LE « POËTE DÉCHU
Mais, dira-t-on, au lieu de demander à ces excès, le remède contre son désespoir, que ne le cherche-t-il dans son
(72) Lettre datée de Locate, le 11 février 1841.
(73) Lignes extraites du fragment : « L’exercice de nos facultés ». (74) Sonnet écrit le 14 juin 1840.
(75) Qu'il est doux d’être au monde... (1838)
métier d'écrivain? La Muse réussirait à l’apaiser. C’est une question. La poésie n’a jamais été, pour lui, une distraction: écho de sentiments intimes, elle les a toujours exaspérés. Il en serait aujourd’hui comme hier; pis qu’hier même. Car son œuvre, lorsqu'il y réfléchit, fait naître en lui une lassitude, aussi tenace que celle qui lui vient de sa vie.
En effet, lorsqu'il se dit : à quoi bon écrire, imaginer ou rimer? (76) lorsqu'il se tait (77), ce n’est pas seulement défaillance de sa volonté. Paresse, pense-t-on dans son entourage (78); stérilité précoce, répètent certains critiques (79). Tous se trompent. Arrivé à ce qu’il considère comme une année climatérique, Musset s’est retourné vers ce qu’il a écrit. Méditation qui lui retrace les étapes de son génie. Et le sujet lui tient tant au cœur que, d’instinct, il prend la plume. Il écrit : le Poète déchu (80), c’est-à-dire la Confession d’un Ecrivain du siècle, le premier chapitre de ses mémoires (81), l'itinéraire du Cénacle à l’Indépendance, — les sous-titres ne manqueraient point, si l’on voulait les chercher. Dans cet itinéraire, que d’amertumes! et nous ne le possédons pas tout entier. Musset, dit son frère, « avait brûlé plusieurs pages de ce roman » (82); il avait exigé la promesse qu'après sa mort, tout le reste du manuscrit, à l'exception de quelques pages, fût détruit également. Par bonheur, cette volonté n’a pas été suivie à la lettre; d’autres fragments sont venus relier ceux que la Biographie avait livrés au public (83). Mais, même ainsi, nous ne connaissons que certains passages de l’ouvrage. Ceux qui nous manquent contenaient-ils des souvenirs heureux? Nous l’ignorerons toujours. Mais les autres constituent l'itinéraire le plus mélancolique; pas un paysage plaisant. S'agit-il de ses débuts? Voila comment il les juge :
A dix-huit ans, j’hésitais encore sur l’état que j’embrasserais, lorsque le hasard me lia avec quelques jeunes gens qui s’occupaient de littérature. Mes premiers essais réussirent (84). Les louanges me furent prodiguées et la vanité me monta au cerveau. J'étais paresseux et insouciant; il me parut agréable d’être un génie en
(76) Et c’est là le sens du Poète déchu.
(77) Sa production littéraire se réduit dès le dernier trimestre de 1839.
(78) Ainsi Buloz, à qui le poète répondra par les vers Sur la paresse (décembre 1841), ainsi la marraine, dont les reproches le feront protester faoût 1844) :
Qu’un sot me calomnie, il ne m'importe guère.
(79) Ainsi Emile Faguet.
(80) A l’automne 1839.
(81) Le discours de réception à l’Académie formant le deuxième et dernier chapitre.
(82) Cf. Biographie, p. 236.
(83) M. Maurice Allem les a tous réunis dans son volume des Œuvres Complémentaires.
(84) Il pense ici à ses poèmes de 1828 et de 1829.
herbe, par boutade, à ma fantaisie, et sans avoir l’air d’y penser. Je jouais d’un air d’indifférence avec ma petite gloire naissante; je me fis une Muse de mon caprice et les femmes trouvèrent que j'avais raison. Rien en moi n’était développé, ni passion, ni penchant, ni même désirs. J'avais des sensations et point d’émotions... Ma vie était une espèce de rêve insignifiant et assez doux, et je brodais cette toile d’araignée. Ma poésie ou, pour mieux dire, ma versification s’adressait aux femmes. C’était vers 1829, vous savez ce qu'était et ce qu'est devenue la poésie de ce temps-là. Je n’ai que faire de vous raconter ce qu’on nommait alors une nouvelle école, et les vieilleries qu’on inventait. Une querelle littéraire avait divisé la France entière; les chefs-d’œuvre des écrivains étrangers, introduits chez nous par une femme, avaient été le sujet de cette dispute; la France défendait sa gloire contre le reste de l'Europe, et cela en valait la peine. A une querelle de pensées, succéda une querelle de paroles. On se mit à épiloguer sur des livres, puis sur des pages, puis sur des périodes, puis sur des épithètes, puis sur la virgule d’une césure (85). Ceux même qui avaient mis en question Sophocle et Shakespeare, après avoir poussé l’une contre l’autre ces deux immortelles statues, analysaient au microscope les blessures qu’elles s'étaient faites en se touchant. J’imaginai de mordre à cette fadaise. Ne connaissant rien de ce monde, ni les choses, ni les êtres, ni les passions, je m'avisai de jouer avec les mots, et de me faire des hochets de ces symboles qui représentent tout, les passions, les êtres et les choses. Je les retournai au hasard; je les jetai à croix ou pile pour les entendre résonner; le plus sonore et le plus bizarre, le plus nouveau surtout, était le meilleur; peu m’importait le reste, et quand la pensée arrivait, étonnée de se trouver là, il fallait bien qu’elle eût l’air d’y être; il va sans dire qu’on m’encouragea..
Telle était son œuvre; et tel il était lui-même :
D'une conduite. assez dissipée, affectant des idées de rouerie qui rimaient avec ma poésie, fier de passer quand on se retournait, n'étant jamais seul, même devant mon miroir, vanté par des écervelés de mon âge, me raillant de ceux qui me blâmaient, déraisonnant avec des grands hommes de ma taille, amoureux fou d’un vers baroque, d’une phrase gothique, d’un sonnet gaulois, criant qu’on avait pêché une perle.
Peut-on rêver condamnation plus sévère? Celle qu’il portera dans son discours de réception paraît, auprès de celle-ci, tout atténuée. Mais, suivons-le; le moment arrive où il fait l’épreuve de la passion (86). Il continua alors à écrire. D’abord des lettres, « à la facon de Rousseau », remplies d’une « exaltation ridicule ». Après quoi, il se remit à l’œuvre; sur le
(85) C’est déjà ce qu’exprimait Musset au lendemain des Contes, dans sa lettre à l’oncle Desherbiers.
