‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 27 sur 356 · EE RE · texte numérisé non relu

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véhicules du message de l’art, le romantisme cherchera, suivant le mot de Frédéric Schlegel, à « réunir en un seul faisceau les rayons de la culture ». Le point d'aboutissement de cette évolution ne peut être, chez les artistes, Beethoven; pas davantage, chez les philosophes, Schelling. L'artiste romantique, à ce point de vue, ce sera Richard Wagner, qui essaiera de reconstituer l’unité rompue des divers arts en un drame musical synthétique. Le vrai philosophe de l’art romantique sera Schopenhauer et après lui Nietzsche, le Nietzsche de la Naissance de la tragédie et de Richard Wagner à Bayreuth. L'époque de Beethoven voit se dessiner peu à peu l’esthétique musicale romantique, en retard sur l’esthétique poétique. Elle n’en verra pas l’achèvement, qui aura lieu plus tard, lorsque le romantisme littéraire, ayant terminé son rôle, sera déjà remplacé par d’autres théories.

Ecrivains

E. T. A. Hoffmann, ses conceptions théoriques et sa critique musicale

De tous les écrivains romantiques qui ont eu des relations avec Beethoven ou se sont occupés de ses œuvres, E. T. A. Hoffmann est le plus important. A la fois poète, peintre, pianiste, compositeur, chef d’orchestre et, à l’occasion, chanteur, ce fonctionnaire de l'administration judiciaire prussienne était capable, par son éducation musicale et sa pratique de l’art des sons, d’apprécier sainement et exactement les œuvres de Beethoven qui tombaient sous ses yeux ou dont il entendait l’exécution. Il l’a fait, naturellement, en fonction de l’idée générale qu’il se faisait de la musique et de son rôle dans l’activité intellectuelle et artistique de l’homme. Cette idée n’est elle-même qu’une partie de la théorie de Hoffmann sur l’art. Ce sont ces conceptions générales qu’il faut d’abord préciser.

Il n’est pas douteux que Hoffmann, comme tous les grands romantiques ses contemporains, a construit un système philosophique plus ou moins cohérent, plus ou moins conforme aux doctrines alors en honneur. Toutefois, il faut constater qu’il n’a pas eu le souci d'exposer son système de façon complète, de sorte que les éléments s’en trouvent épars dans son œuvre littéraire. I1 faut les y recueillir et les réunir (°).

Les personnages d’artistes sont nombreux dans l’œuvre de Hoffmann. Ils y constituent toutefois une simple variété d’une classe plus nombreuses encore, celle des gens qui, à l’exemple de l'étudiant Anselme du Vase d’or, possèdent une âme enfantine et poétique, « ein kindlich poetisches Gemüt ». L'expression même de Hoffmann indique que l'essentiel de ces caractères est

1. Il ne sera pas question ici de l’œuvre musicale de Hoffmann. P:

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un sentiment poétique qui doit être resté naïf. Est-il utile de souligner combien cette alliance du sentiment, de la poésie et de la naiveté est l’un des traits fondamentaux du romantisme allemand?

Ces êtres d'élection, qui ont su préserver la naïveté de leurs sentiments et leur garder la fraîcheur et la spontanéité de l’enfance, vivent tout naturellement en communion avec la Nature. Ils pénètrent sans effort ce qui, pour l’intellect épais des autres hommes, constitue son mystère. Ils voient le sens caché des choses, le monde subtil des esprits se manifeste à eux dans toute sa splendeur. Anselme pénètre la personnalité réelle de celui qui n’est, pour le commun des mortels, que l’archiviste Lindhorst, et qui, en réalité, est le puissant prince des Salamandres (*). La jeune Marie fait une promenade dans le monde des esprits, dont la splendeur se déploie à ses yeux (*). Le jeune Félix et sa sœur Christlieb reçoivent la visite d’un enfant inconnu et mystérieux, dont la présence embellit la forêt et la nature entière, et dont le pays merveilleux leur serait accessible, tandis qu’il est fermé et à jamais incompréhensible à leurs cousins, êtres vulgaires, privés d’imagination et de sentiment (*). De même, le mage Alpanus et la fée Rosabelverde ne sont, pour les yeux vulgaires, que le professeur Alpano et mademoiselle de Rosenschôn (). Il serait facile de multiplier les exemples. On en trouve dans la plupart des contes de Hoffmann, à toutes les époques. Il s’agit donc bien là d’une idée qui lui était chère, puisqu'il l'a reprise si souvent.

