‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 216 sur 356 · Über die Bestimmung der Oper (WSD, IX · texte numérisé non relu

Über die Bestimmung der Oper (WSD, IX

58. Zum Vortrag der Neunten Symphonie Beethovens (WSD, IX, 231). 59. Lbid,, 251.

Wagner s’en tient à la conception de la musique qu'il a exposée dans son Beethoven.

Ce dernier groupe d’écrits de Wagner montre le terme de son évolution dans l'interprétation de Beethoven. Cette évolution, on pourrait la résumer en une brève formule : Wagner part de Hoffmann et aboutit à Schopenhauer. Il faudrait ajouter qu’il aboutit aussi à Richard Wagner.

L'influence de Hoffmann et des romantiques sur Wagner a été profonde et subsiste jusque dans ses dernières œuvres. Elle fournit au Beethoven de 1870 et aux écrits qui l’accompagnent les éléments communs qui permettent de les rattacher aux opinions précédemment exprimées par Wagner sur Beethoven, elle fait paraître Wagner comme le continuateur des critiques beethoveniens romantiques du début du dix-neuvième siècle. La musique est, pour Wagner comme pour eux, l’expression directe de l’intuition de l’univers par le musicien créateur, qui pénètre par delà l’apparence des choses, seule accessible à nos sens grossiers, jusqu’au monde de l’absolu. Cette faculté du musicien, les romantiques avant Wagner l’ont comparée au rêve ou à la clairvoyance. Le rêve, la nuit jouent dans la conception wagnérienne un rôle analogue à celui que leur donne Novalis. Et le « recueillement » dont Wagner parle, à un endroit de son Beethoven, n’est pas différent de l’attitude du moine de Wackenroder devant l’art.

L'opération magique qui seule permet au musicien de nous communiquer ce qu'il a vu vient aussi du romantisme. Elle est la conséquence inévitable de la conception selon laquelle la musique doit nous révéler un univers que nos sens ne peuvent saisir. Le Beethoven mage est une création de Hoffmann, derrière laquelle on aperçoit, comme fond de tableau, la théorie de l’idéalisme magique de Novalis. Wagner accentue les traits du mage ce voyant est sourd comme Tirésias fut aveugle. La seule musique qu’il puisse entendre, c’est sa musique intérieure que nos oreilles ne peuvent percevoir directement (°°).

La surdité de Beethoven avait déjà été considérée par certains critiques romantiques comme la cause principale de la bizarrerie qu’ils croyaient constater dans ses dernières œuvres. Rochlitz surtout lui avait accordé une grande importance. L’interprétation qu’en donne Wagner est différente et s’intègre dans son système de philosophie musicale. Mais elle reste dans la ligne romantique, elle vient rejoidre et confirmer la conception du musicien-mage que Wagner avait héritée des premiers critiques beethoveniens.

60. Peut-être la comparaison de Beethoven avec Tirésias a-t-elle été susgérée à Wagner par les Mémoires de Rellstab, parus en 1861, où le musicien sourd est comparé à un Raphaël devenu aveugle. Cf. plus haut, 166.

Wagner ajoute encore un trait romantique à son Beethoven : l'ironie. Cet artiste créateur qui se détache de son œuvre pour la contempler de haut et en souriant, c’est l’artiste romantique selon les conceptions de Frédéric Schlegel. C’est du même Schlegel que provient sans doute aussi l’intervention de la religion entre l’artiste et son idéal. Personne, parmi les critiques du début du siècle, n’avait songé à prêter à Beethoven des traits sem-

blables.

