DO L'HEURE DES DÉCEPTIONS
Elle déferla, dès la fin de l’année 1839, sur l’œuvre et sur la vie de Musset tout ensemble. Déferler est le mot qui convient; on a l'impression d’un torrent, qui se formerait soudain de mille ruisseaux réunis. De quelque côté qu’Alfred se tourne, lui qui, hier encore, pouvait apercevoir tant de raisons de se réjouir, il ne va connaître que des déceptions. Et l’on pense à ce qu’il écrivait (3) : « Il se fait en moi un changement étrange (on me dit que c’est que j'ai vingt-huit ans au mois de décembre et c’est une année climatérique) ». La véritable année climatérique commença seulement à l’automne de 1839, et le changement qu’il jugeait « étrange » s’accentua de jour en jour. D’abord, en lui, l’homme se transforme. ‘
Il est atteint dans sa résistance physique; lui, qui récemment s’abandonnait à ses caprices, si épuisants qu'ils pussent être, faisait de la nuit le jour, et brülait sa vie sans subir le contre-coup de ses imprudences, pour un rien la maladie le saisit par un de ses points faibles (4). Sa poitrine se révèle soudain délicate; le moindre refroidissement le cloue dans son lit avec une congestion pulmonaire, ou une pleurésie, ou une gêne respiratoire. Peu importe les noms qu’il donne lui-même à ces accidents; il semble peu fixé, et peut-être ses médecins ne l’étaient-ils pas davantage. Le premier de ces accès remonte à la fin de l’hiver de 1840.
« J’ai besoin », écrit alors le « fieux » à sa marraïne, « j’ai besoin d’avoir de vos nouvelles d’une manière quelconque et de savoir ce que font ceux qui vivent. Je suis dans le moment le plus ennuyeux d’une maladie: J’ai le tort d’être guéri, ce qui fait qu’on ne me traite plus en malade, et, en même temps, je me suis pas encore de force à agir comme ceux qui se portent bien... Je suis en têteà-tête avec la vertu et le lait d’amande. Je ne m’ennuie pas, parce que je travaille; mais j’ai un petit fonds de tristesse.
> Vous m'avez tant et si bien gâté, vous et toutes, pendant ma maladie, qu’il me prend des envies de me recoucher pour vous revoir. Mes projets de sagesse sont plus fermes que jamais. Il ne me manque qu’un peu de force et un rayon de soleil qui dégourdisse ce vilain temps...
>» Compliments au sirop de gomme. »
La secousse avait été rude, une fluxion de poitrine des plus sérieuses, dit le biographe; le docteur avait commis une erreur de diagnostic. On perdit donc un temps précieux, que
(3) Dans unc lettre à Aimée d’Alton, écrite le 15 novembre 1838.
(4) Et il paie alors tout à la fois les excès du passé et ceux qu’il continue à commettre.
la maladie utilisa. Le patient, nous le connaissons, ne méritait ce nom à aucun degré; « dix jours d’insomnie et les saignées à outrance » (5) avaient mis ses nerfs à fleur de peau. Bref, « ce n’était pas trop de trois personnes, assistées d’une sœur de Bon-Secours, pour veiller » ce « malade indocile ». Cependant, Musset se remit; et peut-être le visage très jeune encore de la sœur Marceline (6) y aida-t-il plus que les remèdes. Elle avait tout ce qui pouvait calmer le poète : de la grâce, un charme reposant. Et, quand elle parlait, elle avait l’art, toute ignorante qu’elle fût, de trouver les mots qui convenaient : elle se racontait « avec une simplicité touchante » (7); pénétrée d’une ardente dévotion, il ne lui suffisait pas de guérir le corps, elle s’inquiétait encore de lâme et tâchait de la ramener à Dieu. Prosélytisme sans indiscrétion; elle disait seulement ce qu’elle pensait, ce qu’elle faisait. Tout cela avec de la gaîté, et beaucoup de candeur (8). Elle prit donc, « sans y songer, un empire considérable sur l’esprit de son malade, en lui laissant voir la sérénité d’âme qu’elle devait à la pratique de ses devoirs. ses exhortations douces produisirent plus d’effet que celles d’un docteur en théologie; elle en reçut l’assurance et partit contente, en promettant à son malade de prier pour lui » (9). Le ramena-t-elle à la religion totalement consentie? Non. Mais elle donna un visage aux aspirations mystiques que révélait l'Espoir en Dieu; et elle eut, pendant longtemps, sur le poète, une influence d’apaisement. Car elle venait parfois le visiter; « elle causait avec lui pendant un quart d'heure, et puis elle s’envolait, c’étaient des apparitions angéliques, malheureusement trop rares, mais qui arrivaient toujours si à propos qu’Alfred les considérait comme les faveurs d’une puissance mystérieuse et consolatrice ». Présente, elle lui inspira des vers qu’il tint à garder pour lui seul (10); absente, elle laissa derrière elle un souvenir qui le hantait aux heures sages.
(5) Cf. Biographie (p. 243).
(6) Ainsi s'appelait la sœur de Bon-Secours venue au chevet du poète; de son vrai nom Marie-Madeleine-Elisa Noël. (Cf. l’étude que lui a consacrée M. Séché. Alfred de Musset, 1° vol., chap. VI.)
(7) Cf. Biographie (p. 248).
(8) Et de jeunesse aussi. La sœur avait tout juste vingt-huit ans, étant née en 1812.
(9) Cf. Biographie (p. 248).
(10) Ce poème, nous en connaissons aujourd’hui quelques strophes, en deux versions différentes (cf. M. Séché, Alfred de Musset, et M. Allem, Œuvres Complémentaires), grâce aux souvenirs de Paul de Musset, de Tattet et de M"° Martellet, qui les avaient entendues et ont tâché de les reconstituer. C’est dire assez qu’on ne doit les lire qu’avec circonspection. Car Musset, dit le biographe (p. 249), refusa obstinément de les mettre par écrit : « Ces vers-là, disait-il, sont faits pour moi seul. je ne les dois à personne. Je te les dirai une seule fois : tâche de te les rappeler si tu peux. »
Elle fut, dans cette fin de vie souvent si misérable, une manière d’ange gardien. Dès que Musset avait besoin de soins, il réclamait la sœur Marceline; et cela à maintes reprises. Car la première fluxion de poitrine fut suivie de beaucoup d’autres. En 1841, il tombe malade à nouveau :
Je ne puis aller ce soir chez vous, écrit-il à la marraine, attendu que je suis plongé dans une fin de grippe qui me fait grand mal au côté, comme dit le malade imaginaire. J’espère que vous ne prendrez pas cette trop bonne raison pour une excuse, quand vous saurez que cela m’empêchera de monter la garde demain, et peut-être même d’aller en prison jeudi (11).