(86) Musset ne dit rien de son œuvre entre 1830 et 1834, c’est qu’en 1839 encore elle trouve grâce devant ses yeux.
conseil de l’éditeur, il se contenta d'écrire en prose : c’est l'heure de son premier roman (87). Voici comment il le juge :
Si ce que j’écrivais ne valait rien, la pensée qui me soutenait était bonne. La nécessité est une muse à laquelle le courage donne sa poésie... Ce que j'écrivais importait peu, et je n’étais, en somme, ni plus gai, ni plus triste qu’un honnête artisan qui fait son métier.
Peut-être me demanderez-vous pourquoi cet artisan ne s’essayait pas à mieux faire et à tirer parti de son métier; je pourrais dès à présent vous en donner deux raisons : la première, c’est que le temps me pressait, qu’il fallait tant de pages par jour et avoir fini au moment fixé; la seconde, je vous l’ai déjà dit, c’est que, soit par ignorance, soit par une aversion naturelle, soit par paresse d'écrire, je déteste la prose (88)...
Et ce qu’il dit de la Confession, il le pense des Contes et Nouvelles (89). Paul de Musset cite à ce sujet ces paroles du poète :
Vous avez fait de moi un manœuvre de la pensée, un serf attaché à la glèbe, un galérien condamné aux travaux forcés (90).
« Vous », c’est-à-dire les familiers qui, rêvant de l’arracher à son existence capricieuse, le poussaient à produire d’autres nouvelles. À ceux-là, il disait encore :
Tout le monde peut raconter, avec plus ou moins de charme, une histoire d’amour, bien qu’il y aït des degrés depuis Boccace jusqu’à un feuilleton, et, puisqu'il m’est permis de m’exprimer dans une langue que le premier venu ne parle pas, je veux et dois m’y tenir (91).
Le Poète déchu confirme ce dégoût de Musset. Ecoutons A . 9 . r .
plutôt Alfred y résumer son impression sur ses écrits de
prose
Ce ne fut guère qu’au bout d’un an que je commencçai à, souffrir de ce travail forcé.
Ecoutons-le opposer longuement le poète et le prosateur (92) :
Mon but n’est pas de faire un parallèle et de prouver que le
(87) Il ne peut s’agir ici que de la Confession d’un Enfant du siècle.
(88) Passage extrait d’un fragment publié par M. Monwal. (Revue de Paris, 1°" février 1910.)
(89) Auxquels il vient de consacrer, depuis deux ans, le plus claie de son temps et de ses efforts, ayant publié successivement Emmeline et les Deux Maïîtresses en 1837, Frédéric et Bernerette, le Fils du Tilien et Margot en 1838, enfin Croisilles en 1839.
(90) Biographie (p. 217).
(91) C’est encore Paul de Musset (Biographie, p. 211) qui rapporte ces propos.
(92) Le seul fragment du Poète déchu qui ait été publié dans l’édition complète des œuvres de Musset. (Cf. Œuvres posthumes, pp. 149-152) et
le choix s’explique aisément, ce passage pouvant passer pour un morceau de critique générale.
prosateur est un piéton et le poète un cavalier. Je veux dire que ce sont deux natures entièrement différentes, presque opposées, et antipathiques l’une à l’autre; le poète n’écrit presque jamais Ja réflexion. Le prosateur n’est juste et profond que par elle. Le poète doit la sentir et plus profondément encore que le prosateur, par cette raison que, pour exprimer son idée, quelle qu’elle SOÏL il faut qu’il travaille longtemps (93). Or, pendant ce travail obligé, une multitude de. corollaires se présentent nécessairement. Ces corollaires… pour le prosateur, ce sont des. veines, des minerais; pour le poète, les reflets d’un prisme. I1 faut au poète le jet de l'âme, l’idée mère; il s’y attache, et cependant peut-il se résoudre à perdre le fruit de la réflexion? S'il n’a que quatre lignes à écrire, il faut donc que le reste y entre; de là ce qu’on nomme la poésie, c’est-à-dire ce qui fait penser. Dans tout vers remarquable d’un vrai poète, il y a deux ou trois fois plus que ce qui est dit...
Ils s'opposent encore par l’allure de, la pensée :
La mélodie, là est avant tout la passion du poète. La poésie est si essentiellement musicale qu’il n’y a pas de si belle pensée, devant laquelle un poète ne recule si la mélodie ne s’y trouve pas, et à force de l’exercer ainsi, il en vient à n’avoir, non seulement que des paroles, mais que des pensées mélodieuses… Le poète a pour premières lois, pour conditions indispensables, le rythme et la mesure. Son talent n’existe pas indépendamment de ces lois; mais par elles, le rythme est sur ses lèvres, la mesure dans sa gorge; sans eux il est muet.
Natures opposées, enfin, par l'orientation de leur sensibilité.
Le romancier, l’écrivain dramatique (94), le moraliste, l’historien, le philosophe voient les rapports des choses; le poète en saisit l’essence. Son génie purement natif cherche en tout les forces natives. Ne lui demandez pas de se mêler de politique et de raisonner sur telle circonstance qui se passerait même à deux pas de lui; il ne connaît qu’un homme, celui de tous les temps (95)... I est indifférent aux affaires publiques, néglige les siennes; c’est assez pour lui des ouvrages de la nature. Le plus petit être, la moindre créature, par cela seul qu’ils existent, excitent sa curiosité. Regarder, sentir, exprimer, voilà sa vie! tout lui parle; il cause avec un brin d’herbe; dans tous les contours qui frappent ses yeux, même dans les plus difformes, il puise et nourrit incessamment l’amour de la suprême beauté; dans tous les sentiments qu’il éprouve, dans toutes les actions dont il est témoin, il cherche
(93) « Quand ce ne serait que pour la rime », a dit le poète dans le passage que nous avons supprimé; et sous la plume de Musset, il y a encore là une confidence à méditer.
. (94) C’est là, dans tout le Poète déchu, la seule expression qui pourrait peut-être faire croire à une certaine sévérité de Musset contre son œuvre théâtrale. Encore faudrait-il donner à ces deux mots une importance qu’ils n’avaient sans doute point dans la pensée de l’auteur.
s (95) Ce même homme dont la Dédicace recommandait l'étude, la peinture fidèle.
la vérité éternelle; et tel qu’il est né, tel il meurt, dans sa simplicité première; ainsi, au terme de sa gloire, le dernier regard qu’il jette sur ce monde est encore celui d’un enfant.
