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CHAPITRE XV

Le Divorce des dernières années

Dans cette évolution, nous voici parvenus à la dernière étape, la plus longue (1) et la moins connue de toutes. En effet, la plupart des études consacrées à Alfred de Musset font tenir ces dix-sept années en quelques pages, parfois en quelques lignes. La chose s’explique aisément. Les critiques, constatant que l’œuvre du poète se ramène alors à douze poèmes, à sept pièces de théâtre, dont deux seulement gardent les qualités d'autrefois, à un discours (2), enfin à cinq nouvelles, se sont ralliés à la thèse d’Auguste Vacquerie (3), que l'écrivain, chez Musset, mourut avant l’homme; ils ont arrêté leurs analyses au moment où le génie leur paraissait s’éteindre. Quant aux biographes, leur piété (4) a jeté un voile sur les égarements des dernières années. A les lire, les uns ou les autres, on se fait donc de la vie de Musset une idée fausse. D’abord, elle apparaît plus brève qu’elle ne fut. Qu’on demande au grand public à quel âge mourut le poète, bien rares sont ceux qui répondront qu’il atteignit presque la cinquantaine. Et le plus grave, c’est qu’on supprime le dernier temps de son évolution. Autant, en effet, jusqu’au poème du Souvenir (5), la vie et l’œuvre de Musset se confondent de façon quasi-constante, autant désormais elles vont se séparant. Séparation si manifeste que, bon gré mal gré, il faut bien y découvrir une volonté du poète. Les tendances contradictoires qui le paralysaient, il leur a fait à chacune sa part; il a abandonné à l’une la direction capricieuse de sa conduite; HAT r ne lautremsurecerquilNécrvalMEntre "le Musset que les contemporains nous dépeignent, et celui que nous apercevons à travers ses derniers ouvrages, il y a un monde; et chacun d’eux ressemble à l’un des visages qu’il avait dans le passé (6).

(1) Entre la crise de la trentième année et la mort du poète {nuit du 1° au 2 mai 1857), il ne s’écoulera pas moins de dix-sept ans.

(2) Le discours de réception à l’Académie française. (3) Dans Profils et Grimaces : « Ah! cet homme qui était un poète et qui n’est plus qu’un tombeau! » (Article sur Zouison, 1849.)

(4) Respectable, certes, mais maladroite.

(5) Publié dans la Revue des Deux-Mondes, le 15 février 1841. (6) L’un à Octave, l’autre à Cœlio.

La VIEILLESSE D'OCTAVE.

D'abord, voyez l’homme tel qu’on le rencontrait sur les boulevards, dans quelques salons, à la Régence. « L’ombre de lui-même », disaient ceux qui l’avaient connu dans son jeune temps (7). Certes, il gardait « une admirable chevelure blonde que dorait le reflet des lumières » (8), « des cheveux blond cendré que n’eût pas dédaignés une jolie femme » (9). Mais sous cette auréole, le visage paraissait « allongé, amaigri >» (10), « d’une pâleur d'ivoire » (11); « des rides précoces accusaient les traits »; si « le front avait » toujours « de la grandeur, la lèvre inférieure semblait amollie et donnait à l’ensemble une sorte d'expression d’hébétude » (12). Parfois, l’œil « d'ordinaire si grand ouvert, semblait se rapetisser, comme pour se mouvoir dans moins de lumière » (13). Visage ravagé où passaient par instants les ombres de l’ivresse, mais plus souvent encore « une mélancolie pénible, je ne sais quoi de maladif, de sombre, de fatigué... quelque chose aussi du désespoir du naufragé » (14). Cette détresse, jointe à la « distinction rare » des traits, à la « délicatesse d’un profil » qui évoquait « les plus originales physionomies de la Renaissance », commandait le respect : « jamais la rencontre d’un inconnu, jamais le visage d’un indifférent ne m'avaient ému de la sorte », devait écrire Charles de Mouy (15). La silhouette conservait une certaine allure : « il était élancé et ressemblait un peu à un brillant officier de hussards.…. Il avait très grand air » (16). Mais « son attitude avait quelque chose d’anglais, de gêné même. Il semblait se surveiller et se craindre » (17). Dans sa mise, on ne reconnaissait point non plus le dandy des jours anciens. Non qu’il se négligeât. Il se peut que l’abus du tabac eût jauni ses doigts, sa moustache et même ses lèvres, que son chapeau fût parfois « moins neuf et moins bien brossé » (18). En fait, il continuait à s’habiller « avec

(7) Cf. M. d’Orcet. (Alfred de Musset au Café de la Régence, Revue britannique, septembre-octobre 1900.)

(8) Maxime Du Camp (Souvenirs littéraires) ; et le portrait tracé ainsi date de 1854 environ. « Il avait alors quarante-quatre ans », écrit Pauteur.

(9) Cf. Claudin, Mes Souvenirs (1840-1870).

(10) (Cf. Maxime Du Camp. (Souvenirs littéraires.)

(11) Cf. Audebrand, Petits Mémoires du XIX* siècle.

(12) Ici encore cf. M. Du Camp. (Souvenirs littéraires.)

(13) Audebrand. (Petits Mémoires.)

(14) Cf. Charles de Mouy, Jeunes Ombres (1865), premier chapitre. (15) Encore dans son ouvrage : Jeunes Ombres.

(16) Cf. G. Claudin, Mes souvenirs.

(17) Cf. Grenier, Souvenirs littéraires, Paris, 1894.

(18) Cf. Ph. Audebrand, Petits Mémoires.

ce soin extrême qui était dans ses habitudes » (19). Seulement cette recherche n’était plus aussi naturelle que naguère. Mis « à la dernière mode » (20), « toujours très soigné » (21), il y avait, dans la manière dont il portait ses vêtements d’avantgarde, « quelque chose de suranné », « d’archaïque » qui sentait le « vieux beau » (22). L’apercevait-on dans un salon? il se montrait « réservé, contenu, sobre de gestes dans la conversation » (23); lorsqu'il s’y mêlait, d’une voix « plus. faible qu’autrefois, avec une articulation plus molle » (24), il arrivait que l’on retrouvât ses qualités du passé (25); mais, le plus souvent, il se taisait, « plongé dans une sorte de misanthropie dédaigneuse » (26). Au Café de la Régence, le soir, il restait assis des heures entières, silencieux et solitaire; ou bien, lorsqu’avec ses partenaires préférés, Jules Grévy, M. de Saini-Martin, M. d’Arpentigny, il se lançait dans quelque partie d’échecs ou de whist, on l’entendait parfois refaire avec complaisance les mêmes calembours, très usés (27). À le voir ainsi, les passants se demandaient « si le Génie n’est pas une force extérieure dont l’homme est irresponsable et peut-être inconscient » (28). Quant aux familiers du poète, ils comprenaient trop bien. Si Musset se raïdissait, c'était défiance de soi. L'homme de goût qui subsistait en lui, se défendait ainsi contre des habitudes funestes; l’homme du monde luttait pour sauver les apparences. Non qu'il fût la proie d’une ivrognerie constante. Il faut ici se garder d’ajouter foi trop aveuglément à quelques témoignages de l’époque. Quand Pontmartin décrit Musset :

Quinteux, brutal, fantaisiste sans grâce, mettant au supplice les maîtresses de maison, tour à tour raide comme un pieu et débraïllé comme un ivrogne, cassant, blessant; posant pour le gentilhomme et n’étant même pas gentleman; avant le vin mauvais,

(19) Cf. L. Colet, Lui (1860).