En octobre 1842, il passe « six jours au lit avec la fièvre (12), ne pouvant ni manger, ni dormir, ni rien de rien..., fruit de sa (13) sagesse », et il ajoute : :
Monsieur mon frère a profité de cela pour me jeter sur la tête des plâtras de raisonnements très moraux, qui me prouvaient comme quoi c'était ma faute si j’étais depuis ce temps-là dans mon lit, trempé comme une soupe et la tête à l’état de marmite autoclave. J’ai fort goûté ses arguments, mais j’aurais mieux aimé la sœur Marceline.
En mai 1843, nouvel accès
J’ai été pris d’une fièvre nerveuse (14), fort sot mal que je ne souhaite à personne, «et je ne fais que revenir à la clarté du jour.
Et encore en mai 1844
Je viens d’avoir une fluxion de poitrine; quand je dis fluxion de poitrine, c’est pleurésie que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous comprenez que j’ai eu mes religieuses. Ma bonne sœur Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, charmante, comme elles le sont toutes, et, de plus, femme d’esprit (15).
L’alerte avait donc été grave, et ce n’était pas la dernière. Encore, si les poumons avaient été le seul point faible du poète! Mais depuis Venise, une affection cardiaque le mine. Le mal ne devint manifeste qu’en 1842, si l’on en croit le biographe.
Alors, un matin du mois de mars, pendant le déjeuner, je m'aperçus que mon frère, à chaque battement du pouls, éprouvait un petit hochement de tête involontaire. Il nous demanda pourquoi
(11) Lettre du 13 avril 1841.
(12) Ceci dans une autre lettre à M"° Jaubert, en date du vendredi 28 octobre 1842.
(13) La phrase débute ainsi : « Le fieux vient de passer six jours. »
(14) Lettre à M"! Menessier-Nodier. (Cf. Séché, Correspondance, lettre 135.)
(5) Lettre à Alfred Tattet, le 14 mab 1844.
nous le regardions d’un air étonné, ma mère et moi. Nous lui fimes part de notre observation (16).
Mais Alfred s’en était aperçu depuis un certain temps
Je ne croyais pas, nous répondit-il, que cela fût visible, mais je vais vous rassurer. Il se pressa la nuque je ne sais comment, avec l’index et le pouce, et au bout d’un moment, la tête cessa de marquer les pulsations du sang. Vous voyez, nous dit-il ensuite, que cette épouvantable maladie se guérit par des moyens simples et peu coûteux.
Il avait donc déjà fait, sur ce mouvement nerveux, des expériences qui l’avaient rassuré, comme elles rassurèrent les siens, « par ignorance ». Car ce hochement régulier de la tête (17) est un des symptômes de l’aortite. Donc, dès les environs de 1840, Alfred est cardiaque; ses accidents pleurétiques, les saignées qu’on lui faisait n’étaient pas faits pour guérir son mal. Et de là viennent, probablement, les crises de marasme qui l’abattent, ainsi celle que M"* Jaubert décrira à Paul de Musset (18) :
Il est malade des nerfs : un peu de fièvre, je crois, et puis cette sorte d’hallucination qu’il a déjà éprouvée. Il entend des voix qui conversent à son oreille, et il se sent toucher; mais pas de visions. (Ce serait peu de chose, si on ne craignaïit que le genre de vie qu’il mène ne contribue fort à ce désordre et, par conséquent, à un accroissement s’il ne cesse. Il (Alfred) m’a recommandé le silence, parce que, a-t-il ajouté, on me croirait fou (19). Je trouve effectivement le silence indiqué, mais lui le dit à tout le monde, suivant sa coutume.
Tous ces accès nerveux irritent Musset, d'autant plus qu’il n’y est pas accoutumé. Certes, il n’a jamais eu un tempérament vigoureux, mais sa jeunesse ne fut pas maladive. A ce point de vue, M"° de Musset disait juste lorsqu'elle écrivait, à propos de la fièvre de Venise
Toi si sain, si fort jusque-là et qui n’as jamais fait sous mbs yeux ce qu’on peut appeler une maladie (20).
En somme, il n’a jamais eu à compter vraiment avec sa santé. Et maintenant, il lui faut prendre des précautions; il enrage.
(16) Cf. Biographie, pp. 274-275.
(17) Que la médecine appelle : le signe de Musset.
{18) Dans une lettre qu’elle lui envoya le 13 janvier 1843, lorsqu'il s’éloignait vers l'Italie.
(19) Musset redoutait-il si fort cette éventualité? Non, sans doute. Mais il ne voulait pas que la marraine communiquât ses confidences aux Musset. Ne lui écrivait-il pas un jour : « J'avais eu la fièvre la nuit passée. Je ne vous dis pas ceci, madame, pour que vous de répétiez à ma mère »?
(20) Lettre écrite le 17 mars 1834.
Car s’il ne cédait à ses caprices, il se sentirait diminué, et l'ennui ferait de lui sa proie; d’autre part, il ne sait pas s’accommoder à la maladie, et la regarde comme une tare. Là aussi, il se sent amoindri; c’est un cercle vicieux. Aux heures de fièvre, il se repent de s’être surmené; aux heures de convalescence, il prend des résolutions sensées; mais sitôt remis, il renoue les habitudes d’hier. Certains l’en blâment. Mais le marasme naîtrait en lui d’une vie trop régulière. Il a le choix entre la neurasthénie et l’épuisement. Il n’y a pas de quoi l’inciter à la joie.
