‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 290 sur 356 · Cahier 113 (116), juillet 1826, p · texte numérisé non relu

Cahier 113 (116), juillet 1826, p

Tous ces cahiers sont conservés à la Bibliothèque nationale de Prusse.

Par contre, on évoquait avec sympathie quelques souvenirs de l’époque passée où, suivant des voies toutes différentes, le bon empereur Joseph II s'était montré monarque paternel et libéral.

Rien dans ces propos n’indique que Beethoven et ses amis aient été d'opinion républicaine ou démocratique. Si, vers le début du dix-neuvième siècle, Beethoven a traversé une période d'enthousiasme révolutionnaire, il est revenu depuis à l’admiration de sa jeunesse : Joseph II, le despote éclairé. À cette admiration s’ajoute celle de la constitution anglaise, en raison de son libéralisme. Les deux sentiments ne sont pas contradictoires.

Ils ne sont pas non plus en opposition avec la conception platonicienne de l’Etat, où la cité sera gouvernée par des philosophes n’ayant en vue que le bien de tous. Pas davantage avec la conception classique allemande de la « belle humanité », de cette élite morale à laquelle notre devoir est de chercher à ressembler et dont Gœthe et Schiller nous ont proposé d’admirables modèles : Iphigénie, par exemple, ou Max et Thekla.

Serait-il possible de constituer, à l’aide de tous ces éléments divers, un système politique ferme et cohérent? Il ne semble pas que Beethoven se soit posé cette question. Il est même probable qu’elle n’aurait eu guère d’intérêt pour lui, car il n’était ni un esprit systématique, ni un philosophe ou un politicien. Il était artiste, et la seule chose importante à constater est sa sympathie pour une forme libérale de gouvernement telle que l’ont conçue des penseurs du dix-huitième siècle, les uns groupés autour des idées de l’Aufkläürung, les autres sous la bannière du classicisme.

Telles sont les idées que l’on trouve, exprimées avec plus ou moins de netteté, dans Fidelio et dans la Neuvième symphonie. Les deux œuvres ont d’ailleurs ce caractère commun que l'idéal philosophique de belle humanité et la liberté politique n’y sont pas représentés comme une sorte de don gratuit du Ciel aux hommes, qui n'auraient qu’à jouir d’une existence douce et paisible. Cet état de perfection morale et sociale doit être conquis au prix d’une épreuve : Léonore a dû montrer le plus grand héroïsme moral et toucher le fond de la misère humaine avant de pouvoir accomplir l’acte symbolique de la délivrance de Florestan et des autres prisonniers. Et l’Ode à la Joie ne retentit qu’au final de la Neuvième symphonie, succédant à trois parties dont le caractère est sombre et où l’opposition des thèmes évoque tout naturellement une lutte opiniâtre.

. Si on essaie de tracer la courbe des variations de l'idéal politique de Beethoven, on trouvera (avec cette réserve que la classification essayée ici ne doit pas être prise rigoureusement au pied de la lettre et qu’elle indique seulement, non les conceptions

fermes et systématisées d’un philosophe, mais les tendances générales d’un artiste) : au début, dans la période de Bonn marquée par les deux cantates sur la mort de Joseph II et sur l’avènement de Léopold II, l’Aufklärung; plus tard, au début de l’époque viennoise et au moment des relations avec Bernadotte, une crise révolutionnaire qu’on peut comparer au Sturm und Drang; ensuite, de Fidelio à la Neuvième symphonie, des conceptions classiques qui permettent de placer le nom de Beethoven, sur le plan politique, à côté de ceux de Lessing, de Kant, de Gæœthe et de Schiller.

On peut donc ranger Beethoven parmi les tenants du libéralisme et de ce cosmopolitisme ou internationalisme qu’ont célébré à l’envi, dans leurs anticipations, quelques penseurs généreux, à la fin du dix-huitième siècle. Des influences diverses ont agi sur lui, successivement ou simultanément. Faut-il rejeter absolument celle de Rousseau, si importante cependant dans le bouillonnement d’idées de son époque et de la période suivante? On l’a fait, et on a nié que Beethoven ait jamais cru à la « bonté naturelle » (***). Pourtant la scène des paysans, dans la Symphome pastorale, est bien un tableau idyllique à la Rousseau, une évocation de la vie idéale à la campagne où le sentiment de la nature se confond avec un sentiment religieux un peu vague et qui n’est pas sans rapport avec le déisme. On peut y voir un embryon de peinture d’un état social idéal de liberté dans la nature.

A toutes ces influences littéraires ou philosophiques, il n’est sans doute pas téméraire d’ajouter celle de Mozart. On a remarqué des ressemblances entre la scène du ministre Fernando, à la fin de Fidelio, et l’air de Sarastro, dans la Flûte enchantée. Ces ressemblances ne sont pas seulement celles que permettrait le rapprochement des deux livrets. Elles sont aussi d’ordre musical, et la comparaison de la scène de Fidelio avec l’air « In diesen heil’gen Hallen » montre que Beethoven emploie par moments les mêmes intervalles mélodiques que Mozart et que la structure des deux scènes est symétrique, avec toutefois cette différence que le point culminant mélodique est au début chez Mozart et, chez Beethoven, à la fin (**°). On peut ajouter que, comme Fidelio, le dernier opéra de Mozart a pour objet le triomphe de la « belle humanité » représentée par Pamina et Tamino. L'amour des deux héros brave toutes les difficultés et subit victorieusement toutes les épreuves. Leur union est finalement la récompense de leur fermeté d’âme, de leur constance et de leur cou-

rage.

329. A. SCHMITZ, Das romantische Beethovenbtld, 54-58. 330. L. F. SCHIEDERMAIR, Die Gestaltung weltanschaulicher Ideen in der Vokalmustk

Beethovens, 43.

Toutes ces influences qui ont agi sur Beethoven viennent du seul dix-huitième siècle. On ne peut y relever aucun élément emprunté au romantisme. En politique, en effet, le romantisme s’est opposé nettement aux tendances libérales et cosmopolites de la fin du siècle précédent. Il a pris la forme d’un absolutisme nationaliste et réactionnaire qui devait provoquer l’opposition du groupe de la Jeune-Allemagne.

Si donc Beethoven peut être considéré comme prophète, ce n’est qu’au point de vue politique et social. Dans ce domaine, il fait figure d’annonciateur d’une humanité meilleure qui jouira d’une pleine liberté sous la conduite d’une élite philosophique. Il n’est pas révolutionnaire. Pas davantage on ne peut le considérer comme romantique : il n’a rien d’un visionnaire, on ne trouve dans ses idées ni dans ses œuvres aucun élément fantastique. Si quelquesunes de ses boutades font intervenir « l'Esprit » pour caractériser l’élément irrationnel de la création artistique, rien dans ses œuvres ne traduit la conception romantique de l’artiste-prophète, du mage servant de truchement sensible à l’absolu. Annonciateur des temps nouveaux, il a simplement voulu montrer à ses auditeurs la belle humanité idéale, fraternellement réconciliée dans la liberté. C’est un idéal de l’époque classique allemande.

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