Beethovens Werke, série
oiseau n’ont pas de caractère double, de vie secrète et cachée au commun des mortels. Pour lui, quiconque s’approchera de la nature avec un cœur pur y verra Dieu tout naturellement, sans qu’il soit besoin d’une révélation particulière. Le mystère et le fantastique lui sont étrangers. Le sentiment de la nature beethovenien est celui d’un homme du dix-huitième siècle, 1l remonte surtout, par delà le Siurm und Drang, à Rousseau (**).
III. — Beethoven prophète L'IDÉE D'HUMANITÉ. LES IDÉES POLITIQUES.
L'aspect le plus caractéristique peut-être du Beethoven romantique est celui de mage ou de prophète. Les écrivains romantiques l’ont représenté comme ayant un contact direct avec lé monde supérieur des esprits, comme disposant, pour ouvrir l'accès de ce monde divin aux âmes naïves, du langage magique de la musique. Ils l’ont aussi représenté comme en avance sur son époque, comme l’annonciateur et le précurseur d’une humanité future.
Rien dans les écrits de Beethoven ni dans les anecdotes rapportées sur lui n’indique qu’il se soit considéré comme un mage romantique ayant accès au monde des esprits. Tout au plus peuton relever quelques traits ou boutades indiquant que pour lui la création musicale n’était pas consciente ou volontaire. Ainsi Czerny rapporte qu’un jour, un interlocuteur ayant insisté sur la gloire que Beethoven avait acquise dans le monde, celui-ci lui aurait répondu que ce qu’il avait « sur le cœur » s’extériorisait sans intervention de sa volonté (?**). Dans une lettre il aurait exprimé, peut-être de facon humoristique, l’idée que son origipalité était inconsciente (2*{).
C’est ce caractère irrationnel de l'inspiration, étrangère à la personnalité de l’artiste, qu’exprime la fameuse réplique de Beethoven à Schuppanzigh, un jour où celui-ci se plaignait de la difficulté de sa partie dans un quatuor : ses œuvres lui ont été
242. Ni le fait que Beethoven a cherché dans la nature le calme et la consolation de ses maux, plutôt qu’une excitation, ni le fait qu’il a chanté une nature aimable plutôt que l’âpre et grandiose montagne ne paraissent suffisants pour le mettre en contradiction avec les conceptions de Rousseau, qui, d’ailleurs, n’ont dû lui être connues qu’indirectement, à travers les poètes du xvrrre siècle allemand. — Cf. W. KAnz, Zu Beethovens Naturaufjassung, dans Beethoven und die Gegenwart, 220 et suiv.
243. « Ach, Unsinn Lo sagte er, (ich habe niemals daran gedacht, für den Ruf und die Ehre zu schreiben. Was ich auf dem Herzen habe, muss heraus und darum schreibe ich » (A. LEITZMANN, Beethovens Persünlichkeit, 1, 33).
244. € Ich hôre nur von anderen sagen, wenn ich neue Ideen habe, indem ich es selbst niemals weiss. » — Cité par G. ERNEST, Peethovens künstlerischer Werdegang, dans AMZI,, 25 IMmaïsS 1927, 293 et suiv.
dictées par « l'Esprit » (***). La même idée se trouve, sous une forme différente, après des plaintes sur son état de santé, dans une lettre de Beethoven aux fils de Schott, du 17 septembre 1824 (°“°).
Si on veut absolument prendre au pied de la lettre ces propos — les deux derniers surtout — on peut en tirer argument en faveur de la conception du Beethoven-mage en relation avec les esprits. Mais on peut aussi estimer que si Beethoven avait eu luimême cette idée romantique de sa propre personnalité artistique il l’aurait formulée avec plus de netteté et de détails et que ces propos ne seraient pas isolés dans la masse de ses écrits épistolaires et des anecdotes si abondantes et si variées qui ont été recueillies sur lui. Il faut sans doute y voir simplement la constatation pittoresque et peut-être un peu ironique du fait qu’en dernière analyse l'inspiration artistique est irrationnelle et inconsciente, que son origine demeure mystérieuse et échappe à la recherche la plus subtile.
