Cf. P. Moos, ouv. cité
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imcarnation. Tel Berglinger, Wackenroder avait dû lutter contre l'opposition de son père et souffert de n'avoir pu se consacrer entièrement à l’art. La musique occupe une place importante dans les dissertations de Tieck et de Wackenroder, mais elle n’est pas le seul objet de leurs préoccupations. La poésie, la peinture et même la sculpture ou l’architecture les ont attirés. Dans ses œuvres, Tieck a cherché à montrer que les limites des différents arts les uns par rapport aux autres peuvent s’effacer et à réaliser la fusion de la poésie, de la peinture et de la musique. Wackenroder, lui, s’est plutôt livré à des spéculations théoriques sur chacun des arts qu’il considérait comme issus d’une souche commune. À
De même que l’enthousiasme d'où naît l’art a une origine mystérieuse, de même Tieck ne peut expliquer pourquoi les vibrations musicales des instruments ou des voix sont le langage d’esprits célestes qui parlent à notre cœur et lui révèlent un royaume idéal. La musique n’imite rien, elle constitue un univers fermé et particulier. Elle parle, sans le savoir, l’antique langage que notre esprit comprenait jadis et qu’il comprendra sans doute de nouveau un jour. Par elle s'exprime directement l’amour, sans qu’il soit besoin du secours de la pensée claire. Klle ravit notre cœur hors de sa sphère terrestre et l’emporte ans un monde supérieur.
Toutefois, il n’est pas permis à chacun de nous de jouir ainsi de la musique. Elle ne produit tout son effet que sur des âmes d'élite, des âmes prédestinées. Les sens de ces heureux initiés ont d'ailleurs des correspondances mystérieuses entre eux, les couleurs, les sons et les parfums mêmes se répondent et peuvent se fondre en une harmonie supérieure, chacun n’est qu’un moyen d'expression fragmentaire de la poésie.
‘lieck distingue nettement la musique vocale de l’instrumentale. La première provient peut-être de l’imitation du langage et de ses intonations expressives, elle n’est, dans son principe, qu’une déclamation chantée. La musique instrumentale est libre, elle ne connaît de lois que celles qui lui sont propres, elle est à elle-même son propre but, tout en suggérant cependant à ses auditeurs mille images ravissantes qui se succèdent sans cesse et s’évanouissent sans jamais se matérialiser. L'union de la musique vocale et de la musique instrumentale pose d’ailleurs à l’artiste des problèmes difficiles et délicats, car il devra éviter que l’une des deux domine aux dépens de l’autre.
Wackenroder, plus mystique que Tieck, a insisté sur le « recueillement », sur cette sorte d’extase que produit la contemplation de l’œuvre d’art et qui n’est possible que dans notre sentiment, sans aucune intervention de notre raison. Naturellement, la musique religieuse est, plus que toute autre, propre à provo-
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quer chez l'auditeur cet élan mystique. Elle pénètre l’âme entière de Berglinger, fait frémir ses nerfs, suscite devant lui des images variées. Il quitte la terre, plongé dans une « ivresse poétique » et n’a plus qu’un désir : prolonger cet état de béatitude, faire de sa vie entière « une seule musique » ().
Cette impression profonde n’est due qu'accessoirement à l’ambiance créée par le saint lieu et les offices qui s’y déroulent, ou au sentiment proprement religieux. Elle naît de l’audition de la musique, et des œuvres profanes, entendues au concert, produisent sur Berglinger une impression analogue. Dans son recueillement extatique, la signification de la musique lui apparaît parfois si claire qu’il croit entendre des paroles. Suivant le caractère de la musique entendue, les impressions varient, mais toujours de nouvelles images et de nouvelles idées sont suggérées à l’auditeur. Et Wackenroder fait la constatation que la musique exerce sur nous une action d'autant plus puissante que le langage qu’elle nous parle est « plus obscur et plus mystérieux » (“*). Berglinger, qui est évidemment un auditeur de choix, s’est d’ailleurs livré aux joies de la musique à un point te! que son âme entière est devenue musique et qu’il erre sans cesse « dans la pénombre des labyrinthes du sentiment poétique » (°°).
A l'inverse de ses prédécesseurs, Wackenroder ne cherche pas à construire une théorie ou une philosophie de l’art musical en partant du genre d'œuvres où la recherche et l’analyse de l’expression peuvent être entreprises avec le maximun de facilité et de sûreté : celles où la musique, associée à la parole, ne peut qu’exprimer les sentiments mêmes que le texte littéraire traduit en langage clair. L'obscurité et le mystère qui l’attirent sont ceux de la musique purement instrumentale. C’est le sens des combi-
48. « Die Gegeuwart versank vor ihm; sein Inneres war von allen irdischen Kileinigkeiten, welche der wahre Staub auf dem Glanze der Seele sind, gereinigt: die Musik durchdrang seine Nerven mit leisen Schauern und liess, sowie sie wechselte, mannigfaltige Bilder vor ihm aufsteigen.. So viel ist gewiss, dass er sich, wenn die Musik geendigt war, und er aus der Kirche herausging, reiner und edler geworden vorkam... Er dechte : du musst zeitlebens, ohne Aufhôren in diesem schônen poetischen Taumel bleiben, und dein ganzes Ieben muss eine Musik sein » (W.-H. WACKENRODER, Werke und Briefe, éd. von der Leyen, I, 130-131).
