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LES DEUX PREMIERES SYMPHONIES

Les critiques et les comptes-rendus des premières œuvres de Beethoven marquent, plus ou moins nettement, quelque embarras en présence d’un pianiste qui se met à rechercher les lauriers du compositeur. Les premières critiques consacrées à ses œuvres ne se mettent pas en peine d’y discerner une originalité qu’il aurait d’ailleurs été peut-être difficile d’y découvrir déjà. On le traite avec assez de dédain, comme un jeune présomptueux qui n'a pas eu encore la patience d'apprendre vraiment son métier.

Dès les premiers mois de son existence, en mars 1799, la Gazette musicale de Leipzig signalait à ses lecteurs la publication par Beethoven de deux séries de variations, les unes pour piano et violoncelle sur le thème : Ein Mädchen oder Weibchen, de La Flûte enchantée (op. 7), les autres pour piano seul sur le thème : Une fièvre brûlante, de Grétry (op. 8). L'article voit dans ces œuvres une nouvelle preuve du talent de pianiste de Beethoven, mais exprime des doutes quant à son avenir de compositeur (°).

Au mois de mai, dans la même revue, l’auteur du compte rendu du Trio op. 11 estimait que l’œuvre, sans être toujours facile, était plus coulante que d’autres compositions de Beethoven. Il estime que les connaissances de Beethoven en harmonie « sortent de l’ordinaire » et pense qu’il pourrait à l’avenir « donner beaucoup de bonnes choses », s’il voulait toujours écrire « avec plus de naturel que de recherche » (?).

1. « Dass Herr van Beethoven ein sehr fertiger Klavierspieler ist, ist bekannt, und wenn es nicht bekannt wäre, kôünnte man es aus diesen Veränderungen vermuthen. Ob er aber ein eben so glücklicher Tonsetzer sey, ist eine Frage, die, nach vorliegenden Proben zu urtheilen, schwerer bejaht werden dütfte » (AMZL, I, n° 23, col. 366).

2. [Der Verfasser] « würde uns, bey seiner nicht gewühnlichen harmonischen Kenntniss und Liebe zum ernsten Satze, viel Gutes liefern, das unsere faden Leyersachen von ôfters berühmten Männern weit hinter sich zurück liesse, wenn er immer mehr natfürlich, als gesucht schreiben wollte » (AMZI,, I, n° 34, col. 541-542) 4

Un numérc suivant de la Gazette fait la critique de l’op. 12 Trois sonates pour piano et violon. [/ originalité de Beethoven y est reconnue, mais on lui reproche de s’adonner au bizarre, d’abuser de sa science au détriment du « naturel » et du « chant », d'entasser inutilement « difficulté sur difficulté ». De semblables œuvres, continue le critique, ne peuvent que constituer une école pour pianistes déjà avancés. Il conclut en conseillant à Beethoven de « faire montre de quelque abnégation » et de « suivre la voie de la nature » (°).

Toujours en juin, à propos de la publication de variations pour le clavecin sur le duo : La stesa, la stesissima, extrait du Falstaff de Salieri (op. 8), on pouvait lire dans la même revue quelques lignes sévères, dont la conclusion était que « M. van Beethoven est peut-être capable d’improviser, mais [qu’] il ne sait pas écrire des variations » (*).

Ces diverses critiques témoignent d’un certain désarroi chez celui ou ceux qui les rédigèrent. Les reproches faits à Beethoven y sont contradictoires : les variations montrent qu’il est insuffisamment familiarisé avec la technique de son art, le trio prouve qu’il connaît l’harmonie mieux que la moyenne de ses confrères, les trois sonates sont trop savantes. Les mêmes comptes-rendus le jugent d’ailleurs bizarre, désordonné, difficile à saisir et l’accusent d’accumuler les difficultés sans nécessité, par simple désir de se singulariser. Sa musique n’est pas mélodique, elle rebute ses auditeurs au lieu de les attirer. Et le compte-rendu des sonates op. 12 lui conseille bonnement de faire abnégation de ces

