‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 15 sur 356 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La philosophie de la musique à l’époque de Beethoven

La philosophie de la musique à l’époque de Beethoven

Théoriciens

La façon dont les contemporains de Beethoven, écrivains ou critiques, ont conçu sa personnalité et interprété sa musique n’est pas un phénomène isolé dans la vie intellectuelle de l’époque. Il faut y voir le reflet des conceptions qu’eurent alors les principaux philosophes et essayistes qui se sont intéressés à l’art musical. Cette préoccupation musicale est d’ailleurs un phénomène récent. À peu près entièrement nouvelle au dix-huitième siècle, elle aboutit chez divers philosophes à la constitution d’une esthétique et d’une métaphysique musicales plus ou moins développées. Ce sont les efforts de ces philosophes pour essayer d’intégrer à leurs systèmes des vues théoriques sur la musique que la critique reflètera, parfois de façon assez vague, d’autres fois avec plus de précision, assez souvent avec quelque retard.

Entre les théories des philosophes et les doctrines des critiques il serait sans doute rarement possible d’établir de façon incontestable une relation directe, de prouver une influence précise des idées abstraites des uns sur la pratique des autres. Il suffira d’ailleurs ic1 de constater l’accord des philosophes et des critiques, sans se demander si les seconds ont pu, dans certains cas, faire de lPœuvre des premiers une étude directe et approfondie, ou bien s’ils ont seulement subi l'influence d’idées qui, émises ou précisées par quelque théoricien, se trouvaient « dans l’air » de l’époque et constituaient une sorte de patrimoine vaguement commun à tous ceux que certaines spéculations intéressaient.

Les systèmes théoriques d’esthétique ou de métaphysique musicales proposés en Allemagne pendant la vie de Beethoven sont plus ou moins développés et de tendances diverses. Ils ressortissent tous aux différents courants de la pensée allemande de cette

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époque et peuvent être considérés soit comme rationalistes, soit comme émanés du Sturm und Drang, soit, plus tard, comme romantiques, avec des interférences d’une conception à l’autre. L'évolution générale va de Kant à Schelling, en passant par divers auteurs intermédiaires, dont les principaux sont Herder, Heinse, A.W. Schlegel, Tieck et Wackenroder. La plupart des œuvres où ses caractères essentiels se manifestent ont été conçues ou publiées pendant une période approximativement délimitée par les deux dates de 1790 (publication de la Critique du Jugement, de Kant) et 1814 (publication par Tieck des Fantaisies sur l’art bar un religieux ami de l’art, de Wackenroder).

Avant de préciser les traits généraux de l’évolution des théories musicales, il faut noter que les philosophes du dix-huitième siècle allemand qui ont tenté de construire une esthétique n’ont jamais pris la musique comme point de départ de leurs recherches. Ils l’ont simplement examinée à son tour, à la place qu’ils lui assignaient parmi les autres arts. Ceux qui, étant avant tout musiciens, ont cherché à résoudre le problème esthétique de l’art musical ont borné leur étude à la musique et n’ont pas essayé d’en tirer des considérations valables pour d’autres arts (*).

Avant que Kant exposât ses idées sur les arts dans la Critique du Jugement, le dix-huitième siècle avait déjà vu paraître un assez grand nombre d’écrits divers où était traitée ou parfois seulement effleurée la question de l’esthétique musicale. Ces œuvres peuvent être considérées comme exprimant deux tendances opposées : l’une s'apparente aux théories formulées en France par l’abbé Batteux, elle est rationaliste et considère, d’une façon générale, la musique comme un simple jeu de sonorités destiné à procurer un divertissement à l’esprit par l’intermédiaire des sens, et indique comme source de l’art l’imitation de la nature; l’autre, procédant de conceptions analogues à celles de Rameau, voit dans la musique un art expressif. Cette deuxième tendance sera celle du Sturm und Drang et, plus tard, des romantiques.

Les premiers esthéticiens allemands, à la fin du dix-septième et au début du dix-huitième siècles, étaient, parfois un peu confusément, partisans de la conception expressive de la musique. Pour Werckmeister (*), l’essence de la musique était d'exprimer le sentiment par la beauté, d’être le langage du cœur. Dans son roman satirique destiné à combattre l'influence de la musique italienne, Kuhnau (*) a vu dans la musique un langage qui s'adresse au sentiment et manifeste la perfection divine. Dans ses premiers écrits, Mattheson a exposé que la musique a été donnée

1. H. GOLDSCHMIDT, Musikästhetik des 18. Jahrhunderts, 173-174.

2. Der edlen Musikkunst Würde, Gebrauch und Missbrauch, 1691. Cf. GOLDSCHMIDT, ouv: cité, 54.

3. Der musikalische Quacksalber, 1700. Cf. GoLDsCHMIDT, ouv. cité, 56.

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