En outre, ces défaillances l’amènent à se poser un problème douloureux : sa jeunesse s’évanouirait-elle? Car enfin, ne plus pouvoir commettre les folies où l’on se complaisait, sentir sans cesse, par quelque gêne, son corps protester, n’est-ce pas un des signes auxquels l’homme reconnaît l'approche de l’âge? Cette idée hante l’esprit de Musset. À peine atteint-il ses trente ans, voici les réflexions que lui suggère son anniversaire (21)
A trente ans!
Il y a un triste regard à jeter sur le passé pour y voir l#s mortes espérances et les mortes douleurs, un plus triste regard à jeter sur l’avenir, pour y voir... l’hiver de la vie.
Il y à une chose folle à tenter : c’est de continuer d’être un: enfant, et cependant cela fut beau chez les aimés des dieux : Mozart, Raphaël, Byron, Weber, morts à trente-six ans!
Il y a une froide chose à faire : c’est de renoncer à tout et
de se dire : rien ne m’est plus! Et cependant cela fut beau chez Gœthe.
I1 y a une chose sotte : c’est de se croire supérieur à soi-même, de prendre le titre d'homme fait, et de vivre en égoïste ekpérimenté.
Il y a une chose paresseuse et lâche : c’est de ne pas écouter l'heure qui sonne.
Il y en a une courageuse, c’est de l’entendre et de vivre pourtant, malgré les dieux. Mais alors, il ne faut croire à rien d’éternel.
Il y en a une sublime : c’est de ne pas même savoir que l'heure sonne; mais alors, il faut croire à tout.
Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à cet âge le cœur des uns tombe en poussière, tandis que celui des autres persiste. Posez vos mains sur votre poitrine. Le moment est venu. Il hésite; a-t-il cessé de battre? Devenez ambitieux ou avare, où mourez tout de
suite, autant vaut. Bat-il encore? Laissez faire les dieux; rien n’est perdu!
. @1) Le fragment que nous citons ici ne porte pas de date précise. En le publiant, le biographe écrit seulement (p. 259) : Alfred veilla très tard dans la nuit du 11 décembre 1840... ce fut, selon toute apparence, pendant cette nuit-là qu’il écrivit les réflexions suivantes. »
Je sais bien qu’en insérant ces lignes dans son ouvrage, le biographe écrit :
Le poëte avait posé ses mains sur sa poitrine. Il avait écouté son cœur attentivement. Son cœur battait encore; rien n’était perdu (22).
Mais le texte de Musset n’est pas aussi optimiste. Ce qui y apparaît indiscutable, c’est que, pour la première fois, vers la trentaine il se demande s’il ne serait pas parvenu au mauvais versant de la vie. Or, pour se poser ces questions-là, il faut avoir senti les premières défaillances de ses forces. Le biographe ne l’ignorait pas, lui qui laisse échapper (23) ce demi-aveu
Lord Byron écrivit ses adieux à la jeunesse à l’âge de trentesix ans. Alfred de Musset, toujours ardent à dévorer le temps, avançÇait de quelques années cette époque où l’avenir nous apparaît sous un jour nouveau.
Inquiétude d’une heure, pensera-t-on peut-être. S'il en était ainsi, cette page n'aurait pas traîné des mois (24) sur la table du poète. Non; s’il la garde près de lui, pendant des semaines, c’est qu’elle exprime un sentiment profond. Il se sent vieillir; ou il croit le sentir, ce qui revient au même. De pareilles sensations ne sauraient sourire à personne. Mais iorsqu’un Musset les éprouve, quel désarroi! A ses yeux, la vie ne finissait-elle pas avec la jeunesse?
‘Comme un soldat téméraire, il ne sut pas d'avance préparer la seconde moitié du voyage; il eût dédaigné d’accepter ce qu’on appelle la sagesse «et qui lui semblait la diminution graduelle de la vie, se transformer n’était pas son fait. Arrivé au haut et déjà au revers de la montagne, il lui semblait être arrivé à l’extrémité et au delà de tous les désirs; le dégoût l’avait saisi, il n’était pas de ceux que la critique console de l’art, qu’un travail littéraire distrait ou occupe et qui sont capables d’étudier, même avec emportement, pour échapper à des passions qui cherchent encore leur proie et qui n’ont plus de sérieux objet. Lui, il n’a su que haïr la vie, du moment, pour parler son langage, qu’elle n’était plus la jeunesse sacrée. Il ne la concevait digne d’être vécue, il ne la supportait qu’entourée et revêtue d’un léger délire (25).
Ainsi s’exprimera Sainte-Beuve qui le connaissait bien. Jugement si juste, qu'aujourd'hui encore, cet homme, qui mourut à quarante-sept ans, on ne le conçoit que sous les traits de
(22) Cf. Paul de Musset, Biographie (p. 260).
(23) À propos de ce même fragment.
(24) Cf. le témoignage du biographe (pp. 259-260).
(25) Ces lignes sent extraites de l’article nécrologique consacré à Musset le 11 mai 1857. (Cf. Lundis, tome XII.)
la jeunesse (26). Chose plus grave : lui-même ne s’apercevait pas autrement. Rappelons-nous les impertinences des Contes d'Espagne et du Spectacle. C’est une tare que les cheveux blancs; à chaque ride, l’homme perd un peu de ses richesses, pour ne plus garder finalement en lui que les préjugés de son milieu et les habitudes de son métier; voilà ce que répétaient ses poèmes et ses comédies, il n’y a pas déjà si longtemps (27). Que cette sévérité se soit adoucie, nous l’avons constaté; mais en face de ce qui vieillit, Musset éprouve toujours la même crispation. La preuve : dans les pièces ou les nouvelles qu’il vient d'écrire, on trouve très peu de personnages qui aient dépassé la trentaine (28), et si, par hasard, il dessine quelques silhouettes un peu plus müres (29), il ne peut s'empêcher de s’égayer à leurs dépens. La vieillesse lui apparaît donc comme une diminution; la prose de la vie. Et ne sait-on pas de quel cœur il écrivait :
J’aime surtout les vers, cette langue immortelle...?
