imagination. Je ne sais rien qui prouve mieux sa volonté de réserve jusque dans la confidence. D'ailleurs, ces libertés qu’il prend ne l’empêchent point de rester vrai. Plus que jamais, il tient compte des données de l’observation; plus que jamais les stylisations où sa psychologie se complaisait autrefois s’effacent. Depuis quelque temps déjà, elles s’humanisaient. Les pièces que Musset écrit
(140) Ces paysages, eux aussi, relèvent du lyrisme, reconnaissons-le, puisque Musset les tire de ses souvenirs. Maïs l’essentiel, à nos yeux, c'est qu’en les mélant à l’aventure, en confondant des confidences d’époques et de couleurs différentes, le poète, certainement, cherchait à dépister les curieux.
(141) Dans des notes diverses. Aïnsi, à la page 242 : « On sorthit masqué autrefois à Venise tant que durait le carnaval »; ainsi (p. 287), un long commentaire inspiré de Daru (Histoire de la République de Venise) sur l’esprit vindicatif des Loredans.
(142) C’est là toute l’intrigue et toute la leçon d’un Caprice.
maintenant (143) marquent un pas de plus dans la même voie. Les personnages, aux dépens desquels il prétend nous amuser, il a soin de ne plus les rendre constamment risibles. Relisons 11 ne faut jurer de rien; la baronne de Mantes, malgré sa tête « de girouette », cette étourderie qu’elle porte en toutes choses et sa vanité (144), cette sorte d’inconscience qui semble lui venir du fond de sa jeunesse, avec quel empressement elle accueille les passants en désarroi (145), avec quel dévouement elle répond aux prières des malheureux (146), quelle angoisse la saisit lorsqu’elle tremble pour sa fille (147), quel indulgent sourire elle retrouve devant les folies des amoureux! (148) Compréhension, charité, bonté, elle possède là des qualités que Musset, jadis, concédait difficilement aux personnages qui avaient dépassé un certain Âge. L’oncle Van Bück, de son côté, a beau manquer de caractère, parfois de finesse, et s’abandonner un peu trop aux séductions du chambertin, l’auteur nous l’a montré plein d'affection pour son neveu; il a mis de son côté le bon sens et la sagesse, une perspicacité qui lui permet de voir clair quand Valentin continue à s’aveugler (149); que dis-je? Avec Cécile, c’est l’oncle Van Bück qui triomphe, au moment où le rideau tombe. Si nous passons au Caprice, l’évolution paraît plus frappante encore. Les grotesques ont disparu. Il ne reste plus que des êtres vivants; ces êtres appartiennent à un milieu; ils en portent l’empreinte. Voilà du nouveau. Jadis Musset isolait ses héros, les arrachait à leur cadre, et leur choisissait un décor imaginaire : terres incertaines, époques indéfinissables où se mariaient la sève de la Renaissance, l’ordre libertin du xviri° siècle, et le romantisme contemporain. Rien de pareil ici. Musset ne quitte plus le sol de
(143) C'est-à-dire : Il ne faut jurer de rien et un Caprice.
(144) Les preuves en abondent à travers toute la pièce : elle égare son peloton bleu, elle ne se rappelle plus le nom des livres qu’elle lit, et lorsqu'elle parcourt (II, 4) la lettre de Valentin à sa fille, elle la commente de façon surprenante : audace de ton, rendez-vous, tout passe, sauf ces mots « je ne crois pas que votre mère fasse grande attention à vous. Elle à une tête de girouette. »
(145) Et notamment Valentin, qu’elle ne connaît pas alors.
(146) Cf. les paroles de Cécile (III, 4) : « (Il n’y a pas de meilleure femme au monde. Vous la verrez se lever de table, si c’est un mendiant qui attend. Que de fois j'ai vu à l’église les yeux des malheureux s’humecter de pleurs lorsque ma mère les regardait. Allez! elle a le droit d’être fière, et je l’ai été d’elle quelquefois. »
(147) Après la fuite de Cécile (IL, 3).
(148) Scène finale. Elle trouve Cécile et Valentin qui s’embrassent : « Tenez, les voilà qui s’embrassent, Bonsoir, mon gendre. » Tout de suite elle comprend, pardonne et félicite.
(149) Ainsi (II, 2), lorsque l’oncle et le neveu se promènent sous la charmille. Cécile n’a pas regardé Valentin, celui-ci devient furieux, et Toncle Van Bück, soulevant les protestations du jeune homme, de s’écrier : « Le diable m’emporte! tu parles en amoureux. Est-ce que tu le serais, par hasard? »
France. Tout au plus arrive-t-il parfois qu’il ne précise pas Ja région où il nous entraîne (150); encore est-ce une exception. L’action d’'Emmeline se déroule à Paris et aux environs de Melun (151), les hésitations de Valentin entre les Deux Maîtresses ne l’entraînent pas hors de la capitale. Frédéric et Bernerette se rencontrent, s’aiment et se quittent à Paris, à Meudon, à Besançon; Margot vient des environs de Chartres, tenir la maison de M"*° Doradour, dans le Marais (152); enfin les conversations du Caprice tiennent à l’aise dans un salon parisien. D'ailleurs, si l'horizon géographique de Musset se réduit aux limites de l’Ile-de-France, ses promenades dans le temps ne l’entraînent presque jamais hors du xix° siècle. Le mariage d’'Emmeline est célébré en 1825; c’est au même moment que Valentin arrive à Paris pour achever ses études; Frédéric l’y suit de très près (153); l’action de Margot commence en 1804; celle du Caprice tient en un jour de printemps de l’année 1837 (154). Et, même lorsque Musset n'apporte point tant de précision (155), mille allusions prouvent que nous ne sortons pas de l’époque contemporaine (156). Le Fils du Titien (157) mis à part, quelques lieues autour de Paris, quelques années autour de 1830, tel est le cadre où Musset rassemble, pendant ce second printemps, ses nouvelles et son théâtre. Ce n’est point hasard si l’horizon qu’il choisit ainsi, son regard l’a parcouru dans tous les sens; si la plupart des personnages qu’il y campe appartiennent aux milieux qu’il connaît le mieux : gens du monde, lorettes, jeunes étudiants. Il entend peindre ce qu’il a vu; et le peindre comme il l’a vu. Aussi, l’atmosphère de poésie, les lointains vaporeux, tout cela disparaît de l’œuvre. Il y a bien, dans Il ne faut jurer de rien, un jardin autour du château; mais si différent de ceux d’autrefois! Un jardin à la française, avec
(150) Dans 71 ne faut jurer de rien. « La scène est à Paris dans la première partie de l’acte premier, et ensuite au château de la baronne. »
(51) Cf. deuxième chapitre : « Ils avaient loué une maison de campagne au bord de la Seine, près de Melun; il y a dans cet endroit, deux ou trois villages qui s’appellent le May, et comme apparemment la maison est bâtie à la place d’un ancien moulin, on l’appelle le moulin de May. »
(152) Le conte débute ainsi : « Dans une grande et gothique maison, rue du Perche, au Marais. » (Nouvelles I, p. 311.)
(153) Frédéric et Bernerette.
(154) À vrai dire, Musset, ici, ne fixe pas de date. Mais la Revue des Deux-Mondes dont il parle, et que son public lisait alors, parut le 15 mars et le 1°" avril 1837.
(55) Dans II ne faut jurer de rien.
