P. BEKKER, Beethoven
d’ailleurs surtout du fait qu’on a cherché une interprétation anecdotique de la Marche funèbre qui constitue le deuxième mouvement de la symphonie. Une tentative de ce genre est inutile ici, où il s’agit seulement de rechercher quelle conception de l’héroisme Beethoven a voulu exprimer, et non si cette conception est conforme à l’idée qu’il se faisait de la personnalité de Bonaparte ou de tel autre contemporain célèbre, mort ou vivant.
La plupart des commentateurs de la Troisième Symphonie l'ont remarqué : l’héroisme qui a inspiré ici Beethoven ne saurait être assimilé à l’héroisme guerrier, car rien dans la symphonie
n’évoque l’armée ou les combats. Il s’agit d’une attitude ou d’un esprit héroïque en général, de l’énergie de l’âme.
L'analyse détaillée de la symphonie a été faite souvent. Il est inutile d’y revenir, il suffit de renvoyer à quelqu'un des ouvrages spéciaux où on la trouve ('°).
Par le jeu des thèmes, des rythmes et des modulations, le premier allegro évoque une lutte. On peut admettre qu’il est destiné à nous suggérer l’idée du caractère héroïque aux prises avec des difficultés ou des forces adverses. À la fin, le retour du motif initial, énergiquement affirmé par les cors, semble proclamer la victoire du héros. Cette victoire, le dernier mouvement de la symphonie la confirme et lui donne une sorte d’accent jubilant par le procédé de la variation appliqué au motif déjà utilisé au final du ballet des Créatures de Prométhée. TL/œuvre, commencée par l'évocation d’une énergie bandée et tenant tête à toutes les difficultés, s'achève donc dans l’allégresse légère qu’apporte un motif de danse. Entre ces deux mouvements on entend la célèbre Marche funèbre et le scherzo, sur lesquels on a beaucoup épilogué. La signification la plus plausible de la Marche funèbre, placée après le premier allegro, est sans doute que la victoire remportée par le héros ne le met pas à l’abri de la mort. Quant au scherzo, dont la présence après la Marche funèbre a pu dérouter quelques commentateurs (7), on peut le considérer comme exprimant la vitalité indestructible de l’esprit héroïque, qui survit et continue à agir même après la mort du héros, et comme formant par conséquent la transition nécessaire entre l'expression désolée de la Marche funèbre et le rythme dansant du final. Le schéma idéologique ou, si l’on ue le « programme » de la Symphonie héroïque serait alors : 1° L’ esprit héroïque est un esprit de lutte qui ne doit craindre aucun obstacle; 2° Pourtant le héros n’échappera pas à la mort; 3° Mais s’il disparaît son esprit restera cependant vivace; 4° Il finira par triompher dans la joie.
16. Les commentaires les plus accessibles au lecteur français sont ceux de J.-G. PRo- D'HOMME, Les Symphonies de Beethoven, 70 et suiv., et de J. CHANTAVOINE, Les Sympbho-
mies de Beethoven, 75 et suiv.
17. On a été jusqu’à proposer de le déplacer et de l’exécuter avant la Marche funèbre.
Cf. Paul BEKKER, ouv. cité, 223.
Si on admet cette interprétation, qui ne fait violence à aucun élément de la Symphonie héroïque, il importe peu que Beethoven soit parti, pour réaliser son œuvre, de l’impression qu’aurait produite sur lui tel ou tel personnage historique. Ce point de départ lui a simplement permis de s'élever à une expression générale de l’héroïsme, d’exposer musicalement la conception qu'il avait du caractère humain supérieur.
Ce caractère supérieur doit guider les hommes vers une meilleure existence, vers une vie sereine et joyeuse. C’est le sens du dernier mouvement avec son rappel du motif du final de Prométhée. Pour obtenir ce résultat, le héros ne doit craindre ni la lutte ni la mort, étant certain que le terme de l’existence humaine n’est pas le terme de la vie de l’esprit héroïque ni de son influence sur les autres hommes.
Même en donnant à cet esprit héroïque sa signification la plus générale et la plus vague, il est difficile de le considérer comme romantique. Certes, le héros romantique peut être parfois conçu comme un guide de l’humanité vers un avenir meilleur et pénétré de poésie : tel Henri d'Ofterdingen, tel l’étudiant Anselme, dans le Vase d’or. Mais le héros romantique est le plus souvent un contemplatif, un passif, tandis que, bien nettement, le héros beethovenien est un lutteur. Cette différence essentielle rapproche la conception de Beethoven du Sturm und Drang beaucoup plus que du romantisme. C’est sous les espèces d’un héros de ce genre, d’un personnage de Plutarque luttant pour guider les hommes vers la réalisation de la République de Platon que Beethoven avait d’abord cru voir Bonaparte (!*). La Symphonie héroïque, avec sa Marche funèbre en guise de deuxième mouvement, ne pouvait décrire, même de façon idéale, la carrière d’un héros encore bien vivant. Elle mettait seulement en relief son énergie indomptable et en dégageait en quelque sorte la leçon éternelle, en montrant l’esprit héroïque poursuivant son action même après la mort du héros. L’annonce du couronnement de l’empereur, en révélant à Beethoven que Bonaparte n’était qu’un ambitieux vulgaire et non un guide de l'humanité, lui a fait supprimer la dédicace. La Troisième Symphonie n’a plus eu pour objet que de « célébrer le souvenir d’un grand homme ». Mais si le nom du héros a disparu, la conception de l’héroïisme n’a pas été modifée. Ce qu’on sait des idées de Beethoven montre d’ailleurs qu’il mêlait, dans sa conception du héros, des éléments d’origine diverse : si le héros lutteur est un personnage du Sturm und Drang, Plutarque et Platon représentent une influence classique, voire même une influence rationaliste. Cette rencontre n’est d’ailleurs pas caractéristique du seul Beethoven : déjà le jeune Schiller