Je consens bien qu’il ne s’agisse pas ici d’un parallèle, mais, à tout le moins, d’un classement; et ses sympathies sont du côté de la poésie (96). Dès lors, que penser d’un poète qui se consacrerait à la prose? Le titre de l’ouvrage répond qu’il y aurait là une déchéance. Voilà l’aventure de Musset; car il ne s’est élevé à ces formules générales qu’en partant de son cas particulier (97). Depuis 1837, en effet, articles, contes, nouvelles, le plus souvent il fait œuvre de prosateur. Sans rechigner, d’abord. De là cette phrase : « Ce ne fut guère qu’au bout d’un an que je commençai à souffrir de ce travail forcé ». Mais, peu à peu, la lassitude s'empare de lui; l’idée de passer une partie de sa vie sur ces manuscrits l’indigne; son amertume éclate. C’est elle qui inspire la préface du Poète déchu :
Quel récit je vous ferais si j’étais poète. Byron vous dirait cela en plein air, au bord de quelque précipice. Moi, messieurs, je vais fermer la fenêtre; c’est dans une chambre d’auberge qu’il me convient de parler; et il est juste que je me serve d’un langage que je méprise, d’un grossier instrument sans cordes dont abuse le premier venu. C’est mon métier de parler en prose et de raconter en style de feuilleton, entre un grabat et une poignée de fagots, une profonde, une inexprimable douleur. J’ai été poète, peintre et musicien; mes misères sont celles d’un d’artiste, et mes malheurs sont ceux d’un homme. Lisez-les comme votre journal.
Confidences auxquelles la critique n’a pas accordé la place qu’elles méritent (98). Je sais bien que Musset force un peu sa pensée; la crise qu’il traverse l’amène à pousser au noir ses ennuis; et puis, ces confessions, il en tire un roman, et dès lors, il veut émouvoir le public. Mais ces pages restent un document de premier ordre. Elles expriment le sentiment que le poète éprouve, en 1839, lorsqu'il réfléchit à son œuvre; une déception, qu’il s’agisse des poésies d’autrefois ou des essais en prose d'hier. A les passer en revue, une inquiétude grandit en lui (99). Elle ne tient pas à l'incertitude de son
(96) Comme en 1832, lorsqu'il écrivait, dans Namouna : J’aime surtout les vers, cette langue immortelle.….
(97) Aussi le classement opéré par M. Allem (Œuvres Complémentaires), entre les divers passages du Poète déchu, nous paraît-il fort judicieux. Il place ce fragment après toutes les confidences personnelles.
(98) Elles présentent ce double intérêt de nous bien montrer le désarroi du poète en 1839, et de nous prouver en même temps que l’écrivain de la Dédicace, un moment troublé par le romantisme de Venise, règne à nouveau dans l’esprit de Musset.
(99) Et une inquiétude que Musset n’avait pas encore éprouvée; ici, comme à propos de l’angoisse morale qui le saisit à la même époque, nous sentons en lui des soucis nouveaux.
idéal littéraire, ni à quelque doute sur ses aptitudes; dans le projet du roman, pas um mot ne remet en question les vérités exprimées dans la Dédicace; les termes dans lesquels Musset condamne ici les errements de ses débuts prouvent qu’il reste fidèle à l’idéal de ses dernières années. Quant à ses dons, il n’en doute pas davantage; < puisqu'il m'est permis de m’exprimer dans une langue que le premier venu ne parle pas », lui fait dire le biographe, « je veux et je dois m’y tenir » (100), et on lit, dans le Poète déchu : « J’ai été poète, peintre et musicien » (101). Donc, son personnage et lui-même n’ignorent point que la Muse les a visités, qu’ils méritaient ses visites. Seulement cet idéal, ces dons, Musset a-t-il su en tirer les accents qu’il désirait? Non; là tient tout le dégoût du poète; cet homme que la légende dépeint comme elle fait La Fontaine, un scrupule le tourmente : il a l’impression de n’avoir jamais fait entendre de façon parfaite ce « son » dont il parlait naguère. Ce n’est pas uniquement sa faute, il le sait; d’abord sa jeunesse s’est prise aux charmes de la mode; puis, lorsqu’une fois il s’est engagé dans la bonne route, les circonstances se sont acharnées à l’en écarter; surtout le manque d’argent. I] fallait écrire pour vivre; le public préférait la prose; il a donc accordé, lui poète, aux ouvrages de prose des efforts qu’il juge dépensés en pure perte.
Je me mis à relire le récit de. Francoise de Rimini (102). Vous savez que ce passage n’a guère que vingt-cinq vers; je les relus plusieurs fois de suite. Lorsque j’arrivai au dernier. je me laissai tomber à terre en pleurant. Vingt-cinq vers, me disais-je, rendent un homme immortel! Mais ces vingt-cinq vers, où sont-ils? Noyés dans trois poèmes. Ce ne sont pas les seuls beaux, il est vrai, et nul ne peut dire que ce soient les plus beaux; mais ils suffiraient à eux seuls pour préserver le poète du néant. Eh bien! qui sait si ce qui les entoure, si ces trois longs poèmes, et tant de pensées, et tant de voyages, et la Muse exilée, et l’ingrate patrie, si tout cela n’était pas nécessaire pour que ces vingt-cinq vers se trouvassent dans ce livre qui n’est pas lu tout entier par deux cents personnes par an? C’est donc l’habitude du chagrin et du travail, c’est donc l’infortune, sinon la misère qui fait jaillir la source; et qu’une partie en reste, c’est assez, n'est-ce pas? Mais si, au lieù
(100) Biographie (p. 211).
(101) Et Musset ajoute avec plus de netteté encore : « N’en doutez pas, c’est une chose divine que cette étincelle fugitive enfermée sous ce crâne chétif. Je n’ai encore entendu que les premiers accents de la mélodie qui est peut-être en moi. Cet instrument qui va bientôt tomber en poussière, je n’ai pu que l’accorder, mais avec délices. »
(102) De même, en février 1841, dans le Souvenir, Musset écrira
Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère Qu’un souvenir heureux dans un jour de douleur?
Il y a là une rencontre à signaler : elle prouve qu’à ce moment de sa vie notre poète relisait volontiers l’œuvre du Dante,
de cela, travail «et chagrin, misère et habitude se réunissent pour dessécher la source, pour amoindrir l’homme et l’user, cette goutte qui serait peut-être tombée, cette larme qui aurait pu être féconde, que deviendra-t-elle? Elle coulera sur le carreau et sera perdue!
Et il ajoute
Je sentis que ma misère, mon travail et mon courage même m'avilissaient.