(156) Ainsi le passage sur Jocelyn, qui vient alors de paraître (nous sommes en juillet 1836) (acte I, scène 2). «
(157) Qui se passe à Venise en 1580.
des charmilles où la vue ne s’égare pas (158). L’ordre y règne; la poésie n’y revient que par ruse, quand la magie du clair de lune la favorise (159); dès que le soleil luit on aperçoit l'avenue qui relie le château à la route. Le monde extérieur est là tout près. Et Paris n’est pas loin, d’où l’on peut venir en calèche passer une soirée (160). Ils se font plus proches, dans Un Caprice. Derrière le boudoir où Mathilde achève sa bourse, nous entrevoyons une enfilade d’autres salons, eux aussi très parisiens. Les ponts ne sont plus coupés comme autrefois entre le réel et les personnages de Musset. Autour de chacun d’eux, d’autres silhouettes se devinent, pour le relier à son milieu : ce sont les amis plus riches avec lesquels Valentin passe son existence de luxe, les étudiants et les grisettes qui gravitent autour de Frédéric et de Bernerette, les grandes dames qui défilent dans le babillage de M"° de Léry, en somme, le Quartier Latin et le Faubourg Saint- Germain, les deux mondes qu’Alfred connaît, par expérience. Ici encore, il veut peindre ce qu’il voit. Et ce souci se trahit jusque dans le dialogue. Celui de naguère, mêlé de couplets et de monologues, à peine si nous le retrouvons dans la dernière scène de 11 ne faut jurer de rien (161). Il serait vain de le chercher dans Un Caprice. Là s’épanouit la conversation telle que Musset l’entendait, dans le salon de M°”° Jaubert ou chez la duchesse de Castries; élégante, facile, primesautière avant tout, et qui passe du cancan à la psychologie, des modes à la littérature, mêle une appréciation sur Jocelyn et le peloton bleu de la baronne de Mantes, les fourrures de M”° de Léry et un chapitre de Mauprat, les confidences et le nom d’un fournisseur en vogue. Elle n’a pas d’autre ambition que de connaître l’homme et de le décrire, pas d’autre luxe que les formules et les « mots »; on la dit parfois précieuse; elle peut l’être par la recherche de ces formules qui scintillent partout; mais, sous ces zébrures, elle porte, ainsi que Perrette, cotillon court et souliers plats : des phrases très brèves, un vocabulaire où je défie qu’on rencontre un terme étranger ou rare; elle ne choisit que des mots de tous les jours, parfois ceux que le dictionnaire académique ne connaît pas : « Re-
(158) Tant et si bien que Valentin voit s'approcher Cécile, et que, de son côté, la jeune fille devine l’oncle Van Bück. (Cf. III, 4 : « Votre oncle. Pourquoi, ce matin, se cachaïit-il dans la charmille?.… Je lai vu en détournant l’allée. »)
(159) Aïnsi à la scène 4 du troisième acte.
(160) Comme font les invités de M"° de Mantes (III, 2 : « Vous verrez que j'aurai fait venir tout le Faubourg Saint-Germain de Paris, pour le remercier et le mettre à la porte. »)
(161) Encore toute une partie de cette scène, et la plus parfumée de lyrisme, ne date-t-elle pas de 1836. Musset l’a empruntée à son
« roman par lettres » (1833). Il s’agit des couplets sur le rôle de l’amour dans l’univers.
bonsoir, chère » (162), dit M*° de Léry en pénétrant pour la seconde fois chez Mathilde. « Rebonsoir, chère, quelle langue est-ce là? » bougonnait (163) un des acteurs pendant les répétitions. Musset aurait pu répondre : c’est la langue que parlent les gens du monde, mes modèles; et la remarque vaut pour l’ensemble de la pièce. Qui songerait, après cela, à nier l’effort de notre poète vers la vérité? Mais cet effort même l’entraîne à l’observation sociale. Si l’analyse de quelques cœurs reste son propos essentiel, voici que, derrière eux, il décrit certaines classes de la société. Pour les tourner en ridicule? Non pas. S'il lui arrive de sourire de ses héros et de leur entourage, ce sourire demeure indulgent. Au fond, Musset se sent en sympathie avec les milieux qu’il dépeint. Qu’on songe aux silhouettes féminines qu’il esquisse : Cécile de Mantes trouve un certain plaisir à désobéir aux ordres maternels, elle se fait de la vie une image un peu chimérique; mais, on la sent si profondément pure, qu’elle impose le respect à ceux mêmes qui rêvaient aventure; elle reste le type de l’ingénue intelligente; et sa vertu lui vient de son milieu (164). S'agit-il de Bernerette, qui, lorsqu'elle s’appelait Louise, était légère et volage? Musset la montre capable d’aimer jusqu’à en mourir, avec les sentiments les plus délicats (165). Mathilde de Chavigny a gardé l’âme tendre d’Aimée d’Alton, sans rien conserver de ses audaces; M" de Léry n’a que les qualités de la marraine : un cœur toujours ouvert à la compassion, un jugement très sûr, une connaissance avisée de l’homme, le tout au service de la bonne cause. En vérité, dans cette galerie, il n’y a que des portraits sympathiques. Et Musset traite les hommes avec autant d’indulgence. M. de Chavigny qui nous apparaît d’abord fat, égoïste et sec, de Clavaroche à lui, quelle différence! (166) Il a dans l’attitude, l’élégance du grand seigneur, assez d’esprit pour soutenir l’entretien avec M"° de Léry, assez d'intelligence pour recevoir sans ridicule la lecon qu’on lui donne, assez de cœur pour en tirer profit (167). Quant à Valentin, en dépit de ses grandes pro-
(162) Urt Caprice, au début de la scène 6.
(163) Dit la légende. Car on n’a jamais pu prouver que ce mot, rapporté par quelques anecdotiers, ait été vraiment prononcé.
G64 Il suffit, pour s’en rendre compte, de l'entendre parler de sa jeunesse, de sa mère. (III, 4).
(165) Cf. la lettre qu'avant de mourir elle envoie à Frédéric.
(166) La comparaison peut se faire; les deux personnages ont quelques traits communs : la fatuité, le passé militaire, les succès féminins.