3. « Recfensent]., der bisher die Klaviersachen des Verfassers nicht kannte, muss, nachdem er sich mit vieler Mühe durch diese ganz eigene, mit seltsamen Schwierigkeiten überladenen Sonaten durchgearbeitet hat, gestehen, dass ihm bey dem wirklich fleissigen und angestrengten Spiele derselben zn Muthe war, wie einem Menschen, der mit einem genialischen Freunde durch einen anlockenden Wald zu lustwandeln gedachte und durch feindliche Verhaue alle Augenblicke aufgehalten, endlich ermüdet und erschôpft ohne Freude herauskam. Esist unleughbar, Herr van Beethoven geht einen eigenen Gang; aber was ist das für ein bizarrer mühseliger Gang! Gelehrt, gelehrt und immerfort gelehrt und keine Natur, kein Gesang ! Ja wenn man es genau nimmit, so ist auch nur gelehrte Masse da, ohne guie Methode; eine Sträubigkeit, für die man wenig Interesse fühit; ein Suchen nach seltenen Modulationen, ein Ekelthum gegengewôhnlicher Verbindung, ein Anhäufen von Schwierigkeit auf Schwierigkeit, dass man alle Geduld und Freude dabey verliert..…. Wenn Herr v. B. sich nur mehr verleugnen, und den Gang der Natur einschlagen wollte, so kônnte er bey seinem Talente und Fleisse uns sicher recht viel Gutes für ein Instrument liefern, dessen er so ausserordentlich mächtig zu seyn scheint » (AMZL,, I, n° 36,

col. 570-571).

4. « Mit diesen kann man nur gar nicht zufrieden seyn. Wie sind sie steif und gesucht und welche unangenehme Stellen darin, wo harte Tiraden in fortlaufenden haïlhen Tônen gegen den Bass ein hässliches Verhältniss machen, und umgekehrt. Nein, es ist wahr, H. v. B. mag phantasiren kônnen, aber gut zu variiren versteht er nicht » (AMZL, I, n° 38, col. 607).

tendances néfastes pour écrire de la musique selon la nature, c’est-à-dire à la portée de tout le monde et ne dérangeant pas les habitudes du public et de la critique.

Mais voici, peu de mois après, au début d’octobre, toujours dans la Gazette, une critique plus sérieuse d'une œuvre qui d’ailleurs mérite davantage l’attention : le groupe de Trois sonates pour clavecin ou piano op. 10. L/auteur place Beethoven « parmi les meilleurs compositeurs pour piano et les meilleurs exécutants de notre époque ». Mais il croit nécessaire de s’étendre sur les défauts du compositeur et de lui indiquer un moyen de les corriger (°). Il loue ensuite la qualité de l’invention et le style des sonates, jailli d’une « base sentimentale » qui lui donne une certaine ressemblance avec celui de Ph.-Em. Bach (*).

I1 n’est plus question ici de reprocher à Beethoven d’ignorer l’art de la composition ou l'écriture pianistique. Le critique lui reconnaît une originalité puissante, il parle même de génie. Mais il est dérouté par une abondance d’idées dont il lui semble que le compositeur n’arrive pas à se rendre maître. Et voici formulés