Voilà la déchéance, et sans remède; car, aujourd’hui comme hier, il est toujours sans fortune; il craint donc que l’avilissement n’aille s’accusant. Ainsi le regret qui monte de son passé littéraire le paralyse pour l’avenir. À quoi bon écrire, si la foi ne le soutient plus? (103)
Un autre sentiment, encore, lui fait désirer le silence; il a l'impression de n'être ni compris comme il voudrait ni estimé comme il le mérite. Certes, il reconnaît à la critique le droit de se montrer difficile, mais pourvu qu’elle soit juste. Or, il commence à sentir (104) qu’on est injuste à son endroit. En effet, si sévère qu’il soit pour ses propres ouvrages, il n’en sait pas moins la valeur et la sincérité de son œuvre, les progrès réalisés par elle. Il n’a pas atteint l’idéal qu’il rêvait, soit; mais il a donné au public, comme poète Rolla, le Spectacle dans un Fauteuil, les Nuits, les Stances à la Malibran, la Lettre à Lamartine, l'Espoir en Dieu; il a publié une série de drames et de comédies, qui lui plaisent, même aux heures de pessimisme (105). Et tout cela devrait lui assurer un rang d'honneur parmi ses contemporains. Or on lui discute ce rang. C’est en décembre 1840, le jour de son anniversaire, le jour où il écrivit le papier « A trente ans », qu’il dit à son frère
Je touche à une époque climatérique de ma vie. Voilà dix ans, et même un peu plus, que j’ai dit au public mon premier mot. Tu sais ce que j'ai pensé, ce que j'ai souffert; tu connais mon bagage, «et tu dois l’estimer ce qu’il vaut. Tu peux apprécier mieux que moi où en est ma réputation. Réponds-moi donc sincèrement trouves-tu qu’on me rende justice?
Et l’autre d'ajouter : «Je répondis sans hésiter que non » (106). Ce ne sont peut-être pas là les termes dont
(103) Je veux dire la foi dans son art, d’une part, et la foi dans le sujet qu’il traite.
(104) Je dis il commence, car les inquiétudes que nous allons signaler ne s’exprimaient pas chez lui auparavant, et nous les retrouverons, au contraire, par la suite.
(105) Et la preuve c’est que, même dans le Poëte déchu, on chercherait en vain un mot qui condamnât André del Sarto, les Caprices, Lorenzaccio, bref le théâtre de Musset et, d’une façon générale, le Spectacle.
(106) Biographie (chap. XIII, p. 259).
le poète se servit; qui pourrait, après trente-neuf ans, reproduire une conversation en toute fidélité? Mais l’idée est à retenir ici et l'impression ressentie, et sa vérité. Aujourd’hui où nul ne songe plus à nier le génie de Musset et où son théâtre éclipse tous les essais dramatiques contemporains, on l’imagine volontiers entrant dans la gloire dès vingt ans « tout botté et éperonné » (107) avec son premier livre, et s’y maintenant pour sa vie entière. La silhouette du poète ne semble-t-elle pas confirmer cette légende? On le voit élégant, musqué, désinvolte, séduisant, épanoui de jeunesse; un printemps fait homme. Il n’en faut pas plus; autour de ce printemps, la postérité fait rayonner tous les sourires; il a traîné tous les cœurs derrière lui, il a forcé la gloire. Rien n’est plus faux. Pour l’homme, nous le savons déjà
s’il a été aimé, et pas plus qu’un autre toutefois, il a souffert plus que beaucoup d’autres; très souvent, il a été sacrifié
Lélia lui préfère Pagello; la princesse Belgiojoso n’éprouve pour lui rien qui ressemble à la passion dont il est animé; Rachel se déprend la première; et l’on pourrait multiplier les exemples. Quant au poète, la gloire ne lui fut pas plus clémente. Sans doute, ses premiers vers lui ont valu une manière de célébrité; mais il devait traîner comme un boulet le scandale de ses débuts. En effet, ceux qui, en 1830, l’avaient couvert de fleurs (108), applaudissaient autant à ses folies, qu’à son talent; et ceux-là jugent les œuvres qui succèdent inférieures au premier recueil. Quant aux autres, qui ont crié à l’extravagance, pour eux, Musset est classé parmi les novateurs dangereux. et, dans chaque ouvrage qu’il publie, cette prévention trouve quelque point où s’accrocher; s’agit-il du Spectacle? Namouna (109) leur fait oublier les vers de A quoi rêvent les jeunes filles. Ici encore Alfred se heurte au souvenir de son premier volume. Et, tandis que ses défenseurs l’abandonnent, ses anciens adversaires demeurent sur leurs gardes (110). L'indépendance même que le poète affecte le condamne à un isolement sans cesse plus net; enfin la manière dont il publie se tourne contre lui. Le plus souvent, lorsqu’il donne un ouvrage nouveau, il ne fait que rassembler des vers ou des contes (111) parus isolément dans la Revue
(107) Comme ïl disait lui-même dans la préface des Contes d'Espagne.
(108) C'est-à-dire les fervents du Cénacle.
(109) Où l’on reconnaît facilement l’auteur de Mardoche.
. (110) C’est beaucoup plus tard seulement que Nisard, un des premiers, dira son admiration pour l’œuvre de Musset.
(111) Ou même des pièces de théâtre, car, Lorenzaccio mis à part, tous les drames qui composent la seconde livraison du Spectacle dans un Fauteuil avaient paru auparavant dans la Revue des Deux-Mondes ou dans la Revue de Paris (la Nuit vénitienne, décembre 1830).
des Deux-Mondes. La critique a l’impression d’une seconde édition, et elle le montre en ne parlant pas du volume. La conspiration du silence s’épaissit autour de lui. Qui n’en apercevrait les conséquences? Le public oublie vite. Non pas tout le public, sans doute; la jeunesse des Ateliers, celle des Ecoles avait appris par cœur les apostrophes de Rolla, et les plaintes des Nuits; elle savait retrouver dans les Revues les vers signés d’un nom vénéré; tout un clan du monde faisait comme ces jeunes gens. Le public de Musset, jusqu'après 1845, se réduit là. On peut dire : pareil public doit suffire à celui qui, par-dessus tout, aima la jeunesse et la femme. De fait, Musset s’en contenta longtemps. Mais avec les années, il voudrait, tout en gardant ces sympathies, se voir rendre justice par les lettrés; il aimerait que son nom fût connu et ses œuvres accueillies. Etait-ce trop exiger? Or, écoutons parler les faits. Son nom? Croit-on qu’il puisse se faire beaucoup d’illusion lorsqu’à une soirée de la cour, le roi, sur cette annonce : « M. de Musset » le prend pour un vague parent, qui végète en province dans l’administration des Domaines? (112) C'était le roi, dira-t-on; et chacun sait que Louis-Philippe ne passait pas pour être grand clerc. Soit. Mais que dire, quand il s’agit de Guizot, de Cousin, d’Hugo, de Lamartine, de Sainte-Beuve? « M. Guizot, affirmait Blaze, est mort sans avoir connu de Musset autre chose que la Ballade à la lune » (113); Buloz pouvait, en 1855, dire à Cousin
Me permettez-vous, à ce sujet, de rappeler que vous n’avez eu d’admiration pour M”° Sand que dix ans après nous, et que vous n’admettiez guère Alfred de Musset, il y a quelques années? (114) Ancelot, en 1850, jugeait Alfred ainsi
C’est un aimable garçon, mais il n’a jamais su faire un DOS « vers (115).
