‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 214 sur 356 · Tbid · texte numérisé non relu

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Shakespeare devrait être pour nous un Beethoven qui continue son rêve à l’état de veille. Ce qui maintient séparées leurs deux sphères, ce sont les conditions formelles des lois de l’aperception valables dans chacune d’elles. La forme d’art la plus parfaite devrait donc se constituer en partant de la limite où ces lois pourraient se rencontrer » (°°). Les personnages de Shakespeare sont vivants comme des hommes et nous font pourtant l’effet d’apparitions d’esprits. Et pour montrer que Beethoven est comparable à Shakespeare, il va falloir encore appeler au secours Schopenhauer et son explication des apparitions d’esprits, but de sa théorie hypothétique du rêve.

Wagner se réfère alors à l'explication physiologique de la double vue et répète l’interprétation schopenhauerienne qu'il a déjà donnée du rêve et de la façon dont il s'exprime en sonorités. Le phénomène de l’apparition d’esprits est analogue à celui de la clairvoyance : le regard perd de sa puissance, la vision interne de la conscience proche du réveil se projette sur notre œil. Elle n’appartient pas au monde des phénomènes, mais elle a pour le visionnaire tous les caractères de la réalité. Shakespeare est un de ces visionnaires, son intuition intime.lui montre des figures qu’il projette au dehors et qui nous paraissent vivantes.

La même force qui projette au dehors les figures d’esprits vues par Shakespeare produit les mélodies de Beethoven. Shakespeare et Beethoven se confondront si le musicien, lorsqu'il se manifeste dans le monde des sons, entre en même temps dans le monde de la lumière. Les esprits de Shakespeare acquerront une existence sonore et les mélodies de Beethoven, en affaiblissant notre vision, permettront de percevoir les figures dans lesquelles elles prennent forme. C’est le résultat d’une dépense d’énergie énorme, capable de vaincre les lois normales de la nature et de produire un état de détresse comparable à celui qui accompagne le cauchemar dont on s’éveille en poussant un cri d’angoisse. Le passage de la musique instrumentale à la vocale, dans la Neuvième symphonie, est le résultat d’une énorme poussée de l’intérieur vers l’extérieur. C’est un exploit artistique qui met à la disposition du génie humain un nouveau pouvoir, celui de produire l’œuvre d’art suprême.

Wagner conclut que la Neuvième symphonie est le drame le plus parfait, identique au drame shakespearien, infiniment supérieur aux œuvres de la poésie proprement dite. Les vers, si beaux soient-ils, ne peuvent déterminer la musique. Seul le drame a ce pouvoir, si l’on entend par ce terme « non le poème dramatique, mais le drame qui se déroule véritablement sous nos yeux

5s. Zb{d., 108.

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