(167) La situation de M. de Chavigny semblait le vouer au ridicule. L’auteur ne l’a pas voulu. Il a prêté, pour finir, au bellâtre des premières scènes, un sérieux qui le sauve. Je pense à sa réponse à M"° de Léry “ Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n’oublierai jamais qu’un jeune curé fait les meilleurs sermons. » C’est se tirer d’un
testations, les aspirations généreuses de la jeunesse couvent en lui (168). Il lui suffit de rencontrer Cécile pour l’aimer vraiment, il lui suffit d’aimer vraiment pour oublier les ruses de Lovelace. I1 a l'impression d’une délivrance, et nous, public, nous avons l'impression qu’il retrouve alors sa nature réelle. Jamais Musset, en dépeignant ainsi les gens du monde, n’a prétendu leur faire la leçon; on peut même penser que ce sont eux qui la lui ont faite. A leur contact, les tendances conversatrices de son esprit, son respect pour l'édifice des traditions, son goût de l’équilibre, son horreur des bouleversements aveugles se sont renforcés. C’est là ce que j’appelais son optimisme social. Et en parlant ainsi, je ne songe pas à son attitude politique. Qu'il se sente en sympathie avec la Monarchie de Juillet, qu’il se pose officiellement (169) en fervent de l’ordre social qu’elle résume, il n’y a rien là de nouveau. Mais jadis, sur un point et par une étrange contradiction, ce conservateur se sentait l’âme révolutionnaire : lorsque la passion était en jeu. Le bonheur est d'aimer, et le mariage tue l’amour, voilà ce que répétaient jadis poèmes et comédies. Rien de pareil maintenant. Musset veut-il résumer les jours heureux que coulent Beatrice et le Tizianello? une formule lui vient : « Ils vécurent longtemps comme deux époux » (170). Il n’eût point parlé ainsi, il y a quelques années. On objectera que le fils du Titien n’épouse pas sa maîtresse. Patience! Ouvrons 11 ne faut jurer de rien. Cette pièce constitue un document précieux : nous y voyons défiler toutes les attitudes du poète en face du mariage. Au premier acte, lorsque l’oncle Van Bück lui propose d’épouser M" de Mantes, un sursaut de révolte secoue Valentin : « Mais mon oncle, qu'est-ce que je vous ai fait? » Musset, en 1832, n’eût pas réagi d'autre manière. Pourtant, peu à peu, les yeux du jeune homme se dessillent : « Suis-je un renard pris à son piège ou un fou qui revient à la raison? » (171) Cette perplexité ne dure pas; bientôt il va s’écrier : « Lovelace est un fou et moi aussi, d’avoir voulu suivre son exemple. Dieu soit loué, tu ne m’as pas compris. Je t'aime, je t’épouse. Il n’y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour » (172). « Je t’aime, je t’'épouse », on dirait presque une déduction. Il y a de certains cas où l’homme ne peut aimer que dans le
mauvais pas en homme esprit et en galant homme. Aussi bien la jeune femme le reconnaît elle-même: « Je n’ai pas le temps de vous faire ma morale; vous êtes homme de cœur, et votre cœur vous la fera. »
(168) D’ailleurs, il dit lui-même à son oncle : « Vous savez que les Une S : ; :
mauvaises têtes n’ont pas toujours les plus mauvais cœurs. » (I 1.)
(169) Notamment dans le poème sur la naissance du comte de Paris (170) Cf. le Fils du Titien. (Nouvelles, I, p. 307.)
(171) Acte III, scène 4.
(172) Fin de la même scène.
mariage (173), voilà la lecon de la comédie. Avec Un Caprice, Musset se prononce plus nettement encore. Les vertus de sa femme n’empêchent point M. de Chavigny de chercher des distractions. Sur la trame du bonheur conjugal, il brode en feston toute une série de caprices. Il y a fort à parier que Musset l’en eût approuvé autrefois. Mais, aujourd’hui, il pare la femme légitime de toutes les qualités : elle est jolie et gracieuse, fidèle et tendre; elle sait souffrir, elle sait se dévouer, aimer. Auprès d’elle la maîtresse, à dessein, apparaît .insipide (175). Et, quant à ces aventures où M. de Chavigny se complait, veut-on savoir ce qu’en pense Musset? Ecoutons MUC NLErY
Quand nous nous serons prouvé l’un à l’autre que je suis une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu’il est minuit et que nous sommes en tête-à-tête, voilà un beau fait d’armes que nous aurons à écrire dans nos mémoires. C’est pourtant là tout, n'est-ce pas? Et ce que vous m’accordez en riant.…, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à la seule femme que vous aimez. Adieu, vous m’en voudrez aujourd’hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela vaut mieux qu’un caprice (175).
« Je n’oublierai jamais qu’un jeune curé fait les meilleurs sermons », répond Don Juan. Ainsi, la passion peut s’accommoder du mariage, concédait 11 ne faut jurer de rien; et le Caprice affirme : elle ne s’épanouit dans son dévouement mutuel qu’au foyer conjugal (176). Aux yeux de Musset, la société n’est donc plus l’adversaire obligée de l’amour. Aussi, les ironies qu’il décochait naguère contre elle, il les réserve à ceux qui la combattent : aux philosophes, qui l’ont ébranlée dans ses assises religieuses (177); aux politiciens qui rêvent de la jeter bas (178); aux trublions qui s’en prennent à elle de leur impuissance à faire leur vie (179). Contre eux, il la soutient de toute sa verve. Non que tout lui plaise, en elle.
(173) Car, le public le comprend tout aussi bien que Valentin, Cécile de Mantes n’aimera que dans le mariage.
: (174) Je pense à cette M"° de Blainville, dont M"° de Léry trace un portrait si peu flatteur (à la scène 3 et à la scène 6).
(175) Scène 8.
(176) Gradation d’autant plus frappante que, chronologiquement, le
Caprice vient après Il ne faut jurer de rien, et que tout le théâtre de Musset, à l’avenir, reprendra la thèse de ce proverbe.
(177) Cf. l'Espoir en Dieu (février 1838).
(178) Cf. la deuxième lettre de Dupuis et Cotonet.
(179) Je pense à la satire : Dupont et Durand (juillet 1838). Ce sont, on le sait, deux demi-fous que le poète ne ménage pas. Or, l’un d’eux (Dupont), crie son admiration pour Fourrier, Saint-Just, Spinosa, Brutus et Lycurgue; l’autre, — et c’est ce qui, ici, nous paraît le plus important, — se pose ‘en fervent d’Ossian, de Schiller, de Gæœthe, de Shakespeare et clame son mépris des auteurs de l’antiquité.
Bien des choses le choquent : le matérialisme, la puissance de l’argent, le goût de la masse s'imposant aux délicats, le règne de la presse, du feuilleton; bref, l'apport du siècle. Ainsi ses critiques mêmes ne le rapprochent pas des révolutionnaires. Au contraire, il célèbre les qualités des gens du monde, chante la naissance du comte de Paris, déplore la perte de la foi (180), prône les joies du foyer
Les humanitaires ne veulent pas du mariage. Ont-ils parcouru nos provinces? Sont-ils entrés dans nos fermes, au village? Se sontils assis au coin de l’âtre immense des vignerons du Roussillon? Ont-ils consulté, avant de trancher si vite, la paysanne qui allaiïte son nourrisson rebondi?.… Savent-ils ce que c’est, eux qui parlent d’adultère, et qui ont leur maîtresse sans doute, savent-ils ce que c’est que le mariage, non pas musqué, sous les robes de Palmire, au fond d’un boudoir en lampas, mais dans les prés, en plein soleil, sur la place, à la fontaine publique, à la paroisse et dans le lit de vieux chêne? (181).
Ne peut-on pas parler de son optimisme social? Or, tous ces traits, légèreté de touche, souci de peindre au plus vrai le monde qu’il connaît le mieux, adhésion de plus en plus complète à l’ordre social, tout cela l’entraîne loin des idées de ses débuts! Où le mondain (182) s’affirme, le byronien achève de disparaître. À aucun moment, Musset ne s’est trouvé plus éloigné du Cénacle : telle est l’impression que laissent les contes, les comédies et les poèmes de ce second printemps.
L'œuvre critique (183) la confirme. Alfred, en effet, y exprime son opinion sur le mouvement romantique, tout comme au temps des Vœux stériles et des Secrètes Pensées. Alors, déjà, il proclamait son indépendance, et désavouait ses propres audaces, devenues à ses yeux autant d'erreurs. À cet égard, 1837 prolonge 1832. Je ne sais pas de preuve qui atteste mieux combien la crise de Venise eut peu de prise sur l'idéal littéraire du poète. S'agit-il de juger le Cénacle et son œuvre? Relisons avec attention la première Lettre de Dupuis et Cotonet (184). Je dis : avec attention; car la boutade y affleure sans cesse, le ton y reste primesautier; il n’en faut pas davantage pour qu’on traite l’ouvrage en badinage sans portée. Pourtant, croit-on que Musset puisse aborder ce
(180) Dans l’Espoir en Dieu.