Les grands maîtres n'étaient guère plus indulgents; au temps où la renommée commença de sourire à notre poète, Hugo confiait à Legouvé
Vous mettez Alfred de Musset trop haut. C’est un de ces artistes éphémères avec qui la gloire n’a rien à faire et dont la réputation n’est qu’un caprice de la mode (116).
(112) Cf. Paul de Musset. (Biographie, pp. 183-184.)
(113) Mot cité par M"° M.-L. Païilleron (la Vie littéraire sous Louis- Philippe).
(114) C’est encore M”"° Païlleron (ibid.) qui rapporte ce propos de son grand-père.
(115) Cf. l’autre ouvrage de M"° Pailleron. (La Revue des Deux-Mondes et la Comédie Française.) Ancelot, il faut le remarquer, était alors, depuis 1841, membre de l’Académie Française.
(116) Cf. Legouvé, Soixante ans de souvenirs (tome IX, article sur Alfred de Musset).
Lamartine dédaignait de répondre à la « Lettre » que chacun connaît; il gardait quatre ans le silence, et lorsqu’enfin les Troisièmes méditations apportèrent sa réponse à Musset, on sait sur quel ton protecteur elle était écrite :
Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au cœur de cire, Poétique jouet de molle poésie...
Qui prend pour passion ta vague fantaisie.
Emule de Byron, au sourire moqueur.….
Et je passe des allusions aux «< douleurs de parade », au « cœur le plus cynique ». Je veux seulement retenir ces quatre vers
Honte à qui croit ainsi jouer avec sa lyre!
La vie est un mystère et non pas un délire... Je vivais comme toi, vieux et froid à vingt ans. Je détestais l’aurore en sortant des orgies (117).
Peut-être le silence valait-il mieux que pareille semonce. Sainte-Beuve l’a dit
Cette réponse a presque un air d’injustice, car M. de Musset n’est plus, il y a beau jour, sur ce pied de débutant où l’a voulu voir M. de Lamartine, il a signé des poésies qui resteront autant que le Lac, qui sont plus ardentes et qui sont presque aussi pures (118).
Certes, Sainte-Beuve a raison ici, même lorsqu'il raiile l'amant d'Elvire : « et il finit, selon l’usage, par se proposer insensiblement pour modèle » (119). Mais était-il bien qualifié pour reprendre l’erreur de Lamartine? Dans un article que publia la Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1842, « classification de tous les poètes vivants, non par ordre de mérite, mais par ordre de célébrité, selon l’opinion du critique, Alfred de Musset se irouvait rangé en troisième ligne, au milieu d’un groupe si nombreux qu’il y avait même des dames » (120). Sainte-Beuve, d’ailleurs « ajoutait.. que, si ce jeune poète écrivait souvent d’autres satires comme les vers sur la Paresse (121) et d’autres méditations comme la Nuit de Mai, il aurait peut-être grande chance de sortir de son groupe ».
(117) Les mots sont à retenir, ils prouvent, en effet, qu’aux yeux de Lamartine, Musset, alors âgé de trente ans, restait l’adolescent entrevu au moment des Contes d'Espagne.
(118) Article paru dans le Constitutionnel du 28 janvier 1850. (119) Allusion aux vers suivants de la réponse de Lamartine
Mais du premier rayon toujours je me souviens. Et mon âme a gardé la place à l’Ââme absente; Voilà pourquoi souvent tu vois mon front baissé, Comme quelqu’un qui cherche où son guide a passé. (120) Cf. Paul de Musset. (Biographie, pp. 271-273.) (121) Parus alors tout récemment, le 1° janvier 1842, dans la Revue,
Buloz, très gêné à la lecture du manuscrit, convoqua Paul de Musset, lui montra les lignes en question et « promit d'engager M. Sainte-Beuve à modifier ou à supprimer ce passage de son article ». Mais ses efforts restèrent vains; et le biographe de conclure : « Alfred prit la brochure, l’ouvrit au hasard, et tomba justement sur la page où il était nommé; au bout d’une minute, il remit le numéro de la Revue sur la cheminée en disant tout bas : et toi aussi, Sainte- Beuve » (122). Qu'il y ait ià, entre collaborateurs, une perfidie, le doute n’est pas permis. Mais en fait, le critique ne disait guère que la vérité. Henri Heine ne s’indignait-il pas que des Français lettrés connussent si mal Alfred de Musset? Bien des voix s’accordent à la sienne. C’est Maxime du Camp qui constate (123) : il était « inconnu », sauf de quelques jeunes gens et dans quelques salons, « lui qui sera le grand poète de notre époque » ; il fallut le triomphe du Caprice pour le faire sortir de l’ombre : « ce que n’avaient fait ni les Contes d'Espagne. ni le Spectacle dans un Fauteuil, ni Rolla, ni tant d’autres chefs-d’œuvre, un badinage agréable le fit en une seule soirée ». C’est M. Grenier qui écrit
La vogue et la réputation du poète ne datent que du succès du Caprice au Théâtre Français... Que de fois n’ai-je pas eu à lutter à cette époque (124) contre l’ignorance ou le parti pris à son égard! On se moquait de moi quand je soutenais qu’il faliait le mettre au même rang que Lamartine et Victor Hugo; je scandalisais les classiques et même les romantiques quand je prétendais que la qualité de sa langue était plus pure, plus exquise, plus française au fond que celle de ses deux grands rivaux; on a bien changé depuis; on est même allé trop loin dans le sens contraire, à ce qu’il me semble (125).
C’est encore Legouvé qui remarquait
Il avait à peu près quarante ans quand. la mise en lumière d’un de ses moindres ouvrages. « changea » sa réputation en renommée. À ce moment, en 1847, il comptait seulement parmi les poètes charmants, il n’avait pour admirateurs que les dilet-
(122) Cet article de Sainte-Beuve était consacré à un volume de poésies de M'° Louise Bertin, intitulé Glanes. Sainte-Beuve le terminait par un coup d’œil sur les poètes « lyriques » des quinze dernières années. Il distinguait plusieurs groupes; d’abord « hors ligne » : Lamartine, Hugo, Béranger « pour le talent, la puissance, le renom et le bonheur ». Venait ensuite un second groupe assez nombreux, « vrais artistes passionnés, plus ou moins originaux, mais. qui n’ont pas été jusqu’au bout de leurs promesses, et que la gloire publique n’a pas consacrés ». De ce second groupe, où l’auteur faisait place à « plusieurs femmes », il ne citait qu’un nom, un seul : celui de Musset.
(123) Dans ses Souvenirs littéraires (article sur Alfred de Musset et George Sand).
(124) Les souvenirs ainsi évoqués remontent, dit M. Grenier, à 1843.
