L'ACCUEIL DU CÉNACLE
Le mot n’est pas trop fort : ces poètes, déjà glorieux, traitent en ami l’adolescent épris de littérature. En ami, mais non en égal. Alfred lui-même a donné sa nuance exacte à la bienveillance qui l’entourait :
Et moi, de cet honneur insigne Trop indigne,
Enfant par hasard adopté Et gâté (73).
Enfant, certes; il avait dix-sept ans, lorsqu'il parut au Cénacle; encore les portait-il à peine. Des cheveux très blonds, une silhouette gracile donnèrent aux maîtres du romantisme l’impression d’une extrême jeunesse. La meilleure preuve : ils gardèrent l’image qui les avait frappés d’abord, sans s’apercevoir que les années faisaient de l’adolescent un poète. Les plus perspicaces, Vigny, Sainte-Beuve (74), nel comprirent cette transformation qu’en écoutant les Contes d’Espagne. Quant aux autres, ils continuèrent à traiter Musset comme un benjamin qui s'exerce (75). Il s’en formalisera plus tard (76). Mais, en 1828, il trouvait la chose naturelle. Tout, d’ailleurs, renforçait l'impression de jeunesse que donnait le physique de notre poète. D’abord le parrainage de Paul Foucher, qui, au Cénacle, faisait figure de petit garçon; chacun eût été surpris qu’il prît une part active à la discussion, Victor Hugo le premier, qui l’avait connu en culottes courtes, alors qu’il rimait ses odes et rêvait d’épouser Adèle. . Etre patronné par lui constituait un brevet de jeunesse. Et puis Alfred avait dû recommander à son ami de ne point souffler mot de ses essais poétiques (77). II
(73) « Réponse à Charles Nodier » (août 1843).
(74) Deux des membres du Cénacle avec lesquels il fut le plus intimement lié (cf. à la fin de ce chapitre).
(75) On raconte qu’un soir, au sortir d’une lecture que Musset venait de faire dans un salon ami, le maître prit par le bras le jeune lecteur, donna des conseils, de la meilleure grâce du monde, mais comme il aurait fait à un apprenti, et il s’agissait des Contes d'Espagne; si bien que Musset, agacé, lui aurait répondu sans humilité. Mais il s’agit d’un incident dont nous ne savons pas s’il s’est vraiment passé. Par contre, nul n’ignore que Lamartine en 1836, laissa sans réponse la Lettre que Musset lui avait dédiée.
(76) Et, notamment, en 1840, lorsque parut la réponse de Lamartine, De là les vers
Tout s’en va, les plaisirs et les mœurs d’un autre âge... Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
(77) C’est ici une hypothèse. Mais lorsque Sainte-Beuve, averti le premier, annonça à Hugo que Musset venait de lui communiquer quelques poèmes qui ne manquaient pas d’intérêt, ce fut un étonnement général. Or, Foucher, dès septembre 1827, savait que son ami commettait des
attendait d’avoir écrit un poème qui lui plût. L’événement ne se produisit que plus tard, probablement au début de 1829 (78). Jusqu'à cette date, il demeura dans son coin d'ombre; défiance de soi qui le privait du seul titre qui pût lui mériter l’attention de ses hôtes. En outre, l’éducation familiale lui avait donné l’habitude de se taire quand des hommes parlaient et il était avide de s’instruire en écoutant un Hugo ou un Vigny. Aussi, restait-il attentif et, presque toujours, silencieux. C’est ainsi que Lamartine l’a vu, « nonchalamment étendu dans l’ombre, le coude sur un coussin », avec « des yeux rêveurs plutôt qu’éclatants » (79); c’est ainsi que l’a représenté David d’Angers, en ce médaillon qu’aimait Théodore de Banville (80) : de profil, le cou dégagé, visage aux lignes pures et aux traits précis (81), un ensemble lamartinien, où seule la chevelure frémit. Mais, dès que sonnait l’heure de la danse, il s’élançait. Cette ardeur aux plaisirs de l’adolescence achevait de le classer parmi les tout jeunes. Voilà le Musset qu’Hugo, plus tard, retrouvait dans ses souvenirs : « regard ferme et clair, narines dilatées. lèvres vermillonnées et béantes »> (82); voilà celui que Deveria croquait en hâte : corps frémissant d’impatience. Attitudes contradictoires, — vraies pourtant toutes les deux; et qui, toutes les deux, devaient laisser aux maîtres du Cénacle l'impression d’une jeunesse presque enfantine.
