‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 210 sur 356 · WSD, IX · texte numérisé non relu

WSD, IX

quand nous écoutons attentivement une symphonie, le spectacle de la salle et de l’activité des exécutants nous échappe presque complètement. Nous sommes dans une sorte d’état de clairvoyance, nous entrons immédiatement dans l’univers du musicien.

Le musicien lui-même nous communique son idée d’une façon analogue à la révélation du rêve du sommeil profond. Pour pouvoir remplir exactement sa fonction, il doit posséder une faculté cérébrale particulière qui, tournée vers l’intérieur, sera une sorte d'œil interne lui permettant de voir ce qui se passe dans cette région soustraite à la connaissance. La même faculté, dirigée vers l'extérieur, sera ouiïe. Par elle se communiquera cette révélation de l’esprit qui, ne participant ni du temps ni de l’espace, place devant notre conscience l’essence intime de la religion, libérée de toute fiction conceptuelle dogmatique.

Wagner annonce ensuite qu’il va, à l’appui de ce qu’il a avancé, exposer l’évolution du génie de Beethoven.

Beethoven, explique-t-il, est parti de la sonate, dont ses prédécesseurs avaient élaboré la forme. La sonate est restée pour lui une sorte de voile à travers lequel il a plongé ses regards dans le royaume des sons et à travers lequel aussi, sortant de ce royaume, il s’est adressé à nous. De la sonate de Haydn il n’a gardé que la forme, dans laquelle « le démon indomptable de sa musique intérieure » le poussait à « une manifestation de sa force qui, comme toute attitude de cet immense musicien, ne pouvait avoir qu’un caractère de rudesse incompréhensible ». Dans ces mêmes formes où jusqu'alors la musique ne se montrait que comme art d'agrément, il avait à « proclamer le message de l'intuition la plus intime de l’univers sonore » (*). Ainsi il fait l’effet d’un possédé et répond à la définition du musicien donnée par Schopenhauer : il exprime la sagesse suprême dans un langage que sa raison ne comprend pas.

La « raison », dans l’art musical, c’est, selon Wagner, le formalisme qui a asservi Haydn comme le formalisme poétique, venu de France, a asservi la littérature allemande. Lessing, Gœthe, Schiller et quelques autres grands écrivains se sont insurgés contre ce formalisme d’importation étrangère et ont rétabli l’esprit allemand dans ses droits. Wagner veut montrer que, de façon analogue, par Beethoven, qui parlait le langage le plus pur de tous les peuples, « l’esprit allemand a racheté l'esprit humain d’une honte profonde ». [1 a rendu la musique à sa mis-

sion sublime, il lui a permis de manifester l’univers à notre conscience.

. Comment s’y est-il pris? Il n’a pas modifié les formes traditionnelles de la musique instrumentale, mais il en a complète-

ment transformé l’esprit. Wagner voit là un trait spécifique du caractère allemand : « L’Allemand n’est pas révolutionnaire, mais réformateur » (‘).

L'œuvre des prédécesseurs de Beethoven, Wagner la compare à un tableau transparent vu à la lumière du jour, à une « pseudoœuvre d’art » destinée « à l’ornement ou à la distraction ». Beethoven place ce tableau dans le silence de la nuit, entre le monde de l’apparence et le monde profondément intime de l’essence de toutes choses, d’où il dirige maintenant la lumière de la clairvoyance derrière le tableau : celui-ci prend alors vie devant nous et un deuxième univers se présente à nous, dont le plus grand

chef-d'œuvre de Raphaël lui-même ne pouvait nous donner aucune idée » (*).

La puissance de l'artiste ne peut, selon Wagner, être conçue ici que comme de nature magique. À tête reposée, nous ne verrions dans une symphonie de Beethoven qu’une succession de procédés techniques destinés à donner une forme à l’œuvre. Son audition nous met sous un charme, nous y découvrons une vie d’esprits et l’expression de divers sentiments qui s’agitent au fond de nous-mêmes.

D'où est venue à Beethoven cette force virile qui fait son originalité? Pas de la raison, qui lui aurait conseillé d'accepter l’existence confortable d’un Haydn au service d’un prince. Déjà Mozart avait lutté pour se libérer de cette situation humiliante pour lui et pour son art. Poussé par son sentiment, Beethoven a toujours voulu rester indépendant. L'expression naturelle de sa personnalité, le défi, est gravée dans les traits de son visage. Toute sa façon d’ être montre que le monde extérieur n'avait guère d’accès auprès de lui. Son penchant à la solitude est d’ailleurs bien connu.

Contraint de vivre du produit de ses œuvres, Beethoven n’a pourtant jamais flatté le goût de la foule. Mais plus il se détournait du monde extérieur, plus son regard plongeait avec clairvoyance dans son univers intérieur. La seule chose qui l’intéressait, c'était de jouer comme un magicien avec les formes de cet univers intérieur. Cette activité a été favorisée par la surdité, qui a retranché Beethoven du monde extérieur.

Wagner compare Beethoven, le musicien sourd, à Tirésias, l’aveugle clairvoyant. Il ne peut plus entendre que ses harmonies intérieures, il ne peut plus que faire entendre sa musique au monde dont il n’entend plus les bruits. Il est libéré de tout ce qui est extérieur à sa personnalité.

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