(20) Cf. le témoignage de M. d’Orcet. (Article cité.) (21) Cf. Grenier, Souvenirs littéraires.

(22) D’Orcet. (Article cité.)

(23) Cf. Grenier, Souvenirs littéraires.

(24) M. Du Camp, Souvenirs littéraires.

25) Cf. Claudin, Mes Souvenirs : « Quand on le connaissait, il était doux, affable, ne parlait jamais de lui et ne contestait le talent de personne. »

(26) Cf. encore les Souvenirs de Claudin.

(27) Cf. Bonnnières, Mémoires d'aujourd'hui, qui cite : « Avec quel as perds-je? »

(28) Cf. M. Du Camp, Souvenirs littéraires.

ne sachant parler ni aux honnêtes femmes, ni aux autres; maus-— sade, désagréable, insupportable (29).

quand Hetzel, après la bataille d’Elle et Lui, affirme

Il n’était pas pervers, dites-vous (30), c'était bien pis; il était né empoisonné, il était naturellement pourri. Cela a été un chanteur de belles choses, un acteur de mauvaises. C’est un garçon qui a eu des maîtresses, des idées, mais d’amour, mais de patrie, mais de sentiments, jamais,

il est manifeste que le premier cherche à combattre la légende du Musset, parfait gentilhomme; et que l’autre cède à un ressentiment personnel. La réalité était bien plus complexe. Le plus souvent, en effet, il avait son plein équilibre d’esprit. Mais le sentiment de sa déchéance l’obsédait. Cette main, qu’il avait toujours belle et fine, il la sentait trembler, quand elle rejetait en arrière la lourde boucle des cheveux; cette démarche qu’il gardait, « sinon aisée, du moins assurée » (31), il savait quels efforts elle lui coûtait parfois.

Il savait aussi que son aventure était, de jour en jour, mieux connue. « Le fait est, confiait-il à Philibert Audebrand, que je ne puis remuer la main ou la tête, qu'on ne dise autour de moi : tenez, il est ivre ou fou... » De là cette raideur,. qu’on pouvait prendre pour de la pose. Tout cela n’était que lutte contre soi-même. Peut-on regarder ce dernier portrait d’un homme qui, à son printemps, n’avait été que séduction, sans songer à la vieillesse d’Octave? Je ne sais pas d’autre expression pour résumer cette fin de vie.

Comment ce poète si épris d’idéal, n’a-t-il pas réagi contre: des habitudes dont il sentait le péril? Il faut essayer de le comprendre. Dès sa jeunesse, Musset avait déjà une volonté hésitante, un système nerveux tyrannique. Fatalement, les secousses physiques ou morales qu’il a subies depuis lors ont exaspéré ses nerfs et détendu le ressort de sa volonté. À partir de la trentaine, l'équilibre des forces intérieures «yparaît compromis en lui de manière irrémédiable. Peut-être, si lexistence s’était faite favorable, eût-il pu retrouver son aplomb. Mais depuis 1840, jusqu’à sa mort, les brusques. maladies et les lentes convalescences se succèdent; entre elles, les mois de répit se font de plus en plus brefs; c’est d’abord la série des fluxions de poitrine; des crises de né-

(29) Cf. les Souvenirs d’un vieux Critique (tome premier, article: sur Berryer).

.… (80) C’est à George Sand qu’Hetzel royait HR ES g q zel envoyait cette lettre, le-

(31) Cf. Grenier, Souvenirs littéraires.

“vralgies qui exigent une cure à Plombières (32); enfin l’aortite. I à parfois l’impression que son cœur cesse de battre, et la conviction que son mal ne pardonnera pas. Il l’a dit, sur un rythme où l’on perçoit l’irrégularité de ce cœur fatigué :

L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles.

Depuis dix-huit mois d’ennuis et de veilles,

Partout je la sens, partout je la vois.

Plus je me débats contre ma misère,

Plus s’éveille en moi l'instinct du malheur; Et dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens, tout à coup, s'arrêter mon cœur.

Ma force à lutter s’use et se prodigue, Jusqu'à mon repos, tout est un combat; Et comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s’abat (33).

L’on peut donc dire qu’il a vécu la majeure partie de ses «dix-sept dernières années dans un état de dépression physique, le moins propre aux efforts de volonté. Le sommeil le fuyait. Ses dernières paroles le disent avec assez d’éloquence < Dormir! enfin je vais dormir. >» Et, pendant ces veilles forcées, son esprit ressassait tous ies « ennuis » dont il parle : déceptions du passé, détresse du présent. Le mot « détresse » peut surprendre, au moment où la gloire lui vient. Sans doute, à partir de 1847, le triomphe de Caprice, les succès des autres ‘comédies ou proverbes, la réalisation de ses rêves d’adolescent, ne laissèrent pas Musset indifférent; même son élection -à l’Académie française (34) lui fut une satisfaction. Ce coup -de lumière qui tombait sur l’écrivain, illumina un temps la vie de l’homme.

Il «est étrange, — confiait-il à sa mère (35) — et il est vraiment bien heureux que, dans le moment même où je perdais tout, le hasard aït pris soin de moi, pour ainsi dire, de me donner le moyen de me tirer d’affaire de la manière la plus agréable et la plus conforme à mes goûts. Je puis bien, entre nous, mettre un peu de côté la modestie; il est certain que, dans ce moment, je suis à la mode. Je ne crois pas qu’il y ait un théâtre qui ne fût prêt à m’ouvrir ses portes. J’ai des demandes de tous côtés,

(32) Ce séjour du poète à Plombières eut lieu probablement en 1845. A cette époque, Musset écrivait à Buloz : « J’ai dû m’abstenir de tout travail. » Sa santé se trouvait donc très compromise. (Cf. M" Païlleron, La Revue des Deux-Mondes et la Comédie Française, chapitre premier.)

(33) Ce sont là les derniers vers écrits par Musset, en 1857.

(34) Le 13 février 1852.

(35) Dans une lettre écrite le 27 juillet 1848.

mais je suis et veux être fidèle au Français. Il ne faut jurer de rierr a été joué avec un talent et un ensemble tel qu’il n’y a certes pas de troupe en Europe capable d’en faire la moitié autant. C’est lavis de tout le monde... Je ne quitte plus la rue de Richelieu, tant que le public, bien entendu, viendra et voudra, car, hélas! ce tout puissant public est seul arbitre de tout. Gare l’eau, s’il se fâche.

Et quelques mois plus tard, il écrivait à Tattet (36) :

J’avais, chez Pleyel, ce qu'on me fait l’immense honneur d'appeler mon public. Vous savez qui je veux dire : tout ce monde charmant, qu’on dit envolé, était là tout comme Van passé. Les petits becs roses sortaient des chapeaux et les menottes blanches. des mitaines. Maintenant, je vais avoir affaire, ces jours-ci, à sa majesté le suffrage universel, et ensuite à la clique des feuilletons. A vous dire vrai, je m’en moque un peu à cause de la matinée vraiment charmante pour moi que j'ai eue rue Rochechouart. Les prestolets auront beau faire, leurs plâtras n’écraseront pas. une feuille du petit bouquet qui m’a passé sous le nez.