Ne sait-on pas avec quel frémissement, une fois terminé le conte qui soldait ses dernières dettes (30), il s’écriera : « Finis prosæ! » ? Encore s’agit-il là de personnages imaginaires, et il peut montrer plus de philosophie. Mais lorsque lui-même est en cause, sa réaction doit se faire autrement violente. Il y a trois ans à peine, lorsqu'il traçait son programme de vie, comment le formulait-il?
Aime et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore; Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé (31).
Et récemment, lorsqu'il parlait de son expérience à Aimée d’Alton, quelles leçons en tirait-il?
La première expérience, Aimée, consiste à souffrir... à trouver et à sentir que les rêves absolus ne se réalisent presque jamais, ou que, réalisés, il se flétrissent et meurent au contact des choses de ce monde. Le cœur, blessé dans son essence même, dans son premier élan, saigne et semble à jamais déchiré... Cependant, on vit et il faut aimer pour vivre encore; on aime avec
(26) Et pourtant l’on connaît de Musset quelques portraits qui le représentent vers la fin de sa vie, ainsi celui d’Eugène Lami.
(27) Quatre ans seulement, si l’on pense au personnage de M° André dans le Chandelier.
(28) La chose est si vraie que M. de Chavigny, qui ne doit guère avoir plus de trente ou trente-cinq ans, fait, aux yeux de Musset, figure d'homme mûr. Ne constate-t-il pas : « Je n’ai plus ma tournure du régiment »?
(29) La baronne de Mantes, l’oncle Van Bück.
(30) En janvier 1839. Il s’agissait de Croisilles.
(31) La Nuit d'Août.
crainte, avec défiance, et peu à peu on s'aperçoit que la vie n’est pas aussi triste qu’on l’avait jugée; on revient au bonheur, à Dieu, à la vérité. Le cœur. plus résigné, jouit mieux des jours heureux, les appelle avec plus d’ardeur, les prolonge avec plus de soin (32).
Partout les mêmes mots : vivre et aimer ne sont qu’un. Mais, quand viendra la saison où l’on n’est plus aimable, que faire? On pense aux mots de l’autre poète : « Ai-je passé le temps d'aimer? » Musset dirait : « Ai-je passé le temps de vivre? » Certes, Sainte-Beuve voyait juste. Mais il n’allait pas assez loin. Si Alfred n’a pas su « d’avance préparer la seconde moitié du voyage »; c’est que, pour lui, la vie n’est pas une colline à deux versants, ayant chacun ses points de vue, ses découvertes. C’est un plateau où l’on fait la plus enivrante promenade, pourvu qu’on puisse marcher bon train, qu’on aime les fleurs du chemin, la lumière du ciel, les nuances de l’horizon; un plateau qui se termine soudain par un abîme, qui songerait à préparer cette chute? Ce ne sont pas là des images en l'air. « Posez vos mains sur votre poitrine; le moment est venu. Il hésite. A-t-il cessé de battre? Devenez ambitieux ou avare; ou mourez tout de suite, autant vaut ». Etonnons-nous, après cela, qu’il s’épouvante quand la vieillesse lui apparaît soudain! Dès 1839, il la devine; et il ne cessera plus d’appeler à lui et de repousser tout à la fois
Ce courage d’enfant qui consiste à vieillir,
comme il dira (33). Une nouvelle raison de souffrir s'ajoute ainsi à celles d’autrefois, et leur donne une sonorité inconnue; car jadis, lorsque la douleur s’abattait brusquement sur lui, très vite l’espérance revenait et la curiosité du lendemain. Il y avait au milieu des pires orages, un arc-en-ciel plein de promesses. Mais maintenant, l’avenir, à ses yeux, c’est une vie sans cesse moins riche. Voilà pourquoi ceux qui l'ont alors le mieux connu emploient, pour dépeindre son état d’âme, des mots que nous n’avons pas encore entendus. Ainsi, la princesse Belgiojoso lui écrira (34) :
Promettez-moi aussi, lorsque vous éprouverez ce malaise, cette fatigue, ce dégoût dont vous ne pouvez vous défendre, de me le montrer franchement et de me dire les pensées que ce mécontentement vous suggère.
D'où vient cela? Des excès qu’il commet, croit-on dans son entourage (35). En quoi l’on se trompe. Car ce n’est pas d’hier
ue Musset s’v abandonne, et qu’il s’insurge parfois contre. q S
(32) Passage. “extrait . d’une lettre écrire à Aimée d’Alton Je 31 mars 1837.
(33) Dans le sonnet à Tattet (17 mai 1843).
(34) Extrait d’une lettre écrite de Locate le 11 février 1841.
(35) C'était là l’opinion du biographe cet celle de la marraine. (Cf. la lettre du 13 mai 1843 à Paul de Musset.)
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eux. Mais, de ces sursauts de révolte à la dépression présente, il y a un monde. Il faut donc lui trouver une autre explication; je la vois dans ce fait qu’autrefois la vie qu’il menait ne le dégoûtait point de la vie tout court, tandis que maintenant l'espoir de jours meilleurs est mort en lui. La chose est si vraie que, désormais, lorsqu'il voudra faire passer sur la grisaille des heures quelque rayon de soleil, il se tournera vers le passé, vers le souvenir (36). Il y a quelques mois, quand la blessure de Venise se cicatrisait, quels remèdes. le poète préconisait-il contre la souffrance? D’autres amours, l’oubli d’hier et la curiosité d’aujourd’hui
L’instant suprême où je t’oublie Doit être celui du pardon.
Et maintenant, blonde rêveuse, Maintenant, Muse, à nos amours! (37)
Ainsi parle la jeunesse. Mais aujourd’hui ouvrons le poème du souvenir où reparaît la même souffrance (38) :
O puissance du temps! Ô légères années, Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets; Maïs la pitié vous prend, et, sur nos fleurs fanées, Vous ne marchez jamais...
Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur? Un souvenir heureux est peut-être, sur terre, Plus vrai que le bonheur.
La vieillesse parlerait-elle autrement? entre ces deux attitudes tient l’évolution du poète. Pareille transformation n’alla pas sans angoisse, ni sans désespoir. De toutes les souffrances qu’Alfred connut après Venise, il n’en est pas, au contraire, qui l'ait autant bouleversé.
