L'ŒUVRE DE CŒLIO
Quand on l’a bien vu ainsi, quand on sait que lui-même ne se faisait point d’illusion, on ne peut se défendre d’une angoisse. Abîmé dans tous ces excès, va-t-il pouvoir trouver le temps, la patience et le courage de produire? Admettons qu’il les trouve, quelles intrigues imaginera ce cerveau trop souvent embrumé par les fumées de l’absinthe, quels plans dessineront ces nerfs exaspérés? Mettons que son esprit et son style gardent un reflet des qualités d’autrefois, sous quelles couleurs peindra-t-il la vie, l’homme, son propre cœur? On ne sait pas s’il croit encore à quelque chose, füt-ce à l’amour; et il vit comme s’il ne croyait à rien. Ne va-t-il pas décrire par le menu, le drame de l’alcool, comme naguère, sur des on-dit, il racontait celui de l’opium (103) ou celui de la débauche? Ne va-t-il pas chanter la supériorité des plaisirs immédiats, représenter une série de belles filles, de malheureux, de névrosés et de malades? Voilà ce qu’il devrait peindre, s’il restait le romantique d’autrefois. Or, silence, disparition du talent, apothéose du matérialisme, aucune de ces trois hypothèses ne se réalise. D’abord, il ne renonce point à produire, ou pour un temps seulement. En effet, en 1846 et 1847, il n’écrit plus rien; il semble que ce soit la fin. Mais la Comédie Française monte un Caprice; la flamme alors se ranime (104). Musset commence par adapter à la scène certaines comédies du Spectacle. Et il s’agit d’un véritable travail; car il se voit obligé de modifier le plan général de sa pièce, de supprimer des tableaux, d’en ajouter d’autres;
(101) Vers écrits en 1849.
(102) En 1844, dans une de ses lettres à Guttinguer.
(103) Lorsqu'il publiait, en 1828, L'Anglais, mangeur d’opium.
(104) Il n’y paraît pas tout de suite, car en 1848 Musset ne donna aucun ouvrage nouveau. Mais, dès cette année-là, il se remit au travail pour remanier : 11 ne faut jurer de rien, le Chandelier, André del Sarto.
parfois d'écrire à nouveau un acte entier (105). Mis en goût par cet effort, il se reprend à produire. Ultime montée de sève, qui, avec des arrêts, va se prolongeant presque jusqu’à sa mort. L'œuvre des dernières années comprend, en vers : Sur une morte, Après une lecture, le 13 Juillet, les Stances à Nodier, A mon frère revenant d'Italie, les Conseils à une Parisienne, les Trois Marches de marbre rose, Louison, le Souvenir des Alpes; le Songe d’Auguste; en prose : L'Histoire d’un Merle Blanc, Pierre et Camille, le Secret de Javotte, Mimi Pinson, Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, Habit vert, On ne saurait penser à tout, Carmosine, Bettine, Faustine, deux discours, la Mouche, enfin l’Ane et le Ruisseau Encore faudrait-il ajouter nombre de petits poèmes, dont certains sont des chefs-d’œuvre (106); de ceux auxquels Nisard pensait, lorsqu'il disait
Il y a des gens qui cherchent encore un sonnet sans défaut; je pourrais leur en montrer plus d’un dans votre recueil.
Il y faudrait ajouter des essais abandonnés (107), et, dans la correspondance, telle lettre à Buloz qui traite longuement de questions littéraires (108). Mais, même réduite aux principaux ouvrages, cette liste établit l’inanité de la légende qui veut que le poète soit mort aux lettres, vers 1842. D’abord il continue d’écrire, et surtout son œuvre reste de valeur. Non qu’on y trouve toutes les qualités d'autrefois. A de certains signes, la fatigue de l’auteur se trahit. Lui qui jadis composait une Nuit ou une scène en quelques heures, une pièce en quelques jours, il lui faut un effort pour écrire; il faut que sa santé ne le tracasse pas, que l'équilibre intérieur se rétablisse. La moindre angoisse, la moindre crise qui tend ses nerfs : autant d’obstacles où son élan vient se briser. Il abandonne alors le manuscrit, et interrompt tout travail. Dans ces conditions, sa production se ralentit, même pendant les meilleures années. En 1833, douze mois lui suffisaient
pour écrire : Andrea del Sarto, les Caprices, Fantasio, Rolla, un Mot sur l'Art moderne, le roman par lettres; en 1838, pour composer l’Espoir en Dieu, À la Mi-Carême, Dupont et Durand, les vers sur la Naissance du Comte de Paris, Frédéric et Bernerette, le Fls du Titien, Margot, les deux articles sur la Tragédie
(105) Ainsi en 1851 pour la Quenouille de Barberine. Il écrit, le 4 août, à Houssaye : « Je viens de me donner autant de peine pour arranger Barberine que pour faire une pièce nouvelle. J’ai ajouté presque un acte entier qui n’était pas fait. »
(106) Ainsi le sonnet à M° Allan, et ceux envoyés à Marie Nodier.
(107) Ainsi en 1842, les Réflexions sur Léopardi, Judith et Allori, les Frères Van Bück en 1843.
(108) Lettre écrite en 1857.
et sur la Reprise de Bajazet (109). Désormais, chaque année n'apporte plus que deux ou trois ouvrages, parfois un seul (110). Donc l’œuvre se clairsème, premier indice de lassitude. D'autre part, Musset n’aime pas passer des semaines sur un manuscrit; il estime, aujourd’hui comme hier, qu’un écrivain ne doit écrire que dans l’enthousiasme, et d’une seule impulsion jeter sur le papier la trame d’une pièce ou d’un conte, avec ses principales scènes, quitte après à polir les détails. Mais pour que la poésie, embrassée ainsi d’un seul coup d’œil, pour que larchitecture dramatique construite ainsi d’un seul jet, soient de vastes proportions, il ne faut pas qu’une nervosité excessive obscurcisse la vue ou fatigue limagination. Aussi les ouvrages qu’il écrit alors, sont-ils tous de dimensions restreintes. Mettons à part Carmosine, dès qu’il s’installe à sa table, on croirait que la crainte le saisit d’être interrompu par une crise toujours possible; il se hâte de condenser ses idées. Presque tous ses contes (111) tournent à ia brève nouvelle : quelques pages suffisent à raconter l’histoire du Merle blanc; quelques chapitres à camper la silhouette de Mimi Pinson ou à narrer l’aventure de la Mouche. Imagine-t-il une intrigue dramatique? Il apporte des levers de rideau en un acte, en deux, mais alors très rapides. C’est la Porte ouverte, l'Habit vert, On ne saurait penser à tout, Bettine, l’Ane et le Ruisseau (112). Et même lorsque la Muse lui souffle quelque poème, elle ne retrouve plus l’élan des Nuits et du Souvenir. Quand par hasard, il s’essaie à de vastes compositions, ainsi dans le 13 Juillet, si sincère que puisse être son émotion, on voit qu’il se force. Aussi, dès qu’il est libre de choisir son genre se contente-t-il de poèmes beaucoup moins larges. Les sonnets se multiplient et, si le caprice de son inspiration l’entraîne à quelque écrit plus long, par compensation le mètre diminue. C’est la Réponse à Charles Nodier, le Mie prigioni, les Strophes à son frère revenant d'Italie, les Conseils à une Parisienne, le Billet à Houssaye, les Trois Marches de marbre rose; partout il adopte le vers rapide de dix, de huit ou même de sept pieds, et entremêlé la plupart du temps d’éléments plus légers
(109) Ce sont là, d’ailleurs, les deux années les plus fécondes de la vie de Musset.
(110) En 1842, deux poèmes (Sur une morte, Après une lecture) et ure nouvelle (le Merle blanc); en 1844, un poème (A mon frère revenant d'Italie) et deux nouvelles (Pierre et Camille, le Secret de Javotte);, une pièce seulement (Carmosine) en 1850.
(111) Sauf les premiers : Pierre et Camille, le Secret de Javotte.
(112) Cette dernière pièce, en un acte elle aussi, étant cependant plus étoffée que les précédentes.
encore (113); partout il fuit l’alexandrin, le mètre préféré de sa jeunesse. Défiance de ses faiblesses, choix instinctif, qui pourrait le dire? Il faut à sa Muse un cadre intime; alors, il retrouve l’aisance et la facilité, la verve et la fantaisie, la spontanéité et l’ardeur, le mouvement et la vie qui le caractérisaient autrefois. Et je ne prétends pas qu’il ait tort de réduire ses ambitions, puisqu’ainsi les qualités de son génie vieillissant ressortent mieux; je ne dis même pas qu’il faille voir là un amoindrissement; avec sa fougue passionnée, Rolla est aujourd’hui, en partie, démodé, tandis que bien des poèmes de la dernière période n’ont pas bougé : les sonnets à Marie Nodier, à M”"° Allan, les Stances à Nodier, d’autres encore. Mais il n’en est pas moins vrai qu’à partir de 1845, Musset n’a plus sa puissance créatrice et sa vigueur d’autrefois; son souffle se fait plus court. A ce point de vue, les derniers vers qu’il ait écrits, adieux aux lettres et à la vie tout ensemble, symbolisent en l’exagérant l’inspiration de l’écrivain, après la trentième année. Second signe de lassitude. Enfin, il semble bien que désormais Musset n’ait pas toujours. autant de sûreté que par le passé. Parfois, il esquisse une intrigue, pièce de théâtre ou nouvelle; puis il s'arrête. Judith et Allori, Faustine (114), vont rejoindre au fond de ses. tiroirs la Servante du Roi; le conte des Frères Van Bück (115) ne trouvera jamais place dans les œuvres complètes. Pourquoi ces tâtonnements? Aucune inquiétude intellectuelle ne le tourmente. Seulement ses forces parfois le trahissent. A d’autres moments, c’est son imagination qui lui fait défaut lorsqu'il se trouve obligé d’écrire quelque pièce promise; pressé par le temps, il doit alors puiser chez d’autres l’invention qui lui manque; voilà comment il se contentera, en 1849, d'adapter dans son proverbe On ne saurait penser à tout, le Distrait de Carmontelle. Enfin, parfois, l’ouvrage achevé n’a point le mouvement qui emportait les comédies de naguère. Dans Louison, à côté de scènes bien venues, on découvre des passages au rythme plus languissant. La fatigue, ici encore, apparaît. Mais, de ces constatations, faut-il conclure que les dernières œuvres de Musset ne méritent pas une étude approfondie? Pas le moins du monde. Il suffit de les relire sans parti pris pour y retrouver les qualités de jadis, un peu effacées peut-être, mais aussi séduisantes : l’émotion, la sin-
(113) Le Billet à Houssaye est écrit en vers de sept pieds, la Réponse: à Ch. Nodier en vers de huit et de trois pieds, le Mie prigioni et À mon frère revenant d'Italie en vers de huit et de quatre, les Conseils à une Parisienne en vers de dix et de cinq.
(114 Le premier de ces essais ne comporte qu’un début de scène en vers; le second, en prose et plus étendu, compte sept scènes écrites.
(115) « Légende allemande », dit le sous-titre. L’essai a été publié par M. Maurice Allem, au nombre des Œuvres Complémentaires.
cérité, la fraicheur candide (116), la verve et la grâce qui lui viennent du xvi° siècle (117); l'ironie, la finesse psychologique, l’art de peindre un caractère (118). Enfin qui pourrait le nier? Carmosine, par la fantaisie qui s’y donne libre cours, par le mouvement qui l’emporte, s'apparente aux comédies de la meilleure époque. Je ne vois guère que deux ou trois pièces : le 13 Juillet, l'Habit vert, qu’il eût peut-être mieux valu que Musset n’écrivit pas. Le reste ne le diminue en rien. Mais l'intérêt de ces ouvrages s’accroît encore quand on les compare aux œuvres antérieures. Des traits nouveaux apparaissent qui montrent le dernier visage du poète.