Donc Musset retrouva alors, pour quelque temps, l’optimisme d'autrefois. Mais il était déjà trop tard. Quand je dis : trop tard, je pense non à l’écrivain, qui recommenca à produire des œuvres de qualité, mais à l’homme. La machine était usée; les habitudes mauvaises lui étaient devenues des besoins. Et puis, tant d’épines se mêlaient au bouquet dont parle Musset! En veut-on quelques exemples? En 1848, au lendemain de ses premiers triomphes scéniques, la Révolution éclate; la famille d'Orléans est chassée du trône; les émeutes se succèdent; les théâtres ferment leurs portes; et, quand ils. les rouvriront, un public plus mêlé remplira la salle; tout cela n’était pas fait pour séduire Musset. Bien plus, au mois de mai, le ministre de l’Intérieur, le docteur Recurt (37), enlevait au poète son poste de bibliothécaire, comme on congédierait un valet (38). Certes, la plupart des journaux s’élevèrent contre cette mesure (39); et l’accent de certaines protestations (notamment celle d'Alexandre Dumas, dans la France Nou-

(36) Le 26 mai 1849, après la première de On ne saurait penser & tout.

ne (37) Et non Ledru-Rollin, comme lécrit M"° Martellet, dans Musset intime.

(38) Voici comment Musset apprit la nouvelle : « Citoyen, j'ai le regret de vous annoncer que, par un arrêté du 5 mai courant, le Ministre vous à admis à faire valoir vos droits à la retraite. Salut et fraternité. — Le secrétaire général : Carteret. » Et Musset, en publiant cette lettre dans la Patrie, du 19 juin 1848, ajoutait : « Cette lettre, vous le voyez. est aussi claire que laconique. Quant aux droits à la retraite, il faudrait que j’eusse été nommé bibliothécaire à l’âge où j’apprenais à lire. »

(39) La Providence, l’'Artiste, le Charivari, la Patrie, ete.

velle) (40), toucha Musset (41), maïs le procédé ne l’en avait pas moins blessé; et la suppression de son traitement posait à nouveau pour lui cette question d’argent qui lirritait plus que toute autre. Mieux encore : l’Académie française, émue de l’aventure, voulut témoigner au poète sa sympathie. L’intention était excellente; mais la Compagnie la réalisa avec tant de maladresse, qu’elle pensa tout gâter. Elle attribua à Musset, vers le milieu d’août (42), le Prix Maillé-Latour- Landry, prix destiné « à un jeune écrivain ou artiste dont le talent, déjà remarquable, paraîtra mériter d’être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres ou les beaux-arts ». Traiter ainsi, en débutant, l’auteur du Spectacle, des Nuits et du Souvenir, l’homme dont les « pièces » triomphaient à la Comédie Française, au « Théâtre historique », c’était lui jeter le pavé de l’ours. Venant de l’Académie, ce geste atteignit Musset au point sensible. Il accepta cependant la couronne qu’on lui tendait; il dut même en remercier le directeur (43), mais il n’en fut pas moins blessé (44), et le prouva en versant le montant du prix à une caisse de secours pour les victimes de la Révolution (45). Décidément, c’est peu de chose que la gloire. L'Académie se chargea de l’apprendre encore à Musset,

(40) C'était une lettre ouverte au D' Recurt. On y disait : « Comment! voilà un écrivain qui a doté notre langue d’une admirable poésie; voilà un poète qui est le frère de Lamartine, de Hugo, de Byron; voilà un romancier qui est le rival de l’abbé Prévost, de Balzac, de George Sand; voilà un auteur dramatique qui, avec un seul acte, a fait gagner à la Comédie Française plus d’argent que vous ne lui en donnez, vous, en six mois; voilà enfin un de ces penseurs qui n’ont pas une seule fois sacrifié la dignité de l’art aux ambitions de la fortune et de la position; voilà un génie qui n’a demandé à Dieu et aux hommes que la liberté de vivre et de penser à son aise. et il se trouve un ministre qui passe, et qui, en passant, lui prend (pour y mettre qui donc?) la place qui lui assurait cette liberté. Ils ne savent donc pas, les hommes qui font de pareïlles choses. qu’il y a une royauté que ni émeute, ni barricade, ni révolution, ni république ne changeront : c’est la royauté de la pensée, du génie. » (France nouvelle, 16 juin 1848.)

(41) Dès le 16 juin, Musset écrivait à Dumas : « Je viens de lire la France nouvelle et j'irai vous serrer la main. Maïs il faut que je vous remercie à l’instant même de la vive émotion que je ressens. Vous me rendez fier, mon ami, et vous me donnez le droit de l’être, lorsqu’un homme tel que vous daigne écraser une petite maladresse sous de si belles, si braves et si nobles paroles. Une autre impression encore m’a été au cœur, c’est notre vieille amitié toujours jeune. »

(42) Exactement le 17 août 1848.

(43) Par une lettre, fort brève, en date du 25 août 1848.

(44) Dès le 17 août, il écrivait à son frère Paul : « J’étais averti que l’Académie me donnait un prix, mais je ne savais pas en quels termes. On vient de me le dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j'écris; j’en ai tout à l’heure trente-huit.… Puis-je à mon âge me laisser traiter d’écolier? Que faire? »

(45) Par une lettre du 20 août au National : « L’Académie française m’a fait l’honneur.….. de me donner le prix fondé, comme encouragement, par M. le comte de Maïllé-Latour-Landry… Voulez-vous être assez bon pour ajouter cette somme à celles que vous avez déjà reçues en faveur des victimes des événements de juin 1848. »

d’une seconde manière. Le poète voulut rejoindre sous la coupole, ses anciens compagnons. Ambition légitime : nul écrivain n’était alors plus apprécié que lui. Rappelons-nous son mot : « je suis à la mode ». Donc il posa sa candidature, je devrais dire ses candidatures, tant on s’ingénia à le faire attendre. Avait-il commis quelque bévue en faisant la tournée de ses visites? (46) Sa réputation lui nuisait-elle? la plupart des académiciens ne voyaient-ils toujours en lui que l’auteur des Marrons du Feu, de l’Andalouse, et de la Ballade à la lune? On lui marchanda son fauteuil, peut-être à cause de la vogue qui le portait. L'Académie précède rarement le verdict de la foule; mais il ne lui plaît point de le suivre de trop près. Donc, en janvier 1848, quand Musset se présenta à la succession de Ballanche, on lui préféra M. Vatout. Je sais bien que Louis-Philippe avait fait campagne pour ce dernier (47); mais enfin, se voir distancé par pareil adversaire et dans des conditions presque écrasantes (48), il y avait de quoi piquer au vif l’amour-propre du poète. Aussi, lorsqu’en 1849, l’Evénement fit mention de lui parmi les candidats à un nouveau fauteuil, écrivit-il au directeur du National pour démentir qu’il fût sur les rangs (49). Pourtant, en mars 1850, il posa sa candidature à la succession de l’abbé Féletz. Cette fois, le poète se heurtait à forte partie : à Nisard et à Montalembert. Cinq scrutins se succédèrent (50) sans résultat. Et la Compagnie renvoya l'élection à plus tard, après avoir, au dernier tour, accordé seize voix à Nisard, douze à Montalembert, cinq à Alfred de Musset. Il n’y avait pas là de quoi le satisfaire. Mais on décida que les trois écrivains seraient élus au fur et à mesure des vacances. Nisard succéda donc à Féletz, en 1850; Montalembert remplaça Joseph Droz au début de 1851; enfin, le 12 février 1852, Musset était appelé au fauteuil de Dupaty. Encore fallut-il deux votes pour