Encore si quelque passion nouvelle lui avait alors souri! Mais il a laissé s’éloigner la femme qui s’apprêtait à lui consacrer toute sa vie (39); la passion qui le poussait vers Aimée d’Alton s’est envolée. Il en garde le vague remords d’avoir mal récompensé une maîtresse qui lui reste chère (40);
ne De là le poème qui porte ce nom, et l’enseignement que Musset y donne.
(37) Nuit d'Octobre.
… (38) I fut inspiré par la rencontre de George Sand et par un pèlerinage à Franchart.
(39) Aimée d’Alton, dont le dévouement lui prouvait cependant qu’il restait aimable.
(40) De là ces lignes écrites le 18 août 1841 : « Quelqu’un qui pense à vous sans cesse et dont le souvenir, s’il existe encore, est peut-être désagréable, a eu cent fois la tentation de vous écrire. Il cède aujourd’hui à cette tentation sans raison et sans espérance, sinon que vous êtes la seule vraie aimée. Vous avez plus d’esprit qu’il n’en faut pour le reconnaître. Mais aurez-vous le courage de lui répondre? »
mais cette demi-amertume ne l’amène pas à modifier ses rêves. Il continue à chercher l’ivresse d’amour, et à la chercher hors du mariage; ici encore, nous apercevons le fossé qui sépare son œuvre et sa vie. Si l'écrivain ne se révolte plus contre la fidélité conjugale, l’homme se sent incapable de s’y astreindre. Il écrivait, voici quelques mois, à Aimée d’Alton :
Sais-tu ce que tu me proposes? De profiter du chagrin que tu éprouves de notre séparation, d’user de ta seule ressource, du pain de ta vie entière; en un mot, de prendre ton existence pour boucher un trou fait à la mienne? Car ne ty trompe pas. Si j'étais capable d’une résolution forte, courageuse, grande peut-être, si j’acceptais et m’enfermais, je ferais peut-être une belle, bonne chose, sur ce parti pris. Mais c’est un rêve. Non! je suis trop faible. pour ces grandes résolutions; si je voulais les prendre, je me manquerais de parole à moi-même; je serais héroïque pendant quinze jours, puis mon courage s’en irait avec ma sérénité une misère, une folie me distrairait, et qu’arriverait-il?... Non seulement une maladie, une mort imprévue me feraient manquer à mes promesses; mais la santé, le repos de l’esprit, la confiance m’y feraient manquer. (41)
Bref, pas de notaire, pas de curé, pas de maire : des aventures et des passions en pleine liberté, comme autrefois. Mais l’enthousiasme lui manque. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre, d’un pas un peu plus lent, d’un cœur plus sceptique, sa quête amoureuse, ni de subir toujours l’attrait de la beauté, ni de se prendre aux coquetteries les plus redoutables. Il a laissé s’éloigner l’amour dévoué, disions-nous; et le voici qui court après de belles indifférentes. C’est Rachel, d’abord (42). Pour lui, à la lueur d’une bougie, elle avait lu les vers les plus passionnés de Racine; avec lui, elle s'était promenée, en bonnet de tricot et en pantoufles dans le jardin de Montmorency, ce qui peut paraître moins poétique, mais atteste une intimité plus étroite. Et Musset avait goûté là des heures flatteuses; mais sans lendemain. Certes, Rachel, au début, avait senti le prix de l’appui que lui prêtait notre poète (43); elle voyait en lui un camarade agréable, parfois plus et mieux qu’un camarade; mais de là à aimer comme lui croyait qu’on aime, il y a un monde. Elle n’était point si romanesque qu’elle songeât à s’embarquer pour Cythère en compagnie d’un homme dont le théâtre ne lui semblait point établir le
(41) Lettre datée du 18 mars 1838; Aimée d’Alton lui avait proposé de l’épouser.
(42) Et dès 1839, encore que les dates ici soient difficiles à fixer exactement; la correspondance du poète avec Rachel est malheureusement égarée.
(43) Lorsqu’il la soutenait de sa plume. (Articles sur La Tragédie, sur La Reprise de « Bajazet ».)
génie (44), dont la situation restait précaire et dont le caractère présageait pour le lendemain de la traversée les ‘pires orages. Bref, il ne s’agit pour elle que d’un caprice, qui parfois, après bien des séparations et des brouilles, Se réveillait pour s'envoler aussitôt. De là, à des années d’intervalle, des heures de bonne entente qui, chaque fois, rallumaient en lui un peu de l’ancienne flamme. Après quoi, le vent tournait. Si quelqu'un a compté dans la vie et dans le cœur de Rachel, assurément ce ne fut pas Alfred de Musset. Il n’en eut la preuve, pour la première fois, qu’en 1842 (45), mais mille indices durent le faire réfléchir dès l’époque où nous sommes parvenus. Or, pour lui aussi, il s'agissait d’une sorte de caprice; mais il y tenait plus que Rachel; un rêve l’attachait à elle : celui de collaborer avec elle et d’atteindre ensemble ce triomphe de théâtre qu’il désirait depuis des années (46); elle l’y encourageait parfois (47); le lendemain, elle n’y songeait plus, tandis qu’il se mettait à l’ouvrage. Au fond, elle ne désirait point tenter l’épreuve et elle le lui fit bien voir (48). Des déceptions, voilà tout ce que lui ménageait cette poussée d'enthousiasme, qui l’avait précipité sur les pas de Rachel. Auprès de la Belgiojoso, ses soins ne furent pas plus heureux. Et ici la chose était plus grave; car Musset aimait vraiment. A quel moment la pâle Italienne lui apparut-elle la femme qu'il cherchait? Nous ne le saurons probablement jamais; mais, dès 1839, il éprouvait pour elle
(44) Personne alors ne songeait qu’on pût monter un jour les pièces de Musset, il ne faut pas l’oublier.