5. « Es ist nicht zu leugnen, dass Hr v. B. ein Mann von Genie ist, der Originalität hat und durchaus seinen eigenen Weg geht. Dazu sichert ihm seine nicht gewôhnliche Gründlichkeit in der hôheren Schreibart und seine eigene ausserordentliche Gewalt auf dem Instrumente, für das er schreibt, unstreitig den Rang unter den besten Klavierkomponisten und Spielern unserer Zeit. Seine Fülle von Ideen, vor denen ein aufstrebendes Genie gewôhnlich sich nicht zu lassen weiss, sobald es einen der Darstellung fâhigen Gegenstand erfasst, veranlasst ihn aber nur zu oft, Gedanken wild aufeinander zu häufen und sie mitunter vermittelst einer etwas bizarren Manier dergestalt zu gruppiren, dass dadurch nicht selten eine dunkle Künstlichkeit oder eine künstliche Dunkelheit hervorgebracht wird, die dem Effekt des Ganzen eher Nachtheïl als Vortheii bringt. Phantasie, wie sie Beethoven in nicht gemeinem Grade hat, zumal von so guter Kenntniss unterstützt, ist etwas sehr Schätzbares und eigentlich Unentbehrliches für einen Komponisten, der in sich die Weihe zu einem grossen Künstler fühlt und der es verschmäht, flach und überpopulär su schreiben, vielmehr etwas aufstellen will, das inneres kräftiges Leben habe und auch den Kenner zur ôftern Wiederholung seines Werkes einlade. Allein in allen Künsten giebt es ein Ueberladen, das von zu vielem und häufigem Wirkungsdrange und Gelehrthum herrührt, wie es eine Klarheit und Anmuth giebt, die bey aller Gründlichkeit und Mannigfaltigkeit der Komposition (dies Wort im allgemeinen Kunstsinne überhaupt genommen) gar wohl hestehen kann. Rec., der Hrn. v. Beethoven, nachdem er sich an seine Manier nach und nach mehr zu gewôhnen versucht hat, mehr zu schätzen anfängt, als vorher, kann daher den Wunsch nicht unterdrücken — und gegenwärtiges Werk, das viel klarer und also schôner ist, als manche andere seiner Sonaten und übrigen Klaviersachen es sind, ob ihnen gleich darum an Gründlichkeit nichts abgeht, macht diesen Wunsch in ihm noch lebhafter — dass es diesem phantasiereichen Komponisten gefallen môge, sich durchweg bey seinen Arbeiten von einer gewissen Oekonomie leiten zu lassen, die allemal dankbarer als das Gegentheil ist. Es sind wohl wenige Künstler, denen man zurufen muss : spare deine Schätze und gehe haushälterisch damit um ! » (AMZI, II, n° 2, col. 25-26).

6. « Gute Erfindung,'ernster männlicher Styl (der, was die Grundlage des Gemüths betrifft, aus dem er zu entquellen pflegt, mit dem Character des Ph. Em. Bachischen Etwas Aehnliches hat, das Eigenthümliche der Zeitmanier abgerechnet, die Bachs gehacktem Style sehr aus dem Wege geht), wohi und ordentlich mit einander verbundene Gedanken, in jeder Partie gut gehaltener Character, nicht bis zum Uebermässigen hinauf getriebene Schwierigkeiten, eine unterhaltende Führung der Harmonie — heben diese Sonaten vor vielen sehr heraus » (Zbid., col. 26-27)

encore les reproches de bizarrerie, de désordre, d’obscurité, de surcharge, en opposition avec la clarté et la grâce, qualités de tout repos qui distinguent les compositeurs dont les œuvres sont accessibles à première audition. Voici également le bon conseil de tenir en bride, à l'avenir, un tempérament trop impétueux et de ne pas dilapider le trésor précieux de l'inspiration. L'auteur du compte-rendu, cherchant à pénétrer les œuvres dont il parle, leur trouve une « base sentimentale », c’est-à-dire les range parmi les œuvres expressives d’un état d’âme du compositeur. C’est surtout cette formule qui est à retenir ici. Elle constitue comme un premier balbutiement de la critique romantique de Beethoven.

Mais voici que paraît une sonate que son titre suffit à faire ranger dans la catégorie des œuvres expressives : la Sonate pathétique (op. 13). Sa critique dans la Gazette de Leipzig, parue en février US estime qu elle justifie son titre et cherche à préciser les sentiments qu’elle exprime (").

Une remarque de ce compte-rendu est surtout à retenir : la valeur esthétique de la sonate dépend non seulement de son unité, mais de sa vie intérieure, qui toutes deux résultent de l’unité du sentiment principal qui a inspiré l’ auteur. Le critique, guidé par le titre même de la sonate, ne se place” pas au point de vue de Kant, mais cherche tout naturellement à préciser la valeur expressive de l’œuvre.