(46) Je pense à l’aventure qui lui arriva lors de sa visite au comte de Saint-Aulaire (cf. M"° de Janzé, Etudes et récits sur Alfred de Musset) : « Un chien misérable était entré avec le poète chez l’académicien. L’hôte et le visiteur, croyant chacun que la bête appartenait à l’autre, la supportèrent durant plusieurs heures. »

. (47) M. Vatout avait bien quelques titres académiques. Historien, il avait publié des études sur Îles gouvernements représentatifs au Congrès de Troppau (1822), sur la Conspiration de Cellamare (1832) et une Histoire du Palais-Royal. Mais surtout, il avait été le secrétaire de Louis-Philippe, avant son avènement. Le roi fit de lui un conseiller dEtat et lui confia la direction des bâtiments civils. M. Vatout devait suivre le souverain dans son exil. - (48) Dix-huit voix contre deux au poète.

1 (49) Lettre du 11 janvier 1849 « Monsieur, j’apprends que 1e journal l’Evénement, à propos des élections à l’Académie, porte mon nom

sur la liste de ce qu’il appelle ses candidats. Je n’ai l’honneur ni le désir d’en faire partie. »

(60) Le 17 mars 1850. Cf. Lods, Premières éditions d'Alfred de Musset. (Mercure de France, 1°’ septembre 1927.)

enlever la place. On le voit, l’Académie se fit prier. Et le poète fut obligé de comprendre qu’il n’occupait pas la même place dans le jugement des doctes que dans les préférences du public. Aussi bien, la critique ne lui ménageait-elle pas les avertissements. La réussite du Caprice, à la Comédie Française (51), avait un temps paralysé les censeurs les plus déterminés; ils furent alors unanimes à reconnaître le succès, quelques-uns avec joie, d’autres à contre-cœur. Ces derniers se ressaisirent vite; tandis que les directeurs de théâtres montaient d’autres comédies du Spectacle, ils se convainquirent que la salle se trompait en faisant fête à la Porte ouverte, à Il ne faut jurer de rien, au Chandelier (52); rebelles à la poésie de l’atmosphère, aux qualités du dialogue, ils s’attachaient à certaines gaucheries techniques, voire à l’immoralité du sujet. Dès lors, l’œuvre de Musset devint leur cible de prédilection. Toute occasion leur était bonne pour l’attaquer : la moindre défaillance dans l'interprétation, le moindre fléchissement dans l’enthousiasme du public. Cette hostilité acharnée, Alfred en a souffert. Il a beau professer que l’opinion de la critique lui importe peu (53), il comprend qu'après lui avoir fait attendre la gloire le plus longtemps possible, on essaie de la lui arracher; et, tant d’injustice le blesse. En outre, certaines de ces attaques se font si brutales! En 1849, à propos de la première de Louison, Auguste Vaquerie écrivait :

La représentation d'André del Sarto n’était que l’effacement de la réputation, la représentation de Louison est l’effacement de lesprit.… Ah! cet homme qui était un poète et qui n’est plus qu’un tombeau... Alfred de Musset n’a été, pour l’immense majorité du public, qu’un extravagant crétin jusqu’au jour où il n’a plus eu de talent. Quand il a eu bien étouffé trois ou quatre ans de flamme sous quinze ans de cendres. le succès est accouru à lui. La critique «et le public sont responsables, devant l’art et devant la postérité, de la mort subite de ce gracieux esprit qu’un meilleur accueil aurait perpétué peut-être. C’est irrévocable et ne remettez pas le passé en cause : Musset est mort. L'écrivain actuel n’a rien à faire avec lui. La pluie de septembre ne rouille pas les rayons d’avril (54). ;

Pas un mot, là, qui ne doive éveiller chez le poète les échos les plus angoissés. Et chaque fois qu’il apporte au public

(51) Le 27 novembre 1847.

(52) Montés, tous trois, en 1848.

(53) Lettre à son frère (17 août 1848) : « Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les méprise; mais, de la part de l’Académie, c’est plus grave. »

(54) Critique sévère, même pour Louison. Gautier, tout en formulant des réserves, reconnaïissait : « Tout ce que nous disons là n’empêche pas Louison d’être une œuvre qui ferait la réputation d’un autre poète. » (Moniteur universel, février 1849.)

quelque œuvre nouvelle, les détracteurs la comparent aux ouvrages d'autrefois, qu’ils avaient méconnus les premiers. En juin 1852, dans son discours de réception à l’Académie, juge-t-il ce qu’il a écrit en toute modestie? des voix l’accusent de palinodie, de servilité. « C’est là, écrit Edouard Houssaÿe, le service funéraire du poète » (55); « son discours, ajoute Jules Lecomte (56), sera parmi ses œuvres les plus médiocres, et ajoutera une preuve déplorable à ce qu’on sait de Pabaissement de ce talent trop vanté et qui, forme même à part, n’a pas l’air d’être bien maître de sa pensée »; et Cormenin (57) de conclure : « se ranger devient une mode. Il a renié justement ce qui est sa force, sa vie, son sang; la circulation même de son talent. Il a si bien voulu disparaître et faire Île mort, que, juste punition, il en mourra ». Petits ennuis, dira-t-on; mais il y avait, dans ces attaques, un parti pris, le plus paralysant; quoi qu’entrepriît le poète, il faisait fausse route; se taisait-il? ses habitudes le perdaient; produisait-il? on s’ingéniait à déprécier ses ouvrages. Laissait-il représenter quelques pièces du Spectacle? Ce n’était pas du théâtre. Essayait-il d'écrire quelque comédie nouvelle? On regrettait qu’il n’eût pas recommencé les Caprices de Marianne. Après 1840, avec ses nerfs irrités d’un rien, ces petites blessures suffisaient à lui gâter la grande joie de son succès.

Encore s’il avait senti auprès de lui ceux qui naguère l’encourageaient: famille ou amis! Mais, peu de temps après qu’Alfred Tattet se fût exilé près de Fontainebleau, voici que le foyer familial se dispersa (58). La sœur du poète épouse M. Lardin; elle s’établit à Angers, et M”° de Musset l’y suit. Paul de Musset profite de sa liberté pour voyager; même lorsqu'il est à Paris, les deux frères vivent chacun de son côté. Enfin, la marraine, à son tour, se fait plus lointaine (59); le jour n’est pas loin où la santé de son mari l’obligera à s’enterrer en Touraine. Sans doute, il serait exagéré de prétendre que Musset fut abandonné. Sa inère lui avait choisi, pour tenir son intérieur, une gouvernante, M”° Collin (60), qui remplit son rôle sans défaillance; et puis, malgré la distance, les vieilles affections lui restaient fidèles; d'Angers, de Fontainebleau, de Vernon (61), des lettres lui arrivaient qui le

Dans lArtiste, du 1° juin 1852.

Estafette, du 1* juin 1852.

Revue de Paris (juin 1852).

Au début de l’année 1846.