Wagner ne parle pourtant guère de romantisme lorsqu'il analyse et interprète Beethoven. Il le voit, autour de 1870, non comme un musicien romantique au sens que Hoffmann donnait à ce terme, mais comme le musicien absolu. Bien entendu, ce musicien absolu est conforme aux théories de Schopenhauer que Wagner a adoptées. De là vient, pour une bonne part, que Wagner ne constate qu’une ressemblance purement formelle entre la symphonie de Beethoven et celle de ses prédécesseurs. Hoffmann, lui, qualifiait de musiciens romantiques aussi bien Haydn et Mozart que Beethoven. Aucune trace de cette assimilation ne se trouve chez Wagner qui, au contraire, cherche à mettre en relief l’originalité profonde de Beethoven par rapport à ses devanciers. Les différences d’interprétation qui séparent Wagner de Hoffmann peuvent s'expliquer par le fait que Wagner a pu, dès le début, connaître l’œuvre de Beethoven en totalité, tandis que Hoffmann n’a pas étudié de composition de Beethoven postérieure à 1810. Mais elles proviennent surtout du fait que Wagner considère Beethoven à travers Schopenhauer. C’est Schopenhauer qui lui fournit l’ingénieuse explication qu’il donne du mystère de la création artistique. À plusieurs reprises, dans son Beethoven, il cite Schopenhauer et s’abrite derrière son autorité. On peut dire qu’à cette époque les éléments romantiques qui subsistent dans les théories de Wagner et dans son interprétation de la personnalité artistique de Beethoven sont ceux qu’on peut trouver aussi dans la conception de la musique par Schopenhauer. Le principal est le rêve, qui nous prive de tout contact avec le monde des apparences et permet à l'artiste l’intuition de la réalité supérieure. La difficulté est d’établir une communication entre cette révélation intérieure, possible seulement par le rêve ou dans un état analogue, et un auditoire quelconque, composé de gens ne disposant que des sens grossiers de l’humanité moyenne. Wagner emprunte à Schopenhauer son habile solution, qui permet au rêve profond d’approcher de la conscience claire par l’intermédiaire de ce qu’il appelle le « rêve allégorique », qui précède le réveil. Il jette ainsi un pont entre le monde intérieur de l’intuition artistique et le monde extérieur perceptible aux sens, et explique comment l’artiste a la possibilité de communiquer son message aux hommes.

Hanté par l’idée de son système dramatique, Wagner a toujours considéré Beethoven comme un précurseur et ses œuvres comme préparant le drame musical synthétique. Le drame musical ne pouvant se passer de la parole chantée, Wagner était obligé de s’écarter de la doctrine romantique qui a considéré la musique instrumentale comme supérieure à la musique vocale et comme seule capable de nous révéler le monde des esprits. Mais dans ses derniers écrits beethoveniens, il a trouvé moyen de mettre sa conception de Beethoven d'accord avec la hiérarchie établie par les romantiques entre les deux genres de musique : il soutient que, le sens précis des paroles échappant à l’auditeur, les voix jointes à l’orchestre s’élèvent à la dignité d'instruments et concourent ainsi à une impression totale que la perception du détail des paroles détruisait. L'idée d’une poésie où les mots se trouvent dépouillés de toute valeur rationnelle ou conceptuelle et n’ont qu’une valeur musicale a déjà été émise par Novalis. Wagner ne fait que la reprendre. Elle lui permet de conserver à la Neuvième symphonie et à la Messe en ré leur dignité d’œuvres instrumentales et de soutenir que l’adjonction des voix, loin de les faire déchoir, les a élevées en quelque sorte à une puissance supérieure; cela sans cesser de considérer Beethoven comme le précurseur du drame musical wagnérien. L'union des voix et de l’orchestre reste le pivot de l’admiration de Wagner, il célèbre comme un trait de génie « l’acte » par lequel Beethoven a réalisé cette union. Lui-même, par la façon dont il la considère et l’interprète maintenant, se montre plus ingénieusement romantique que jamais.

Il est pourtant un point où on ne peut s'empêcher de remarquer que son orthodoxie romantique n’est pas absolue : c’est lorsqu'il se livre à des considérations religieuses. Si le romantisme a incliné vers le catholicisme, et cela à tel point que plus d’un romantique se convertit avec éclat, Wagner, lui, est demeuré très protestant et nettement anti-catholique. Il n’admet pas la prépondérance de l'esprit catholique à Vienne, reproche au gouvernement autrichien d’avoir laissé écraser le protestantisme et accuse les jésuites d’avoir poussé les Autrichiens au scepticisme en falsifiant l’histoire, la science et la religion. Son romantisme a donc des limites. Ces limites, Wagner ne se contente pas de ne pas les dépasser personnellement : il place Beethoven à l’intérieur. Il déclare que Beethoven a été pénétré d’esprit protestant et que cet esprit l’a rapproché de J.-S. Bach et d’Albert Dürer (°?). |

Le point de vue religieux de Wagner le montre donc capable de s'évader du romantisme et d’avoir des idées originales. Il

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