De ces caractères, celui qui, d’abord, doit frapper un lecteur, c’est l’idéalisme persistant dont Musset fait montre. On s’attendrait à trouver une peinture plus sombre de l’âme humaine, une conception plus matérialiste de l’existence. C’est le contraire qui se produit, dans ses vers comme dans ses-nouvelles, et encore plus dans son théâtre. Le monde que ses pièces décrivent n’a rien de commun avec celui où il traîne ses dernières années. Lui qui hante les cafés et les salons, quel cadre imagine-t-il autour de ses personnages? Dans un quartier tranquille, le boudoir d’une femme de goût; la lumière discrète y favorise les confidences; de bons fauteuils, le feu qui flambe, font oublier les rafales du mauvais temps (119). Maïs ce n’est pas assez; ce portail derrière lequel on sent la ville toute proche, les fournisseurs qui vont et viennent, la boutique de Fossin, trop voisine : autant de signes qui rappellent l’existence du monde réel. Musset, bientôt, nous entraine plus loin. Dès qu’il le peut, il s’évade du milieu qui l'entoure. Si l’aventure se passe sur le sol de France, il la place, de préférence, à une époque de beaux costumes et de perruques poudrées, de belles manières et d’esprit délié, où l’on ignorait ce qu’il déteste : l'égalité, la puissance de l’argent, le suffrage universel, la presse, le matérialisme. C’est Louison, c’est On ne saurait penser à tout. Ou bien, il nous transporte en Italie. Une Italie imprécise (qui pourrait dire en quelle province se joue le drame de Bettine?), conventionnelle (malgré leurs costumes, les personnages de Carmosine pensent et parlent comme des modernes). Mais qu'importe? Lorsque Musset choisit un décor lointain, il ne songe pas à faire de la couleur locale; il rassemble les nationalités les
(116) Je pense aux vers À mon frère revenant d'Italie, aux Stances à Nodier.
(117) Ainsi dans les Trois Marches de marbre rose ou dans les Conseils à une Parisienne.
(118) Songez à la Porte ouverte, au Merle blanc, à Bettine.
(119) C’est là le décor de la Porte ouverte.
plus diverses (120), comme naguère dans Fantasio; même il fuit les paysages qu’il pourrait décrire, pour les avoir parcourus (121). Car il s’agit seulement de donner, à ses rêves, un cadre qui les idéalise encore. Aussi bien, quand par hasard l’action se déroule à Paris, dans l’Ane et le Ruisseau, la même tendance apparaît; si Musset n’avait pas pris soin d'écrire « la scène est à Paris », si un ou deux détails, presque imperceptibles, ne le rappelaient pas, rien ne nous autoriserait à l’affirmer. Nous sommes dans un quartier silencieux; aucune allée et venue ne relie au monde extérieur le grand salon de la comtesse (122). Comme autrefois, Musset a coupé les ponts entre le monde et les êtres qu’il décrit; comme autrefois, il fait flotter autour d’eux une sorte de brume qui les isole. Ce qu’on pourrait appeler la mousse parisienne disparaît alors de ses pièces. Et le souci d’observation exacte va aussi diminuant; le poète ne cherche plus à peindre l’homme, tel qu’il le voit, mais tel qu’il rêverait qu'il fût. Et dès lors, l'analyse psychologique règne seule: de nouveaux portraits viennent s'ajouter à la galerie des amoureux. Que ce soit dans le boudoir de la marquise (123), dans l’hôtel du duc (124), dans la villa de Bettine, dans l’humble demeure de M° Bernard (125), ou dans le grand salon de la comtesse (126), partout on ne pense qu’à l’amour, on ne vit que pour lui. Mais encore de quel amour s’agit-il? Jamais Musset n’a décrit de sentiments plus pénétrés d’idéal, plus dégagés d’égoisme, que dans ses dernières pièces
Vous, marquise! Dieu grand! s’il était possible, ce serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon honneur même que je voudrais vous confier. Vous qui disiez tantôt que vous aviez quelque plaisir à me voir, peutètre quelque amitié pour moi (n’est-il pas vrai, marquise?) Pouvezvous penser qu’un homme ainsi distingué par vous, que vous avez pu trouver digne d’une si précieuse, d’une si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse? Non pas, maïs ma femme! J’en meurs d'envie, je n’ai jamais osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais mon sang pour qu’il me fût permis d’avoir la plus légère espérance...
(120) Ainsi dans Bettine, Stefani est Italien, Steinberg doit être de souche germanique. Quant à Bettine elle-même, elle chante à Florence et à Paris, elle a longtemps habité la France et peut-être est-elle de chez nous.
| (21) Il place en Sicile l’intrigue de Carmosine, comme il situail jadis en Italie (sans la connaître) celle des Caprices de Marianne.
(122) Dans l’Ane et le Ruisseau.
(123) Cf. IT faut qu’une porte soit ouverte ou fermée.
(124) Dans Louison.
(125) Carmosine.
(126) Ceci dans l’Ane et le Ruisseau.
à — 627 Aïnsi s'exprime le comte de la Porte ouverte; et tous les amoureux que Musset imagine alors pensent de même. Le sentiment qui les anime s'accompagne de tant de respect que, même payés de retour, le désir physique ne parle jamais le plus fort; qu’enfin, dédaignés, ils arrivent à s’oublier euxmêmes. Voir de temps à autre l’être qu’ils aiment, le savoir heureux, voilà leur ambition. De là les maladresses du comte (127), les hésitations de M. de Valbrun, l’amitié et la compassion de Stefani, la désespérance de Carmosine, le sacrifice de Perillo. Nous sommes en pleine terre d’idéal. Aussi bien ces personnages sont-ils faits pour éprouver pareils sentiments. Même les plus légers d’entre eux (128), il suffit qu’ils puissent soudain constater qu’ils font souffrir ceux qui les aiment, aussitôt ils se reprennent. Jugez des autres! Non qu’ils soient sans défaut. L’un manque d’attrait, de charme et de jeunesse (129), l’autre avec ses vêtements d'étudiant apparaît sans prestige (130); le comte est timide et bougon, M. de Valbrun irrésolu jusqu’au ridicule, M. de Prévannes avantageux avec une pointe de fatuité, le duc irréfléchi et imprudent. La marquise ne déteste pas les manèges de la coquetterie (131), la duchesse est effacée à l’excès, Bettine manque de bon sens; Carmosine apparaît romanesque et obstinée. Mais ils ont en commun des qualités qui font oublier ces travers : une bonté qui se reprocherait comme un crime de jouer avec le bonheur d’autrui, une sincérité qui ne balance point à avouer ses torts; point d’orgueil agressif, point de sotte vanité, point d’égoïsme. Pour mieux faire ressortir ces vertus, Musset dessine d’autres silhouettes poussées au sombre. Les unes ont tous les vices (132), d’autres tous les ridicules, ainsi Sir Vespasiano, « chevalier de fortune », une sorte de rustre qui se croit un gentilhomme; ainsi, dame Paque, minaudière malgré son âge, et qui, dans sa stupidité, signerait bravement le malheur de sa fille qu’elle aime pourtant à sa façon. Le goût de la stylisation reparaît ici. Et l’on serait tenté de croire que l’idéalisme victorieux qui inspire à Musset cette peinture du sentiment, cette analyse des caractères, le ramène vers le romantisme de sa jeunesse. Il n’en est rien; cet idéalisme reste respectueux de l’ordre social, ami de la mesure et optimiste. Respectueux de l’ordre social d’abord. Je sais que, dans Louison, la jeune servante
(127) Dans la Porte ouverte.
(128) Ainsi le duc, dans Louison.
(129) C’est Stefani (Bettine).
(130) Je pense au Perillo de Carmosine.
(31) Cf. II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. (132) Ainsi, dans Bettine, Steinberg.
dit à ses maîtres des vérités (133) que les hommes de 1848 devaient avaler comme un sorbet. Mais, pour éviter que sa pièce prit un faux air de satire. Musset a eu soin de dessiner, à côté de Louison, la silhouette stupide de Bertrand, et de placer, près du due, sa mère et sa femme, toutes deux animées de nobles sentiments; l’équilibre ainsi se rétablit. Et quel rôle il prête au roi Pierre d'Aragon, à la reine Constance! Une bonté si simple, tant d’indulgence, tant de compréhension. Non, certes, Musset ne songe pas à battre en brèche l’autorité; et pas davantage la famille. On m'objectera peut-être que dame Paque est une mère singulière, et que l’auteur a fait d’elle un fantoche. Mais il a dessiné à côté d’elle, la silhouette de M° Bernard. L’admirable père! qui poursuit obstinément la guérison de Carmosine, qui ne songe qu’à sa fille, qui souffre de sa souffrance; avec cela timide, appelant les confidences sans les solliciter; aussi avide d’épargner à l’enfant malade des contrariétés que de laider de son expérience, capable enfin de feindre le calme et au besoin la gaîté. Car Musset n’ignore plus que la vieillesse peut être intelligente et indulgente, qu’en elle peut toujours vibrer l’écho des sentiments passés. Il admet même qu’on puisse aimer, sans ridicule, à un âge, où, autrefois il jugeait les hommes finis. Le comte de la Porte ouverte ou fermée n’est plus de la première jeunesse; le marquis Stefani a des cheveux blancs. En vérité, l’amour n’a point à entrer en lutte avec la société, voilà ce que répètent toutes ces comédies des dernières années. C’est qu’aussi cet amour n’est plus celui du Spectacle. L’idéalisme de Musset, disions-nous, reste ami de la mesure. Il ne songe plus à exalter la passion. Que l’homme ‘doive chercher son bonheur dans l’épanouissement du sentiment, cela lui paraît une évidence; encore faut-il qu’il s’agisse d’un sentiment durable. Aussi condamne-t-il les manières d’aimer qu’il célébrait autrefois : le caprice dans Louison, l’entraînement des sens dans Bettine, le romanesque dans Carmosine (134). Non, le bonheur et l’amour ne naissent ni de la satisfaction d’un moment, ni des songes caressés par une imagination débridée. Mais alors, où le trouver? Musset l’a dit, à l’oreille de M”° Allan
Se voir le plus possible et s’aimer seulement. Vivre à deux et donner son cœur à tout moment. Respecter sa penséé aussi loin qu’on y plonge, Faire de son amour, un jour au lieu d’un songe, Et, dans cette clarté, respirer librement. $ Ainsi respirait Laure et chantait son amant (135). (133) Cf. acte II, scène 8.
(134) Et c’est là sans doute l’élément le plus nouveau de ces dernières œuvres.
(135) Ces vers furent écrits en 1849.
Cette confiance que rien n’altère, cette pureté grave, sans désir de changement, cette amitié plus complète et plus parfumée que l’amitié : voilà le seul amour qui puisse rayonner le bonheur. Cet amour-là, c’est le mariage. Le poète le sait bien. Toutes ses pièces, la Porte ouverte et Louison, On ne saurait penser à tout et Bettine, Carmosine et l’Ane et le Ruisseau, se terminent par un contrat. Elles constituent l’apologie du mariage, mais du mariage raisonné et assorti, où l’on vient l’un vers l’autre avec les mêmes goûts, la même mentalité, où chacun choisit l’autre avec tout son être, se donne tout entier et ne se reprend pas. Voilà ce que cherchent, parfois en s’en défendant (136), les personnages que Musset nous montre; voilà ce qu’ils finissent tous par rencontrer. Et c’est en cela que l’idéalisme du poète apparaît si plein d’optimisme. Certes, Musset n’ignore point qu’à une heure ou à l’autre, la douleur visite tous les hommes; aussi dans ses nouvelles ou dans ses comédies, fait-il sa part à la souffrance. Ce n’est pas sans regret que le duc voit s'éloigner Louison; Mimi Pinson, à de certains jours, ne peut pas manger à sa faim; M. de Valbrun sent encore la cicatrice des blessures reçues au service d’une coquette; le cœur de Bettine se déchire lorsqu'elle constate que l’homme qu’elle a tant aimé se jouait d’elle; Camille a connu les pires calamités : l’hostilité de son père, la mort de sa mère, le tourment d’être anormale, et Pierre a souffert autant qu’elle (137); enfin l’amour, contre lequel Carmosine ne peut ni ne veut se défendre, la mine d’un long désespoir. Mais ces souffrances, pour peu qu’on les supporte sans s’abandonner, se dissipent et font place à la joie. Toutes les œuvres du moment, nous font assister à la lutte de l’âme humaine contre le malheur ou le souvenir; toutes aussi nous conduisent à une vision réconfortante. Elles nous montrent : le comte obtenant la main de la marquise (138), le duc et la duchesse rapprochés, Pierre et Camille souriant au bébé qui peut parler, Bettine appuyée au bras du marquis Stefani, Carmosine fiancée à Perillo pour la plus grande joie de M° Bernard. Il n’y a que les égoïstes qui restent déçus dans leurs calculs et leurs ambitions; ainsi, d’un côté Steinberg (139), de l’autre dame Paque et Sir Vispasiano. Sous cette justice si sûre, comment ne pas apercevoir beaucoup d’optimisme? Mais là où j'en vois plus encore, c’est que la plupart des hommes ou des femmes que Musset peint méritent d’être heureux. Il se plaît à imaginer toute une galerie de caractères séduisants. La marquise, Camille, Louison, la maréchale et la
(136) Je pense au personnage de Carmosine.