) Après 1844, les billets échangés par Musset et elle se font beaucoup plus rares.

(60) Qui, devenue M"° Martellet, devait publier : Musset inti Dix ans chez Alfred de Musset. ; TE ES

(61) Où M€ Jaubert s’était installée avec som mari.

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félicitaient lorsqu’on venait de jouer une de ses pièces. Mais, comment des lettres. auraient-elles pu lui rendre ce qui lui manquait : ces entretiens à cœur ouvert, dont il avait l’habitude et le besoin? Depuis sa jeunesse, un penchant l’entraîinait, avant de confier ses joies et ses peines au public, à les narrer à quelques familiers. I1 se racontait à ses confidents avec toute sa sincérité, mais aussi avec tout son esprit; eux, Tattet ou M"° de Castries, ou M"° Jaubert, savaient l’écouter, répondaient sur le même ton; le plus souvent, Musset sortait de ces causeries plus léger; son équilibre lui était revenu. Seulement, il fallait que ses confidents le connussent assez pour ne point le heurter, qu’il fût sûr de leur affection et de leur discrétion, qu’il les sentît d’esprit délié. Quel nouveau venu pourrait remplacer ces vieux amis si pleins de tact? Ceux-là même qui le voudraient n’y réussiront pas (62). Et Musset s’en doute. Voilà pourquoi il écrivait à sa mère

Il est vraiment bien heureux que, dans le moment même où je perdais tout, le hasard ait pris soin. de me donner le moyen de me tirer d’affaire de la manière la plus agréable.

Voilà pourquoi, chaque fois qu’il va livrer, au théâtre, quelque bataille nouvelle, il se tourne vers les affections d’autrefois, déplore leur éloignement, les appelle au secours (63), leur raconte la victoire. Qu'on relise les lettres qu’il écrivit alors à Alfred Tattet; dans toutes, on perçoit le regret de l’absence. C’est que jamais les encouragements de l’amitié ne lui furent aussi nécessaires qu’en ces années où l’amour s’en va de lui. Quelques femmes passeront encore dans sa vie : M°”*° Allan, d’autres actrices, Louise Colet (64). Mais ces liaisons s’espacent de plus en plus; à peine les a-t-il nouées, il en est déjà las. Ses exigences contradictoires ne sont jamais satisfaites; son humeur, de plus en plus instable, rend presque impossible la vie commune. Et pourtant, aujourd’hui comme autrefois, une vie sans passion lui paraît vide. Comment ne se sentirait-il pas malheureux? Il rêve d’une existence passionnée; il se voit incapable d’aimer vraiment et d’être aimé; il vieillit presque seul. A quel pessimisme ses réflexions devaient l’amener, pendant les heures où il se trouvait en face de lui-même! Aussi se fuit-il.

Il cherche le mouvement, le bruit du dehors, tout ce qui

(62) Je pense à Augustine Brohan. (Houssaye : Un Roman inédit d'Alfred de Musset, Figaro, 28 août 1882.)

(63) Le 17 octobre 1845, quand Boccage, directeur de l’Odéon, parlait de monter un Caprice, Musset écrit à Tattet : « 11 faut donc que je sois à Paris. J’espère que vous y viendrez. C’est votre devoir d'y être; vous aurez le droit de partager les pommes cuites jetées à votre ami. »

(64) La liaison avec M° Allan se place en 1850. Quant à Louise Colet, elle passa dans la vie de Musset — pendant quelques jours en 1852.

étourdit. Il va chez les filles, il se fait le client assidu de certains cafés. Il n’y a là nulle nouveauté, dira-t-on; dès sa jeunesse, on l’apercevait en compagnie galante, on le rencontrait souvent au Café de Paris. Mais jadis, lorsqu'il s’approchait de celles qu’il a nommées les « prêtresses infâmes de la nuit », lorsqu'il suivait Marco chez elle (65), c’était dans une heure de détresse, ou après quelques agapes nocturnes. Abandon passager; pris de dégoût, il se ressaisissait bien vite et repartait à la poursuite de l’amour idéal. Désormais, c’est la liaison de sentiment qui devient l’exception. « Alfred continue à être plongé dans les filles; et il y laissera son génie et sa santé. Quel affreux suicide », écrit bientôt Tattet (66). Et, de fait, Musset se tourne vers elles avec une sorte de rage froide. Célèbre-t-il quelque succès? elles sont toujours de la fête. Houssaye en donne deux exemples dans ses Souvenirs (67). Après la mise à la scène de I! ne faut jurer de rien, Musset pria quelques amis à souper. Roger de Beauvoir, Houssaye lui-même, étaient du nombre. Cinq jolies femmes, toutes d’humeur facile, étaient invitées aussi, parmi lesquelles une danseuse du nom d’Héléna; et l’hôte, nous dit-on, développa ce paradoxe : la femme ne s'élève qu’à force de chutes. Quelques années vlus tard, lorsque Véron lui eut payé le manuscrit de Carmosine, autre souper aux « Frères Provençaux ». Cette fois, Musset n’avait convié aucun camarade, seulement des femmes, < d’un monde très contestable ». C’est en leur compagnie qu’il fêta sa chance, au champagne frappé. De la beauté, dans un cadre luxueux, avec l’adresse d’un éclairage favorable, la blancheur éclatante d’une table bien disposée, le parfum des fleurs, le pétillement des vins de marque, il n’en demande plus davantage. Les charmes de Rosalinde et la saveur de lacryma-christi ne suffisaient-ils pas au bonheur d’Octave? De même, quand il allait jadis au Café de Paris (68), c'était pour y retrouver une bande de camarades; il recherchait leur compagnie, bien plus que le plaisir de boire. Tandis que maintenant! Après 1845, lorsqu'il entre chaque soir au Café de la Régence (69), il arrive qu’il échange quelques phrases avec certains habitués, qu'avec eux il fasse une partie : échecs ou whist. Mais, aucune affection ne le lie à ces hommes-là. Souvent, il reste seul à sa table, la soirée entière. Il demeurait là de huit heures du soir à minuit; et il buvait ce mélange dont il avait l'habitude : absinthe et

(65) Confession d’un Enfant du siècle (Il° partie, chap. IV).

(66) Dans une lettre à Guttinguer, 1844.

(67) Figaro, du 11 septembre 1882.

(68) Avant l’aventure d’Italie, ou pendant le « second printemps ». (69) On le voyait parfois aussi au « Divan Le Pelletier ».

bière de Strasbourg (70). De temps à autre, il laissait tomber dans son verre, les cendres de son cigare, puis, l’esprit ailleurs, il avalait cette mixture. Ainsi Octave, Rosalinde en visite, Cœlio absent, Marianne aux vêpres, s’enivrait seul de lacryma-christi. Au reste, l’ivresse de Musset n’avait rien de scandaleux; c'était une sorte d’engourdissement. A part quelques incartades que l’on pourrait compter sur les doigts, le poète gardait de la tenue; assis droit à sa table « il avait encore la majesté d’une jeunesse vigoureuse ». Lorsqu'il se levait, pour sortir, appuyé sur une badine très frêle, marchant un peu comme un somnambule, « personne ne lui offrait le bras, c’eût été l’offenser mortellement » (71); et d’ailleurs, le plus souvent, il n’en avait pas besoin. Seulement cette « intoxication méthodique » créait en lui une « sorte d’hypnotisme lucide ». « Ses traits se tendaient, ses yeux sanglants sortaient de leur orbite, comme par l’effet d’une congestion cérébrale, et de fait ce n’était pas autre chose », ainsi le peint d’Orcet, qui fut souvent son partenaire à la Régence; et l’on évoque les vers qu’il écrivait jadis

Si loin que la haine De cette destinée aveugle et sans pudeur Ira, je veux aller. J’aurai du moins le cœur De la mener si bas que la honte l’en prenne (72).