D'ailleurs, dans les titres que Beethoven a donnés à quelquesunes de ses œuvres, dans le choix des poèmes qu’il a mis en musique ou dans les indications expressives dont il a usé pour guider ses interprètes, rien ne vient indiquer qu’il ait eu une conception fantastique de son art. Que l’on considère la partie de son œuvre qui ressortit nettement -à la musique expressive, puisque lui-même a fourni à ce sujet des indications assez nettes, ou celle qu’il faut bien ranger sous la rubrique de la musique pure, peut-être seulement faute de posséder la clef qui nous en ouvrirait le sens véritable, rien ne permet d’affirmer qu’un mysticisme fantastique ou un idéalisme magique à la Novalis y tiennent une place quelconque. I] ne faut donc pas exagérer l’importance de boutades fugitives et peu nombreuses dont l’œuvre musicale de Beethoven ne vient pas confirmer la signification romantique qu’on pourrait leur attacher.
Beethoven fut-il prophète? Bettina l’affirme dans la première des lettres qui lui sont consacrées dans la Correspondance de Gœthe avec une enfant (7). La lettre est datée de 1810, mais
245. «Glaubt Er, dass ich an seine elende Geige denke, wenn der Geist zu mir spricht? » Reproduit par P. BERKER, Beethoven, 357.
246. « Apollo und die Musen werden mich noch nicht dem Knochenmann überliefern lassen, denn noch so vieles bin ich ihnen schuldig und muss ich vor meinem Abgang in die Hlysäischen Felder hinterlassen, was mir der Geist eingibt und heisst vollenden » (BBr-KAL, V, 56; BBr-PREL, III, 128).
247. « Ich bin zwar unmündig, aber ich irre darum nicht, wenn ich ausspreche (was jetzt vielleicht keiner versteht und glaubt), er schreite weit der Bildung der ganzen Menschheit voran, und ob wir ihn je einholen? — ich zweifle; môge er …nur jeben bis das gewaltige und erhabene Rätsel, was in seinem Geiste liegt, zu seiner hôchsten Vollendung herangereift ist, ja, môge er sein hôchstes Ziel erreichen, gewiss dann lässt er den Schlüssel zu einer himmlischen Erkenntnis in unseren Händen, die uns der wahren Seligkeit um eine Stufe näher rückt » (Bett., III, 454).
son authenticité est indémontrable et les propos qu’y tient Beethoven sont trop semblables à des phrases de Bettina pour n’être pas suspects. La prétendue correspondance de Bettina avec Gæœthe a paru en 1835, huit ans après la mort de Beethoven. Considérer comme un prophète de l’humanité future l’auteur de la Neuvième symphonie était, à cette époque et pour un romantique, parfaitement possible. Mais si on pouvait admettre que la lettre fût authentique et eût été écrite réellement en 1810, il faudrait admirer en Bettina un sens divinatoire vraiment surprenant, car cette conception prophétique du génie beethovenien pourrait surtout s'appliquer à des œuvres de sa dernière période. Or aucune composition de Beethoven connue à la date indiquée par Bettina ne permettait de prévoir le caractère de ses dernières œuvres.
L’affirmation du caractère prophétique de l’œuvre de Beethoven doit s'appuyer surtout sur l’examen du final choral de la Neuvième symphonie. Le texte, emprunté à l’ode de Schiller A la joie, célèbre l’élan mystique, à la fois religieux et fraternel, d’une humanité qui ne pouvait être celle de l’époque où Schiller composait ses vers. C’est une anticipation morale, sociale et surtout poétique, qui s'explique chez Schiller par l’influence apaisante du groupe d’amis au milieu duquel il vivait alors, surtout de Kôrner, et par le calme d’une existence plus régulière succédant à la vie aventureuse de bohème révolté qui correspond à son Sturm und Drang.
Nous savons par une lettre de Fischenich à Charlotte Schiller que dès le début de 17903 Beethoven songeait à mettre en musique l’'Ode à la Joie, strophe par strophe (**). Quelques années plus tard, en 1708, un cahier d’esquisses porte des traces d’un travail musical sur un fragment de l’Ode à la Joie (***). En 1800, une annotation dans un cahier d’esquisses indique qu’à cette époque il avait l’intention de ne pas mettre en musique toutes les strophes de l’ode (?°°). Il est difficile de dire à quel moment Beethoven s’est décidé à faire du poème de Schiller le final vocal d’une symphonie. Mais l’intervention du chœur à la fin d’une œuvre instrumentale n’était pas dans son œuvre, en 1822-1823, une nouveauté : la Fantaisie op. 80, composée en 1808, comprend un prélude pour piano seul et un final varié pour piano et orchestre auxquels, dans la deuxième partie, vient s'ajouter un chœur mixte. Cet emploi du chœur dans le final d’une œuvre instrumentale n’est d’ailleurs pas une innovation de Beethoven. D’autres compositeurs de moindre importance l’ont précédé dans cette