(137) Et presque pour les mêmes raisons. (Cf. Pierre et Camille.) (138) Dans la Porte ouverte.
(139) Dans Bettine.
duchesse, Bettine, Mimi Pinson, Carmosine, la comtesse et Marguerite, aucune d’elles ne justifie la définition qu'il donnait naguère : « toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées » (140). De même pour les hommes; ïls sont tous « menteurs, inconstanis, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou làches, méprisables et sensuels » professait-il alors. Or, le comte de la Porte ouverte, le roi Pierre, Perillo, Minuccio, le marquis Stefani, aucune de ces épithètes ne leur convient. Tous, eux comme elles, ils ont, outre les qualités que nous avons signalées, quelques vertus nouvelles : ils sont vaillants sous les coups du malheur (141), ils ne s’aigrissent point à chaque déception, ils ne poursuivent pas l’impossible (142); tout doucement, ils adaptent leurs rêves aux lois de la vie. Bref, ce sont des équilibrés. Et ce n’est pas hasard si Musset multiplie ici les rôles de sages, s’il imagine Stefani, M° Bernard, Minuccio, le roi et la reine d'Aragon, et s’il les peint d’un crayon si sympathique. Il a découvert que la sagesse ne tuait pas la sensibilité (143), mais qu’elle seule pouvait concilier les aspirations idéales avec les exigences du réel. Voilà la leçon qu’il tire de ses expériences. On ne le croirait pas, sans doute, à le voir vivre comme il fait; mais tout ce qu’il écrit le prouve. Imaginons que Bettine s’acharne à ne point oublier Steinberg, que Carmosine ne se résigne point à suivre les conseils de la reine, que Valbrun cherche chez la comtesse, outre les vertus qu’elle a, celles qui le charmèrent chez M"° Darcy, que Perillo, enfin, refuse un cœur épris d’un autre rêve. Voilà tout le monde malheureux. Mais non, ils ne s’acharnent pas à demander à la vie plus qu’elle ne peut donner. Certes, nous sommes ici loin des chimères de jadis, dans une sorte d’idéalisme tempéré. Et cet idéalisme ne s’accompagne d’aucune amertume. Musset à soin que ses inventions paraissent toujours possibles. Il n’y a donc là ni réaction agressive contre la réalité, ni protestation; de défi, encore bien moins; mais une revanche prise sur les égarements d’Octave par un Cœlio que l’expérience a rendu raisonnable. Ainsi, entre ces deux tendances qui, depuis toujours, coexistaient chez Musset, le divorce est consommé. Tandis que l’une entraîne l’homme vers un matérialisme effréné, l’autre amène l’écrivain à nous donner, de l’existence, une vision harmonieuse et pure où se traduit son idéalisme.
(140) Cf. On ne badine pas, acte II, scène 5.
; CADRES PME cas, notamment, pour Stefani, sacrifié par Bettine à Steinberg; pour Perillo, qui s’efface sans se plaindre (Carmosine), et pour Carmosine elle-même, qui tient tant à garder le secret de son mal.
(142) Excepté Carmosine, sans doute. Encore la jeune fille reconnaîtelle la première l’inanité de son amour. Elle ne se fait aucune illusion.
(143) Comme il le croyait au temps des Contes d'Espagne.
Et fatalement, la part du lyrisme, dans l’œuvre, se trouve diminuée d'autant. A lire les ouvrages du moment, c’est là la seconde nouveauté (144) qui frappe. Rien d’étonnant, d’ailleurs. La plupart des nouvelles et des comédies, quelquesuns des poèmes que Musset écrit maintenant, ne sont pas la transcription d’un débat intime, mais lui ont été commandés du dehors. Quelque anniversaire qu’il voulait célébrer (145), un salut envoyé par un vieil ami et qui exigeait une réponse (146), le forçaient à secouer sa torpeur; des actrices le priaient d’écrire un de ces rôles qui soulevaient les acclamations du public (147); les revues le sollicitaient de leur envoyer quelques pages qu’elles s’offraient à payer largement (148). Enfin, les proches de Musset le pressaient d’infliger un démenti à la légende qui le représentait déjà comme un spectre épuisé. Lui-même sentait la nécessité de prouver aux autres et de s’attester la persistance de son génie. Donc il prenait des engagements; il se mettait à sa table par un effort de volonté. Aussi qu’arrive-t-il? Il fait appel à toutes les ressources de son imagination (149), à toutes les suggestions de ses lectures (150), jusqu’à ce qu’il sente monter en lui l'inspiration; il admet aujourd’hui qu’on puisse aller audevant de l’enthousiasme. Comment pareil changement d’attitude ne donnerait-il pas à son œuvre un accent moins lyrique? Certes, dans ses ouYrages, il met encore beaucoup de lui-même. Il y met d’abord ses goûts (mais quel écrivain n’en a fait autant?); parfois il y laisse passer ses souvenirs. Ainsi, s’adressant à son frère qui revenait d’un voyage en Italie (151), il évoque les paysages et les cités d’au delà des Alpes (152), notamment « la pauvre vieille du Lido », et il S'écrie.:
Ci-git Venise, Là mon pauvre cœur est resté...
Mon pauvre cœur, l’as-tu trouvé, Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre?
(144) Après l’idéalisme résolu et constant.
(145) C’est le poème du 13 Juillet.
(146) C’est le cas pour la Réponse à Nodier (août 1843), écrite deux mois après les Sfances que Nodier avait envoyées au poète (juin) et sur le même rythme.
(147) Je pense à Augustine Brohan, à Anaïs, à Rose Chéri.
(48) Notamment Véron (le directeur du Constitutionnel).
(149) Ainsi pour Louison, pour Pierre et Camille, pour Betline, pour la Mouche.
(50) De là : On ne saurait penser à tout, Carmosine, sans compter les poèmes de Simone et de Sylvia.
(151) Voyage qui dura un an (novembre 1842-novembre 1843). Le biographe avait passé l’hiver à Naples, le printemps à Rome et l’été à Florence.
(152) On voit passer, successivement, dans ses vers : Florence, Milan, Gênes, Civita-Vecchia, Rome, Naples, Catane, Palerme, Syracuse, Ischia,
Ou dans ce grand palais Nani, Dont tant de soleils ont jauni La noble pierre?.….
L'’as-tu trouvé, tout en lambeaux Sur la rive où sont les tombeaux, I1 y doit être...
Il était gai, jeune et hardi, Il se jetait en étourdi À l’aventure.
Librement il respirait l'air, Et parfois il se montrait fier D'une blessure.
Ainsi encore, quelques années ‘plus tard (153), il décrit les impressions ressenties, au pied du mont Rose, par un voyageur qui traverse le Valais
Aveugle, inconstante, Ô fortune!
Supplice enivrant des amours!
Ote-moi, mémoire importune,
Ote-moi ces yeux que je vois toujours!
Pourquoi, dans leur beauté suprême, Pourquoi les ai-je vu briller?
Tu ne veux plus que je les aime, Toi qui me défends d’oublier! (154)
Et nous savons bien que ce voyageur, c’est lui — que les yeux qui le hantent sont les yeux de Lélia (155); nous pouvons dire à quel moment de l’année 1834, les scènes qu’il évoque ici ont agité sa vie; il n’y a rien changé, pas même le cadre (156). Qui pourrait contester que Musset fasse œuvre lyrique, en notant ainsi des impressions vécues? Jusque dans des ouvrages en prose, il arrive aussi qu’il glisse des confidences. Tout le monde connaît le conte du Merle blanc (157), cet oiseau qui se trouve dépaysé dans toutes les communautés,
les Abruzzes, Minturnes, Capoue, Terracine, Ravenne, Ferrare, Padoue, enfin Venise; et donc il mêle, sans aucun ordre apparent, les paysages qu’il connaît et ceux dont il rêve,
(153) En 1851.
(154) Vers extraits du Souvenir des Alpes.
. 455) Encore faut-il remarquer qu’en isolant ces vers du reste du poème, comme on l’a fait trop souvent, on a quelque peu faussé leur portée. On y a trouvé la preuve qu’en 1851 Musset était poursuivi constamment par le fantôme de Venise; il faut prendre garde qu’ils expriment ici d’abord la méditation du voyageur en 1834 et le sentiment d’amer regret qu’il éprouvait alors.
(156) D’un côté Venise (4 mon frère revenant d'Italie), de l’autre la vallée alpestre qu’il a traversée jadis en rentrant en France avec Antonio.
(157) Ecrit en 1842.
j'allais dire étranger dans tous les cénacles — et qui part vers la gloire, vers le bonheur. Chaque fois qu’il y croit atteindre, une déception le détrompe. C’est là une sorte de biographie stylisée. On pourrait donner des noms humains à la plupart des oiseaux qui traversent la nouvelle (158). Songeons au portrait de la Merlette
Elle réunissait, dans sa petite personne, tous les agréments de l’âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule. J’ignorais d’abord que ma bien-aiïmée fût une femme de plume; elle me lavoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu’à me montrer le manuscrit d’un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron.… Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait des romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres, et jusqu’à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d’attaquer le gouvernement et de prêcher l’émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l’œuvre. C'était le type de la Merlette lettrée (159).
Seulement un jour que le jeune amoureux pleurait, en redisant sa passion, la Merlette changea de couleur.
A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu’elle avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes d’attendrissement, je me trouvai vis-à-vis d’un oiseau décollé et désenfariné, identiquement semblable aux merles les plus plats et les plus ordinaires.
Il est impossible de relire ce portrait sans murmurer le nom du modèle. De même, dans l’Ane et le Ruisseau (160), entendons M. de Valbrun expliquer ses hésitations à son ami Prévannes, ou Prévannes rassurer la comtesse. Ils évoquent tous deux la silhouette d’une M"° Darcy, qui, jadis bouleversa la vie de l’incertain
Je lai aimée — dit l’un (161) — que ce soit une faute, une sottise, un ridicule, si tu le veux... mais je l’ai aimée, et le mal
(158) Tout au début de ses aventures, le merle se trouve entrainé au même moment près d’une pie (que par hasard il appelle « marquise ») et d’une tourterelle. 11 me paraît difficile alors de ne pas se souvenir qu’en 1829 environ, Musset lui-même connut à la fois la marquise de la Carte et M"° de Groselliez.
(59) Cf. le Merle blanc (chap. VII).
(160) La dernière pièce de théâtre que Musset ait écrite (1855).
(161) C’est Valbrun lui-même, et il s'adresse à son ami Prévannes (scène 9)
qu’elle m’a fait m’effraie malgré moi pour l’avenir.… je crains d’y retrouver le passé Ah! malheur à celle qui vous donne cette triste expérience! Une femme inconstante devient notre bourreau. Insensible à tout ce qu’on souffre, c’est l’âme la plus dure, la plus implacable! En vous offrant son amitié quand elle vous Ôte son amour, elle croit s’acquitter de tout! Et quelle amitié! Ce n’en est pas seulement l’apparence, nulle franchise, nulle confiance. Ce n’est qu’un mensonge perpétuel, un supplice de tous les instants, trop heureux si l’on en mourait.
Pour un peu, on croirait relire la Nuit d'Octobre. Mais M. de Prévannes met les choses au point. Son ami n’aime plus l’infidèle « sans nul doute, car il n’en parle plus maintenant, pas même pour en dire du mal », et il achève le croquis
Cette cruelle maladie, qui a failli le mettre en terre, et cette défiance boudeuse qu’il en a gardée, sont autant de cadeaux de cette charmante personne. Ah! morbleu! celle-là, si je la tenais! Pour moi, je n’ai pas de rancune, et je ne fais point de cas des colères conservées. Mais ce pauvre Henri qui, avec ses vertiges, est le plus franc, le plus brave garçon. la bonne dupe! Je ne saurais dire, mais je déteste la fausseté, la perfidie, tout l’arsenal des armes fémininies; je sais bien qu’on peut s’en servir utilement, mais cela me répugne (162).
Et s’adressant directement à Valbrun
M"° Darcy t’a fait de la peine, elle a mal agi, elle t’a planté là, et, qui pis est, elle t’a menti. C’est une vilaine créature. Eh bien! après? Vas-tu t’en faire un épouvantail dont il n’y ait que toi qui s’effarouche? Tu ne te guériras donc jamais de cet empoisonnement-la? (163).
