‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 115 sur 356 · À. LEITZMANN, ouv. cité · texte numérisé non relu

À. LEITZMANN, ouv. cité

Puis Reichardt a assisté, chez la comtesse Erdody, à une dernière soirée de musique de chambre. Beethoven y a tenu Juimême la partie de piano dans deux trios de composition récente (*). L'un d’eux contient un cantabile si « céleste » que Reichardt n’a jamais encore entendu le pareil dans une œuvre de Beethoven. Il ne peut y penser, dit-il, sans sentir son âme « s'élever et se fondre » (°°).

Reichardt n’était certes pas un romantique. Il n’est donc que plus curieux de constater que son appréciation sur Beethoven concorde en plusieurs points avec celle des romantiques. Le Beethoven- Titan, qui produit des œuvres gigantesques ou « herculéennes », pourrrait faire songer à quelque influence des comptes rendus de Hoffmann dans la Gazette de Rochlitz, si les dates de leur publication ne rendaient impossible cette hypothèse (°°). L’appréciation portée par Reichardt sur la Cinquième symphomie est assez cavalière et, à tout le moins, superficielle. Par contre, la caractéristique de l’ouverture de Coriolan est exacte : si elle exprime quelque chose, c’est bien la psychologie d’un héros de la démesure, d’une sorte de surhomme en révolte, et il est normal que Reichardt, voyant Beethoven sous un aspect titanique, ait estimé que cette ouverture exprimait la propre personnalité de son auteur.

Le qualificatif d’humoriste, que Reïichardt applique à Beethoven, pourrait, lui aussi, être considéré commun trait de caractère romantique. À première vue, cette épithète paraît bizarrement choisie. Si on lui donne le sens qu’elle a, actuellement, en général, elle est même en contradiction avec le titanisme que Reichardt voit chez Beethoven. Mais la comparaison qu’il fait avec Haydn et Mozart permet de mieux définir le sens que Reichardt y attache. Il semble bien qu’en les qualifiant tous trois d’humoristes, il veuille dire que chacun a exprimé dans ses œuvres les traits généraux de sa propre « humeur permanente », de son caractère ou de son tempérament. La gradation que Reichardt établit des quatuors de Haydn aux premiers quatuors de Beethoven, en passant par ceux de Mozart, et la comparaison architecturale dont il use permettent de penser que tel est le trait commun qu'il découvre en eux. [1 ne faut donc pas voir là quelque chose d’analogue à l'ironie romantique, mais l’inéication de la valeur expressive que Reichardt attribue à la fois aux quatuors de Haydn, de Mozart et à ceux de Beethoven qu'il a pu connaître. Il est d’ailleurs curieux de constater que la facon dont,

15. Deux trios pour piano, violon et violoncelle, op. 70. 16. À. LEITZMANN, ouv. cité, 114.

17. Le compte rendu de la Cinquième symphonie a paru dans la Gazelte en juillet 1810; celui de l’ouverture de Coriolan, en 1812; ceux d'Egmont et de la Messe en ut, en 181 3.

dès 1808, Reichardt apprécie les premiers quatuors de Beethoven pourrait bien mieux s'appliquer aux derniers. Elle est, pourraiton dire, prophétique.

Sur les œuvres elles-mêmes, Reichardt est extrêmement bref. 11 parle surtout de leur difficulté, de leur longueur ou de leur exécution plus ou moins réussie. Dans le quatuor entendu chez la comtesse Erdôdy, il constate l’usage paradoxal que fait Beethoven du violon et du piano, les deux instruments cherchant à rivaliser en montrant chacun ce qui est considéré normalement comme une des qualités intrinsèques de l’autre : vélocité dans les traits pour le piano, mélodie pour le violon. De même, dans l’adagio du Concerto en sol majeur, il signale que Beethoven fait chanter le piano avec beaucoup d’expression. Il considère comme un des traits caractéristiques de la Symphonie pastorale la peinture sonore, contrairement à l’intention explicitement déclarée par Beethoven lui-même. L'idée de faire intervenir l’orchestre, puis le chœur dans la Fantaisie op. 80 lui paraît étrange. Les variations exécutées par Marie Bigot sont qualifiées de bizarres. Bref, Reichardt a eu le sentiment que Beethoven quittait les sentiers battus, s’écartait de la tradition. Mais il n’a pas précisé sa pensée.

Faut-1l prenäre au pied de la lettre le qualificatif de « céleste » qu’il applique une première fois à l'art musical en général, puis au cantabile du Trio en mi bémol? Pour le trio, il semble hren que Reichardt ait simplement exprimé sa satisfaction d’auditeur à l’aide d’un adjectif banal. Lorsqu'il applique ce même qualificatif à la musique, il peut vouloir dire qu’elle manifeste à nos sens le divin. Ii se rencontrerait ici avec Hoffmann et les romantiques. Mais l’épithète est trop banale et trop vague pour qu’on puisse rien affirmer.

Quoi qu'il en soit, la façon dont Reichardt a exprimé ses sentiments sur Beethoven et sur quelques-unes de ses œuvres peut être retenue et signalée dans une étude des opinions romantiques sur Beethoven et son art. Reichardt montre un Beethoven titanique qui fera fortune dans la littérature et dans la critique. Il voit aussi en Beethoven ce musicien expressif pour qui les romantiques s'enthousiasmeront et au sujet duquel le débat n’est pas encore clos. Quelques expressions équivoques, comme celle sur l'humour de Beethoven et l'essence céleste de sa musique, ne seront pas perdues non plus, bien que le sens qu’on peut v attacher soit susceptible de variations nombreuses. A ces titres divers, Reichardt peut être considéré comme un précurseur de la critique beethovenienne des romantiques.

Page 1