(181) Cf. deuxième Lettre de Dupuis et Cotonet.
; (182) Et j’emploie ce mot ici, dans son sens le plus large, sans nulle intention péjorative. É (183) C'est-à-dire : les Lettres de Dupuis et Cotonet et les articles de 1838 et 1839 : (sur la Tragédie, 1°’ novembre 1838; sur la reprise de Bajazet, 1° décembre; sur un concert de M'° Garcia, 1°" janvier 1839; sur les débuts de M'° Garcia, 1°" novembre de la même année.) (184) Celle du 8 septembre 1836.
sujet : en quoi consiste le romantisme; en quoi s'est-il montré original et créateur, sans que son esprit et son cœur s’y intéressent? Les idées qu’il défend réveillent en lui un monde de souvenirs : les enthousiasmes de ses débuts, les inquiétudes qui suivirent (185),-ies découvertes du temps où son intelligence se reprenait, toute son évolution intellectuelle de six années. Qu'il en plaisante, qu’il persiffle le plus souvent possible, c’est l’évidence. Mais, pour Alfred, la critique doit mettre sa coquetterie à faire oublier, sous la légèreté du ton, la gravité de la pensée. S’arrêter ici au badinage serait donc commettre une lourde erreur. Il faut faire, en sens inverse, le même effort que le poète, dégager la thèse de toutes les plaisanteries où il l’a enveloppée, oublier la Fertésous-Jouarre et la candeur matoise de Dupuis et de Cotonet. A travers eux, c’est Musset qui parle, et ce qu’il dit, le voici : le romantisme n’a point innové autant que certaines préfaces le donneraient à entendre (186). Sans doute, il a rompu avec des traditions, ainsi, à la scène, avec les unités. (C’est là une conquête qui reste acquise.) Mais lorsqu'on cherche à discerner son œuvre positive, on se trouve embarrassé; car la plupart de ses découvertes lui viennent des littératures étrangères (187), ou même de l’antiquité (188). Et d’autre part, la plupart des genres qu’il a prônés n’ont été pour lui que les vêtements d’une saison (189). Dès lors, on ne saurait les faire entrer en ligne de compte, si l’on veut le définir. Que dis-je, le définir? c’est une gageure, tant il apparaît éparpillé dans des directions multiples, pénétré d’influences et d’inspirations différentes. A bien chercher, on pourrait le caractériser peut-être par une vibration particulière de la sensibilité, de là le couplet :
Le romantisme, mon cher monsieur…., c’est l’étoile qui pleure, c’est le vent qui vagit, c’est la nuit qui frissonne, l’oiseau qui vole et la fleur qui embaume, c’est le jet inespéré, l’extase alanguie, la citerne sous les palmiers, et l’espoir vermeil et ses mille amours,
(185) La crise intellectuelle de 1830 à 1832.
(86) L’auteur pense certainement à la préface de Cromwell. (« Heureusement dans la même année parut une illustre préface. Il y respirait un air d'assurance qui était fait pour tranquilliser.… ») A d’autres encore (« nous avons beaucoup lu, notamment des préfaces, car. nous savons bien que c’est le principal et que le reste n’est que pour enfler la chose »).
(187) Ce qui n’est pas spécialement original, note le bourgeois de la Ferté : « Îl n’y a rien de moins nouveau. que de compiler et de plagier », et les classiques s’inspiraient déjà de la littérature espagnole.
(188) Et surtout d’Aristophane. (Cf. Mélanges, pp. 203-205.)
(189) « De 1830 à 1831, nous crûmes que le romantisme était le genre historique. De 1831 à l’année suivante, voyant le genre historique discrédité et le romantisme toujours en vie, nous pensâmes que c'était le genre intime, dont on parlait fort. De 1833 à 1834, nous crûmes que Île romantisme consistait à ne pas se raser et à porter des gilets à larges revers. », autant de modes, en somme.
Up :
l'ange et la perle, la robe blanche des saules.., c’est la philosophie providentielle géométrisant les faits accomplis, puis s’élançant ‘dans le vague des expériences pour y ciseler les fibres secrètes:
Mais plus sûrement encore, on peut le caractériser comme une langue nouvelle, où les épithètes prennent une place de premier plan (190). On sait de quelle façon Musset le montre; il prend deux textes (191), y sème les adjectifs (192), y ajoute quelques énumérations, voilà le romantisme. Boutade, par l’accent; mais c’est là une idée qui tient depuis longtemps au cœur du poète. Dès le lendemain des Contes d’Espagne, il s'élevait, dans sa lettre à l’oncle Stephen, contre cette Ecole rimeuse qui « ne s’est adressée qu’à la forme, croyant rebâtir en replâtrant ». Il ne fait ici, que reprendre la même idée; la révolution romantique est surtout affaire de forme. Telle est la thèse que défend la première Lettre de Dupuis et Cotonet. On peut la trouver sévère; mais les circonstances n’étaient pas faites pour incliner Musset à l’indulgence. On sait avec quelle prédilection il aimait les vers; or, depuis dés mois (193), le romantisme semble se détourner de la poésie; la jeune génération, et même les chefs, cherchent ailleurs leurs succès les plus marquants : à la scène et dans le roman. Or, Musset ne prisait guère les romans en vogue : ceux de Balzac, ceux de George Sand. « Que les Dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux! » ainsi débute la première Lettre de Dupuis et Cotonet, et les trois autres reprennent la même formule. Quant au drame de l'Ecole, notre poète, jadis, l’avait condamné. Il ne pense point autrement
« L'Ecole nouvelle », écrit-il en novembre 1838, « n’a encore il est vrai, produit que des essais, et son ardeur révolutionnaire l’a emportée, comme dirait Molière, un peu bien loin; mais nous ferons mieux plus tard (194). »
Et quelques mois après Il y a, dans ce moment-ci, un coup de vent dans le monde
(190) C’est là, en effet, la conclusion de cette première lettre : « Pour en finir, nous croyons que le romantisme consiste à employer tous ces adjectifs, et non en autre chose. »
(191) l’un tiré des Lettres portugaises, l’autre de Paul et Virginie.
(192) Un exemple; Bernardin de Saint-Pierre écrivait : « L’amour, l'innocence, la piété développaient chaque jourla beauté de leur âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements. » Cette phrase devient : « L’amour candide, l’innocence aux yeux bleus, la suave piété développaient chaque jour la beauté sereine de leur âme radieuse… »
(193) Les Chants du Crépuscule parurent à la fin de 1835, Jocelyn au début de l’année suivante. Et ce sont là les deux seules grandes œuvres poétiques publiées depuis de longs mois par les hommes du Cénacle lorsque Musset écrit ses lettres de la Ferté.