De qui s'agit-il? De George Sand, plusieurs traits le prouvent, et peut-être d’autres femmes que nous connaissons moins bien. En tous cas, il est clair qu’il a dessiné la silhouette de M”° Darcy avec des souvenirs, clair que le lyrisme ne disparaît point de son œuvre. Mais naguère, lorsque Musset se racontait, il le faisait sous le coup d’une émotion ou d’un enthousiasme actuel; l’œuvre gardait l’impétuosité des sentiments tout frais. Rien de pareil aujourd’hui. Si, dans sa réponse à Charles Nodier, il se plaît à célébrer
Les beaux jours et les courts instants Du bon temps (164).
Si Dans la grande boutique Romantique
(162) L’Ane et le Ruisseau, scène 4.
(163) Ibid., scène 9 (p. 235).
(164) C'est-à-dire les Dimanches de l’Arsenal.
il trace de chacun, «< maître ou garçon », un portrait où nous apercevons Hugo, Vigny, les Deschamps, Sainte-Beuve, Alfred lui-même, et
La tête coquette et fleurie De Marie.
brillant Comme un bluet mêlé Dans île blé.
s’il évoque les souffrances de Venise, les événements et les sentiments auxquels il fait allusion remontent pour le moins à une dizaine d’années. Loin de relier la vie du poète à son œuvre, les confidences qui lui échappent sont, à leur manière, une protestation contre la déchéance du présent (165). Donc lyrisme du souvenir, lyrisme plus voilé aussi. Par la grâce du temps, les passions lointaines ne s'expriment pas avec la même fougue que les sentiments actuels. Et donc lorsque Musset glisse une allusion dans ses vers ou dans sa prose, il le fait sans cris. Rien qui ressemble aux apostrophes -de Rolla, aux malédictions des Nuits, aux tirades de On ne badine pas. Qu'il évoque les heures de son adolescence ou les jours de son « apprentissage » douloureux, il en parle avec un sourire toujours résigné. À peine le nom de Venise l’a-t-il æntraîné à sentir la vieille cicatrice, il se ressaisit :
Mais de quoi vais-je ici parler?
Que ferais-je à me désoler,
Quand toi, cher frère,
Ces lieux où j'ai failli mourir,
Tu ten viens de les parcourir Pour te distraire? (166).
Et le voilà qui suspend le cours des souvenirs, pour accueillir le voyageur (167). Surtout son lyrisme, plus mesuré dans le ton, se fait moins tyrannique. Jadis, se peindre lui était une nécessité. Maintenant, à part quelques poèmes confidentiels (168) et le Merle blanc, Musset n’a pas pour dessein de se livrer au public; s’il évoque les jours de l’Arsenal, c’est que Nodier est venu les lui rappeler; s’il pense aux
(65) C'est-à-dire, en intention, presque le contraire de ce qu’on appelle le lyrisme.
(166) Cf. À mon frère revenant d'Italie.
(167) Cf. la dernière strophe du poème
Ami, ne t’en va plus si loin.
D’un peu d'aide j’ai grand besoin Quoi qu’il m’advienne.….
(168) Ainsi les vers à la marraine
Qu’un sot me calomnie… ou à M"° Allan
Se voir le plus possible.
heures vénitiennes, c’est qu'avec son frère il a longuement parlé de l'Italie. Il s’agit d’un lyrisme de surprise, qui glisse dans le poème, presque à l'insu de son auteur, quelques strophes plus intimes. Encore Musset se défend-il contre ces poussées d'humeur indiscrète. Et, le plus souvent, il parvient à n’y point céder. Si la plupart de ses poésies et même la conversation de la Porte ouverte lui ont été inspirées (169) par des souvenirs personnels, Louison et On ne saurait penser à tout, Bettine et l’'Habit vert, Faustine et Carmosine, et ic Songe d’Auguste, Pierre et Camiülle, le Secret de Javotte, Mimi Pinson, la Mouche, certains de ses poèmes (170) n’évoquent aucune aventure qu’il ait connue. Que dis-je? il est impossible de le retrouver sous les traits de ses personnages; ce sont des hommes qu’il invente. Qu'il l’ait voulu ainsi, la chose paraît évidente, On pourrait alléguer qu’il empruntait parfois le thème de ses pièces à d’autres auteurs (171), et qu'ainsi il se trouvait plus gêné pour multiplier les confidences. Erreur! Lorenzaccio lui était suggéré par une pièce de George Sand, Andrea del Sarto par une notice du Musée Filhol, mais son lyrisme s’était emparé des silhouettes qu’on lui proposait; rien ne l’empêchait d’en faire autant aujourd’hui. Si donc le marquis de Valberg (172) n’est qu’une réplique du distrait de Carmontelle, si le roi d’Aragon et Perillo gardent les traits que leur avait donnés Boccace, il en faut conclure que le dessein du poète était de ne pas se peindre. Et les pièces qu’il tire de son propre fonds, sont, à cet égard, plus probantes encore. Il se contente parfois d'y reprendre une intrigue qu’il a déjà, lui-même, dessinée
Louison a le même point de départ qu’un Caprice (173), et, en voyant Bettine prise entre deux hommes, l’un qu’elle aime mais qui ne l’aime point, l’autre pour lequel elle n’éprouve
(169) Cf. Biographie (p. 302) : « A la distance où j'étais (la pièce parut tandis que Paul de Musset était en Italie), et après une longue absence, cette peinture de la vie parisienne me fit un plaisir extrême. Je reconnaissais, d’ailleurs, les personnages. Celui du comte était si ressemblant que, de loin, je voyais mon frère. La femme aurait été plus difficile à reconnaître si le titre de marquise ne m’eût guidé. J’appris bientôt que je ne m'étais pas trompé dans mes conjectures. La conver-
sation avait eu lieu à bien peu de choses près, comme elle est rapportée dans le proverbe. »
(170) Notamment le Billet à Houssaye, les Trois Marches de marbre rose.
(171) A Carmontelle (On ne saurait penser à tout) ou à Boccace- (Carmosine).
(172) Le personnage principal de On ne saurait penser à tout.
(173) Il s’agit, dans les deux cas; d’un homme marié, dont la femme. est aimante, fidèle, point indiscrète ni tyrannique. Pourtant il songe à la trahir; s’il ne dépendait que de lui, ce serait chose faite, mais l’autre: femme refuse de céder à ce caprice. Et cette résistance, autant que
le charme de la femme légitime, dont le héros s'aperçoit à temps, le ramènent à son foyer.
point de passion, mais qui lui reste attaché, qui ne songerait aux Caprices de Marianne? Or, si l’on compare le duc à M. de Chavigny, Stefani à Cœlio, Steinberg à Octave, on ne peut pas ne pas s’apercevoir que Musset les a dépouillés de ce qui faisait d'eux des portraits de lui-même. Ni ce coureur de soubrette, ni ce sage, ni ce gredin ne lui ressemblent. Enfin, dans l’Ane et le Ruisseau, si M. de Valbrun garde comme le poète, une défiance paralysante, on ne voit guère d’autre trait qui rappelle, chez lui, la vieillesse d’Octave. Musset veut être absent de ses comédies, de ses nouvelles, donc de presque tout ce qu’il écrit; car ses vers, désormais, ne sont qu’une petite partie de son œuvre. C’est dire combien l’évolution du poète l’a amené loin du romantisme de sa jeunesse.
Et, en effet, sur presque tous les points, ses préférences le séparent de plus en plus de ses anciens compagnons. Sans doute, entre eux et lui (174), les relations ne sont plus aussi tendues; mais il ne faut point exagérer la portée de l’événement. Voici ce dont il s’agit; depuis 1831 jusqu'aux environs de 1842, Musset, pendant plus de dix ans, a vécu en guerre avec ce qui restait du Cénacle; le point de départ de cette hostilité, c’étaient les vers des Secrètes Pensées de Rafaël où il avait proclamé sa neutralité entre les écoles ennemies. Dans l'entourage de Victor Hugo, ces déclarations avaient soulevé une indignation générale; et, lorsqu'on parlait de lui, les jugements étaient pleins de sévérité (175). Bref, on le traita en adversaire, qu’on étoufferait volontiers, s’il était pos- ‘sible (176). Lui, de son côté, tant de rancune le révoltait. Aussi, rendit-il les coups à sa manière, par une série de pointes, semées au milieu de ses articles, sous le dialogue de ses comédies (177), au tournant d’une strophe (178) et qui atteignaient ses détracteurs aux endroits sensibles. Il se laissa aller, aussi, à écrire des couplets où défilaient ses anciens compagnons, avec, pour chacun, un trait qui cherchait le ridicule (179). Je sais que, dans son esprit, ces chansons ne
(174) Disons entre lui et certains d’entre eux : Nodier, Hugo, “Guttinguer.
(75) Je pense à certains mots de Victor Hugo (notamment celui que rapporte Legouvé).
(176) Aussi bien Vacquerie l’a reconnu, non sans inconscience « La critique et le public sont responsables, devant l’art et devant la postérité, de la mort subite de ce gracieux esprit qu’un meilleur
accueil aurait perpétué peut-être. » (Article recueilli dans Profils et grimaces.) (177) Ainsi dans Fantasio (II, 1) : « Il est aussi difficile de com-
prendre le regard d’un enfant de quatre ans que le galimatias de trois drames modernes. »
(178) Cf. dans Namouna (chant 1), le passage relatif à la « couleur locale ».
(179) Ainsi certaine chanson (1834) qui a été publiée avec le Journal intime de George Sand.
devaient point être connues; mais je me doute aussi qu’il ne manquait pas d’auditeurs bien intentionnés pour communiquer à ceux qu’elles atteignaient la teneur de ces improvisations. Tout cela n’était point fait pour apaiser la querelle; elle durait encore en 1842. Certains en souffraient; par exemple, Ulric Guttinguer. Il guetta l’occasion de rapprocher les combattants, et, au printemps de 1843, il invita le même jour Hugo et Musset à déjeuner et à passer l’après-midi sous. les arbres de son jardin. Peut-être, si les deux poètes s'étaient trouvés seuls avec lui, la conversation eût-elle manqué quelque peu d’entrain, mais le maître de maison avait prié Charles Nodier et M"° Menessier, sa fille, c’est-à-dire l’homme le plus conciliant et une femme dont la grâce spirituelle laissait un long souvenir à tous ceux qui l’ont rencontrée. Ils amenèrent avec eux l’atmosphère de l’Arsenal. Dans le ciel de printemps, les souvenirs prirent leur vol; et la paix fut conclue. Nous en avons maintes preuves; les poèmes qu’Alfred échangea avec Nodier, les sonnets que Marie Nodier et lui s’envoyèrent, enfin les vers qu’il adressa à Victor Hugo :
Il faut, dans ce bas-monde, aimer beaucoup de choses Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux...
De ces biens passagers que l’on goûte à demi, Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit. Qu’un hasard nous rassemble,
On s'approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l’âme est immortelle et qu’'hier c’est demain (180).
De son côté, le maître du Cénacle ne contesta plus # Musset la place qui lui revenait dans le monde des lettres; il lui pardonna même ses succès dramatiques (181), et lorsque: l’auteur du Caprice fut candidat à l’Académie, l’auteur moins. heureux des Burgraves l’assura de sa voix dans les termes. les plus chaleureux; (« je suis vôtre de la tête aux pieds », écrivait-il en 1851) (182), et fit campagne en sa faveur. Aussi ne faut-il pas s'étonner si Musset, dans ses dernières œuvres, évite les ironies où sa verve s’égayait hier. Mais pas plus qu’autrefois, on ne le revoit dans les milieux du Cénacle et, au fond, il ne modifie en rien son point de vue (183). Si l’on conservait à ce sujet quelques doutes, il suffirait de lire ses: derniers ouvrages. S'agit-il de ses idées politiques? Dans ces:
(180) Sonnet daté : 25 avril 1848.
(181) Survenus après l’échec 1etentissant des Burgraves.
(182) Le billet dont j’extrais ces lignes m’a été communiqué par M°° Lardin de Musset et M. Maurice Allem.
(183) Les contemporains ne sy trompèrent pas. On en trouve la preuve dans les articles sévères de Vacquerie. (Profils et grimaces.)
douze années de lutte ardente — de 1840 à 1852 — la plupart des membres de l’ancien Cénacle rêvent d’agir sur les destinées du pays; Lamartine devient un des chefs de l’opposition active, et, bientôt, la tête du gouvernement provisoire; Hugo, après avoir troqué son siège de pair de France contre le mandat d’élu du Peuple, se dresse contre l’Empire, nouveau Chateaubriand, plus sonore que le premier, en face d’un Napoléon moins grand que l’autre. Leur idéal? une République où les écrivains guideraient la masse vers l’avenir. Musset, au contraire, persiste à penser que l’action ni le gouvernement ne sont l’affaire des poètes. Et c’est le moment qu’il choisit, pour dire à ses lecteurs :
La politique, hélas! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d’en faire. Etre rouge ce soir, blanc demain; ma foi, non.