(125) Cf. Grenier, Souvenirs littéraires. (Revue bleue, du 3 septembre 1892.)
tanti et les lettrés. Le Caprice, en le produisant sur la scène, le popularisa (126)...
De tous ces souvenirs, une vérité se dégage : Musset ne se trompait point, lorsqu'il se jugeait, en 1840, injustement traité. Sa renommée ressemblait à sa fortune : d’un côté, quelques semaines d’aisance, presque de luxe, et des mois de gêne; de l’autre, la ferveur de quelques jeunes gens, l’admiration de quelques fidèles, les encouragements de quelques grands esprits, et la certitude d’être complètement ignoré du reste du public. Avec une nature comme la sienne, on devine les conséquences de pareille conviction; l’espoir de percer, lui semble une chimère, il y faudrait une sorte de miracle (127). Or, à l’époque, nul ne ‘pouvait prévoir l’enthousiasme déchaîné à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, par la représentation d’un Caprice. Donc, nouveau motif de découragement. À quoi bon écrire s’il ne doit pas plus satisfaire les autres qu’il ne se contente lui-même?
Et, en outre, quoi écrire? Nous touchons la raison capitale de son silence. La question peut surprendre, et Musset ne se l’est jamais posée en ces termes; mais elle résume l'espèce de paralysie qui s'empare de lui à partir de 1840. Car enfin, lorsqu'il pense à écrire, las comme il l’est de la prose, il entend se tourner vers la Muse; mais, nous Île savons, pour lui la poésie doit être un cri du cœur. Le vers bien connu
Ah! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie,
d’autres mots encore (128) n’ont que cette signification : on ne doit pas solliciter la Muse; il faut attendre qu’elle s’émeuve. Or elle ne se lève dans l’âme du poète que lorsque la passion le saisit. Musset, en 1839, en 1840, pense encore ainsi; pas de poème sans étincelle. Mais cette étincelle d’où naîtra-t-elle? D’autres poètes, natures plus multiples, un Victor Hugo, ou même un Lamartine, tout les transporte : la moindre chimère, le moindre événement auquel ils assistent, le paysage où leurs pas les entraînent. Rien de pareil chez Musset; il y a une série de problèmes qui ne l’intéressent en aucune façon. La politique, par exemple, qui dicte à Hugo des strophes
(126) Cf. Legouvé, Soixante ans de souvenirs (tome iUb}S
(127) Or, autant il avait, lors de ses débuts, confiance dans son
étoile, autant maintenant il n’y croit plus. Toutes ses lettres familières le prouvent.
(128) Cf. la Revue fantastique du 9 mai 1831, le passage de Namouna«a :
Sachez-le, c’est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit.
Et, plus tard, en novembre 1842, le vers bien connu Vive le mélodrame où Margot a pleuré.
pleines d'enthousiasme, et à Lamartine les vers de la Réponse à Nemesis, l’évolution sociale de l'humanité, qui émeut alors presque tous les anciens du Cénacle, le laissent indifférent (129). On ie représente volontiers, comme un papillon butinant toutes les corolles, quelle erreur! c’est prendre la démarche pour la pensée et l’allure pour le sentiment; le caprice, chez lui, est dans l'expression. Mais, au fond, sa sensibilité, si ardente soit-elle, apparaît concentrée sur ellemême. L'art, la beauté, certains sentiments observés dans leurs nuances les plus subtiles, voilà ce qui émeut notre poète; il n’a rien chanté d’autre depuis les Contes d’Espagne. À plus forte raison, maintenant, où sa faculté d’enthousiasme est plus lente à émouvoir. Or, cette Muse, plus susceptible qu’autrefois, mais qui voudrait chanter encore, toutes les sources où elle puisait son inspiration se tarissent devant elle. Alfred jette-t-il un regard sur le siècle? ce qu’il aime lui apparaît sacrifié à ce qu’il méprise. Et je ne pense pas seulement à cette éclosion artistique qu’il avait saluée, il y a deux ans (130), lorsque Rachel attirait les foules au Français, et lorsque M Garcia donnait ses premiers concerts; il avait pris pour un printemps, un regain sans lendemain; et la déception, certes, lui fut cruelle. Mais il aperçoit partout des spectacles aussi attristants. Guizot prend alors pour huit ans la direction du pays; la fièvre d’argent sévit sur le public. Dans ce tourbillon, que deviennent l’art, la beauté? Des distractions auxquelles on veut bien consacrer parfois quelques heures. Encore faut-il que le fossé ne se creuse pas trop profond entre ces amusements et le fond de la vie; la poésie perd la vogue qu’elle avait naguère (131); aussi les poètes se font-ils de plus en plus rares (132). La musique semble, elle aussi, désorientée : la Malibran est morte, Pauline Garcia fuit Paris, Rossini se tait pour toujours (133). Scribe règne sur le théâtre; le public goûte ses pièces plus que les vieux chefs-d’œuvre, plus que les tentatives originales (134), comme il goûte le feuilleton plus que le roman, en dépit de Balzac ou de George Sand. Quant à la beauté, où Musset l’apercevrait-il? Partout une convention bourgeoise s’étale, écrasant
(129) Au point de vue de l'inspiration poétique.
(130) A la fin de 1838, lorsqu'il écrivait ses articles sur La Tragédie et sur La Reprise de « Bajazet ».
(131) Aux temps des bataïlles entre classiques et romantiques.
(132) Et de moins en moins féconds. Vigny s'enfonce dans le silence. Lamartine (après les Recueillements) et Hugo (après les Rayons et les Ombres) vont se jeter dans la mêlée politique.
(133) Malgré les longues années qui lui restent à vivre. Il ne mourra qu’en 1868.
(134) Et c’est à peine si quelques critiques protestent, ainsi Gautier dans ses feuilletons de la Presse.
le bon goût, dans les modes, dans l’'ameublement, en ‘architecture. Il suffit de feuilleter les gravures et de regarder les monuments de l’époque pour s’en apercevoir : jamais le sens esthétique ne connut d'aussi sereines aberrations. Sans doute, Alfred, sur le moment, n’en sentait pas le ridicule aussi vivement que nous, et lorsqu'il changera de mobilier, il trouvera tout naturel de « se mettre dans l’acajou » (135). Néanmoins, il y avait dans l’ambiance un prosaïsme satisfait qui ne pouvait que l’irriter; sa Muse était là toute dépaysée. Que crierait-elle sinon son dégoût? De fait, le siècle ne lui inspirera plus que des protestations. Ainsi, lorsque Louis- Philippe et ses ministres, bernés à propos des affaires d'Egypte par les gouvernements européens, menacés par des poèmes comme celui de Becker, accepteront avec le même sourire l’avanie officielle et les injures populaires, la fierté de Musset se révoltera, une fierté peut-être trop amie du panache: il improvisera en quelques heures le Rhin allemand (136). Ainsi encore, lorsqu'un soir il ira au Français entendre une pièce de Molière et constatera qu’on la joue devant les banquettes, tant de dédain pour les chefs-d’œuvre le jettera hors de lui :
Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)... Que c'était une triste et honteuse misère Que cette solitude à l’entour de Molière.