(194) De la Tragédie.
des arts : la tradition ancienne était une admirable convention, mais c'était une convention; le débordement romantique a été un - déluge effrayant, mais une importante conquête. Le joug est brisé, la fièvre est passée; il est temps que la vérité règne.…., dégagée de lexagération de la licence comme des entraves de la convention (195). |
Et puis, — que la thèse soutenue ici soit injuste ou non, — là n’est point la question; elle accuse ce qui sépare Musset de ses anciens compagnons, au point de vue littéraire, comme au point de vue des idées politiques et des conceptions sociales, c’est ce qu’il nous en faut retenir. D’ailleurs, le poète n’est pas plus complaisant pour son propre passé. S'il ne revient pas sur les audaces de ses débuts (196), il s’en veut d’avoir écrit depuis la Confession. Il y insiste dans ses lettres à Aimée d’Alton :
« Le cœur, plus résigné », écrit-il le 31 mars (197), « …jouit mieux des jours heureux, les appelle avec plus d’ardeur, les prolonge avec plus de soin. Il en vient enfin à se dire : le mal n’est rien puisque le bonheur existe. Ce n’est pas là la conclusion du livre que vous aimez (198) et qui n’en est pas moins vrai : mais c’est là ce qui suit, ce qui doit le suivre; ne dites jamais, mon beau moinillon rose, que Dieu vous refuse le bonheur, et ne cherchez pas des motifs de souffrance dans ce que vous appelez vos idées folles. Ce sont des idées sages, les plus précieuses, les seules vraies. le bonheur que vous niez, il est en vous. Le mot d’amie vous plaît. Enfant! amitié, amour, sont-ce donc deux mots? »
Entre cette philosophie et les enseignements du roman, il n’y a rien de commun. Dès les premiers jours d’avril (199), Musset ajoute :
Jetez au feu vos résumés philosophiques de l’amour, vos romans à la mode, et le mien tout le premier. Lisez dans votre miroir, dans les yeux de votre amant : ce sont de meilleurs bréviaires que la Confession d’un Enfant du siècle.
Et, un peu plus tard
Cette Confession, à ce que je vois, ne veut pas vous sortir de la tête. C’est me punir par où j'ai péché, et je n’ai rien à en dire. Cependant quand on a fait un livre, on devrait avoir, à la rigueur, le pouvoir de le défaire (200).
(195) Concert de M"° Garcia.
(196) Parce qu’il en a dit déjà assez de mal et assez nettement. Mais son silence présent ne signifie nullement qu’il ait, à leur égard, changé de disposition d’esprit. La preuve, c’est que, d’ici quelques mois, en 1839, il reprendra avec plus de sévérité encore, dans le Poète déchu, la condamnation portée par les Secrètes Pensées...
(197) Dans sa deuxième lettre.
(198) Savoir : la Confession d’un Enfant du siècle.
(199) Dans sa troisième lettre.
(200) Lettre du 10 avril 1837.
Ce n’est point hasard si cet ouvrage qu'il voudrait « défaire » est, de ceux qu’il a récemment écrits, le plus romantique. Donc qu’il s'agisse de juger ses œuvres ou celles des voisins, partout,, pendant ce second printemps, nous le voyons se dresser contre les goûts de l'Ecole. C’est contre eux que portent toutes ses attaques, et c’est contre eux aussi qu'il se prononce, lorsqu'il tente de construire. Il s’y efforce de son mieux. Car, avec tout son esprit critique, il n’a jamais été un destructeur. Dès 1831, ses réflexions ne l’entraînaient pas seulement à battre en brèche quelques-uns des dogmes de l'Ecole: elles l’amenaient à formuler une série de préférences qu’il rassembla dans la Dédicace. Comment cette manière d'agir ne serait-elle pas la sienne en 1837, alors que les tendances conservatrices de son esprit s’affirment chaque jour? Et, en effet, tandis que les lettres de la Ferté-sous- Jouarre reprennent, en les organisant (201), les critiques jadis formulées contre l'Ecole, dans les Secrètes Pensées, dans les Revues fantastiques, voici paraître quatre articles, sur la tragédie et sur les débuts de Rachel, sur un concert et sur les débuts de Pauline Garcia (202), qui prolongent l'œuvre positive de la Dédicace. À cet égard encore, le Musset de 1838 continue celui de 1832 et l’horizon de ses recherches reste le même : le théâtre. Qui s’en étonnerait? Relisons sa correspondance avec Aimée d’Alton : ïil rêve représentation, planches et rampe; là se concentre son ‘« ambition », comme il dit lui-même (203). Et les circonstances sont faites pour l’encourager; le public recommence à se passionner pour les spectacles qu’on lui offre; autour de la Comédie Française, une nouvelle bataille se livre, comme au témps d’Hernani; Rachel a secoué la poussière qui couvrait les voiles des héroïnes tragiques; elle joue Camille et Emilie, Monime, Hermione, bientôt Roxane; autant de triomphes (204). Il s’agit d’une révolution, ni plus ni moins : la tragédie classique ressuscite. Ceux qui l’avaient combattue, en restent désempatrés; c’est-à-dire les hommes du Cénacle (205). On délaisse leurs drames, on se bouscule pour applaudir Racine, Corneille et même Voltaire; et chaque représentation semble leur répéter avec le poète : « les gens que vous tuez se portent
(201) Et en les élargissant, notamment du côté politique et social.
(202) Et qui, tous quatre, figurent parmi les essais réunis dans le volume des Mélanges.
(203) Lettre du 15 novembre 1838 à Aimée d’Alton. (204) Sauf dans le rôle de Roxane.
(205) De là ces mots de Musset, à propos des réactions différentes du public devant l’événement : « Les autres, accoutumés.. à tout le fracas de nos mélodrames, s’indignent… et paraissent disposés à renouveler les querelles oubliées entre la nouvelle et l’ancienne Ecole, » Aussi bien concède-t-ff que ces représentations à plein succès doivent bien « causer un notable dommage » aux drames à la mode.
assez bien ». Musset courut tout des premiers à la Comédie; tout des premiers il joignit sa voix à l’hosannah de la critique. Car, depuis des années, il s’est pris à aimer Racine. Ce qui remet en l’honneur le théâtre psychologique doit lui plaire. Enfin, pareille initiative, menée par une toute jeune fille, est faite au mieux pour l’enthousiasmer. Ajoutez que cette jeune fille a bien de l’attrait (206); elle est petite et maigre, sans doute; mais elle a la taille bien prise; dans les attitudes et les gestes, une richesse attachante; dans la silhouette, une grâce presque primitive; elle porte à merveille les longues robes tragiques; elle joue de ses voiles à la perfection; elle a les qualités intellectuelles que Musset prise le plus; une souplesse d’intuition qui touche au génie, le jeu le plus vrai, la voix la plus pénétrante. Son caractère a beaucoup d’angles, et son humeur plus de sautes encore; mais elle a tout ce qui peut éveiller, chez Alfred, la sympathie : une spontanéité presque sauvage, de la violence, une âme passionnée, de la coquetterie, le goût de plaire. Avec lui, elle se montre vite une excellente camarade (207); et elle laisse deviner une nature ardente qui promet encore plus pour demain. Qu'il l'ait aimée quelques semaines (208), qu’elle le lui ait rendu, à de certains jours, et comme par distraction, la preuve n’en est plus à faire. Voyons-les, côte à côte, lire Phèdre à la lueur d’une chandelle (209); songeons au séjour de Musset, chez elle, à Montmorency : « qu’elle était jolie, l’autre soir, courant dans son jardin avec mes pantoufles et un petit bonnet noir et rouge en laine tricotée! je l’ai pourtant senti et c’est vrai. Je ne veux plus rien, je ne suis plus fou en amour » (210). Mais eût-elle été dépourvue de ce charme, et moins facile d'accueil, Alfred n’en eût pas moins applaudi à son triomphe. Car l’œuvre lui plaisait autant que la femme. Ce fut donc chez lui une flambée d’enthousiasme. Dès l’abord, il constata joyeusement les premiers signes du succès
Il se passe en ce moment au Théâtre Français une chose inattendue, surprenante, curieuse pour le public, intéressante au plus haut degré pour ceux qui s’occupent des arts. Après avoir été complètement abandonnées pendant dix ans, les tragédies de Corneille et de Racine reparaissent tout à coup et reprennent
(206) C’était certainement, pour notre poète, une raison de plus, — peut-être inconsciente, — de s'intéresser à l’œuvre de Rachel.