En fait, dans ses heures de réflexion, sa déchéance lui était une amertume de plus (73). Pourtant, il s’y abandonnait avec acharnement et, par moment, il recherchait cet engourdissement comme un remèds

Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère, Que, sous le faux semblant d’un intérêt vulgaire, Ceux mêmes dont hier j’aurai serré la main,

Me proclament ce soir, ivrogne et libertin,

Ils sont moins mes amis que le verre de vin

Qui, pendant un quart d'heure, étourdit ma misère; Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière, A qui je n’ai jamais rien tu, même un chagrin,

(70) Cf. les Petits Mémoires, de Ph. Audebrand, entre autres témoignages.

(71) Ces quelques citations sont empruntées à l'étude, déjà citée, de M. d’Orcet.

(72) En 1831, dans les Vœux stériles.

(73) Cf. une lettre de Buloz à Paul de Musset (1° février 1867) « Je suis venu plus d’une fois à son appel pour le sauver de lui-même, et le tirer des pièges où il se laissait prendre, maïs je ne l’ai pas sauvé du désespoir qui frappait si souvent à la porte de ce cher et malheureux grand poète. D’autres ont-ils fait ce miracle? et à quelles conditions? Pour moi, je suis incrédule. »

Est-ce à vous de me faire une telle injustice, Et m'’avez-vous si vite à ce point oublié?

Ah! ce qui n’est qu'un mal n’en faites pas un vice.

Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié Qu’à d’anciens souvenirs devrait votre amitié (74).

Quel est ce mal dont il parle? M. Henriot, dans son livre sur Alfred de Musset, s’est posé la question. Il a cru apercevoir une réponse dans ce sonnet même, dans quelques autres textes. Le poète aurait été atteint d’épilepsie. Il n’y a rien là d’impossible; mais avant d’adopter pareille hypothèse (75). on voudrait des textes plus probants; or, nul contemporain ne parle nettement du haut-mal, à propos de Musset; pas même George Sand, pas même M°"° Allan, dans ses lettres si franches à M"° Samson-Toussaint. On nous parle bien de visions, qui entraînaient chez le poète une sorte de demidélire; mais de là à l’épilepsie, il y a de la distance. Et d’ailleurs, ces crises-là ne le poussaient pas à s’étourdir; lorsqu'elles le prenaient, il se soignait, au contraire (76). Le mal qu’il cherchait à oublier était surtout moral : cet ensemble de défiances, d’amertumes, de scepticisme que la vie lui avait apporté. « Sans courage contre la réalité », il s’y est « dérobé… par l’ivresse » a écrit Alton-Shée (77); il voulait donner « à la réalité, la teinte du rêve », affirmait M. d’Orcet, et Arsène Houssaye rapportait ces propos du poète

Tandis que vous restez attachés à ce monde, moi je prends mon billet pour les mondes inaccessibles. La question, quand on est poète, c’est de lâcher la bride aux quatre chevaux qui emportent nos passions. Vous avez trop d’esprit pour ne pas comprendre que si je traine à souper des créatures qui ne sont encore des femmes que parce que l’habit fait le moine, c’est qu’elles me mettent sur le chemin de mes visions (78).

Donc en s’enivrant, Musset tâchait de faire taire les forces mauvaises qui l’empêchaient de vivre et de produire. Il voulait, a écrit Jacques Raynaud, séparer « de son corps, dont il était las, cette âme aux aspirations insatiables » (79).

(74) Sonnet écrit le 13 août 1844.

(75) M. Henriot dit lui-même (p. 109) : « Hypothèse, peut-être;

mais qu’on ne peut s'empêcher de formuler, dès l’instant qu’elle vient à l’esprit. »

r7 inci [e : ‘ie A lire ha me c H a ne CAE en 1849, lorsque, pris de délire, chez M"® Allan, il appela

(77) Dans ses Mémoires (premier volume, pp. 106 et suivantes). (78) Cf. Figaro, 11 septembre 1892.

(79) Portraits contemporains, 1864 (pp. 181-190).

Disons simplement que, dans les premiers temps, avant que l’absinthe lui fût devenue un besoin, il eut recours à elle comme au seul stupéfiant qui lui parût assez énergique pour apaiser ses crises nerveuses. À cet excitant redoutable, il demandait — si paradoxale que semble la chose — le calme, l'équilibre, et momentanément il obtenait tout cela. Victoire à la Pyrrhus. Car au fond de son verre, il trouvait l’aggravation irrémédiable de son déséquilibre. Un contemporain ou plutôt une contemporaine (80) a bien résumé le problème, « il tâcha de ne plus souffrir des mêmes maux et s’en créa d’autres qui nous l’ont enlevé >». C’est qu’alors Musset se trouva acculé à ce dilemme : pour rendre tolérable son existence présente, il lui fallait compromettre sa vie de demain.

Après cela, quand, sur son passage, on murmurait avec Delacroix : « Pauvre cher poète, où vas-tu? (81) on ne croyait pas si bien dire. Car il assistait sans illusion à sa lente agonie. Je ne sais pourquoi, lorsqu'on tente de se représenter le Musset des dernières années, on l’imagine dépouillé de son esprit et de sa lucidité. Rien n’est plus faux. Les œuvres qu’il écrit alors et la correspondance du moment suffisent à l’attester. A travers elles, on reconnaît le visage d’autrefois. Quelques-unes de ses plus délicates attentions, de ses plus fines trouvailles datent de cette époque.

C’est alors que, corrigeant les épreuves de ses premiers poèmes, et évoquant ses souvenirs d'amitié, il envoie à Tattet l’émouvante lettre que l’on connaît (82). Emile Augier se présente-t-il à l’Académie française en avril 1857? Musset souffre déjà de la crise cardiaque qui va l’emporter peu de jours après; son médecin lui prescrit le lit; mais le poète prévoit que la lutte sera sévère (83). Il se traîne jusqu’à l’Institut, ajoute sa voix à celles qui font triompher l’ami qu’il estimait, puis se recouche pour ne plus se relever : un nouveau fauteuil sera bientôt vacant, où Laprade pourra prendre place. De même, il a beau paraître indifférent aux problèmes artistiques, l'enthousiasme de jadis n’est pas mort en lui. En 1846, le Gymnase annonce une pièce : Clarisse Harlowe, tirée du chef-d'œuvre anglais par M. Léon Guillard. Musset n’a garde de manquer le spectacle; l’adaptation lui paraît heureuse; Rose Chéri prête à l’héroïne sa grâce et son talent; voilà le poète conquis, « presque aussi enthousiaste de Rose Chéri, dit le biographe, qu’il l’avait été de Rachel et de Pauline Garcia ». Pendant des soirées de suite, il ne

(80) Encore Jacques Raynaud. (Portrails contemporains.)