et lui dictera Une Soirée perdue (137). Enfin, ce dégoût éclatera, une troisième fois, dans le poème Sur la paresse. Buloz l’avait pressé d’envoyer à la Revue un manuscrit. Alfred répondit en instruisant le procès du siècle. Il l’instruisit avec une telle vigueur, fouaillant la toute-puissance et les abus de la presse (138), l'hypocrisie des mœurs (139), les palinodies de la politique (140), les faiblesses d’une littérature sans
(135) Cf. le témoignage de M"° Martellet : « Arsène Houssaye dit, dans ses Confessions : Musset fut toute sa vie dans du simple acajou. Non... Nous eûmes l’acajou après que M. Véron eut payé quatre millefrancs pour imprimer le manuscrit de Carmosine. » (Musset intime, 1906.)
(136) Ecrit en 1841.
(137) En juillet 1840.
(138) D’abord le grand fléau qui nous rend tous malades, Le seigneur Journalisme et ses pantalonnades. (Poésies, II, p. 269.) (139) En second lieu, nos mœurs qui se croient plus sévères, Parce que nous cachons et nous rinçons nos verres. (P. 269).
(140) Puis nos discours pompeux, nos fleurs de bavardage, L'esprit européen de nos coqs de village.
(Pp. 269-270).
valeur (141), l’absence de foi et d’idéal (142), la soif de l'or, le matérialisme triomphant (143), le règne’ de la médiocrité (144), les rêveries des utopistes et les tentatives des révolutionnaires (145), il trouva pour tracer ce sombre tableau des termes si véhéments, où flottait le souvenir de Mathurin Régnier, que les encouragements lui vinrent de tous côtés. Tattet le félicita d'enthousiasme. Mais il eut beau presser son ami de poursuivre sur cette route, d’autres voix eurent beau se joindre à la sienne, et Sainte-Beuve eut beau proclamer :
Je dirai. de M. Alfred de Musset que s’il jetait souvent à la face du siècle d’étincelantes satires comme la dernière sur la Paresse.. il serait peut-être en grande chance de passer, lui aussi, le plus jeune des glorieux, à l’auréole pleine et distincte (146),
rien n’y fit. Alfred ne voulait pas s’engager dans cette voie. Eprouvait-il la crainte exprimée par lui? | Ah! j'oserais parler si je croyais bien dire.
J’oserais ramasser le fouet de la satire,
Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,
Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers (147)...
et se croyait-il incapable de faire là une œuvre qui vaille? Non, sans doute. Mais dans le genre satirique, il voit une façon d’avilir la Muse
Non, mon cher, Dieu merci! pour trois mots de critique, Je ne me suis pas fait poète satirique;
Mon silence n’est pas, quoiqu’on puisse en douter,
Une prétention de me faire écouter...
Mais censurer les sots, que le ciel m’en préserve!
Quand je m’en sentirais la chaleur et la verve,
Dans ce triste combat dussé-je être vainqueur,
Le dégoût que j’en ai m’en ôterait le cœur (148).
(141) Puis nos livres mort-nés, nos poussives chimères, Pâture de portiers….
(142) Ensuite un mal profond, la croyance envolée…. (PA270):
(143) Ensuite un mal honteux, le bruit de la monnaie...
(Ibid).
(144) Puis un tyran moderne, une peste nouvelle,
La médiocrité qui ne comprend rien qu’elle... (22270)
(145) Et Musset s’en prend, avec une gradation ascendante, aux « lamentations des chercheurs d’avenir », à la « sourde ambition » des théories politiques, enfin à la propagande révolutionnaire.
(146) Dans l’article sur Îles Glanes, de M'"° Bertin, déjà cité.
(147) Cf. Une Soirée perdue. (Poésies, TI, p. 240.)
(148). Ces vers, adressés à Alfred Tattet, portent la date : novembre 1842.
L'aventure est plus grave qu’on ne pourrait le penser. Peutêtre dira-t-on : une fois déjà, entre 1830 et 1833, le poète s’est senti soulevé d’indignation par le spectacle de son siècle; et ce dégoût ne l’a point empêché de donner au public une série de chefs-d’œuvre. Le fait est exact; mais Musset était, alors, dans le plein épanouissement de sa jeunesse; sa principale source d'inspiration, il la trouvait en lui-même. Lorsque le spectacle de ses contemporains le.rebutait, il écoutait dialoguer, sur la scène intérieure, un monde qui lui suffisait. Son lyrisme découvrait là de quoi remplir toute une série de drames. Mais aujourd’hui! Il pense comme Fantasio naguère
Regarde cette vieille ville enfumée; il n’y a pas de places, de rues, de ruelles où je n’aie rôdé trenté fois; je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d’hier; eh bien! mon cher ami, cette ville n’est rien auprès de ma cervelle. Tous les recoins m’en sont cent fois plus connus, toutes les rues, tous les trous de mon imagination sont cent fois plus fatigués; je m’y suis promené en cent fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul habitant.
Quand bien même les voix d’autrefois s’élèveraient (149), le poète n’ajouterait plus foi à ce qu’elles disent : ne sait-il pas que les rêves de Cœlio sont irréalisables (150), que les plaisirs d’Octave deviennent bientôt des habitudes tyranniques et sans joie? Il n’a plus en lui que de la tristesse et de la grisaille; car, on ne l’a pas assez dit (151), la vie qu’il mène ne le satisfait nullement. Sans doute, à partir de 1840, il s’abandonne à toutes les excitations les plus factices. Affaire de préférence? Non. Sur cette pente où il va glisser, la volonté de s’étourdir le pousse d’abord; puis la force d’habitudes mauvaises l’y précipite plus impérieusement. Mais cette attitude le révolte parce qu’il mesure clairement ce qu’il y perd, sa déchéance, pour reprendre son propre mot. Après cela, qu’il en rende responsables les circonstances ou luimême, peu importe! le résultat reste le même : une sévérité à la fois lasse et dégoûtée. Avec un idéal autre que le sien, cette déchéance pourrait devenir, elle aussi, un thème d’inspiration. I suffirait d’en marquer les étapes, les réactions et les rechutes pour tirer d’elle roman, drame ou confession poétique. Maïs la conception qu’il se fait de son art y répugne;
(149) Les voix intérieures, veux-je dire.
(150) Et qu’à les poursuivre on risque seulement d’accumuler les souffrances. (Cf. la lettre à Aimée d’Alton, où il résume son expérience.)