(207) Pleine de libertés, d’ailleurs. Dans le Souper chez Rachel, le poète n’en fait-il pas l’aveu? « On a fait, depuis que je vais quelquefois chez elle, tant de sots propos et de bavardages, que j’ai pris le parti de ne pas même dire que je l’ai vue au Théâtre Français. » (Un Souper chez Rachel, Œuvres posthumes, p. 120.)
(208) Et à diverses reprises, semble-t-il; notamment en 1839.
(209) C’est là le sujet du Souper chez Rachel.
(210) Extrait d’une lettre à la marraine, 1839.
faveur. Jamais, même aux plus beaux jours de Talma, la foule n’a été plus considérable. Depuis les combles du théâtre jusqu’à la place réservée aux musiciens, tout est envahi. On fait 5.000 francs de recette avec des pièces qui en faisaient 500; on écoute religieusement, on écoute avec enthousiasme Horace, Mithridate, Cinna; on pleure à Andromaque et à Tancrède. I1 est ridicule et honteux que ce soit un prodige; cependant, c’en est un. Comme il y a très longtemps que ces pièces n’avaient été suivies, on voit des gens qui arrivent comme en pays étranger, et qui jugent. au foyer nos vieux chefs-d’œuvre comme des vaudevilles nouveaux. Les uns, restés fidèles à la littérature classique, proclament une révolution ou, pour mieux dire, une restauration, et disent tout haut que le romantisme est mort; les autres, accoutumés au genre à la mode et à tous les fracas de nos mélodrames, s’indignent, soit à plaisir, soit de bonne foi. Une jeune fille qui n’a pas dix-sept ans, et qui semble n’avoir eu pour maître que la nature, est la cause de ce changement imprévu (211).
Peu de temps après, lorsque la critique (212) formula quelques réserves sur la façon dont la tragédienne interprétait la rôle de Roxane, Musset protesta contre ces sévérités, qui risquaient de décourager un effort admirable (213). Peu s’en fallut même qu’à ce propos il ne se battit en duel avec Janin (214). Et pour qui? Pour Rachel, sans doute; mais aussi un peu pour la tragédie. N’écrivait-il pas alors : « Si on décourageait Mademoiselle Rachel, ce serait Hermione ellemême, Monime et Roxane qu’on découragerait? » Arborer en champ clos les couleurs de ces héroïnes, n’était pas pour lui déplaire. Car en écoutant la grande actrice, il s’est mis à réfléchir, non seulement sur les chefs-d’œuvre qu’elle faisait revivre, mais sur la formule à trouver pour le théâtre contemporain. Ces réflexions, il les communique dans son article Sur la Tragédie. Il y a là des pages qu’on ignore trop aujourd’hui; elles marquent le retentissement qu’eut alors sur les lettres ce renouveau classique; et, rapprochées des autres articles de Musset, elles montrent l’évolution intellectuelle de notre poète. Ce qu’il y dit, le voici : c’est étroitesse d'esprit de condamner la tragédie au nom du drame, ou le
(211) ‘Ce sont là les premières lignes de l’article Sur la Tragédie. (212) Et, en particulier, Jules Janin dans son feuilleton des Débats.
(213) C’est là un des arguments essentiels de sa réponse (Sur la reprise de Bajazet, 1° décembre 1838) : « Ne croyez-vous pas que votre devoir était, au contraire, l’indulgence? Vous en aviez pour Talma vieil- Jissant. A qui rendez-vous service? Ce n’est pas à Racine lui-même, car sl ses ouvrages reprennent faveur au théâtre, ce sera grâce à M°° Rachel, et ne sentez-vous pas qu’en se voyant blâmée si vite. elle peut se décourager? »
. (214) Janin prit fort mal l’article de Musset, il y répondit par un article très agressif et très arrogant à l'égard d’Alfred (Débats, du 6 décembre). Le poëte, à son tour, lui envoya, le 8, une lettre des plus insolentes, et l’affaire en resta là.
drame au nom de la tragédie, de vouloir « trouver Shakespeare dans Racine, Racine dans Shakespeare » (215). < Hamlet vaut Oreste, Macbeth vaut Œdipe, et je ne sais même ce qui vaut Ofhello » (216). Mais, à l'heure présente et sur la scène française, aucun de ces deux genres n’est au point; l’un, la tragédie, parce qu’il se présente avec les apparences d’une convention, devant des auteurs qui ont pris goût à la liberté; « une admirable convention », dira-t-il quelques mois plus tard, « maïs... une convention » (217); l’autre, le drame, parce qu’on n’y a pas encore introduit assez de mesure, ni apporté assez de vérité.
Je conviendrai tant qu’on voudra qu’on trouve aujourd’hui sur la scène les événements les plus invraisemblables entassés à plaisir les uns sur les autres, un luxe de décoration inouï et inutile, des acteurs qui crient à tue-tête, un bruit d’orchestre infernal, en un mot, des efforts monstrueux, désespérés, pour réveiller notre indifférence, et qui n’y peuvent réussir. Mais qu'importe? Un méchant mélodrame bâti à l’imitation de Calderon ou de Shakespeare ne prouve rien de plus qu’une sotte tragédie cousue de lieux communs sur le patron de Corneille ou de Racine (218).
Ainsi, un effort s’impose
« Le joug est brisé » (ceci fait allusion à la tragédie classique), « la fièvre est passée, il est temps que la vérité règne, pure, sans nuage, dégagée de l’exagération de la licence, comme des entraves de la convention. Le retour à la vérité est la mission de ces deux jeunes filles >» (219). Mais cette vérité, comment l’atteindre? Sera-ce en créant « un genre mitoyen » (220), qui impose des limites à la liberté du drame, et qui adoucisse les règles de la tragédie? D’excellents esprits l’ont tenté : « On pourrait dire, en style de palais, qu’ils ont commis un délit romantique avec circonstances atténuantes.. Mais je crois que ce genre en lui-même est faux, bâtard et dangereux pour les jeunes gens qui le tenteraient.. Je suppose... que deux écrivains, l’un d’un génie indépendant comme Shakespeare, l’autre d’un goût épuré comme Racine, se présentent et trouvant le genre adopté, essayent de le suivre; qu’arrivera-t-il? L'homme indépendant n’aura pas plutôt écrit quatre pages qu’il se trouvera à l’étroit; un besoin irrésistible de se développer tout entier lui fera secouer un faible joug qui lui semblera inutile et injuste; l’autre écrivain, au contraire, s’apercevra bientôt qu’en se rapprochant de la simplicité, il a tout à gagner. S'il ignore les règles, il les devinera; s’il les connaît, il en fera usage. Ainsi
(215) Cf. l’articlèé Sur la reprise de Bajazet.
(216) Sur la Tragédie.