(81) Anecdote racontée par Ph. Audebrand. (Pefits mémoires du XIX® siècle.)

(82) Lettre écrite le 14 septembre 1851.

(83) Laprade n'étant pas un concurrent à dédaigner.

manque pas une représentation, comme il faisait au bon vieux temps (84). C’est qu'il garde son goût de la beauté et du théâtre. On le vit, quelques mois plus tard, après le triomphe de Caprice. Les directeurs de scène lui demandent des pièces. Il secoue sa léthargie (85); il se met au travail avec autant d’ardeur que jamais. L'ouvrage, une fois sur pied, il s’enquiert avec fièvre de ses interprètes, surveille les répétitions. D'ailleurs, il n’a rien renié de ses préférences artistiques. Houssaye raconte, à ce propos, une étrange aventure (86) dans les derniers mois de sa vie, un désir hantait le poète, celui de revoir au Louvre les chefs-d’œuvre qu’il aimait, mais de les revoir sans être bousculé par la foule, distrait par son mouvement, choqué par ses réflexions; il rêvait de se trouver seul en face d’eux. Houssaye s’entremit, il parla au Conservateur du Musée Nieuwerkerke, et accompagné par lui, Musset put — une fois la nuit tombée — rendre, à la lumière des flambeaux, une ultime visite aux maîtres de l'Ecole italienne. Il arrive aussi que des questions de métier le préoccupent pendant des jours. Charpentier insiste-t-il pour faire imprimer les Derniers moments de François 1°? Voilà le poète aux champs, il ne veut pas les imprimer tels quels; il ne se sent pas le courage de les reprendre et il proteste (87). Une faute d’impression se glisse-t-elle dans le manuscrit de Carmosine? D’urgence, il écrit à Véron, comme il avait écrit en toute hâte à Charpentier (88). On le voit, sa nature, ses goûts, restent les mêmes. Son esprit aussi. 11 suffit, pour s’en convaincre, de parcourir sa correspondance. Si nous n'avions qu’elle pour nous faire une image de Musset vieillissant, personne ne pourrait deviner qu’il ait changé le moins du monde. Elle est, comme autrefois, rapide, alerte, pleine d'images qui passent en éclair, et d’ironies. La Révolution de Juillet a interrompu les représentations de 1! ne faut jurer de rien. Voici comme il raconte la chose

Je ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c’est trop hideux. Au milieu de ces aimables églogues, vous comprendrez que le pauvre oncle Van Bück est resté dans Peau. Il avait pourtant réussi, et je puis dire complètement, sans exagération. C'était

(84) Cf. Paul de Musset, Biographie (pp. 303-304)

(85) Musset, qui n’avait rien écrit en 1846 et 1847, se remet alors au travail et, pendant plusieurs années, recommence à produire.

(86) Article VIT des Souvenirs : Les Derniers Jours d'Alfred de Musset.

(87) De là sa lettre de janvier 1850 : « Je suis vraiment désolé, mon cher ami, de voir que... nous imprimions des choses qui ne valent rien. »

(88) Lettre du 4 novembre 1850 : « Ce soir seulement, j’y trouve une seule faute, et le malheur veut qu’elle soit dans les vers. Je ne saurais vous dire combien cela me désespère. » Et la chose le boule-

versait à tel point, qu’il y revient, quatre jours plus tard, le 8 novembre, dans une lettre à son frère.

* justement la veille de l’insurrection. J'avais encore trouvé une salle toute pleine et bien garnie de jolies femmes, de gens d’esprit; un parterre excellent pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J’ai eu ma soirée. Je l’ai prise, pour ainsi dire, au vol. Le lendemain, bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur nous avions le fusil au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a donné encore de bons battements de cœur. C’étaient presque tous des enfants. Je n’ai jamais rien rêvé de pareil (89).

En 1848, on s’apprête à monter Andrea del Sarto. I] l’annonce ainsi à sa mère

Cela m'amuse infiniment de voir enfin grimper sur les planches cette petite pièce. Elle est, du reste, bonne à marier; elle a aujourd’hui dix-sept ans (90).

Tattet vient de lui adresser des reproches pour n'être point venu à Fontainebleau, et lui de s’excuser

J'avais résolu de vous aller voir; j’en atteste. deux témoins purs, sinon sans tache, ma malle et M'° Colin, l’une faisant l’autre. Demandez-leur s’il n’est pas vrai qu’elles sont, depuis huit jours, dans l’attente, et que tous les matins on déballe une à une mes chemises. Pour toute réponse à votre lettre de reproches, je voulais me mettre moi-même à la poste; les dieux en ont ordonné autrement (91).

Partout circule la même verve, encore un peu, on dirait le même optimisme. Partout aussi on retrouve la même clairvoyance. Peu après 1840, Maxime Du Camp, qui s’essayait à la poésie, envoya quelques poèmes à Musset et à Hugo en leur demandant leurs avis (92).

Monsieur, répondit Alfred, je suis bien en retard envers vous; une indisposition qui m’a retenu quelque temps au lit m’a empêché de vous remercier plus tôt des vers que vous avez bien voulu m'adresser et qui m'ont fait le plus grand plaisir. Vos vers sont jeunes, monsieur, vous l’êtes aussi sans doute. Ils m’ont rappelé le bon temps, le premier, qui n’est pas encore très loin de moi. Je serais charmé que ma bonne étoile pût me faire faire plus ample connaissance avec vous.

Et comme il juge les autres, il continue à se juger lui-même, sans complaisance exagérée. Les ovations du public ne le

(89) Lettre à Tattet (1° juillet 1848). La première de Il ne faut jurer de rien avait eu lieu le 22 juin.

(90) Lettre du 27 juillet 1848.

(91) Lettre du 26 mai 1849.

(92) C’est Maxime Du Camp qui rapporte l’anecdote dans ses Souvenirs littéraires.

gonflent pas de vanité; et pas davantage, plus tard, les attentions de la cour impériale. Certes, à voir ses pièces si délicatement interprétées (93), il éprouve de la joie. Mais sa candeur et sa modestie demeurent entières : « Il restera quelques vers de moi », dit-il un jour; et il voyait à merveille les faiblesses de ses ouvrages. Aussi, lorsqu'il fut reçu à l’Académie, glissa-t-il dans l’éloge de son prédécesseur, quelques appréciations sévères sur les égarements de sa propre jeunesse. Ce fut un tolle. Déprécier les Contes d'Espagne quand on loue l’œuvre de Dupaty! On ne voulut pas admettre qu’il pût être de bonne foi. Et pourtant, il parlait en toute sincérité. A quelles réflexions devait l’entraîner cette clairvoyance, lorsqu’elle lui présentait les défaillances où sa vie s’abimait. Voilà peut-être sa pire souffrance : c’était de voir ses erreurs, de se condamner et pourtant de continuer.