L'artiste lui-même sera un de ces êtres supérieurs par le sentiment naïf. Hoffmann a représenté dans son œuvre divers types d'artistes. Tous ont ce trait commun de naïveté sentimentale, qui les fait vivre en communion avec la Nature et les rend capables d’en déchiffrer l’énigme. C’est grâce à ce caractère que Salvator Rosa est un grand peintre (), que le chien Berganza personnifie le vrai poète (*), que Kreisler, fou aux veux des bourgeois épais, représente le vrai musicien (°).

De tous les artistes, le mieux placé pour pénétrer l’essence intime de la Nature, le plus favorisé sera le musicien. Pour Hoffmann c’est la musique qui, art expressif par excellence, dégagé de la matière et libéré de l’espace, parle le plus directement à l’artiste. C’est donc par elle que s’exprimera le mieux et le plus directement la nature profonde de l'univers. Dans les Pensées sur la haute valeur de la Musique, qui font partie des Kreisleriana,

. Der goldene Topf (Fantasiestücke). — HWM, I, 235 et suiv. . Nussknacker und Mausekônig (Serapionsbrüder I). — HWG, VI, 196 et suiv. . Das fremde Kind (Serapionsbrüder IT). — HWM, VI, 263 et suiv. . Klein Zaches (Nachistücke). — HWM, VI, 129 et suiv. . Signor Formica (Serabionsbrüder IV). — HWM, VIII, 14 et suiv. . Nachricht von den neuesten Schicksalen des Hundes Berganza (Fantasiestücke). — HWM, I, 105 et suiv.

8. Kreisleriana (Fantasiestücke\. — HWM, I, 31 et suiv., 377 et suiv. — JLebensansichien des Katers Murr, HWM, IX-X.

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Sages

Hoffmann traite ironiquement de fous les artistes qui ont cherché à pénétrer le sens véritable de la musique, et les représente comme s’imaginant que leur art leur permet de s'évader de la vie vulgaire pour pénétrer dans le temple d’Isis. Leur art, qu’ils disent être le plus romantique de tous, n’aurait pour objet que l’infini et serait l’hiéroglyphe mystérieux de la Nature, grâce auquel seul le cœur de l’homme, éveillé à un désir infini, peut comprendre les voix des arbres, des fleurs, des animaux, des pierres et des eaux (*). Un peu plus loin, il insiste sur le caractère sacré de la révélation qu’apporte la musique à qui sait entendre son langage dans la disposition d'âme qui convient (!°). L'artiste est donc une sorte de prêtre ou d’initié, seul capable d'interpréter le langage mystérieux de la Nature vivante, dont la musique est la clef. Les expressions mêmes dont se sert Hoffmann ont été choisies à dessein pour rappeler les antiques mystères d’Isis et leurs initiés.

Cette faculté d’interprétation que possède l’artiste n'est pas le produit de la réflexion ou de l’étude. Elle ne saurait s’ acquérir, elle résulte d’un don. On est artiste, ou plus spécialement musicien, spontanément et de naissance. non autrement. Hoffmann s'exprime à ce sujet nettement dans un fragment des Kreisleriana où il discute une opinion de Sacchini (°°).

Un autre fragment, plus développé, montre que Hoffmann considère le musicien comme jouant un double rôle. I1 reçoit d’abord directement la confidence de la Nature, confidence faite spontanément ou sollicitée. Le pouvoir de solliciter cette confidence est une sorte de pouvoir magique, l’action du musicien sur la Nature est analogue à celle de l’hypnotiseur sur son sujet. Cette confi-