(45) Le 24 novembre 1842, il écrivait à la marraine : « Je suis brouillé avec Rachel, voici pourquoi. I1 y a quelques jours, sortant du Français. elle donnait le bras à un plumitif quelconque. Sur quoi Buloz s’approche et lui dit : Comment, vous donnez de bras à ces gens-là? — Bah! répond-elle, quand j’ai assez des gens, je sais le moyen de m’en débarrasser. Là-dessus, elle cite mon nom. » Musset, piqué au vif, écrivit immédiatement à l’actrice-une lettre semée de pointes. On y lisait notamment : « Il me semble que la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, chez vous, à Montmorency, vous m'avez reçu avec la politesse et la bienveillance qui vous sont habituelles. Permettez-moi de vous dire, mademoiselle, une chose que vous ignorez peut-être, c’est qu’il est rare qu’un homme bien élevé dise ou fasse quelque chose d'assez inconvenant pour qu’on lui défende sa porte. » Rachel répondit, elle aussi, de façon sèche, et Musset de conclure : « C’est-à-dire tout bonnement que nous nous sommes dit des injures, toujours très poliment, comme vous voyez. »
(46) Et la preuve c’est qu’à peine eut-il entendu Rachel, il sentit monter en lui l’ambition d’être joué. (Cf. les lettres à Aimée d’Alton, novembre-décembre 1838.)
(47) M. Séché écrit (4. de Musset, tome I, chap. IV), à propos du « Souper chez Rachel » : « Le souper fut ce que Musset a raconté dans une page célèbre. mais ce qu’il n’a pas dit, c’est que Rachel, après avoir lu Phèdre, avec lui, exauça le vœu qu’il avait exprimé à la fin de son article du 1° novembre 1838. Elle lui demanda d'écrire un rôle pour elle... » La chose est possible; mais il s’agissait alors de paroles en l'air.
(48) A propos de la Servante du Roi, puis de tous ses essais tragiques ultérieurs.
à — 579 une sorte de passion, et cette passion dura jusqu’en 1842 (49). Ici encore, Musset adressait mal ses soupirs. Il avait affaire à une femme très adulée, à une intelligence qui dominait, à son gré, les mouvements de sa sensibilité; elle « n’en faisait qu’à sa tête et ne la perdait jamais, même dans ses heures de folie » (50); en somme, il avait affaire non peut-être à une égoïste, mais à une « egocentriste »; très fière avec cela et, pour tout achever, sensible aux compliments, habile à les provoquer, sans consentir à les reconnaître plus qu’elle ne voulait. Houssaye disait d’elle
Cette grande dame, qui avait tout pour elle, n’était pas bien sûre d’avoir un cœur, car elle n’avait que la passion de l'esprit; elle voulait bien qu’on se donnât à elle, mais elle ne se donnait pas; elle servait avec une grâce adorable le festin de l’amour, puis elle s’envolait au moment de se mettre à table (51).
Bref, elle était coquette, d’une coquetterie un peu altière, et qui n’en était que plus redoutable. Dès 1840, à de certaines heures, Musset comprit qu’elle le jouait; mais bientôt arrivait une invitation de Christine Trivulce; elle le recevait avec son meilleur sourire; il oubliait tous ses soupçons. La comédie dura jusqu’en 1842; il ne nous appartient pas d’en faire l'historique. Klle n’a d’ailleurs rien que de très habituel; c’est le jeu de la « bascule ». J’emprunte l'expression à Musset lui-même, qui, plus tard, résumait ainsi l’aventure :
J’ai envie de faire une nouvelle qui s’appellera la Bascule, c’est-à-dire, en général : je t’aime si tu ne m’aimes pas, je recule si tu avances, etc., etc., ornée de quelques détails vrais Cette idée me sourit, et voulez-vous me permettre de vous dire une chose où va éclater toute ma modestie? Si elle ne la lit pas eh bien! eh bien! il y en aura d’autres qui la liront (52).
Peut-être tout n’était-il pas coquetterie dans ce manège. Alfred ne déplaisait pas à la Princesse; n’était-il pas l’un des ornements de son salon? Ne savait-elle pas qu’il était poète de génie? A supposer qu’elle ne s’en fût point aperçue toute seule, certains de ses familiers l’en eussent avertie, Henri
(49) Dès septembre 1840, il écrivait à M"° de Castries : « Je vous ai raconté comme quoi une passion absurde, fort inutile et un peu ridicule, m’a fait rompre, depuis à peu près un an, avec toutes mes habitudes. », et c’est seulement à la fin de l’automne 1842 qu’il confia à M° Jaubert sa décision de rompre.
(50) Je reprends ici un mot de M. Séché sur Rachel. La princesse Belgiojoso le justifiait pour le moins autant.
(51) Cf. Souvenirs sur Alfred de Musset (le Figaro, jeudi 19 octobre 1882). Balzac, de son côté, disait d’elle : « Elle est. très impératrice, sans nul souci du passé, ne donnant ou ne laissant prendre aucun droit, tout en se donnant ou se prêtant, si vous voulez. C’est une courtisane, une belle Impéria, mais horriblement bas-bleu. »
(52) Lettre à M° Jaubert, octobre 1842.
Heine, par exemple (53). En outre, elle savait qu'il souffrait; et le rôle de Muse, ou d’ange gardien, ou de sœur de charité l’intéressait. Aussi, lorsque la maladie le terrassait, accourait-elle; lorsqu'il venait la voir à Versailles, elle surveillait son assiette et son verre, avec une attention qu’on réserve d'ordinaire aux êtres qu’on aime (54); elle déployait tout son charme (55). Et lui croyait son rêve réalisé; il se faisait tendre, peut-être entreprenant. Sur quoi elle ne manquait point de reprendre ses grands airs. Parfois, elle s’enfuyait; d’autres fois, elle le tançait : « le seul bon effet des succès trop faciles, c’est d'empêcher qu’on ne s’obstine aux succès impossibles »; les mots sont d’elle (56). Ou bien encore, elle lui cherchait à propos de rien « une querelle... de Patagon » (57). Le fait se produisit à diverses reprises, avant 1842; mais jamais aussi fréquemment que cettè année-là; pour le coup, Musset abandonna la partie. « On n’aurait qu’à l’aimer tout de bon! » écrira-t-il alors, « qui sait? On serait à un joli régime : du sirop de groseille, et la torture! ». « On n’aurait qu’à l'aimer... »; il se fait plus dégagé qu’il ne l’est. Si son cœur n’était point intéressé dans l’aventure, les caprices de la princesse ne le laisseraient pas si pantelant, il n’essaierait point de s’en venger, tantôt par un dessin malicieux accompagné d’un commentaire plus malicieux encore (58), tantôt par un poème (59); et, lorsqu'il se décidera à se retirer, nous
(53) Certes, les rapports entre Heine et Musset furent, par moments, assez tendus (notamment lorsqu’Alfred eut écrit le Rhin allemand). Mais cela n’empêchait pas Henri Heine de rendre justice à notre poète. M°° Jaubert rapporte, dans ses Souvenirs, qu’il dit un jour : « A vous entendre parler poésie, on vous croirait amateurs forcenés, et je vois là un poête par excellence, qui vous appartient par droit de nativité…. Eh bien! je constate que, parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que pourrait l’être un poète chinois. »
(54) Cf. ces lignes d'Alfred à sa marraine : « Concevez-vous cette personne. qui m’empêche de boire du vin pur, sous le prétexte que je tousse, et qui m’applique sur le cœur un cataplasme de cent mille coups d’épingle? Comme c’est rafraîchissant. » (26 juillet 1842.)