(217) Article sur le Concert de M'° Garcia.
(218) Sur la Tragédie.
(219} Ceci encore dans l’article sur le Concert de Pauline Garcia.
(220) L’expression revient à maintes reprises dans l'article Sur la Tragédie.
le genre mitoyen sera insuffisant pour le premier de ces deux hommes, dangereux et inutile pour le second; l’un brisera la chaîne, l’autre la resserrera » (221).
Il faut donc que ceux qui s’apparentent à Shakespeare fassent dans le drame la place plus large à la vérité psychologique. Musset n’y insiste pas (222). Il se tourne de préférence vers ceux qui tente la route de Sophocle et d’Euripide. Oui, leur dit-il, il est possible, même après 1830, d’écrire des tragédies françaises. Mais il ne faudrait alors ni calquer l’œuvre de Racine, qui a adapté le modèle antique à un état des mœurs et de la scène aujourd’hui aboli; ni coqueter, avec le drame, car « dans toutes les transformations que » la tragédie « a subies... il y avait une tendance vers le drame... » Le romantisme cherchant à se faire jour, s’introduisait en elle « pour la ronger comme un ver dans un fruit mûr; et il ne manque as de gens à présent qui croient le fruit desséché ou pourri » (223). Donc, « si Melpomène veut reparaître sur nos théâtres, il faut qu’elle lave ses blessures », qu’elle se fasse, comme au temps des grands modèles grecs, nationale par ses thèmes (224), qu’elle ne se gaspille pas en discours (225), qu’elle retrouve cette action directe, haletante, cette intensité de pathétique, au besoin cette « féroce grandeur » et cette « atrocité sublime » qui la caractérisaient autrefois. Il y faut encore une docilité plus stricte dans l’observance des règles (226), plus de franchise et de liberté dans le vocabulaire. « Les anciens méprisaient cette timidité et Corneille ne parlait pas ainsi ». En somme, plus de
(221) Article Sur la Tragédie. (Mélanges, pp. 332-334.)
(222) I1 ne formule même pas positivement le conseil qui précède. Mais on le fait sortir sans difficulté de considérations comme celle-ci « Lors donc que les classiques de ce temps-ci assistent à un drame nouveau, ils se récrient… souvent avec justice, et ils s’imaginent voir la décadence de l’art; ils se trompent. Ils voient de mauvaises pièces faites d’après les principes d’un art qui n’est pas le leur, qu’ils n’aiment pas Mais qui est un art : il n’y a point là de décadence. » (Sur la Tragédie.)
(223) Sur la Tragédie.
. (224) Et les sujets ne lui manqueront pas. « Il me semble qu’on aimerait à voir sur notre scène quelques-uns de ces vieux héros de notre histoire, Du Guesclin ou Jeanne d’Arc chassant les Anglais, et que
leurs armures sont aussi belles que le manteau et la tunique. » (Sur la Tragédie.) (225) Ibid. : « Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable,
que de purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de fadaises qui encombrent nos planches, et d’envoyer cette friperie rejoindre les marquis de Molière et les banquettes du comte de Lauraguais? »
(226) Car les règles sont, aux yeux de Musset, le cadre obligé de toute tragédie. Cf. cette définition : « J’appelle vraie tragédie, non celle de Racine, maïs celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte observation des règles. » Voilà qui est assez nouveau chez l’auteur des Contes d'Espagne.
simplicité, plus de mouvement, une vérité plus audacieuse dans l’expression. Et Musset d'ajouter :
Ne serait-ce pas une belle chose que d’essayer si de nos jours la vraie tragédie pourrait réussir? de voir aux prises avec le drame moderne, qui se croit souvent terrible quand il n’est que ridicule, cette Muse farouche, inexorable, telle qu’elle était aux beaux jours d’Athènes, quand les vases d’airain tremblaient à sa voix? Telles sont les questions que j’oserais adresser aux écrivains qui sont en possession d’une juste faveur parmi nous, si le talent de la jeune artiste. les engageait, comme il est probable, à écrire un rôle pour elle (227).
Disons mieux : telles sont les questions qu’il se pose à luimême. Certes, il écrit encore (228)
Il ne m’appartient malheureusement pas de les suivre; mais je puis du moins les regarder partir et boire à leur santé le coup de l’étrier.
Bien des espérances frissonnent sous ce regret, et sous cette modestie, bien des projets ambitieux; ce n’est qu’un mot d'auteur dramatique; et il signifie : que Rachel me demande une pièce pour elle, je la lui ferai. D'ici quelques mois, Musset en donnera la preuve à plusieurs reprises; mais, dès 1838, il rêve de construire une tragédie, et de la voir jouer par elle sur la scène du Français (229). Mesurons, après cela, le chemin parcouru depuis les années des débuts. Quels étaient alors ses dieux? Shakespeare et Schiller, deux maîtres du romantisme. Puis, Racine se substitua à Schiller, dans la vénération de Musset; seconde étape (230). Et voici qu’en 1838 nous parvenons à la troisième. Musset se détourne de Shakespeare, comme naguère de Schiller (231). Son œuvre du moment précise cette orientation nouvelle de la façon la plus
(227) C’est là la conclusion de larticle Sur la Tragédie. (228) Au mois de janvier 1839, à propos du Concert de M'° Garcia.
(229) (Cf. la lettre à Aimée d’Alton du 15 novembre 1838 : «Je fais un plan de tragédie, ce qui est horriblement difficile. Tu n’as pas d’idée, du reste, des innombrables obstacles qu'il y a pour arriver, comme je veux, de prime abord, à être joué par M'° Rae » Sans doute fait-il allusion à la Servante du Roi. Mais il reviendra plus tard à ces essais tragiques, notamment avec Judith et Allori (1844), avec le Songe d’Auguste (1853).
(230) C’est le temps des Secrètes Pensées de Rafaël, plus encore le temps de la Dédicace.
(231) De Racine, aussi, pourrait-on objecter. Musset n’écrit-il pas, dans son article Sur la Tragédie : « Une fable languissante.. de longs discours, des détails fins, de curieuses recherches sur Île cœur humain, des héros comme Pyrrhus, comme Titus... de beaux parleurs, en un mot, et de belles discoureuses.. Voilà ce qu’avec un génie admirable, un style divin et un art infini, Racine introduisit sur la scène »? Ne préconise-t-il pas le retour à la tragédie grecque? Mais les sources où il voudrait puiser sont celles où Racine était allé, avant lui, chercher son inspiration, il garde donc avec lui un fonds et un horizon communs.
saillante: elle s'ouvre sur : Il ne faut jurer de rien, une grande comédie, où la liberté de la construction, l'allure pleine de fantaisie, les variations du style et du ton, l’alliage d’ironie, de plaisanteries et d’envolées poétiques, en un mot le métal même et la ciselure rappellent encore l’influence de Shakespeare. Puis, dans Un Caprice, Musset restreint ses audaces; il resserre l’action dans les quatre murs d’un salon et dans l’espace de quelques heures, il adopte et garde de bout en bout un même accent. Enfin, avec la Servante du Roi (232), il entre dans la tragédie. Ce qu’aurait été cette pièce, on n’en saurait juger par les quelques pages qui nous restent (233). Néanmoins, qu’on les relise! L'unité de décor et l’enchaînement régulier des scènes (234), le monologue de Frédégonde, bâti à peu près comme celui d’Auguste dans Cinna (235), le choix de l’alexandrin rigoureux suffisent à prouver un retour aux traditions de notre théâtre. Il n’y a plus rien là qui puisse rappeler le modèle anglais. Que Musset rompe ainsi avec Shakespeare, au moment où il rejette les dernières idées qui lui venaient de Byron, ce n’est pas effet du hasard. Il parvient au terme de cette évolution qui, depuis six ans, l’a, presque sans cesse, éloigné du Cénacle. Ses réflexions l’entraînent aux antipodes de l'Ecole, du moins théoriquement.
