‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 111 sur 356 · II. — Reichardt · texte numérisé non relu

II. — Reichardt

Parmi les gens qui ont pu approcher Beethoven, entendre de ses œuvres et qui ont publié leurs impressions sur ce contact, il faut faire une place à Johann Friedrich Reichardt. Musicien, pianiste, chef d’orchestre et compositeur, devenu, après le refus de Beethoven, maître de chapelle du roi Jérôme de Westphalie, il fit, à la fin de 1808 et au début de 1809, un séjour à Vienne au cours duquel il fut en relations avec Beethoven et qu'il a décrit dans un ouvrage intitulé Lettres familières écrites pendant un voyage à Vienne, paru en 1810 (°).

Reichardt, né en 1752, appartenait à une génération qu’on peut difficilement qualifier de romantique (*). Il n’en est que plus curieux de constater quelques ressemblances entre les opinions, malheureusement trop brèves et trop vagues, de ce musicien qui aurait certainement été capable d’analyser en détail les œuvres de Beethoven et d’en souligner le caractère original et les jugements, pour la plupart intuitifs, des écrivains romantiques.

Reichardt rapport d’abord qu’il a eu de la difficulté à se procurer l'adresse exacte de Beethoven, car, dit-il, à Vienne on ne se soucie guère de lui et personne ne pouvait indiquer son logis. Etant pourtant parvenu à le joindre, Reichardt décrit le désordre de son appartement et présente un Beethoven «eyclopéen », mais plein de cœur (°).

1. Citations d’après le texte reproduit dans A. LEITZMANN, Beethovens Persünlichkeit, I, 106-114. /

2. FRIMMEL, Beethoven-Handbuch, IX, 59. REICHARDT a pourtant eu une influence directe sur WACKENRODER qui l’a fréquenté à Berlin. Cf. R. HaAyM, Die romantische Schule, 125, R. BEN, Die deutsche Romautik, 32-33, et H. STOCKER, Von Winckelmann bis Wackenroder, 110. Sur les conceptions musicales de REICHARDT, cf. R. MINDER, L. Tieck) 328:

3. « Endlich fanch ich ïhn in einer grossen, wüsten, einsamen Wohnung. Er sah anfänglich so finster aus wie seine Wohnung, erheiterte sich aber bald, schien ebensowohl Freude zu haben, mich wiederzusehen, als ich an ihm herzliche Freude hatte, äusserte sich auch über manches, was mir zu wissen nôtig war, sehr bieder und herzig. Es ist eine kräftige Natur, dem Aussern nach zyklopenartig, aber doch recht innig, hetzig und gut » (A. LEITZMANN, ouv. cité, I, 106).

Quelques jours après, Beethoven, n'ayant pu rencontrer Reichardt, l'invite par un billet « aimable et cordial » à un dîner suivi d’une soirée musicale chez la comtesse Erdôüdy (“).

Un peu plus tard encore, ayant assisté à un concert, Reichardt décrit Beethoven comme possédé de la manie de la persécution et dissimulant la bonté de son cœur sous des dehors bourrus. Il estime d’ailleurs que les œuvres de Beethoven « les meilleures et les plus originales n’ont pu être produites que dans cet état d'esprit capricieux et profondément chagrin » et que ses vrais amis ne devraient jamais l’oublier et se montrer choqués par ses bizarreries (°).

*n voit par ces notes que Reichardt distingue deux faces antithétiques de la personnalité de Beethoven : un aspect titanique ou « cyclopéen » et une âme bonne et affectueuse. Cette âme ne se livre pas au premier venu, l’abord de Beethoven peut être parfaitement désagréable. Reichardt établit d’ailleurs une singulière relation entre le caractère bourru de Beethoven et l’originalité de ses œuvres et fait procéder celle-ci de celui-là. Il semblerait plus logique de voir, au contraire, dans l’originalité de la pensée artistique la cause des façons rudes de Beethoven : de tout temps, les artistes originaux se sont difficilement adaptés aux nécessités de la vie sociale et ont faît figure d’individus bizarres. l'ours est d’ailleurs capable de s’apprivoiser, Reichardt lui-même en a fait l’expérience.

En ce qui concerne le caractère de Beethoven, Reichardt a vu juste. Tous ceux qui ont approché Beethoven le montrent méfiant, ombrageux, sujet à des accès de mélancolie et de misanthropie, mais au fond plein de générosité et d’affection. Si on veut, d’autre part, chercher à caractériser Reichardt lui-même à l’aide de ses notes, tout au plus peut-on relever qu’il semble

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