(55) D’Alfred à M° Jaubert : « J’ai des lettres d’Uranie où elle me dit : Je croyais que mon amitié pouvait vous être bonne à quelque chose; où elle me dit encore : Près de moi vous auriez souffert, mais non pas sans adoucissement. J’ai tenu sa main, je l’ai baisée pendant une minute entière, et elle me laissait faire. Et, outre cette main.…., il y a mille choses qu’on ne peut pas dire, vous le savez, parce qu’on ne peut pas les expliquer aux autres. Mais, soyez-en sûre, elle m’a attiré à elle. » (novembre 1842).
(56) Rapportés par Musset à la marraine (novembre 1842). (57) Lettre à la marraine, du 26 juillet 1842.
(58) On l’avait mis au défi, chez la princesse, dans une conversation sur la caricature, d’en tirer une d’un visage régulier. Il répondit que celui même de la princesse y pouvait prêter; sur-le-champ, il s’exécuta. En quoi il commit une série de maladresses; d’abord, de caricaturer une jolie femme devant d’autres femmes; ensuite, de réussir; enfin, d'ajouter sous son crayon ces quelques mots : « Pallida, sed pulcha tamen. » Le « tamen » dut être particulièrement goûté.
(9) Il s’agit des vers Sur une morte (octobre 1842).
ne devinerions pas, sous les formules qui communiquent sa décision à M"° Jaubert, tant de lassitude et tant de regrets. L'événement ne se produisit qu’en 1842. Mais, dès 1839, il connut des heures découragées. Il y doutait de l’amour même; car Musset qui écrivait jadis
Qu'importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse
n’a jamais ressenti de souffrance amoureuse, sans se défier de tous les amours. Comment aurait-il pu en être autrement? Ses expériences récentes semblaient lui répéter qu’il n’était pas fait pour rencontrer le bonheur dans la passion.
Ce qu’il me faudrait, écrivait-il à M"° de Castries, c’est une femme qui fût quelque chose, n’importe quoi : ou très belle, ou très bonne, ou très méchante, à la rigueur, ou très spirituelle, ou très bête, mais quelque chose. En connaissez-vous, madame? Tirez-moi par la manche, je vous en prie, quand vous en rencontrerez une. Pour moi, je ne vois rien (60).
Et il ne pouvait rien voir : les amantes au cœur dévoué, comme Aimée d’Alton, le lassent; les coquettes, les indépendantes le torturent sans le satisfaire davantage. Et c’est tout le rêve de sa vie qui s’écroule ainsi. Autre source de pessimisme et de lassitude.
Aussi bien, les circonstances ne sont-elles pas faites pour le ramener à la joie. Chaque année qui passe creuse un nouveau vide dans ses relations les plus intimes, et cette émigration commence dès 1841. C’est le moment où Pauline Garcia quitte nos scènes (61), où Rachel parle de passer la Manche
Si la triste lettre est signée;
Si les gardiens d’un vieux tombeau Laissent leur prêtresse indignée Sortir, emportant son flambeau... (62)
écrivait alors Musset, en se désolant; c’est l’année encore où la princesse Belgiojoso reste des mois dans sa propriété de Locate. Il lui arrive bien d’écrire à Alfred; mais quelques feuillets, même parfumés d'amitié tendre, valent-ils le spectacle de la beauté, voire les piques d’amoureux en galanterie? Premières séparations. D’autres suivront. D’abord le duc d'Orléans meurt en 1842, et le coup est si douloureux que la Muse de Musset se tait; elle ne parlera de l’événement qu’un an après (63). D'ici là, d’autres souffrances auront frappé le
(60) Septembre 1840.
(61) L’accueil du public parisien l’ayant profondément déçue.
(62) C’est là un des quatrains du poème à Rachel (1839).
(63) Le poème du Treize Juillet ne fut écrit et publié, en effet, qu’en 1843.
poète : Paul de Musset part à l’automne pour l'Italie (64). Enfin, Tattet se fait de plus en plus rare. Un nouvel amour l’occupe; il parle de se marier, et il se marie; il parle même d’enterrer son bonheur à la campagne, sans esprit de retour. Et il s’en va. Pas loin; dans la forêt de Fontainebleau. Mais ces quelques lieues de distance interdisent les rencontres d'autrefois. Musset le sent, et il en souffre à l’avance :
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir!
Adieu, laissez les sots blâmer votre folie;
Quel que soit le chemin, quel que soit l’avenir,
Le seul guide en ce monde est la main d’une amie.
Après quoi ce cri lui monte aux lèvres
Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie... Quelquefois seulement, près de votre maîtresse, Souvenez-vous d’un cœur qui prouva sa noblesse...
Qui vous à tout de suite et librement aimé,
Dans la force et la fleur de la belle jeunesse,
Et qui dort maintenant à tout jamais fermé (65).