49. [Berglinger] « hôrte mit eben der Andacht zu, als wenn er in der Kirche wäre…. Seine ewig bewegliche Seele war ganz ein Spiel der Tône; — es war, als wenn sie losgebunden vom Kôrper wäre, oder auch als wäre sein Kôrper mit zur Seele geworden.. Manche Stellen in der Musik waren ihm so klar und eindringlich, dass die Tône ihm Worte zu sein schienen.…. Alle diese mannigfaltigen Fmpfindungen nun drängten in seiner Seele immer entsprechende sinnliche Bilder und neue Gedanken hervor : — eine wunderbare Gabe der Musik, — welche Kunst wohl überhaupt um so mächtiger auf uns wirkt, und alle Kräfte unseres Wesens um s0 allgemeiner in Aufruhr setzt, je dunkler und geheimnisvoller ihre Sprache ist » (2bid., I, 132-133).
50. « Seine Hauptfreude war von seinen frühesten Jahren an die Musik gewesen.… Nach und nach bildete er sich durch den oft wiederholten Genuss auf eine so eigene Weise aus, dass sein Inneres ganz und gar zu Musik ward, und sein Gemüt, von dieser Kunst gelockt, immer in den dämmemmden Irrgängen poetischer Empfindung umherschweifte » (ibid., I, 129).
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naisons sonores présentées seules, sans lien apparent avec l’expression claire d’une idée précise, qu’il veut éclaircir.
Considéré sous son aspect purement matériel, un morceau de musique est un ensemble de combinaisons sonores régies par certaines lois mathématiques et qu’on rend sensibles à l’aide de tubes de bois et de cordes tendues sur des tables d'harmonie. Mais l'impression produite par ces pauvres moyens est divine, il semble que « la harpe invisible de Dieu mêle ses résonances à nos sonorités » (°*). ;
Ces impressions matérielles produites sur nous par le jeu des sonorités nous entraînent dans un monde auquel notre univers matériel est étranger. C’est celui où l’oiseau Phénix « réjouit les dieux et les hommes du battement de ses ailes ». La musique, ingénue comme l’Ââme d’un enfant récemment descendu au tombeau, y savoure l'éternité et « embrasse les prototypes des plus magnifiques rêves humains » (un platonicien dirait : se meut dans le monde des idées pures). Elle est une image de notre vie, « petite île verte et joyeuse, parée de chants et de sonorités, à la surface du sombre et insondable océan » (**). Un cœur ingénu peut pénétrer facilement dans cet univers enchanté, dans ce « pays de la foi », et y rencontrer des esprits à la fois inconnus et amicaux. L'âme humaine guérit alors de tous ses doutes et de toutes ses inquiétudes en contemplant des merveilles à 1a fois incompréhensibles et sublimes et s’abandonne à une joie sereine et absolue (*). En s’abandonnant au désir nostalgique, J’Ââme s’élèvera
51. « Ich sehe zu — und finde nichts als ein elendes Gewebe von Zahlenproportionen, handgreiflich dargestellt auf gebohrtem Holz, auf Gestellen von Darmsaiten und Messingdraht. — Das ist fast noch wunderbarer, und ich môchte glauben, dass die unsichtbare Harfe Gottes zu unsern Tônen mitklingt, und dem menschlichen Zahlengewebe die himmlische Kraft verleiht » (2b24., I, 166).
52. « Bald kommt mir Musik vor, wie ein Vogel Phônix, der sich leicht und kühn zu eigner Freude erhebt, zu eignem Behagen stolzierend hinaufschwebt, und Gôtter und Menschen durch seinen Flügelschlag erfreut. — Bald dünkt es mich, Musik sei wie ein Kind, das tot im Grabe lag — ein rôtlicher Sonnenstrahl vom Himtmel entnimmt ihm
die Seele sanft, und es geniesst, in himmlischen Ather versetzt, goldne Tropfen der Ewigkeit, und umarmt die Urbilder der allerschônsten menschlichen Trâäume. — Und bald — welche herrliche Fülle der Bilder ! — bald ist die Tonkunst mir ganz ein Bild unseres Lebens : — eine rührend kurze Freude, die aus dem Nichts entsteht und ins Nichts vergeht — die anhebt und versinkt, man weiss nicht warum : — eine kleine frôhliche grüne Insel, mit Sonnenschein, mit Sang und Klang — die auf dem dunkeln, unergründlichen Ozean schwimmt » (1b1d., I, 163).
