CHAPITRE XIV
La Crise de la trentième année
Cette crise éclata dès les derniers mois de 1839 (1). C’est la troisième que nous rencontrons au long de l’existence du poète, et dans son œuvre. Mais elle ne rappelle les deux autres que de fort loin. En effet, ce qui au lendemain des Contes d’Espagne a rompu, chez Musset, l’équilibre intérieur, c'était une angoisse littéraire : le débat restait avant tout intellectuel; ce qui, au lendemain de l’aventure italienne, a bouleversé le poète, c'était le souvenir d’une douleur sincère et violente, intolérable même par moments; mais cette douleur avait une cause bien définie; donc elle traînait ses remèdes après elle : le temps, l’oubli. D’un côté, comme de Pautre, la guérison était affaire de patience. Rien de semblable en 1839. Il s’agit d’une lassitude qui, de semaine en semaine, va se faire plus paralysante, sans qu’on puisse lui assigner de cause précise. Elle ne vient pas d’une inquiétude de métier (2); elle ne naît point d’un sentiment malheureux : il ne tient qu’à Musset de prolonger l’intrigue qui le lie à Aimée d’Alton; et, si ce lien se rompt, c’est sans scène douloureuse. Pourtant, nul ne peut nier cette lassitude que trahissent les lettres du moment, les œuvres même. Une série de petites déceptions, mais qui s’accumulent, l’âge qui vient, la gloire qui ne se laisse pas forcer, l’amour qui ne tient pas ce qu’il promet, le rêve qui s’avère irréalisable mais ne veut pas s’effacer, la révolte contre une existence dont les excès deviennent autant d’habitudes et bientôt de besoins; tout, en un mot, sert à alimenter la détresse intime de Musset. Dès lors, cette crise de la trentième année se prolonge pendant des mois.
(1) C’est alors, en effet, que Musset écrit le Poète déchu. Nous n’en possédons que des fragments; on les trouve dans les Œuvres posthumes (pp. 149-152), dans la Biographie (pp. 223-226), dans les Œuvres complémentaires surtout (éditées par M. Allem). Rapprochés, ils trahissent le désarroi de l’auteur. Certes, lorsque Musset composa cette Confession d’un Artiste du siècle, la crise morale était déjà commencée.
(2) Jamais, au contraire, les idées littéraires de Musset n’ont été plus cohérentes et ne lui ont paru plus vraies. (Cf. ses articles de critique, chap. XIII.)