Je veux, quand on m’a lu, qu’on puisse me relire, Si deux noms, par hasard, s’embrouïllent sur ma lyre, Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon (184).
Ce qui ne l'empêche point d’avoir ses préférences. Sans se jeter dans la mêlée, il n’en a pas moins dit son mot par deux fois, nettement. D’abord dans son poème du 13 Juillet, plein du regret que la mort ait interdit au duc d’Orléans d’implanter en France la dynastie fondée par son père; et, dix ans plus tard, dans le Songe d’Auguste. Il montre là le vainqueur d’Actium, consultant Octavie, sa sœur, sa femme Livie et son ami Mécène, sur l’œuvre qu’il faut entreprendre. Continuez le cours de vos exploits, répond la première; reposez-vous sur vos lauriers, dit la seconde. Et Mécène d’ajouter : Sur ce monde pacifié, aidez la pensée humaine à s'épanouir, favorisez les lettres et les arts. Ces quelques scènes, que Musset écrivit à la requête de la cour impériale, fourmillent d’allusions contemporaines. En écoutant Livie,
(184) Ce sont là les deux tercets du Sonnet au Lecteur, et le nom de Lamartine qui se trouvait dans les quatrains (Lamartine vieilli qui me traite en enfant), les rendait plus nets encore. Ajoutons que nous donnons ici la seconde version, adoucie, du poème. La première était plus blessante. La voici :
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
Honte à qui croit, dit-il, jouer avec sa lyre. Honte, dis-je, à qui joue en toute occasion Avec sa conscience et son opinion.
J’ai fait mon chant du sacre et n’ai plus rien à dire. S’il faut changer d’avis, s’il faut rayer un nom, J’aime encor mieux flotter de Ninette à Ninon.
en constatant que! amour fervent Auguste lui voue (185), comment ne point nous rappeler que Napoléon HI venait d’épouser Eugénie de Montijo? (186) En assistant au débat de conscience qui amène l’empereur à préférer à la gloire des armes, l’apaisement général, comment ne pas évoquer la parole : l’Empire, c’est la paix? Certes, on dut goûter ces vers à Saint-Cloud; une sympathie manifeste s’y exprimait. Flatterie, penseront certains; reniement, gronderont quelques autres. Non pas : la révolution triomphante n’a pas obtenu de Musset une parole d'approbation. Il n’y a donc pas lieu de le taxer de flatterie, lorsqu'il vante Napoléon IT. De reniement, pas davantage; certes, Musset préférerait que son ancien condisciple fût sur le trône; mais puisque la mort ne l’a point voulu, peu lui chaut que le maître s’appelle Bonaparte ou Orléans. Dès qu’il sent sur la France un pouvoir fort et empanaché de prestige, il se tient satisfait. Plus que jamais, il est partisan du régime monarchique, pourvu que le monarque et l’aristocratie qui l’entoure sachent apprécier les splendeurs de l’art. C’est à cette aristocratie, d’ailleurs, qu'il continue d’emprunter la plupart de ses personnages : têtes couronnées, favorites à l’apogée de leur puissance (187), seigneurs et nobles dames de la cour, ducs et maréchales de l’ancienne France (188), marquises, comtes ou barons de la France d'hier. Bien plus, quand ïil sème dans le dialogue d’un de ses actes ou au fil d’un de ses contes, les subtilités psychologiques, les formules bien ciselées, il persiste à s’adresser au milieu du Faubourg Saint-Germain ou de la Chaussée d’Antin. Et les conseils qu’il donne à cet auditoire, nous les connaissons; de ne pas s’insurger contre la société; d'adapter les aspirations que chacun poursuit aux principes de la sagesse commune. Ainsi, au moment où le romantisme se tourne vers le peuple, encourage les masses populaires à briser les cadres de la société et l’individu à s’épanouir, Musset, lui, ne parle qu’à l’aristocratie, l’incite à demeurer respectueuse des traditions et combat l’individualisme de la passion (189). Peut-on rêver constraste plus complet? D’ail-
(185) Donnons-en des exemples. Lorsque Livie l’interroge Quel souci, cher seigneur, peut vous inquiéter? Aucun, assurément, quand je vous vois sourire,
répond Auguste, et il ajoute, un peu plus tard Mon trône m'est trop cher pour le vouloir quitter, Alors qu’auprès de moi vous venez d'y monter. (Scène 2.)
(186) Le mariage avait été célébré en janvier 1853.
(187) La Pompadour, dans la Mouche.
(188) Dans Louison.
(189) Qu'il avait si ardemment célébré au temps des
d'Espagne. Contes
leurs, le desaccord n’est päs moins profond lorsqu'il s’agit de questions littéraires. Les tendances qui entraînaient Musset aux antipodes du Cénacle, s’affirment dans ses derniers ouvrages. Faut-il en citer quelques exemples? Ainsi le goût de la miniature; ainsi, le soin qu’il prend de laisser au vers sa musique régulière; ainsi, le dédain qu’il a des précisions historiques, un dédain qu’il exprimera, une dernière fois, dans une longue lettre à Buloz, que sa mort laissa inachevée (190). Il n’y a pas lieu d’insister; car, si Musset s'oppose ainsi aux survivants du Cénacle, il ne fait que persévérer dans une manière qui était la sienne depuis un certain temps. Première preuve qu’il reste fidèle aux idées qui, depuis 1836, se précisaient en lui. Mais ce qui me paraît nouveau, c’est une volonté de revenir aux traditions et aux règles du passé français, et, pourquoi ne pas dire le mot? du classicisme. Guvrons le volume des dernières poésies (191); même celles où l’inspiration reste le plus ardemment lyrique, le rythme que Musset choisit (192) leur prête une légèreté qui rappelle les vers amoureux du xvin° siècle. Volontiers, à côté des souvenirs, il y glisse des visions plaisantes (193). Ou bien, s’il broche quelque poème nouveau (194) sur le vieux thème de la déception amoureuse, la colère qui l’anime (195) s’arrête à l’épigramme et s’en contente. Qu'il v ait là, parfois, un soupçon de littérature, il suffit de relire Sur une morte pour ne pouvoir le nier. Toutes les strophes y sont construites. de la même facon
Elle était belle, si
Elle était bonne, si
Elle pensait, si.
Songeons que le sentiment qui dicte ce poème était sincère (196), nous en mesurerons mieux le chemin qu’il a parcouru depuis quelques années. Car cette littérature n’a rien de romantique; point d’éloquence ni d’interjections; une sensualité discrète se devine par instants, une grâce volon-
(190) Et qui a été publiée par M. Monval. (Le Correspondant, dw 10 mars 1910.) (191) Aux dernières pages, qui contiennent les poésies écrites après 1842.
(192) Un mètre rapide, volontiers sautillant. (193) Aïnsi, dans les strophes À mon frère revenant d'Italie, celles. sur Civita-Vecchia, sur Rome, sur Padoue...
(194) Je pense aux Conseils à une Parisienne, 1845. (195) L’oiseau de passage, Qui vole à plein cœur, Ne dort pas en l’air comme une hirondelle, Et peut, d’un coup d’aile, Briser une fleur. (196) C’était son amour malheureux pour la princesse Belgiojoso.
tiers galante et, à l’occasion, précieuse, domine le poème entier. Ce retour aux goûts de notre passé apparait plus net dans les poésies inspirées par quelque lecture, ou par le spectacle de la nature. Il arrive, en effet, qu’Alfred ouvre son Boccace, en tire une nouvelle et la rime. Il revient ainsi aux contes en vers, par où il avait commencé; il écrit Sylvia et Simone. Mais quelle transformation! Rien ici ne rappelle Byron, tout y fait songer à La Fontaine :
C’est avec celui-là qu’il est bon de veiller, Ouvrez-le sur votre oreiller, Vous verrez se lever l’aurore.
Molière l’a prédit, et j’en suis convaincu, Bien des choses auront vécu Quand nos enfants liront encore Ce que le Bonhomme a conté, Fleur de sagesse et de gaieté...
On n’en veut plus, du sobre et franc langage Dont il enseignait la douceur, Le seul français, et qui vienne du cœur; Car, n’en déplaise à l’Italie, La Fontaine, sachez-le bien, En prenant tout, n’imita rien...
Comme l’antique, il est nouveau (197).
Musset rêve de marcher sur les traces du bonhomme. Certes, il sait la difficulté de l’entreprise, lui qui écrivait « le bonhomme revenait d’un rêve dans un certain sentier où personne après lui ne passera jamais ». N’empêche qu’il cherche ce sentier mystérieux; il conte ses nouvelles sur un rythme où les vers de 12, de 10 et de 8 pieds se mêlent, sans autre règle que de mieux traduire la pensée (198), glissant dans le récit mille réflexions générales suggérées par l’expérience (199), avec une sorte d’ironie souriante, sans jamais s'identifier aux personnages qu’il décrit, fussent-ils amoureux et jeunes, et malheureux; avec, enfin, de ces formules savoureuses, qui feront toujours le prix des « Contes » du bonhomme. Voici comment Musset nous annonce la mort du père de Jérôme
Après quoi, presque sur-le-champ, Ayant mis ordre à ses affaires, Il passa de ce monde ailleurs.
(197) Cet éloge de La Fontaine se trouve au début du conte de Sylvia (décembre 1839).
(198) Je pense ici à Sylvia, Simone étant écrit en vers de huit pieds. (199) Ainsi ces vers de Simone
Deux bras amis, blancs comme lait,
Un rideau vert, un lit de mousse,
La vie, hélas! c’est ce qui fait
Qu'elle est si cruelle et si douce.
comment il fait parler la mère, inquiète de la tendresse que son fils éprouve pour Sylvia :
Cet enfant que voici,
Lequel n’a pas quinze ans, Dieu merci!
Va désoler le reste de ma vie.
Il s’est si bien amouraché
De la fille d’un mercenaire
Qu'un de ces jours, s’il n’en est empêché, Je vais me réveiller grand’mère.
comment, enfin, il commente la mort de Sylvia :
Et comme la douleur avait tué Jérôme, De sa douleur aussi mourut Sylvie.
Cette fois ce fut au jeune homme
A céder la moitié du lit.
Musset n’a voulu ici que faire des Contes de La Fontaine; et ce dessein en dit assez long sur l’évolution de son esprit. D’autres poèmes confirment cette impression, ceux qui lui ont été suggérés par le spectacle de la nature. Pensons aux symphonies que les hommes du Cénacle ont orchestrées sur ce thème; solitudes où roule la Maison du Berger — majesté de la montagne — mouvement éternel de la mer. Rien de pareil ici; s’il arrive à Alfred d’écrire le Souvenir des Alpes, il s’agit là d’une exception (200); encore, le poète s’intéresset-il plus au souvenir qu’aux Alpes. Et les vers qui nous dépeignent le désespoir de jadis, sont vibrants, autant que ceux où Musset s'efforce de décrire la vallée alpestre restent en grisaille (201). Nulle précision, nul relief. Je ne sais rien qui prouve mieux la distance qui sépare Musset de nos romantiques, Car d’autres lieux l’inspirent d’instinct : le parc de Louveciennes (202), les allées de Versailles (203), des jardins où la main humaine a ménagé les perspectives, semé les statues, les escaliers de marbre rose. Là, notre poète est venu, sans nul parti pris de chercher l'inspiration, pour se promener. Et pourtant, au tournant d’un chemin, sa Muse se dresse devant lui; elle se prend à chanter, comme elle faisait jadis dans les sentiers du bois de Boulogne. Il se peut qu’à l’occasion, elle se gausse des dieux égarés dans les taillis, mais
(200) Et d’une exception unique, il faut bien le noter. (201) Bornons-nous à citer ces vers Le voyageur, levant la tête,
Vit les Alpes debout dans leur calme éternel,
Et, devant lui, le sommet du Mont Rose,
Où la neige et l’azur se disputaient gaiement.
Si, parmi nous tu descends un moment,
C’est là, blanche Diane, où ton beau pied se pose. (202) Dans le Billet à Houssaye (octobre 1850).