53. «Wabrlich, es ist ein unschuldiges, rührendes Vergnügen, an Tônen, an reinen Tônen sich zu freuen ! Fine kindliche Freude !... So tauch’ ich mein Haupt in dem heiligen, kühlenden Quell der Tône unter, und die heïlende Gôttin flôsst mir die Unschuld det Kindheit wieder ein, dass ich die Welt mit frischen Augen erblicke, und in allgemeine, freudige Versôühnung zerfliesse.. So schliess’ ich mein Auge zu vor all dem Kriege der Welt — und ziehe mich still in das Land der Musik, in das Land des Glaubens, zurück, wo alle unsre Zweifel und unsre Leiden sich in ein tônendes Meer verlieren… Wir begrüssen und umarmen fremde Geisterwesen, die wir nicht kennen, als Freunde, und alle die Unbegreiflichkeiten, die unser Gemüt bestürmen, und die die Krankheit des Menschengeschlechts sind, vetschwinden vor unsern Sinnen, und unser Geist wird gesund durch das Anschauen von Wundern, die noch weil wnbegreiflicher und erhabener sind. Dann ist dem Menschen, als môcht’ er sagen : « Das ist’s, was ich meine! Nun hab’ ich’s ge- « funden! Nun bin ich heïiter und froh ! » (5bid., I, 164-165).
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jusqu’à la foi, seule voie conduisant à l’amour universel qui permet d’approcher la béatitude divine (°*).
Faut-il ajouter que, pour Wackenroder, l'inspiration musicale n’est pas un phénomène humain? Il la considère comme un mystère insondable, et précise qu'il la tient pour complètement différente de l’imagination, et beaucoup plus divine (°°).
La ’envisagera pas non plus les inflexions du langage parlé, ni la poésie primitive comme origine de la musique. Pour lui, la musique primitive, au jaillissement frais et spontané comme un verdoiement printanier, est la musique de danse (°f). Dans cette musique primitive, les premiers hommes ont naïvement exprimé leurs émotions. Peu à peu l’art des sons s’est raffiné, grâce à l’aide de la science qui en a étudié les lois fondamentales. Il s’est alors établi entre les fibres de notre cœur et les rapports mathématiques des sons une étrange sympathie, et la musique est devenue propre à exprimer des sentiments humains (57). Mais de par sa nature même, la musique ne pourra exprimer ces sentiments humains que dans son langage céleste. Elle les dématérialisera, elle les transportera sur ce plan mystérieux où elle approche le divin. Les sentiments intenses, que les mots sont impuissants à rendre, « font éclater » le langage et jaillissent alors, sous forme de vibrations musicales, pour ainsi dire dans « la vie de l’audelà », où ils « célèbrent leur résurrection sous forme d’êtres angéliques » (°°).
Pour mieux faire saisir la façon dont il conçoit l’expression du sentiment par la musique, Wackenroder compare le sentiment à un fleuve.Le langage, dit-il, pourra compter et décrire les trans-
54. « Wohl dem, der, müde des Gewerhbes, Gedanken feiner und feiner zu spalten welches die Seele verkleinert, sich den sanften und mächtigen Zügen der Sehnsucht ergibt welche den Geist ausdehnen und zu einem schôünen Glauben erheben. Nur ein solcher ist der Weg zur allgemeinen umfassenden Liebe, und nur durch solche Liebe gelangen wir in die Nähe gôttlicher Seligkeit » (2bid., I, 165).
53. « Ja, ist diese uubegreifliche Schôpfungskraft nicht etwa überhaupt ganz etwas anderes, und — wie mir jetzt erscheint — etwas noch Wundervolleres, noch Gôüttlicheres, als die Kraft der Phantasie? — Der Kunstgeist ist und bleibt dem Menschen ein ewiges Geheimnis, wobei er schwindelt, wenn er die Tiefen desselben ergründen will; — aber auch ewis ein Gegenstand der hôüchsten Bewunderung, wie denn dies von allem Grossen in der Welt zu sagen ist » (bid., I, 151).
56. « Wahrlich, 59 oft ich Tanzmusik hôre, fallt es mir in den Sinn, dass diese Art der Musik offenbar die bedeutendste und bestimmteste Sprache führt, und dass sie notwendig die eigentlichste, die älteste und wrsprünglichste Musik sein muss » (1bid., I, 179).
57. « Es hat sich zwischen den einzelnen mathematischen Tonverhältnissen und den einzelnen Fibern des menschlichen Herzens eine unerklärliche Sympathie offenbart, wodurch die Tonkunst ein reichhaltiges und bildsames Maschinenwerk zur Abschilderung menschlicher Empfindung geworden ist » (1bid, I, 183).
58. « Wenn alle die inneren Schwingungen unserer Herzensfibern — die zitternden der Freude, die stürmenden des Entzückens, die hochklopfenden Pulse verzehrender Anbetung — wenn alle die Sprache der Worte, als das Grab der inneren Herzenswut, mit einem Ausruf zersprengen : — dann gehen sie unter fremdem Himmel, in den Schwingungen holdseliger Harfensaiten, wie in einem jenseitigen Leben in verklärter Schônheit hervor, und feiern als Engelgestaiten ihre Auferstehung » (ibid., I, 187-188).