Cette jeunesse n’empêchait pas qu’Alfred eût gagné là bien des sympathies. Il jouait le personnage de « l’enfant gâté ». « Par hasard adopté », ajoutera-t-il. De fait, tant de bienveillance s’expliquait; ne rayonnait-il pas une sorte de charme candide capable de désarmer les préjugés hostiles? Un exemple : sa tenue, qui est d’un dandy, révèle l’importance que gardent alors pour lui les préoccupations
vers. Qu’en déduire? Sinon qu’il s’était gardé d’en parler aux grands hommes du Cénacle et pourquoi se fût-il tu, si Musset lui-même ne l’en avait prié?
(78) En tous cas assez peu de temps avant les Contes d’Espagne pour que la lecture de Don Paez puisse être une révélation aux yeux de certains. Ainsi Dumas.
(79) Dans un portrait dont M"° Arvède Barine a senti l’importance. (CF. son ouvrage : À. de Musset, p. 34.) Au reste, il y avait, dans cette attitude, moins de paresse que de recueillement.
(80) Cf. Camées parisiens, le premier de la huitième douzaine.
(81) Banville l’a bien noté : « Sans barbe alors, et tout resplendissant d’une grâce juvénile; ce nez aquilin trop long et trop busqué, d’un caractère si étrange et hardi, ces yeux ingénus et profonds, cette petite bouche aux lèvres amoureuses... ce puissant menton byronien, et surtout ce large front modelé par le génie, et cette épaisse, énorme, violente, fabu- Jleuse chevelure blonde, tordue et retombant en onde frémissante, lui donnant l’aspect d’un jeune dieu. »
(82) Ce portrait-ci, également cité par M"° Arvède Barine, se trouve dans Te Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
mondaines; voilà qui ne devait guère sourire. à Victor Hugo (83), encore moins aux bousingots de l'Ecole (84). Or, aucun des portraits que nous ont tracés de Musset jeune, les hommes du Cénacle, Hugo, Dumas (85), Lamartine, ne contient la moindre allusion à ces soucis choquants. En outre, à voir Alfred de plus près, on le devinait exagéré, ardent un moment jusqu’à la passion, et tout à l’heure poursuivant une méditation immobile, peut-être passionné jusque dans la méditation; après cela, le silence dans lequel il suivait les discussions ne pouvait que flatter l’orateur ou le poète. Chacun l’avait vu, quelques minutes auparavant, enfiévré à la contredanse; tant de calme soudain constituait le plus délicat des hommages. Son entrain, par contre, lui garantissait dans le clan des pères et des mères, toutes les indulgences. Ce qui n’empêchait pas les jeunes filles de préférer ce danseur-là à beaucoup d’autres. Il avait bien quelques ennemis, — juste ceux qu’il fallait pour lui prouver son succès : Fontaney qui ne pourra jamais rencontrer sous sa plume le nom de Musset sans essayer de l’égratigner, Gustave Planche, une belle intelligence et une âme tendre (86), supportant mal de trouver ce blondin installé à la place qu’il désirait. Celui-là tenta de se défendre. Il choisit un moment où Alfred faisait la cour à deux jeunes filles à la fois. Cela se passait en 1829. On avait fait connaissance dans le salon de Deveria; Chérubin s’était empressé auprès de l’une, puis de l’autre; un beau jour, il s’était trouvé hésitant presque comme Don Juan entre Charlotte et Mathurine. (Pareil rapprochement n'avait rien qui pût lui déplaire). Ne sachant pas laquelle il préférait, ni même s’il en préférait une, il avait entrepris la cour la plus originale (87); il vantait chaque fois l’absente, quelle qu’elle fût, à celle près de laquelle il se trouvait. Toutes deux se
(83) Sans être nullement négligé dans sa tenue, Hugo y apporta toujours une sorte de correction grave, exempte de recherche.
(84) Les jeunes du Cénacle tournaient alors volontiers au « bousingot »; songez au gilet rouge de Gautier et à tous les jeunes hommes de lettres avec lesquels, vers la même époque, Sand se promène à travers Paris, habillée en homme : large pantalon de velours, béret sur la tête.
(85) Nous avons cité ceux d’Hugo et de Lamartine; celui de Dumas a été publié par lui dans le Monte-Cristo du 23 juillet 1857.