a. « Sie meinen nämlich, die Kunst liesse dem Menschen sein hôüheres Prinzip ahnen und führe ihn aus dem tôrichten Tun und Treiben des gemeinen JIebens in den Isistempel, wo die Natur spräche. Von der Musik hegen diese Wahnsinnigen nun vollends die wunderlichsten Meinungen; sie nennen sie die romantischste aller Künste, da ihr Vorwurf nur das Unendliche sei: die geheimnisvolle, in Tônen ausgesprochene Sanskrita der Natur, die die Brust des Menschen mit unendlicher Sehnsucht erfülle, und nur in ihr verstehe er das hohe Lied der Bäume, der Blumen, der Tiere, der Steine, der Gewässer! — Die ganz unnützen Spielereien des Kontrapunkts, die den Zuhôrer gar nicht aufheitern und so den eigentlichen Zweck der Musik ganz verfehlen, nennen sie schauerlich geheimnisvolle Kombinationen und sind imstande, sie mit wunderlich verschlungenen Mcosen, Kräutern und Blumen zu vergleichen. Das Talent, oder in der Sprache dieser Toren der Genius der Musik glühe, sagen sie, in der Brust des die Kunst übenden und hegenden Menschen und verzehre ihn, wenn das gemeinere Prinzip den Funken künstlich überbauen oder ableiten wolle, mit unauslôschlichen Flammen » (Gedanken über den hohen Wert der Musik, HWM, I, 52).

10. « Es gibt Augenblicke — vorzüglieh wenn ich viel in des grossen Sebastian Bachs Werken gelesen — in denen mir die musikalischen Zahlenverhältnisse, ja die mystischen Regeln des Kontrapunkts ein inneres Grauen erwecken. — Musik! — mit geheimnisvollem Schauer, ja mit Grausen nenne ich dich ! — Dich ! in Tônen ausgesprochene Sanskrita der Natur! — Der Ungeweihte lallt sie nach in Kindischen Lauten — der nachäffende Frevler geht unter im eignen Hohn ! » (1bid., 66-67).

11. Über einen Ausspruch Sacchinis und den sogenannten Effekt in der Musik, HWM,

JT, 420.

dence de la Nature n'est pas elle-même musique, du moins pas une musique perceptible pour d’autres que pour l'élu. Elle n’agit que comme excitation, pour éveiller dans l’âme du musicien un écho humainement traduisible. Le musicien est donc à la fois une sorte de médium et de mage, qui perçoit le langage musical mystérieux de la Nature et est capable de le traduire en musique perceptible aux autres hommes moins favorisés que lui. Cette traduction doit pouvoir être retenue et fixée, pour, ensuite, être reproduite à volonté. On se sert pour cela de signes conventionnels, les notes, qui expriment une partie de ce que le musicien a éprouvé; il y a des sonorités musicales tellement fugitives qu’elles échappent à toute notation. L'usage de ces signes est la seule partie de l’art musical qui puisse s’apprendre; tout le reste est spontané et échappe à toute règle (°°).

Les sons musicaux par lesquels la Nature fait sa confidence au mage ne sont perceptibles que pour lui seul. Cette idée se retrouve dans tous les contes de Hoffmann où il est question d’un personnage doué de ce caractère enfantinement et naïvement poétique qui le fait vivre en communion avec la Nature et lui permet d’en percevoir la vie véritable. Pour cet être d’élection, tout est vivant : non seulement les hommes, les animaux et les plantes, mais les pierres elles-mêmes et les métaux ont leur vie propre. Aux yeux de ce mortel privilégié, les couleurs sont plus vives; elles s’accompagnent de parfums délicieux et de sonorités enchanteresses. Là où les hommes vulgaires ne voient et n'entendent que des choses fort ordinaires, l’élu perçoit une harmonie divine. Couleurs, parfums et sons se fondent en une seule sensation totale. Les couleurs chantent, les sons embaument. Nous baignons dans un océan d'harmonie dont les vibrations sont engendrées inconsciemment par le moindre de nos mouvements, comme ce papillon, enfermé par hasard dans la boîte d'harmonie d’un cla- : vecin, faisait, à chaque coup d’aile, vibrer les cordes de l’instrument (1).

L'être naïf, poète ou musicien d’instinct, saisit ces vibrations et comprend la véritable nature de la musique. Le chien Berganza est le seul auditeur qui comprenne vraiment le sens profond des improvisations musicales de Kreisler (**). C’est donc uniquement l'intuition du sentiment, et non la raison, qui peut nous ouvrir ce monde mystérieux des sons.

En effet, dans le Vase d’or, l'étudiant Anselme est ballotté entre son instinct naïvement et spontanément poétique, qui le porte

. 12: Johannes Kreislers Lehrbrief, HWM, I, 432 et suiv. Une autre rédaction, plus explicite en certaines de ses parties, a paru dans le M orgenblatt fir gebildete Stände, Tübingen (Cotta), n° 45 et 46 des 21-22 février 1816 et est reproduite dans HWM, I 478 à

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