Le poète a mis là tous les sentiments qui l’agitent. Certes, il donne raison à Tattet de faire ainsi son bonheur; il a été des premiers à l’en féliciter. Mais ce départ lui semble dur; et les mots qu’il emploie expriment bien sa détresse; la solitude, l’ennui, la vieillesse (66); jamais il n’a eu autant besoin qu’on l’entoure; jamais il ne s’est senti aussi isolé. La marraine le comprend : pour un peu elle arrêterait Paul de Musset et le rappellerait à Paris; elle lui écrit même une lettre si alarmante qu’il balance à revenir (67), mais un mot du poète apaise ses scrupules (68). Et pourtant, M°° Jaubert a raison! Alfred a besoin d’affection plus qu’à n’importe quel autre moment de sa vie. Et cela, dès 1839. Sitôt qu’il est en face de lui-même, il réfléchit à sa vie; les rêves d’autrefois, il les voit s’évanouir, et il écrit à la marraine
Hélas! marraine, ces riens charmants qui me viennent de vous me sont bien chers. Ils me rappellent le temps où je savais jouir de toutes ces petites perles qui vous tombent des lèvres quand vous riez ou qui pendent au bout de votre plume à chaque
(64) Le 19 novembre 1842, et pour de longs mois. (65) Sonnet écrit le 17 mai 1848.
(66) Dans ce même sonnet à Tattet, Musset écrivait, en effet: L'espoir de vous voir revenir Me donnera, malgré les dégoûts de la vie, Ce courage d’enfant qui consiste à vieillir.
(67) Lettre du 13 janvier 1843 : « Il est malade des nerfs, il entend des voix qui conversent à son oreille et il se sent toucher. »
(68) Lettre écrite également en janvier 1843. M. Maurice Allem en a publié le texte complet. Le poète s’y montrait à dessein plein d’entrain, il ajoutait avec optimisme : « Je me porte très bien. »
goutte d’encre que vous prenez. Je perds tous les jours l'esprit qu’il faut pour être au monde (69).
À Tattet
Etre bien tranquille chez soi est le plus atroce de tous les supplices; je ne comprends pas qu’on ne l'ait pas mis en enfer. Comment Dante n’a-t-il pas pensé à nous montrer un homme en robe de chambre au quatrième ou cinquième cercle de son Enfer, assis au coin du feu, les pieds dans ses pantoufles? O misère! pas de souci, pas d’inquiétude, pas d’espérances, pas de n’importe quoi! Voilà, mon ami, dans quelles dispositions je suis, et je vous répète que je me porte assez bien, que j'ai un chapeau neuf, des bottes neuves, en un mot tout ce qu’il faut pour être heureux... Adieu. Si, en courant dans les bois, ou en buvant un verre de vin, vous rencontrez une espérance ou une illusion, étendez le bras et prenez-la par la patte, comme une mouche engourdie d'octobre; envoyez-la moi, je vous en prie, et dites que c’est pour un monsieur qui n’a encore rien pris (70).
Pas d’espérance, pour demain; plus d’illusion pour aujourd’hui, et il a trente ans. Ne sourions pas. Car sa détresse est telle que le souhait de mourir lui monte aux lèvres. A peine a-t-il écrit à la marraine
Je ne suis plus fou en amour!
Il ajoute
Et si on ne l’est plus, qu’est-ce que le reste? Déraisonner en conscience, voilà la grande affaire de la vie; quand on n’ose plus déraisonner, il faut se brûler la cervelle ou se marier.
Pareilles idées supposent, chez lui, un désespoir latent. Toutes ces réflexions ne font que l’aggraver. Lui-même le sent si bien qu’il cherche les distractions. Mais où les trouver? Dans les plaisirs. I n’y a plus qu’eux :
L'exercice de nos facultés, voïlà le plaisir; leur exaltation, voilà le bonheur. C’est ainsi qu’à la fin d’un repas, les uns, échauffés par le vin, saisissent des cartes et se jettent sur un monceau d’or, le front sous une lampe; les autres demandent leurs chevaux et s’élancent dans la forêt; le poète se lève, les yeux ardents, et tire son verrou derrière lui; tandis qu’un autre jeune homme silencieux court au logis de sa maîtresse. Qui peut dire lequel est le plus heureux? Mais celui qui reste immobile à sa place, sans prendre part au mouvement qui l'entoure, est le dernir des hommes ou le plus malheureux.
Ces lignes, écrites, en 1840 (71), donnent le secret de sa
(69) A M"° Jaubert, le 31 juillet 1840.
(70) Lettre écrite le 17 octobre 1840.
(71) Fragment retrouvé dans les papiers du poète.
conduite. Pour retrouver le frémissement sans lequel la vie n’est rien, il joue, il boit, et quel breuvage! il aime, et de quel amour! Mais cette vie lui rend-elle le sentiment du plaisir? Le plus souvent, ce que sentait la princesse Belgiojos0, lui-même le pense
Lorsque je songe à tout ce que vous dépensez d'esprit et de vie à ne rien amasser, pas même du bonheur, ni beaucoup de
plaisir (72).
Quand il dit :
Parmi les coureurs de taverne, il y en a de joyeux et de vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un spectacle plus pénible que celui d’un libertin qui souffre? J’en ai vu dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec les armes des sens peut s’enivrer à loisir, il peut se faire un extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d’airain (73).
c’est à lui-même qu’il songe. Renoncer au plaisir, ce serait abdiquer toute joie, et il ne le veut point; mais le plaisir le laisse plein d’amertume. Un exemple, entre beaucoup d’autres : un jour, en 1840, il était parti avec Tattet et de gais camarades à Bury; toute la bande s'était amusée la nuit durant. Lui, avait essayé, vainement, de les rattraper dans la joie. Au petit matin, il regagna sa chambre; là, dans le soleil levant, il écrivit quelques vers, les laissa sur la table; puis, sans bruit, s’évada du plaisir. Tattet, heurtant à sa porte, trouva pour réponse le sonnet bien connu
J’ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaîté…
Le seul bien qui me reste au monde Est d’avoir quelquefois pleuré (74).
Ce sonnet jeté sur le papier, au crépuscule d’une fête et dans les fraîches aurores de juin, rapprochons-le des vers écrits deux ans plus tôt par Musset (75), il résume la crise que le poète traverse; la chaleur même des souvenirs les plus chers, l'excitation des vins et des femmes, toute la verve du printemps ne peuvent plus rien contre la détresse qui le ronge.