On trouve une interprétation analogue dans une critique parue quelques années plus tard dans la Gazette du monde élégant de Leipzig et dont la signature M-s pourrait dissimuler le nom de Michaelis ($). Le terme d’ « exaltation héroïque » parle en faveur de cette hypothèse, et cette interprétation peut être rapprochée des opinions que Michaelis a émises sur l'expression héroïque de

7. &« Nicht mit Unrecht heisst diese wohigeschriebene Sonate pathetisch, denn sie hat bestimmt leidenschaftlichen Charakter. Edle Schwermuth kündigt sich in dem effektvollen, woh1 und fliessend modulirten Grave aus € moll an, das den feurigen Allegrosatz, der viel starke Bewegung des ernsten Gemüths ausdrückt, bisweilen unterbricht. In dem Adagio aus As dur... wiegt das Gemüth sich ein in Ruhe und Trostgefühl, aus welchem es aber durch das Rondo in den ersten Ton des Allegro, in beyderley Sinne des Worts, wieder geweckt wird, so dass also das der Sonate zum Grunde gelegte Hauptgefühl durchgeführt wird, wodurch sie selbst Kinheit und inneres Ieben, also wirklich ästhetischen Werth erhäit. So etwas von einer Sonate sagen zu kônnen, vorausgesetzt, wie es hier der Fall ist, dass jedes übrige Erforderniss der musikalischen Kunst nicht unerfüllt gelassen ist, beweist offenbar für ihre Schônheit » (AMZL,, II, n° 27, col. 373-374).

8. « Diese Sonate geht aus € moll. Sie beginnt mit einem Grave von erhabenem Charakter, das sich in ein hinreissend feuriges Allegro di molto verliert. Das Grave kehrt darin nur auf wenige Takte zweimal zurück, aber der heroische Affekt behauptet die Oberhand. In mildere Empfindungen fliesst das folgende Adagio cantabile (aus As dur) über. Aber in dem Rondo Allegro, womit das Werk schliesst, verkündigt sich wieder in kräftigem und schônem Ausdruck der Hochsinn eines entschlossenen Gemüths, das Zartgefühl und Energie in sich vereinigt » (Zeitung für elegante Welt, Leipzig, n° 125 [6 août 1807], col. 997).

TD OANET

certaines œuvres de Beethoven. Quoi qu’il en soit d’ailleurs, 1l faut relever tout au moins que cette critique, comme celle de la Gazeiie musicale, souligne la valeur expressive de la Sonate pathétique et son unité d'inspiration.

En mars 1800, la Gazette musicale, rendant compte des Variations pour piano sur le thème Tändeln und Scherzen extrait de l'opéra Soliman de Süssmayer, les trouve gracieuses, mais sans grand intérêt, et ajoute : « Un compositeur comme Beethoven nous a habitués à être plus exigeants » (°).

Mais voici paraître des œuvres dont la popularité allait être grande et durable. Au mois d'octobre 1800, la Gazette reçoit de Vienne une revue des manifestations musicales les plus importantes qui ont eu lieu dans la capitale. Le correspondant signale d’abord la Sonate op. 17 pour piano et cor, exécutée par le corniste Punto, et déclare que c’est « une bonne composition », très supérieure à celles de Punto (°°). Il rend compte ensuite du concert que Beethoven avait donné le 2 avril précédent et au programme duquel figuraient, outre un nouveau concerto pour piano et une improvisation sur l'hymne impérial de Haydn, le Septuor et la Première symphonie (”).

Ici on ne reproche plus à’ Beethoven l'ignorance de la composition, on ne l’accuse plus de bizarrerie ni de désordre. Le critique se contente de déclarer que la troisième partie du concerto lui a moins plu que les deux premières. Pour la symphonie, la nouveauté et la richesse d’idées, objet de blâme à propos d’une œuvre précédente, lui valent ici des éloges. Mais Beethoven a abusé des instruments à vent. Haydn ne les utilisait pas ainsi, et cette hardiesse est nettement critiquée. L'auteur du compterendu n’essaie d’ailleurs pas d’interpréter ces diverses œuvres nouvelles, peut-être en raison de leur exécution médiocre par l'orchestre de l’opéra italien dont les membres ont, dit-il, refusé de jouer sous la baguette de Wranitzkv et ont contraint Beethoven à se contenter de leur chef habituel.

Le Sepiuor devait rester une des œuvres les plus populaires de Beethoven. En 1805, la Gazette signalait la publication d’un

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