Ibid
d’autres objets (= connaissance intuitive du monde extérieur). Si l’une prend de l'importance, l’autre voit la sienne diminuée
d'autant.
La conception musicale, précise alors Wagner, ne peut avoir sa source que dans la partie de la conscience tournée vers notre être intime. C’est là seulement que peut être saisie l’essence de la chose en soi, inaccessible à l’autre partie de notre conscience. I1 faut pour cela que notre conscience interne devienne aussi claire que peut l’être l’intuition du monde extérieur quand elle saisit les objets. Si tel est le cas, la volonté clairvoyante se manifeste par le son. Le rêve montre l'existence d’un deuxième univers, dépourvu d’objectivité extérieure à nous et qui ne peut être porté à la connaissance de notre conscience que par ce que Schopeuhauer appelle l’organe du rêve. L'expérience nous montre en outre qu’à côté de l’univers visible perçu à l’état de veille ou de rêve il y a un univers sonore. Cet univers sonore se comporte à l’égard de l’univers visible comme le rêve à l’égard de l’état de veille : il est tout aussi distinct, mais différent. C’est par cette vie intérieure que nous sommes en relation immédiate avec la nature, par conséquent avec l’essence des choses, sans que les catégories de la connaissance extérieure, l’espace et le temps, puissent trouver ici leur emploi. Par là s'expliquent les rêves fatidiques et la clairvoyance somnambulique. En nous éveillant des rêves de ce genre les plus angoissants nous poussons un cri, expression immédiate de la volonté angoissée qui entre ainsi dans l’univers sonore pour se manifester vers l’extérieur.
Schopenhauer en a fait la remarque : c’est par notre conscience interne que nous prenons conscience de l’essence des choses, que nous reconnaissons la parenté de leur être intime avec le nôtre. Toute illusion dans ce domaine provient de ce que le monde extérieur frappe notre vue et nous apparaît, à la clarté du jour, comme tout à fait différent de nous. Les œuvres d’art doivent dissiper cette illusion et, en jouant de façon réfléchie avec l’apparence, l’utiliser pour nous manifester l’idée qu’elle voile. C’est la seule constatation des rapports de l’objet que nous voyons avec notre volonté qui peut nous émouvoir. Or la musique est le langage du monde extérieur qui correspond exactement à celui de notre être intime. La compréhension est donc immédiate, sans intervention de concepts, et aucune illusion n’est possible, comme dans le royaume de la lumière. ;
Le processus de création chez le musicien inspiré est sous bien des rapports complètement différent de ce qu’il est chez d’autres artistes, qui doivent élever un objet jusqu’à l’idée : aucun objet de ce genre ne s’offre au musicien, car sa musique même est l’idée de l’univers et l’univers y représente son essence directement. On peut donc dire que, chez le musicien, la volonté indi-
viduelle s’éveille sous forme de volonté universelle et sent son unité par-dessus toutes les barrières des individuations, car l’ouie lui ouvre la porte par où l'univers pénètre jusqu’à elle comme elle pénètre jusqu’à lui. Le musicien inspiré connaît une sorte de ravissement, puisque chez lui la volonté prend conscience de sa toute-puissance, et le seul état qui puisse être comparé au sien est celui du saint. Le musicien est donc plus digne de vénération que tous les autres artistes, car son art se comporte à l’égard de l’ensemble des autres arts comme la religion à l’égard de l'Eglise.
Quand, dans les autres arts, la volonté veut devenir connaissance, elle ne le peut qu’en restant silencieuse au fond de l’être. Si nulle communication satisfaisante ne lui parvient de l’extérieur, elle se met en état de clairvoyance et supprime ainsi les barrières du temps et de l’espace pour se reconnaître identique à l’univers. Mais ce qu’elle voit ne peut être communiqué dans aucun langage. De même le rêve fait dans le sommeil le plus profond ne peut parvenir à la conscience que dans le langage du rêve allégorique, qui précède immédiatement le réveil. La volonté doit donc, pour communiquer ce qu’elle a vu, se créer un organe spécial qui d’une part soit tourné vers l’introspection et d’autre part entre en contact par des sons avec le monde extérieur qui se manifeste de nouveau au réveil. La volonté appelle et se reconnaît elle-même dans la réponse. Appel et réponse deviennent pour elle un jeu avec elle-même.
Wagner rapporte, pour illustrer d'exemples sa théorie, l’impression que produisirent sur lui un soir, à Venise, les ‘appels et les réponses des gondoliers et, dans une vallée alpestre, le ranz des vaches lancé par des bergers d’une montagne à l’autre. Ainsi, ajoute-t-il, « l'enfant s’éveille de la nuit du sein maternel avec un cri de désir, auquel répond la caresse de sa mère; aïnsi le jeune homme nostalgique comprend l'appel des oiseaux des bois, ainsi la plainte des animaux, des airs, le hurlement furieux des ouragans parle à l’homme qui réfléchit et qui se trouve pris par cet état analogue au rêve, où il perçoit par l’ouïe ce dont il était distrait par l'illusion que procure le sens de la vue. Son être intime est un avec l’essence intime de tout ce qu’il perçoit, et c’est dans cette perception seule que l’essence des objets qui lui sont extérieurs peut être véritablement reconnue (“!).
Quand notre ouie nous transmet le message que le musicien nous adresse d’un autre monde, nous nous trouvons donc plongés dans un état analogue à celui du rêve. La preuve en est qu’en même temps notre vue perd de sa puissance. En effet,