Aussi, écœuré de lui-même, diminué physiquement et. moralement, exaspérant encore sa nervosité par tous ses excès, devenait-il de jour en jour moins facile à vivre. Ce n’est même pas assez dire. Ses sautes d'humeur, ses accès de désespoir et ses crises de demi-délire, le rendent parfois insupportable. Il suffit qu’un mot le surprenne, qu’il se croie lésé ou berné! il écrit un de ces billets tranchants où il excelle, ou il éclate en paroles vives. Ainsi, en 1846, un malentendu le sépare soudain de Buloz, nous ne savons à quel propos; ainsi encore en 1848, au moment où Emile Augier et lui écrivent l’Habit vert, il s’en va, laissant là son collaborateur et l’œuvre commune. Maïs à peine revenu à lui, il n’a plus qu’un désir : réparer sa sottise. Et le voilà qui s’accuse avec tant de poignante clairvoyance, que les pires susceptibilités en seraient désarmées. À Buloz, il écrit

J’ai eu tort envers vous, et je vous en demande pardon... Ne me gardez pas rancune, et me vous vengez pas de ma mauvaise humeur passée. Ce serait, de votre part, une bonne action que: de venir me voir (94).

A Augjier, il envoie cette petite lettre

Vous allez me trouver, mon cher Augier, une bien ridicule créature. Mon désespoir de l’autre jour est passé, comme ma maladie, et je suis tout prêt à reprendre notre petite pièce, si vous. voulez et dès que vous voudrez. =

Je vous dis cela à brûle-pourpoint et sans le moindre ombrage: afin que vous sachiez à quel triste personne vous avez affaire,

: (93) joe disait, à sa mère, à propos de 11 ne faut jurer de rien : « La pièce a été jouée avec un talent et un ensemble tels qu’il n’y a certes. pas de troupe en Europe capable d’en faire la moitié autant. C’est Vavis de tout le monde. » (Lettre du 27 juillet 1848.)

(94) Lettre citée par M"° Pailleron. (La Revue des Deux-Mondes et la Comédie Française.)

Je suis impressionnable comme une femme, et sous ces impressions, par conséquent, j’agis comme une linotte. Mes amis le savent et me pardonnent. Voulez-vous en être? |

À vous,

Alfred de MussEerT.

Nous pourrions être joués tout de suite au Français. Ce sera ailleurs, si vous l’aimez mieux.

Il agit de même avec Houssaye. Le fait-on attendre, un jour où il venait se plaindre de figurer moins souvent sur l'affiche? Lui dit-on que l’administrateur général travaille pour le ministre, M. Fould? Il exige de l’huissier qu’il rapporte à Houssaye la phrase suivante: « Vous direz à votre directeur que je me fould de lui ». Quelques heures après, il vient s’excuser en riant (95). Croit-il qu’on veut espacer les représentations de ses pièces? qu’on cherche à lui refuser les interprètes qu’il désire? Ses lettres se font sèches

Vous me permettrez d’ajouter que c’est vous souvenir bien longtemps d’un tort convenu, et en témoigner une rancune un peu forte et à mon nom et à ma bourse.

Ou bien J'aimerais beaucoup mieux un non définitif.

Mais il écrira, après avoir reçu ses droits d’auteur accompagnés d’un sonnet

Mon cher ami, j’ai recu les deux billets de cinq cents francs, lun signé Soleil, l’autre signé Houssaye. Je ne sais pas celui que j'aime le mieux (96).

Ou bien, se promenant à Louveciennes, il évoquera la vie qui animait jadis le parc et il dédiera le poème à Houssaye

Poète au charmant sourire,

Vous qui prenez pour écrire

Les vifs crayons de Latour;

Vous qui nous contez l’histoire

Sans beaucoup d’art oratoire, - De ces jours dorés d’amour...

Pour rendre à tous ces beaux arbres, À ces buissons, à ces marbres,

Leur éclat de neige et d’or,

A la royale demeure,

Oui, vous manquez à cette heure, Mais à moi, bien plus encore!

(95) Souvenirs sur Alfred de Musset. (Figaro, 2 novembre 1882.) (96) Cf. Séché. (Correspondance, p. 268.)

Nervosité sans mesure, sincérité, attentions contre lesquelles il est impossible de se défendre, il est là tout entier; cœur plein de spontanéité encore, mais que la souffrance aigrit. « Une pêche sur des orties », ainsi le définissait un de ses contemporains (97). Disons plutôt une pêche sous des orties. Et plus les années passent, plus les orties s’épaississent. Il devient intolérable, même pour ceux qui savent le mieux l’aimer. M"° Allan en a donné la preuve par l’admirable portrait qu’elle traçait de lui dans ses lettres à M”° Samson- Toussaint :

Je n’ai jamais vu de contrastes plus frappants que les deux êtres enfermés dans ce seul individu. L’un, bon, doux, tendre, enthousiaste, plein d’esprit, de bon sens, naïf (chose étonnante), naïf comme ur enfant, bonhomme, simple, sans prétention, modeste, sensible, exalté, pleurant d’un rien venu du cœur, artiste exquis en tous genres, sentant et exprimant tout ce qui est beau dans le plus beau langage, musique, peinture, littérature, théâtre.

Retournez la page et prenez le contre-pied, vous avez affaire à un homme possédé.d’une sorte de démon, faible, violent, orgueilleux, despotique, fou, dur, petit, méfiant jusqu’à l’insulte, aveuglément entêté, personnel et égoïste autant que possible, blasphémant tout et s’exaltant autant dans le mal que dans le bien. Lorsqu’une fois il a enfourché ce cheval du diable, il faut qu’il aille jusqu’à ce qu’il se rompe le cou. L’excès, voilà sa nature, soit en beau, soit en laid. Dans ce dernier cas, cela ne se termine jamais que par une maladie, qui a le privilège de le rendre à la raison et de lui faire sentir ses torts. Je ne sais comment il a pu y résister jusqu'ici et comment il n’est pas mort cent mille fois (98).

Mais aussi, allez donc sauver un pareil homme de lui-même, allez donc vivre avec lui! M”° Allan l’a essayé sur les instances de Musset (99), avec la complicité de sa famille. Elle avait toutes les armes nécessaires : le charme et la beauté, le prestige de son talent, l’expérience de la vie, l'intelligence, l'intuition psychologique, le tact, le dévouement d’un amour profond (100); elle était l'interprète idéale qui avait fait triompher Un Caprice; elle était aimée. C’est pour elle que Musset écrivit ces vers

Se voir le plus possible et s’aimer seulement, Sans ruse et sans détour, sans honte ni mensonge,

(97) Laurent Jean, qui disait aussi de Lamartine : « La Marseillaise dans une église. »

(98) Lettre datée d’octobre 1849.

(99) Cest M°° Allan qui le dit, avec sa franchise habituelle (lettre du 17 juillet 1849).

= (100) Sans grandes illusions, et donc à l’abri des déceptions. M"® Allan

n’écrivait-elle pas, dès juillet : « Enfin je me suis donnée librement et par un penchant vraiment irrésistible, mais aussi avec une profonde tristesse, arrangez cela. »

Sans qu'un désir vous trompe et qu’un remords vous ronge, Vivre à deux et donner son cœur à tout moment! (101)

Et pourtant, elle a dû renoncer à l’entreprise. Bon gré mal gré, même lorsqu'on savait quelles richesses il portait en lui, il fallait l’abandonner. On se serait déchiré le cœur et on ne l’aurait pas guéri. Il fallait le laisser retourner à ses crises, aux filles, à l'ivresse, sans que personne, ni Jes autres ni lui, ignorât qu’il s’y perdait. Il s’abîma ainsi, pendant des années, les yeux grands ouverts sur sa détresse, avec obstination, avec désespoir, avec dégoût. « Quel affreux suicide! » disait Tattet (102).

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