(203) Dans les Trois Marches de marbre rose (février 1849).
cette nature corrigée par l’homme est la seule qui la réveille de sa léthargie. Du moins va-t-elle célébrer là la joie d’une demi-solitude? Non. Elle se plaît à ressusciter les habitants d'autrefois; de leurs fantômes, elle peuple les allées abandonnées (204). Dans ces deux poèmes, l'inspiration suit la même courbe; dans ces deux poèmes, l’atmosphère est la même; un peu d'émotion discrète (205), une grâce de bonne compagnie, parfois un peu précieuse, une pointe de sensualité, mille traits d’ironie légère. Tout ici est du pur xvir° siècle. Et ce retour aux traditions du classicisme est, chez Musset, très conscient, ses pièces du moment l’attestent, c’est-à-dire: la partie capitale de son œuvre, à l’époque. Car le succès de Caprice a réveillé en lui la vocation dramatique; et puis, il est de belles quémandeuses auxquelles il ne faut point déplaire : M°”° Allan, Anaïs (206), Rose Chéri (207). Aussi le: plus clair du temps que notre poète consacre à la littérature, passe-t-il à écrire des comédies nouvelles ou à reprendre ses ouvrages d'autrefois : Il re faut jurer de rien, Andrea del. Sarto, le Chandelier, les Caprices de Marianne. Mais il faut se garder de croire qu’il apporte à cette « œuvre du démon », comme disait Sainte-Beuve, le parti pris d’originalité, le dédain des traditions qui l’animaient jadis. Au contraire, les pièces qu’il écrit désormais pour la représentation, il les coule dans le moule des règles anciennes; il plie sa fantaisie à la contrainte des unités, -unité d’action, d’abord, unité de temps et de lieu ensuite. Ses comédies se déroulent de bout en bout dans le même décor : le salon de la marquise dans la Porte ouverte; une salle de l’hôtel du duc dans Louison, une de ces salles comme les classiques en inventaient, où tous les. personnages peuvent entrer librement (208), et sur lesquelles. donnent tous les appartements particuliers, celui de la maréchale, celui de la duchesse, celui du duc, l’antichambre d’où sort Bertrand. l'office d’où sort Lisette. On en peut dire autant de la pièce où se joue On ne saurait penser à tout (209), du « salon de campagne » où Bettine voit s’écrouler son rêve, du « salon » où la comtesse attend la déclaration de M. de Valbrun. Sans doute l’ameublement de ces salons, fauteuils. déplacés par une conversation récente, guéridon où traîne un
(204) C’est, d’un côté : Louis le Bien-Aimé, la Du Barry et leur cour (Billet à Houssaye), de l’autre : la Montespan, M"° de Maintenon, Fontange et La Vallière, Parabère et Sabran, le Régent, Voltaire, la Pompadour.
(205) Le culte et le regret des siècles disparus.
(206) Pour laquelle il écrivit Louison.
(207) Qui lui fit imaginer Bettine.
(208) Berthaut est arrivé jusque-là sans rencontrer âme qui vive.
4 (209) Ici encore les indications précises manquent : « La scène est à la campagne », écrit Musset.
livre ouvert, une broderie commencée, masque, à première vue, la ressemblance qui unit ces pièces modernes aux salles antiques, où les héros de nos tragédies viennent se rencontrer et se fuir. Mais il suffit de réfléchir pour s’apercevoir que l'emplacement des unes et des autres, à mi- ‘chemin entre la rue et les appartements privés, est identique. Identiques aussi les limites de l'intrigue. L'action de Louison commence, le soir, à l’heure du souper (210), elle s’achève, dans la nuit, après le bal de l’Opéra; celle de On ne saurait s'ouvre à cinq heures du soir (211), pour se terminer quelques heures plus tard; celle de Bettine débute à la fin de la matinée (212), le dénouement intervient dans la soirée; celle enfin de l’Ane et le Ruisseau tient en une après-midi. Aucune ne dépasse les vingt-quatre heures. Qui ne voit les conséquences de cette docilité? D'une part, Musset doit ramasser l’évolution du sentiment qu’il analyse (213); de l’autre, il lui faut renoncer à l'habitude de déplacer le public; ce sont les acteurs qui se dérangent. Donc leurs mouvements doivent s’expliquer; et l’auteur se trouve obligé de préparer les sorties, d'annoncer les entrées. En outre, il se voit contraint de bâtir ses pièces en scènes enchaînées; sur tous les points, il revient ainsi à la conception rituelle du théâtre. Les partisans les plus déterminés des classiques ne trouveraient rien à reprendre dans les dernières comédies de Musset. Par contre, ceux que la fantaisie du Spectacle séduisait, se sentent dépaysés. Le dialogue, alourdi de précautions techniques, leur paraît moins rapide qu’il n’était jadis; l'exposition moins vivante; le mouvement moins égal, tantôt ralenti dans des monologues, tantôt bousculé par l’heure qui presse; l’horizon moins divers, l’accent moins personnel. Ils n’ont pas tort. Déjà les contem-. porains affirmaient leur préférence pour les comédies de jeunesse
« Au lieu du libertin ingénu, — écrivait Gautier, — du chérubin qui s'est fait des moustaches avec une épingle noircie aux bougies de la toilette de Rosine.. du fou charmant qui s’est si bien personnifié dans Fantasio, nous avons eu un auteur écrivant sous le feu de la rampe, une pièce ordinaire, correcte et possible... L’habileté est toujours là, mais non plus le caractère de l’individualité » ; l’heure sonne « où l’on quitte Shakespeare pour Racine, Rubens
(210) Cf. ces paroles du duc (I, 2) Personne encore ici? on va souper, je crois.
(211) Dès la troisième réplique, le baron dit à Germain Cest impossible, il est cinq heures précises. (212) Steinberg vient alors de se lever et Bettine n’a pas encore quitté sa chambre.
(213) Et même parfois la bousculer un peu. Songez à Bettine, si bouleversée par l’abandon de Steinberg, et fiancée à Stefani, lorsque le rideau tombe.
pour Ingres, Beethoven pour Hændel, où l’on commence à préférer le gris à l’écarlate, le vin de Bordeaux au vin de Bourgogne, et les cols de chemise à guillotine au rabat à la Van Dyck; on a la maladie du style. » et il faut s’en défendre, car « la seconde manière d’un artiste ne doit pas être l’atténuation de la première et. l’on peut, sans briser les vitres et sans rosser le guet, avoir encore la démarche pimpante et porter son chapeau sur l’oreille > (214).
Vacquerie disait la chose avec plus de sévérité (215). Tous jugeaient que Musset avait perdu ses grâces de jadis. En quoi je crois qu’ils se trompaient, et avec eux tous ceux qui, depuis, ont adopté leur thèse. Si le poète, après 1847, ne tente point de refaire les Caprices, c’est volonté bien arrêtée. On pourrait déjà en trouver la preuve dans certains passages. de ses dernières comédies, où se reconnaît la verve d’autrefois (216). Mais la chose apparaît manifeste, si l’on songe qu’en 1850 (217), Musset a écrit Carmosine; une pièce impossible à définir, ici comédie, là drame, rêverie toujours, et qui s’apparente au théâtre de la jeunesse. Il lui a donné les proportions de naguère, ni trop vastes, ni trop restreintes, trois actes; il l’a placée dans l'Italie de ses songes, attiré vers cette Sicile dont il devine la beauté, sans qu’un souvenir précis le gêne. Il a multiplié les décors : la petite maison de M° Bernard, les salons de la cour, le petit jardin où la jeune fille agonise.. (218) Dans ces cadres différents, il a affronté les grotesques (219) et les cœurs tourmentés, comme au temps des Caprices. Négligeant les soucis de métier, il n’a songé qu’à l'analyse des sentiments. Il a retrouvé, pour en parer la reine Constance, les vertus de la reine Béatrice (220), pour dessiner la silhouette de Carmosine, la poésie, la candeur et l’ardeur romanesque qui faisaient le charme de Ninette, de Ninon, de Cécile de Mantes; il a répandu sur les sentiments cette ironie parfumée d’inâulgence qui caractérisaient 11 ne faut jurer de rien et le Chandelier. Bref, il a donné une sœur aux comédies qu’il imaginait à vingt-cinq ans. Quel argument plus convaincant pour établir qu’il garde les qualités des jours
| (214) Cf. Gautier : Histoire de l’art dramatique (feuilleton consacré à Louison, février 1849).
(215) Dans Profils et grimaces (article sur Louison).
(216) Ainsi le couplet dans lequel Louison réfute les soupçons de la maréchale (acte IT, scène 8), la tirade où Bettine raconte comment elle voyage (scène 6), et où Stefani décrit l’action exercée sur l'artiste par le public et par son métier (scène 18).
. (217) Et non pas en 1852, comme le dit, par erreur, l’édition des amis du poète.
(218) En somme : un décor par acte.
(219) Dame Pâque, sir Vespasiano.
(220) Dans Barberine.
anciens? Seulement cette pièce, il l’a écrite pour qu’elle parût dans le Constitutionnel, pour qu’elle fût lue. Et nous tenons là la clef de l’énigme. A ses yeux, la représentation implique le respect de certaines traditions. C’est assez dire qu’il se fait, du théâtre, une conception très classique, qu’il s’y tient, en dépit de sa propre nature, en dépit des avertissements de la critique. Et cette pensée lui dicte les remaniements qu’il apporte à ses pièces d'autrefois. En effet, le succès du Caprice a amené les directeurs de salles à considérer le Spectacle comme un trésor, d’où l’on devait extraire les pierres précieuses; aussi, ont-ils proposé au poète de les monter l’une après l’autre. De son vivant, on a ainsi fait passer sur la scène Il ne faut jurer de rien, Andrea del Sarto, le Chandelier, les Caprices de Marianne, et Barberine (221). Chaque fois, Musset a accepté les propositions qui venaient à lui; chaque fois, il a remis sur le chantier la pièce dont il s'agissait. Chaque fois enfin, il l’a remaniée pour la ramener, dans la mesure du possible, à l’unité de lieu (222) et à l’unité de temps (223). Modifications plus profondes qu’on ne pourrait le croire. Alfred refond sa pièce entière. Ainsi la Quenouille de Barberine, qu’en 1835 il avait construite en deux actes, devient en trois actes, la Barberine que nous connaissons. Andrea del Sarto comptait trois actes et neuf décors; lorsqu'il fut représenté, en 1848, c'était une comédie en deux actes et à cadre unique. Dans les Caprices de Marianne, le travail de refonte ne fut pas moins considérable; si la pièce gardait ses deux actes, au premier, les trois tableaux primitifs donnaient douze scènes (cinq tirées du premier, cinq du troisième (224), enfin deux du deuxième); au deuxième, vingt scènes remplaçaient les six tableaux de jadis. Et c’est ici peut-être que l’on saisit le mieux l'effort de Musset; 1l découpe d’abord en huit scènes le premier de ces tableaux; puis il supprime le second, le remplaçant par quelques répliques de raccord. Du troisième tableau, il fait quatre scènes; après quoi il scinde en deux le quatrième tableau, en tire la scène 13, glisse là trois scènes empruntées au cinquième tableau, reprend à la scène 17 la fin du quatrième tableau, revient au cinquième dans la scène 18, invente une scène de raccord (la 19°) et prend, au sixième et dernier tableau qu’il supprime, quelques répliques pour terminer sa pièce (scène 20). Toutes ses pièces, il les a reprises de la sorte, cherchant à leur donner l’unité
(221) Les trois premières en 1848, les deux autres en 1851. (222) En ne supposant plus qu’un décor par acte, au maximum.
(223) En supprimant du texte tout ce qui, jadis, établissait que le spectacle excédait les limites régulières.