(86) I1 ne faut pas méconnaître les qualités réelles de Planche : son intelligence, son dévouement, sa fidélité, qui lui valurent de solides affections, notamment celles de Buloz et de George Sand. Mais il était laid, peu soigné, volontiers indiscret, et la médisance ne l’effrayait point. Il en donna la preuve lors de l’aventure de Venise en colportant certains bruits. :
(87) Et en même temps la plus loyale. Car dès sa jeunesse, Musset ne conçoit pas que l’on mente en amour. Voilà qui montre ce qui le sépare de ce Don Juan qu’il prend volontiers pour modèle.
piquèrent au jeu; et le manège continuait, lorsqu’un soir (88), Planche, sous le manteau, confia à quelques amis que les tergiversations d’Alfred avaient pris fin; de sa place, il venait de voir le blond valseur se pencher sur une épaule, y déposer un baiser, scellant l’aveu différé. Vérité? Invention d’un esprit jaloux? Qui le saura? La nouvelle, lancée selon les préceptes de Basile, fit le tour de l’assemblée; le père la reçut à son tour. On ne badinait pas alors avec les baisers, fussent-ils dérobés à la contredanse; d’ordre supérieur, la jeune fille dut refuser toutes les danses à notre Chérubin. Mais sans doute ne put-elle pas dissimuler ses regrets; il flaira l’aventure, et avec l’intrépidité de son âge, marcha droit sur l'obstacle; je veux dire qu’il alla trouver les parents, s’expliqua, établit son innocence. Ils le crurent (ne soyons pas plus sceptiques qu’eux); on remonta alors le cours de la calomnie; et, près de la source, bien abrité, on découvrit le futur critique; on lui reprocha de n’avoir pas assez contrôlé ses textes; et pendant qu’à nouveau Alfred obtenait les valses demandées, le père appliquait une volée des mieux conditionnées sur les épaules du malheureux Planche (89). D'ailleurs ces hostilités constituaient une infime exception. La plupart des hommes du Cénacle se sentaient attirés vers Alfred, — même les poètes les plus renfermés en apparence (90). Quant aux femmes, elles le trouvaient charmant, car auprès d’elles il se faisait plus séduisant; leur conversation lui plaisait déjà bien plus que celles des hommes (91); il y montrait ses qualités : ingénuité, audace parfois un peu cavalière, de la réserve, cependant; enfin tant de fraicheur d’âme! Pour elles, plus encore que pour les poètes du Cénacle, Musset fut le type de l’adolescent (92). Et, de fait, nul mieux que lui, n’a su porter l’adolescence; cet instant, où tant d’autres apparaissent gauches dans le vêtement de demisaison dont la nature les affuble, trop vaste ici, là étriqué à l’excès; cette heure, où l’on voit certains caractères se concentrer dans une gêne farouche, d’autres s’écarteler en excès
(88) Cette anecdote a été racontée par Paul de Musset (Biographie, pp. 90-92.)
(89) C’est du moins ce qu’affirme le biographe : « A la sortie du al ce père irrité guetta le calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos. »
(80) Je pense notamment à Vigny.
(91) « Les hommes me sont indifférents; je ne veux pas me demander si je les hais, de peur que ce ne soit là le fond Pour le chapitre de l’abord, des saluts et poignées de main, plus j'irai, et, j'espère, plus je me formerai. C’est affaire de pure politesse, de pur devoir. Je prendrai sur moi le plus possible. Pour ce qui regarde les sympathies,
neue passagères et légèrement exprimées d'homme à homme, c’est autre cnose. »
(92) Et il le restera assez longtemps. Sand ne faisait que traduire cette même impression lorsqu'elle l’appelait : « Enfant superbe ».
contradictoires, d’autres enfin frôler je ne sais quelle folie d’un moment, c’est cette heure qui révèle les êtres harmonieusement doués. Il existe des organisations, pour qui sa lumière semble se faire amoureuse ou complice. Chez celles-là, l’évolution, qui entraîne ailleurs heurts et désordre, s’épanouit avec l’aisance de la nature; un même rythme fait glisser vers l’âge d'homme, tout l’enfant, cœur et raison, corps et Âme, sans marier une voix trop grave à une stature à peine formée, ou un aspect quasi-viril à des goûts qui sentent encore l’extrême jeunesse. Ces êtres-là sont rares : ils constituent une sorte d’aristocratie naturelle. Ils laissent à qui les croise, une impression de plénitude et de charme : celle d’un être humain rencontrant un âge de la vie fait sur mesure, dirait-on. Tel Musset apparut à ses amis. La première vision qu’ils eurent de lui fut, non pas tant d’un adolescent, mais de l’adolescence elle-même, vivant au milieu d’eux, avec son éclat printanier; et cette vision avait tant de grâce qu’ils la prolongèrent (93). Quoi d’étonnant?