(151) A part quelques témoins et quelques familiers, comme Houssaye. Maïs la critique n’a pas tenu assez compte de leurs révélations.
même en prose, il ne peut mener son œuvre à bien que si la beauté y a sa place. En veut-on des preuves? J’en donnerai deux : d’abord, dans le passé, quand le projet lui est venu d'analyser les ravages de la débauche, il l’a réalisé à trois reprises (152). Pourquoi? Chaque fois un souffle d’idéalisme se faisait passage à travers les vilenies et balayait ieur laideur. Si Franck a connu des heures de défaillance, du moins il a en lui, une énergie capable de réagir, à côté de lui la pureté de Deïdamia; si l’Octave de la Confession s’est abandonné à de fâcheux excès, du moins il a en lui la noblesse du sacrifice, à côté de lui la vertu de Brigitte; si, enfin, Lorenzaccio nous apparaît contaminé jusqu'aux moelles par ses habitudes pernicieuses, du moins le plan qu’il poursuit et les dangers qu’il affronte (153) ne manquent-ils pas de grandeur; plus la pièce avance, et mieux, sous la flétrissure qui les pâlit, nous reconnaissons les traits du Lorenzo d’autrefois; autour de lui se dressent la sagesse de Philippe Strozzi, l'enthousiasme de la marquise Cibo. Donc, l’idéalisme, dans ces trois ouvrages, maintient ses droits (154). La contre-partie, c’est le présent qui nous l’apporte : Musset, en effet, a tenté de livrer au public le récit de ses misères dans son Poète déchu. Mais, cette fois, les circonstances sont tout autres; il a beau glisser, dans son roman, une intrigue sentimentale, faire de son héros un vrai artiste, c’est-à-dire introduire dans l’ouvrage deux des thèmes (155) qui soulèvent le mieux son inspiration, le respect de la vérité l’oblige à faire la place toujours plus large aux déceptions et aux dégoûts. Le résultat? Il renonce à publier ce manuscrit; il en supprime la plus grande partie. Tout cela pour quelques critiques de son frère; le croit-on? Les éloges de Tattet auraient suffi à les contre-balancer, si elles n’avaient trouvé, chez Alfred, un écho profond. L’idéalisme était là, sacrifié; voilà la vraie raison de l’autodafé. En prose comme en vers, Musset ne peut se résoudre à publier une œuvie qui ne soit ni un élan de son cœur, ni une adhésion fervente de sa pensée. Or, ces élans, que le spectacle du siècle n’éveille point, il ne les trouve pas davantage en lui-même. Comment s’étonner alors qu’il se taise? Car il se tait ou peu s’en faut, pendant des mois. Depuis l’automne de 1839 jusqu’à l'hiver 1841, en un an et demi, il ne donne au public qu’un
(152) Dans La Coupe el les Lèvres, dans la Confession d’un Enfant du siècle et dans Lorenzaccio.
(153) Il sait qu’une tyrannie nouvelle succédera à la tyrannie abolie, et il se doute bien que le maître de demain verra, dans le meurtrier d’Alexandre, un ennemi redoutable à supprimer.
(154) Aussi bien le dessein de Musset l’exigeait ainsi : il s’agissait de montrer les ravages de la débauche et de la flétrir.
(55) L'art et l’amour.
article de critique (156), trois poèmes (157), quelques chansons. Expliquer ce silence par le regret de l’amour perdu làbas, sur les rives de l’Adriatique, quelle folie! D’autres passions, depuis lors, ont passé sur le poète. Certes, l'aventure d'Italie n’est point étrangère à la lassitude actuelle de Musset; comme toutes les déceptions qui l’ont atteint, et plus que les autres, car aucune ne l’a bouleversé aussi profondément. On peut donc le regarder comme une des causes secondes de son .mutisme. Rien de plus. En vérité, s’il cesse d'écrire, c’est d’abord parce qu’il a perdu beaucoup de son ressort moral; et surtout, voyons-le se plonger à nouveau dans de longues lectures, reprendre, sur les rayons de sa bibliothèque, l’exemplaire de Clarisse Harlowe, ou se promener à travers les récits des conteurs italiens (158); écoutons-le adresser à sa marraine cette requête
Voulez-vous faire une bonne œuvre? J'ai le cœur et la tête pleins à ras. Si vous vous portez mieux, prenez une plume un de ces soirs, «et comme vous le sentirez, au hasard, mais bien net, écrivez-moi reproches sur reproches de ma paresse.
Voilà une drôle de proposition. Ayez, je vous en prie, le courage de l’accepter. Je veux répondre à votre lettre par des vers (with out any name, bien entendu); maïs j'ai besoin d’un coup de raquette qui m'envoie le volant, et il n’y a que vous qui puissiez le donner. Il faut que je parle en conscience pour parler et je ne saurais supposer. Commencez par rire de cette folie (e poi), envoyez-moi un battement de votre cœur; je vous le rendrai (159).
Ce qu’il cherche ainsi au dehors, c’est l’inspiration sincère qu'il ne trouve plus en lui. Nous touchons là à la véritable explication de son silence. Sa veine lyrique semble épuisée. Non que sa tête soit vide, ni même son cœur « à tout jamais fermé ». Au contraire, ses idées artistiques sont mieux assises qu’à aucun moment du passé; mais il se sent incapable de concilier, dans une œuvre, la conception qu’il a de son art (160) et les défaillances de sa vie. Déchirement d’autant plus grave que son idéal se précise sans cesse, tandis que son existence fléchit de plus en plus, et qu’il garde, de son
(156) L'article sur les Débuts de M"° Garcia, publié le 1° novembre 1839. Encore ces quelques pages se relient-elles à la série des articles antérieurs (1838 et début de 1839).
457) Sylvia (décembre 1839), Une Soirée perdue (juillet 1849), Si (octobre 1840). re PROS
(158) Les contes de Sylvia et de Simone, inspirés l’un et l’autre de Boccace, en fournissent la preuve. (Cf. à ce sujet l’étude de M. Hauvette : Musset et Boccace.)
(159) Lettre écrite en 1842 (lundi matin).
(160) Très idéaliste, pénétrée du culte de la beauté, et de mépris pour toutes les laideurs, et à laquelle il entend bien ne pas renoncer.
passage au Cénacle, l’habitude de fondre étroitement son œuvre et sa vie. Il y a là un cercle vicieux. Musset ne saurait en sortir; et, il apparaît fatal que son silence aille se prolongeant sans fin, à moins qu’il ne se décide à écrire, non ce qu’il voit, ce qu’il sent et ce qu'il fait, mais ce qu’il aurait rêvé de faire, ce qu’il aurait aimé sentir ou voir. Et, ce jour-là, il aura peut-être reconquis sa vigueur d'inspiration, mais il aura abandonné une des dernières idées qui le reliaient encore au romantisme du Cénacle.