(224) L’ordre des deux derniers tableaux étant interverti, et la dixième scène (conversation de Claudio et de Tibia) étant récrite presqu’entièrement.
et la forme rituelles. Pour y parvenir il a déplacé, parfois d'un acte à l’autre, des scènes entières; il en a supprimé certaines (225); celles qu’il conservait, il les a reliées, ajoutant ici des répliques, et là une scène nouvelle; il les a resserrées en actes cohérents, sacrifiant la fantaisie et les contrastes qu’il recherchait naguère. En même temps, il effaçait du dialogue ce qui y trahissait la désinvolture de la jeunesse, ou son dédain des règles morales; retranchait là une déclaration trop incrédule (226), changeait le personnage de Ciuta pour celui de Pippo, simple valet aux ordres de son maître. Beaucoup ont déploré ces retouches, pensant avec Théophile Gautier que les pièces y perdaient en originalité. C’est une querelle où nous n'avons pas à prendre parti. Il nous suffit de constater que tous ces remaniements tendaient à rapprocher les comédies du Spectacle de l’idéal classique, et que cette volonté devait être bien impérieuse, pour avoir décidé Musset à reprendre si complètement ses pièces. Cette volonté, le poète en a donné une preuve plus manifeste en écrivant le Songe d'Auguste. C'était en 1853; l’Empire naissait dans l’enthousiasme; autour de Napoléon IIT et de l’impératrice Eugénie, la jeune cour inaugurait la série des fêtes qui se prolongèrent durant la plus grande partie du règne. Pour les rendre plus éclatantes, on mettait à contribution les maîtres de l’heure
musiciens (227) ou écrivains. Alfred fut un des premiers vers lesquels on se tourna : l’impératrice goûtait ses comédies. On lui demanda, quelques mois après le mariage des souverains, une pièce que l’on jouerait à Saint-Cloud (228). Sans doute lui fit-on comprendre quel plaisir ses auditeurs prendraient à y voir célébrer leur bonheur. Il était impossible de se dérober à cette requête; Musset n’y songea point; mais il ne songea pas davantage à adopter le ton coutumier de son théâtre. Cet à-propos officiel, il le conçut à la manière du xviI° siècle; il résolut de l’écrire en vers, et sur le rythme régulier cher aux classiques; puis, comme faisait jadis Racine, lorsqu'il voulait chanter l’inclination de Louis XIV et de Madame, il chercha dans l’antiquité des héros qui lui permissent d'exprimer les sentiments du couple impérial, les rêves que faisait éclore le nouveau règne. Comme Racine avait confondu, dans un portrait qu’il voulait doublement fidèle, le Roi Soleil et Titus, Henriette d'Angleterre et Béré-
S (225) Ainsi, dans André del Sarto, celle qui nous faisait assister à la visite de Montjoie (troisième acte, deuxième tableau) et le tableau final ; ainsi dans les Caprices, la dernière scène (conversation de Marianne et d’Octave, dans le cimetière, devant le tombeau de Cæœlio).
(226) Dans André del Sarto (II, 1).
(227) C’est Gounod qui composa, pour le Songe d’Auguste, la musique des chœurs.
(228) La représentation, d’ailleurs, n’eut pas lieu.
nice, Musset peint l'Empereur en faisant parler Auguste, J’Impératrice sous les traits de Livie. Il revêt ses acteurs de la pourpre romaine; il les réunit dans le décor traditionnel; il bannit, de ses vers, les changements de ton; son vocabulaire se fait plus majestueux; les sentiments qu’il y exprime sont de ceux que nos classiques analysaient volontiers; nous assistons d’abord à un débat de haute politique (229) qui évoque le grand monologue de Cinna; nous entendons le conquérant parler d'amour avec tant de galanterie, que nous devinons un talon rouge sous sa toge, comme sous les cnémides de Pyrrhus. Le songe même, sur lequel l’acte s’achève, ne nous entraîne pas loin des procédés classiques. Et je sais bien que Corneille eût fait la place plus large aux monologues, -que Racine n’eût point matérialisé le songe. Ces Muses qui se lèvent derrière l'Empereur endormi font songer à celle des Nuits. Par instants, l’auteur moderne se révèle ainsi derrière l’élève des anciens maîtres; mais ce sont détails sans importance, quand on les compare au respect que Musset témoigne pour les traditions du passé. Aussi, l’un des auditeurs du Songe d’Auguste put-il résumer ainsi son impression : « les vers étaient d'Alfred de Musset, nous le savions; ils eussent été de Ponsard, on n’en aurait-on pas été surpris » (230). L’assimilation, d’ailleurs, n’est point tout à faite juste. Car Musset rêvait de rajeunir la tragédie en la faisant remonter à ses sources. N’écrivait-il pas, en 1838 (231)
Ne serait-ce pas une belle chose que d’essayer si, de nos jours, la vraie tragédie pourrait réussir? J’appelle vraie tragédie, celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte observation des règles...
Depuis lors, il a souvent entrepris de réaliser ce rêve. Il a -commencé la Servante du Roi (232), médité une Alceste (233). Et quand on le voit, dans le Songe d’Auguste, ressusciter le chœur, faire monter vers le palais, au début de l’acte, les voix du peuple; v faire résonner, pour finir, celles des Muses réunies, comment ne pas penser qu’il vit là l’occasion de reprendre le projet si souvent abandonné. Qu'il n’y ait point réussi, que les allusions, auxquelles son sujet l’obligeaient, ne fussent point faites pour lui faciliter la tâche (234), qu’enfin
(229) Une voix, celle d’Octavie, prônant la gloire des conquêtes multipliées; une autre les joies fécondes de la paix, celle de Livie.
(230) Cf. Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires. (231) Dans son article Sur la Tragédie.
(232) Dès 1839.
(233) Vers 1840.
(234) Il ne s'agissait, au fond, que d’un divertissement de la Cour. En quoi, Musset se trouvait dans des conditions beaucoup plus voisines de celles où travaillaient nos classiques que les tragiques de l’antiquité.
sa nature impulsive dût forcément embrouiller son dessein et paralyser ses goûts, on n’en saurait douter. Sans doute le comprit-il; il ne renouvela pas l’entreprise. Mais qu’il ait pu écrire ce Songe d’Auguste, qu’il se soit acharné, à partir de 1839, à ressusciter les modèles de la tragédie, voilà qui en dit assez sur l’état de ses idées. Bien plus, à la même époque, il a tenu à exprimer une fois de plus sa volonté de peindre, dans ses œuvres, l’âme humaine sous son aspect le plus immuable :
I1 faut, — écrit-il alors, — que la littérature d'imagination, sous. peine de divaguer, vous montre l’homme de tous les temps (235).
Il a tenu à proclamer que la fantaisie devait s’incliner devant la raison :
Il faut qu’elle soit croyable, admissible même. Voudrait-il dire, ce mot, qu’un écrivain doive imprimer ou mettre sur les. planches tout ce qui lui passe par la tête, sans nul souci du vrai de tous les caractères, de la raison, ni des passions, surtout sans aucune expérience? Alors ce n’est pas le caprice, c’est l’absurde. Et voilà pourquoi le Servum pecus, persuadé qu’il suffit. de rêver pour penser, se traîne piteusement derrière les maîtres, s’embourbe et se fourvoie sans cesse, prenant l’ornière pour le chemin.
A la vérité, il raisonne, et dans une certaine mesure, il sent en vrai classique.
Après cela, comment ne pas s'étonner de certains étonnements soulevés par le discours de réception que Musset prononça sous la Coupole, le 27 mai 1852? L’on était venu de partout pour l’entendre; les crânes des vieux classiques et les barbes romantiques se rencontraient là, comme jadis dans les vers des Secrètes Pensées de Rafaël; les gens de lettres. coudoyaient les habitants du Faubourg Saint-Germain et de: la Chaussée d’Antin. Le choix de Nisard, désigné pour recevoir le nouvel académicien, ajoutait du piquant à cette première (236). Parmi les auditeurs, beaucoup se figuraient qu’ils. allaient assister à un duel entre le critique très classique et l’auteur des Contes d’Espagne. Ce fut pour eux une déception. Sans doute son aspect fut favorable au poète; sa silhouette: sanglée dans l’habit vert, la lourde mèche restée blonde qui retombait sur son front, lui gardaient de loin une jeunesse.. faite pour séduire. Mais l’enchantement dura peu. D’une voix monotone, il lut sans éclat l’éloge de son prédécesseur (237).
(235) Cf. la lettre à Buloz sur « les voleurs de noms ».
(236) Nul n’ignorait alors avec quelle ardente conviction Nisard soutenait la cause du classicisme.
(237) Les comptes rendus de l’époque le prouvent. On lit dans l’Illus-tration (Ph. Busoni) que cette lecture, faite d’une « voix sèche et-
k — 651 Rien d'étonnant; il n’avait jamais bien lu (238); de plus, ül était, ce jour-là, paralysé par la timidité (239). Ainsi desservi, le discours parut terne; et même ceux qui se donnèrent la peine de le ‘relire le jugèrent, la plupart, sans bienveillance. On s’étonnait qu’il témoignât tant d’indulgence pour le président Dupaty. C’est toujours une fâcheuse aventure de succéder à un mauvais mort. Mais surtout, ce dont certains se scandalisèrent, c’est que Musset n’ait pas tenu à opposer au sentiment de ses nouveaux collègues, des opinions que l’on voulait qu’il gardât en dépit de tant de preuves. Voilà où gît le malentendu. Que Flaubert, dans une lettre à Louise Colet (240), ait tonné contre ce discours qui « l’horripilait », qui l’ait trouvé « mal écrit », plein de banalités bourgeoises, qu’il en arrive à conclure :
Musset restera par les beaux côtés qu’il renie, il a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout; maïs le Parisien, chez lui, entrave le poète, le dandysme y corrompt l’élégance.. Il a célébré avec emphase le cœur, le sentiment, l’amour, avec toutes sortes d’'H, au rabaissement de beautés plus hautes cette glorification du médiocre m’indigne, c’est nier tout art, toute beauté, c’est insulter l'aristocratie du Bon Dieu...
passe. Plus épris du verbe que de la raison, ami de George Sand, amant de Louise Colet, qui depuis quelques mois prisait fort Alfred de Musset, il avait tous les motifs, ceux de l’esprit et ceux du cœur, pour n’être point impartial. Que certains critiques de l’époque aient cru voir là une manière de reniement (comme si le même homme, exprimant la même pensée, à vingt ans d'intervalle, pouvait renier deux fois), leur injustice (241) se peut expliquer. Depuis Chateaubriand, la plupart
pointue » fut « tout à fait maussade »; dans la Patrie : « M. de Musset a lu avec une monotonie désespérante, interrompue çà et là par quelques éclats de voix rudes et saccadés, les choses les plus élégamment et les plus purement écrites. » (Joncières, 28 mai 1852.)
(238) Ainsi déjà M. Du Camp (Souvenirs littéraires), à propos de Ia lecture du Songe d’Auguste, signalaïit la « voix faible » et la « diction molle » du poète.
(239) Il écrivait alors à sa sœur (Correspondant, 10 mars 1910)
« Cest une chose assez effrayante pour tout le monde, et pour moi en particulier, que l’idée de parler en public. Il y a là un certain parterre de chapeaux roses et d’habits brodés de vert qui a un aspect dont l'effet ne manque pas d’agir sur les plus intrépides.… » et, évoquant la représentation de ses pièces, il ajoutait : « Maintenant, c’est moi qui suis Brindeau lui-même, et je n’ai même pas la consolation de réciter les bêtises d’un autre. »
(240) Lettre datée de 1852.
(241) Je pense aux articles de Taxile Delord et Caraguel (Charivari, 29 mai, 30 mai, 6 juin), Busoni ({!lustration, 3 juin), Loménie (Pays, 2 juin), La Bedollière (Siècle, 28 et 29 mai), Limayrac (Voleur, 10 juin), et surtout à ceux, beaucoup plus violents, de Edouard Houssaye (Artiste, 1% juin), Jules Lecomte (Estafette, 1° juin) et Cormenin (Revue de
des romantiques reçus à l’Académie les avaient habitués à admirer chez le récipiendaire une attitude intransigeante, et à le voir faire la leçon à ceux qui se serraient pour le recevoir; et ils persistaient à considérer Musset comme ur disciple du Cénacle. Mais ce qui me paraît plus étrange, c’est que, de nos jours, la critique n’ait pas remis les choses au point. M. Souday n’écrivait-il pas dans la préface de ses Roman-
tiques à l’Académie (242) :
C’est vrai que Musset se rend un peu ridicule en étalant un infini et insistant respect pour un Dupaty; qu’il renie le romantisme en se refusant de le renier; qu’il tombe dans la capucinade... Nisard couvre Musset de fleurs, mais pires que des trognons de choux. Il rabroue Musset pour son lyrisme puis il le félicite d’avoir trahi le romantisme. on préférerait encore être houspillé comme Hugo et Vigny par un Salvandy ou un Molé plutôt que loué comme Musset par ce Nisard.…. (243).
En réalité, ni Musset ni Nisard n’ont rien dit qui ne correspondiît à leur pensée. Libre à qui voudra de le déplorer; mais lorsqu’au début de son discours notre poète témoigne à l’Académie une déférence qu’il lui gardait, même aux heures des malentendus les plus blessants (244), lorsqu'il se prononce contre les bouleversements sociaux, condamne « ce foyer terrible qui, après avoir tant éclairé, allait tant consumer et tant détruire », ces réformes qui « pour élaguer les branches mortes d’un arbre séculaire » portent « la hache dans ses racines », ces temps « où l’honnêteté passait pour une imprudence », et déplore que les révolutions brisent si facilement les « relations du monde... cet aimable commerce des esprits qui, s’il ne remplit pas la vie, sait l’embellir et la faire mieux aimer » lorsqu'il félicite son prédécesseur d’avoir grandi « au sein d’une de ces familles privilégiées, qui sont comme des sanctuaires où ne pénètrent que les nobles pensées » (245), et de s'être voué uniquement à son œuvre d'écrivain; lorsqu’au passage, il s’incline devant Molière, devant « l’atti-
Paris, juin). Par contre, Edouard Thierry (Assemblée nationale, 29 mai), Cucheval-Clarigny (Constitutionnel, 28 mai), Guttinguer (Corsaire, 2 juin), Philarète Chasles (Débats, 29 mai), Grün (Moniteur universel, 28 mai) et Charles de Mazade (Revue des Deux-Mondes, 1® juin), félicitaient chaudement les deux orateurs.