Car ses idées sont, à cet égard, plus nettes que son œuvre même. Le romantisme qui, dans les articles du critique, apparaît si effacé, lorsqu’on se penche sur elle, on le retrouve encore. À quoi se réduit-il? d’abord à une certaine orientation de la sensibilité, tournée vers la passion et vers la beauté artistique, éclatant en hymnes dès qu’elle les rencontre; la
(232) Que Musset entreprend d'écrire en 1838. (233) Trois scènes en tout, qui figurent au nombre des Œuvres: posthumes.
(234) Selon la tradition de notre scène : On voit d’abord Frédégonde: et Landry (qui vient de lui révéler les intentions de Galswinde). Après quoi le messager s’efface, Frédégonde, demeurée seule, réfléchit, hésite et se décide dans un grand monologue. Le roi arrive alors, et le décor: reste le même, est-il besoin de le dire?
(235) En voici la trame : Galswinde veut s'échapper. Faut-il qu’elle s’éloigne ou faut-il qu’elle meure? Ainsi Auguste s’interrogeait : faut-il punir ou pardonner? Dans les deux cas, le personnage adopte successivement l’une et l’autre solution. Frédégonde, après une série de vers, conclut : Qu’elle parte après tout, c’est un crime de moins. Mais aussitôt, comme Auguste, elle se ravise : Mais, que dis-je? Le roi l’a-t-il répudiée?
Non. Absente demain, sera-t-elle oubliée?
Nouvelle tirade qui aboutit à ce vers résolu : Que Dieu juge entre nous! Vous ne partirez pas.
Muse alors reprend son vol, fût-ce au milieu de la prose, élève ici le dialogue en pleine poésie (236), termine en strophes un simple article de critique (237); ensuite, au goût de l’indépendance (238); puis, à l’union, encore intime, de la vie et de l’œuvre, au lyrisme si l’on veut, les aventures, les souvenirs de l’auteur apparaissant presque sans cesse dans son théâtre, dans ses vers, dans ses nouvelles, le cœur demeurant la grande source d'inspiration, comme il reste le meilleur juge (239); enfin, j'allais dire surtout à l'inquiétude que les Nuits révèlent, et qui éclate en pleine lumière dans la Correspondance. Cette inquiétude prend toutes les formes : tantôt elle est mystique, et voici, dans l'Espoir en Dieu, le regret de la foi perdue, la prière pleine de bonne volonté, mais paralysée d’angoisses; tantôt, elle est sentimentale (240), elle réveille, au milieu du bonheur, les souvenirs des anciens jours, elle jette la Nuit d'Octobre à côté du sonnet à Tattet; là où la joie devrait régner, elle sème les soupçons et les anxiétés; elle précipite ce cœur insatiable, dans des crises d’une telle violence parfois, qu’il cherche ailleurs, et vous devinez où, l’apaisement nécessaire : l’heure de l’absinthe sonne (241). Inquiétude littéraire, enfin, qui se traduit, en face de l’œuvre entreprise, par des sursauts de dégoût. Déjà, à de certains moments, son métier de nouvelliste en prose lui pèse; même il arrive que des poèmes le rebutent. Une lettre à Aimée d’Alton en apporte la preuve que je crois encore inédite. Musset y écrit à sa maîtresse à propos de l'Espoir en Dieu (242) : « J’ai des vers à finir; j'y travaille
(236) Je pense à la scène sur laquelle se clôt Il ne faut jurer de rien (III, 4).
(237) L’article intitulé : Concert de M'"° Garcia aboutit à sept strophes de cinq vers chaque :
Obéissez sans crainte au Dieu qui vous inspire. Chantez, enfants, laissez-nous dire.
(Mélanges, pp. 365-366).
(238) Et à sa conséquence naturelle : l’éclectisme d’autrefois. Dans l’article Sur la Tragédie : « Pourquoi l’esprit humain est-il si rétréci qu’il faille toujours se montrer exclusif? Pourquoi les admirateurs de Raphaël jettent-ils la pierre à Rubens? Pourquoi ceux de Mozart à Rossini? Il ne faudrait pourtant pas que ce fût une éternelle guerre. »
(239) Article sur la Reprise de Bajazet : « Celui qui me dirait que M'° Rachel est l’objet d’un caprice du public. je ne lui répondrais qu’une chose : Mon esprit peut porter un faux jugement, mais quand je suis ému, je ne saurais me tromper. Eussé-je le goût le plus faux et le plus déraisonnable du monde, quand mon cœur parle, il a raison... Il décide à coup sûr, sans réplique, sans retour, ni brigues ni cabales ne peuvent rien sur lui. c’est, en un mot, le souverain juge. »
(240) Ainsi dans les deux dernières Nuits.
(241) C’est en 1838, en effet, que Guttinguer, dans un sonnet auquel Musset fit une réponse impubliable, commence à mettre le poète et Tattet en garde contre les excès auxquels ils s’abandonnent.
(242) La lettre date de janvier 1838 et le poème, l’Espoir en Dieu, parut en février.
sans relâche... et je ne sais si j'aurai fini à temps... je tombe de fatigue; j'ai un besoin irrésistible de me sauver de moimême pendant quelques heures, et de dormir dans des bras amis; je ne le peux pas; je suis cloué à... »; ici une main étrangère a rayé dans le manuscrit la fin de la phrase, et écrit ces mots : « mon travail >»; mais on peut reconstituer le texte du poète, et on lit : « à ces... (243) vers qui m’assomment ». Certes tout cela : revendications d'indépendance et frémissements de la sensibilité, lyrisme et inquiétude, relève du romantisme. Mais ce romantisme n’est à aucun degré affaire de doctrine, ni même de forme; simplement affaire de sentiment et de nature. Ce qui veut dire qu'il est à la fois très profond et tout à fait involontaire. Il rappelle celui qui séduisait, en 1827, l’adolescence de Musset. Encore ses couleurs ont-elles pâli. Si le poète continue à chanter l’amour et la passion, il leur a enlevé ce qu’ils avaient naguère de sauvage et de révolté; si son œuvre reste lyrique, nous savons comme il s’efforce à la mesure et à la discrétion. Donc ce romantisme même est édulcoré; disons plus, il est éminemment instable. Car il repose sur une contradiction intime (244). Mais combien de temps cette intelligence parvenue au terme de son évolution, forte de la cohérence de ses idées et de ses vues, et cette sensibilité, pleine d’ardeur encore mais minée par ses propres déchirements, pourront-elles travailler de compagnie? À quiconque réfléchit, le divorce entre elles apparaît inévitable; qu’il se produise, et le dernier lien sera rompu qui relie encore l’œuvre de Musset aux enseignements. du Cénacle.
; ss Le
(243) I] y à là une épithète indéchiffrable, même à la loupe, sous. les rayures qui la surchargent.
. 1: (244) Entre l'idéal littéraire, les goûts intellectuels de Musset et les. élans ou les rêves qui lui viennent encore de sa jeunesse.