(242) Un recueil où se trouvent réunis les discours de réception de Lamartine, Nodier, Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, Musset et les réponses de Cuvier, de MM. de Jouy, de Salvandy, Hugo, Molé et Nisard.
(243) Cf. préface des Romantiques à l’Académie (pp. 38-40).
(244) Je pense au malentendu de 1848, à propos du prix « Maillé- Latour-Landry », È
(245) Dupaty était le fils du président, célèbre pour son intégrité; et sa famille était alliée aux Beaumont, aux Condorcet, aux Grouchy.
cisme » de Boileau (246), devant Fénelon et Bossuet, devant Voltaire, et son « Tancrède, type inimitable de. poésie chevaleresque », nul n’a le droit de le taxer de complaisance servile pour les goûts de l’Assemblée. Ne savons-nous pas qu’il pensait dans le privé (247) ce qu’il dit is publiquement? Sincère, il l’est aussi, lorsqu'il écrit :
De même que nous avons nombre d’ouvrages au théâtre où le trop grand développement des sentiments et des caractères. étouffe l’action, si bien que les personnages semblent des statues qui rêvent dans le vide, de même nous voyons d’autres pièces dans lesquelles les événements ou, pour mieux dire, les accidents, se multiplient de telle sorte qu’il ne reste plus la moindre place ni pour le cœur, ni pour lesprit, ni presque pour l'intelligence; et alors, au lieu de statues qui avaient du moins quelque beauté dans leur calme, nous voyons le théâtre sans cesse traversé par des marionnettes essoufflées qui ont à peine le temps de dire qui elles sont, ce qu’elles veulent, d’où elles viennent et où elles vont. Si vous avez une distraction, si vous perdez un mot de ces imbroglios, qui se font le plus obscurs qu’ils peuvent, c’est fait de vous, le fil vous échappe, et le reste de l’énigme se déroule devant vous comme une page couverte d’hiéroglyphes auxquels vous ne comprenez plus rien.
Condamnation qui vise de toute évidence l’immobilité de certaines tragédies classiques, mais plus sévèrement la surabondance du drame romantique; et Musset a toujours pensé ainsi (248). Sincère, il l’est encore lorsqu'il loue chez son prédécesseur, le goût des expressions élégantes, l’amour de la mesure, « l’honnêteté, la grâce, le bon sens >» qui « vous restent dans la tête comme le parfum d’une fleur », et lorsqu'il le félicite, lui, l’auteur de l'Espoir en Dieu, le patient de la sœur Marceline, d’avoir retrouvé la foi de sa jeunesse, quand, mourant, il fut à l’hôpital de Brest « soigné par les religieuses ». Sincère, il l’est enfin, lorsque avant d’analyser l’œuvre d’Emmanuel Dupaty, il se tourne vers son propre passé et s’écrie
Ici se présente pour moi une difficulté. On ne veut pas qu'ayant appartenu à ce qu’on appelle l’école romantique, j'aie le droit d’aimer ce qui est aimable, et l’on m’en fait une Ecole opposée, décidant, par mes premiers pas, d’une route que je n’ai pas suivie. Cé n’est pas que je veuille faire une inutile palinodie, ni renier mes anciens maîtres, qui sont encore mes amis; Car je ne me suis jamais brouillé qu'avec moi-même. Mais je proteste de toutes mes forces contre ces condamnations inexorables, contre ces jugements formulés d’avance, qui font expier à l’homme les fautes de l’enfant,
(246) Il pense surtout alors au Boïleau des Epitres. (247) Sa correspondance l’atteste.
(248) Cf. ses articles Sur la Tragédie et Sur la reprise de Bajazet.
qui vous défendent, au nom du passé, d’avoir jamais le sens commun, et qui profitent des torts que nous n’avez plus pour vous punir de ceux que vous n’avez pas.
C'est ici le passage qui fut le plus attaqué; or, il n’y à rien là qu’il n’ait dit déjà, à maintes reprises (249). Même ce qui doit frapper les esprits impartiaux, c’est le soin avec lequel Musset pèse ses termes. Les expressions dont il se servait, en 1839, pour stigmatiser les erreurs de son adolescence (250), celles qu’il emploiera, en 1857, pour condamner l’abus de la fantaisie
Ce mot désigne un grand ridicule. s’il ne désigne que les extravagances des colères, ou s’il détourne les apprentis. il a le tort de flatter la paresse, d’étourdir les bons sentiments et d’encourager l’ignorance. Il a le malheur d’être séduisant. Qu’un enfant de dix-neuf ans, botté, éperonné, le chapeau sur l'oreille, amoureux comme Chérubin, s’y laisse prendre, ce n’est qu’une fanfaronnade; mais à vingt-cinq ans, halte-là! (251)
sont autrement violentes. Voilà donc qui doit rester acquis : dans son discours Mussei a exprimé sa conviction avec fermeté, certes, mais sur le ton le plus mesuré qu’il ait employé en pareille matière. Ajouterai-je que je ne vois rien d’humiliant pour le poète dans la réponse de Nisard? (252) Certes, le critique ne cache point qu’il apercevait, dans les Contes d’Espagne, des audaces qu’il ne prisait pas; il ne dissimule pas que l’influence de Byron l’irritait un peu. Mais les termes où ces réserves s’exprimaient, marquaient une sympathie (253) qui ne pouvait pas échapper au poète
Votre recueil avait des défauts, mais tandis que chez d’autres les défauts ont l’air de tenir à leur chair et à leurs os, vous portiez les vôtres comme un déguisement pour un jour de plaisir. On sentait que le naturel et la franchise prendraient bientôt le dessus, et que cette source jaillissante de vive et fraîche poésie, qui sortait, mêlée d’un peu de vase, à vingt pas de là, coulerait pure et limpide. Plus d’un passage où vous aviez rencontré ses beautés (celles de Byron) en cherchant peut-être ses défauts, et bon nombre de
. ) Dans les Secrètes Pensées, dans la Dédicace, dans le Poëte échu.
(250) Dans le Poète déchu. Je pense au passage déjà cité Vous savez ce qu'était et ce qu’est devenue la poésie de ce temps-là...
(251) Ceci dans la lettre à Buloz sur les « voleurs de noms », 1857.
(252) Pour cette réponse, voir les Romantiques à l’Académie (pp. 265 et suivantes).
(253) Et une sympathie ancienne. Nisard disait, en effet : « Cest ce que je me félicite d’avoir goûté des premiers, il y a vingt ans, dans les poésies de votre début. J’osais en faire l’éloge dans un des mille écrits oubliés, auquel votre premier recueil donna sujet; et peut-être me sera-t-il permis, le jour où vos vers vous font entrer à l'Académie, de rappeler que, dès ce temps, je vous voyais marcher, tout en vous jouant, dans le grand chemin qui y mène. »
vers que vous aviez bien voulu laisser sur leurs pieds, charmaient ‘tous ceux qui se connaissaient aux nouveautés durables, en sorte -que jamais début littéraire ne causa tant d'inquiétude et ne donna tant d’espérance.
Je ne connais pas, sur les Contes d’Espagne, de jugement plus équitable (254). Pensons que la même voix vantait sans réserve les poèmes de la maturité, les Nuits, l'Espoir en Dieu, les Stances à la Malibran, qu’elle saluait ces pièces qui « toutes ont réussi et dont quelques-unes resteront au théâtre. Elles y resteront d’abord à titre de tableaux fidèles des mœurs de notre temps... Elles y resteront, en outre, et plus certainement, par mille traits de vérité durable, par des types déjà populaires, pour le tour si français du dialogue » et parce que < on y sent toujours le poète » (255); qu’elle s’attachait à montrer l’évolution de l’écrivain, « ses progrès » (256), rendant ainsi justice à l’effort que Musset menait depuis des années. Certes, en l’écoutant, Alfred dut avoir l’impression d’être enfin compris. Ce qui frappe, ici, le lecteur, c’est l’accord des deux discours, la sympathie des deux pensées. Et pour quiconque connaît Nisard, c’est dire jusqu'où son évolution avait entraîné Musset. Il nous faut donc abattre la légende qu’on a créée autour de cette séance académique. D'abord, parce qu’il y aurait de la mauvaise foi à s’indigner que le poète n’ait pas arboré un drapeau qui n’était plus le sien; ensuite et surtout, parce que, à prendre son discours comme une concession sans sincérité, on risque de ne plus ‘apercevoir son vrai visage ni sa vraie pensée. Pensée assagie, visage transformé, avec moins de relief dans les traits, et plus de sérénité. Certes, dans l’académicien, hostile aux folles “entreprises (257), partisan d’une société forte dont les individualismes se doivent accommoder, séduit par la mesure, épris d’un idéal de sagesse, grave de ton dans l’expression de ses convictions, calme jusque dans ses enthousiasmes, on aurait
(254) Et certains contemporains l’ont saisi sur-le-champ. Musset, écrivait Edouard Thierry (Assemblée nationale, 29 mai 1852) : « ne sera jamais ni mieux loué, ni plus amplement, ni avec plus de goût, ni avec plus d’esprit >. Et Cucheval-Clarigny ajoutait (Constitutionnel, 28 mai), que Nisard avait fort bien « senti » Alfred de Musset.
(255) En quoi Nisard désignait à l’avance, dans l’œuvre si diverse de Musset, les ouvrages que la postérité a choisis depuis. Et il y a là de quoi faire réfléchir, lorsqu’on lit, sous la plume de M. Souday (préface des Romantiques à l’Académie, p. 40) : « Comme tant de critiques universitaires, et comme Sainte-Beuve lui-même (mais pour d’autres motifs), il (Nisard) déraisonnait. »
(256) « Comme tout événement doit avoir sa morale, il me semble -que votre réception n’aurait pas la sienne, si, pour ne pas rappeler les légères fautes de vos commencements, on risquait de ne pas faire ressortir assez le mérite de vos progrès. »
(257) Qu’elles bouleversent les régimes politiques ou le monde des lettres.
de la peine à retrouver le Chérubin des Contes d’Espagne, mais on reconnaît l’auteur de Louison, de Bettine et de Carmosine. Voilà la vérité. En effet, ce Musset des dernières. années, que garde-t-il du romantisme où sa jeunesse s'était précipitée? Un frémissement d’impatience en face des Ecoles; une recherche instinctive du vrai, fût-ce dans les termes du langage, les élans d’une fantaisie qu’il s’efforce de discipliner, le besoin de mêler le rêve à l’observation, avec une complai-sance dont lui-même ne se rend peut-être pas compte (258). enfin l’impétuosité d’un cœur qui, presque toujours, jette des. souvenirs dans le poème ou dans la pièce du moment. Tout. cela n’est point à dédaigner, et l’œuvre n’aurait point le même. accent, si ces qualités lui manquaient. Mais il s’agit surtout là de tendances involontaires. Au contraire, ce qui suppose l'adhésion consciente de l’esprit, goûts et préférences exprimés, idéal poursuivi, plan général, tonalité de chaque ouvrage, et les modèles dont il s’inspire, et les thèses dont il se fait le. défenseur, et les règles qu’il accepte, tout ramène Musset vers les traditions de notre littérature. « C’est l’heure, disait Gau-tier, où l’on quitte Shakespeare pour Racine » (259). C’est l'heure, en tout cas, pour Musset, où l'esprit, affermi par la réflexion, prend sa revanche sur la sensibilité, fatiguée par ses vagabondages; où l’inteiligence impose sa discipline aux tendances encouragées par le Cénacle. Un classique de libre propos, un romantique inconscient, l’un primant l'autre presque sans cesse, l’autre trompant l’un par échappées, tel apparaît le poète au terme de son évolution, moins catégo-rique encore dans ses ouvrages que dans les projets qu’il caresse et dans l’idéal qu’il s'efforce de réaliser.
(258) Mais qui se voit encore, par exemple, dans lanalyse de la passion (Carmosine), où beaucoup de sympathie s'allie aux sévérités. de la sagesse.
: (259) Cf. Histoire de l’art dramatiaue (feuilleton sur Louison.… février 1849). F