‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 292 sur 356 · FAIRE · texte numérisé non relu

FAIRE

antérieurs, parviendra à délivrer le prisonnier et à confondre son ennemi. Soutenue par son amour et par son sentiment de l'équité, elle bravera tous les obstacles et fera montre d’une fermeté d’âme qui ira jusqu’à l’héroïsme, tenant tête à Pizarro qui est descendu dans le cachot pour supprimer lui-même son prisonnier dont la captivité ne garantit pas suffisamment le silence, couvrant son mari de son corps et, au moment décisif, faisant reculer le traître sous la menace d’un pistolet. Pour remplir sa mission, elle ne recule devant rien : elle s’est déguisée en jeune garçon pour entrer au service du geôlier Rocco et descend avec lui dans le cachot de Florestan pour l’aider à déblayer une vieille citerne qui doit servir de tombeau à son mari. Toutes ces épreuves horribles, elles les subit avec la plus grande constance. Elle tient bon jusqu’à la victoire complète. Elle représente le sentiment et la vertu, son triomphe est celui du courage et de la loyauté sur la haine, la méchanceté, l’intrigue et la calomnie.

Florestan est, lui aussi, un héros de la lutte contre les tyrans. Il connaît la vilaine âme de Pizarro et dénoncerait ses crimes au souverain, si Pizarro n’avait trouvé le moyen de l’empêcher d'élever la voix en l’enfermant dans le plus profond cachot de la prison qu’il gouverne. Un tel homme est même si dangereux pour les coquins que Pizarro, jugeant sa précaution insuffisante, projette de le faire taire définitivement par le meurtre. C’est la lutte de Florestan contre la tyrannie et l’arbitraire qui lui ont valu la haine de Pizarro. Lui aussi aura la fermeté d'âme nécessaire pour supporter l’épreuve et pourra, grâce à l’héroisme de Léonore, recouvrer la liberté.

L’ennemi commun de ce couple héroïque est Pizarro, autoritaire, violent, fourbe, capable des plus noires actions. C’est le tyran intégral, froidement calculateur et inaccessible à un sentiment humain. Sa puissance est d’ailleurs fragile, elle est ruinée d’un seul coup par l’arrivée du ministre « ex machina » qui dénoue la situation et récompense chacun selon ses mérites en donnant la liberté à tous les prisonniers que Pizarro détenait injustement et en envoyant Pizarro prendre la place de Florestan dans son cachot.

Léonore et Florestan poursuivent donc le même but moral et social : la lutte pour la liberté et la dignité humaine contre un personnage corrompu qui abuse de sa puissance. Leur victoire amène non seulement la libération de Florestan, mais aussi celle des prisonniers, qui se trouvent n'être que d’innocentes victimes. Au point de vue politique, cette libération indique l’esprit libéral du ministre et de son souverain, en opposition complète avec la violence, l'arbitraire et la tyrannie du sinistre Pizarro.

L’héroïsme de Léonore et de Florestan et l’aspiration à la liberté ne sont pas exprimés seulement dans les paroles du livret de

Bouilly adaptées par Sonnleithner et Treitschke. La musique de Beethoven vient renforcer le sens des paroles. Déclamation musicale, choix des tonalités et modulations, emploi des timbres des instruments de l’orchestre montrent bien que Beethoven a eu le souci de mettre en évidence ces deux éléments inséparables, de leur accorder une importance capitale dans son drame.

Ainsi, au premier acte, dans le trio n° 5, quand Léonore répont aux exhortations de Rocco : « J'ai du courage, avec sangfroid j’oserai descendre », c’est sur une phrase musicale qui non seulement contraste avec la déclamation placide de Rocco par son élan mélodique, mais qui module brusquement du ton de fa à celui de sol majeur pour revenir ensuite à celui de fa. L’expression d’énergie concentrée et soudain révélée est encore accentuée par l'emploi, au début de la phrase, des instruments à vent dont l’intervention subite fait contraste avec le quatuor, principal soutien orchestral de la phrase précédente de Rocco (*). Un peu plus loin, tandis que Rocco et Marceline lui prédisent le bonheur dans l’amour, Léonore répond : « J’ai confiance en Dieu et dans le droit » sur un rythme énergiquement martelé qui se maintient ferme, tandis que les voix des deux autres personnages, qui expriment pourtant un sentiment analogue, ont des inflexions plus molles (*).

Un peu plus loin, dans l’air de Léonore (n° 9), l’adagio sentimental, où P’héroine exprime en phrases mélodiques, coupées de vocalises, son espoir et sa confiance en l’amour pour atteindre son but, est suivi d’un allegro con brio introduit par la brusque attaque rythmique des cors et du basson succédant à l’orchestre complet pour souligner l’importance de la réplique suivante, déclamée avec fermeté : « Je suis mon impulsion intérieure, je ne tremble pas, c’est le devoir de fidèle amour conjugal qui me soutient » (°).

L’aspiration à la liberté est exprimée en diverses nuances par le chœur des prisonniers, dans le final du premier acte (n° 10). A quelques calmes accords de l’orchestre pianissimo succède l’attaque du chœur par entrées successives : « O quelle joie de respirer légèrement à l’air libre », tandis que peu à peu se répète et s’enfle à l’orchestre un motif calme destiné à produire une impression de soulagement et de bien-être (*). Formant contraste avec la sérénité de ce début, les quelques mots : « Le cachot est un tombeau » sont chantés à l’unisson, sur un fragment de gamme chromatique descendante et en rythme syncopé, et accom-

Beethovens Werke, série 20, tome I, 73.

Ibid., 75-76.

Ibid., 120

Ibid, 125-126.

our

pagnés faiblement par le quatuor seul (7). Un peu plus loin, un ténor solo invite ses compagnons à placer leur confiance en Dieu qui les aidera et leur fera retrouver la liberté et le calme. Au ton de si bémol, dans lequel le chœur exprime sa joie morne, succède brusquement la tonalité plus claire de sol majeur; à l’orchestre complet, seuls quelques instruments à vent et les altos. Dans le même ton, le chœur exprime, en un grand et rapide crescendo accompagné par tout l'orchestre, son espérance en la liberté. Mais le ton plus sombre de si bémol reparaît : une basse solo rappelle ses camarades à la prudence : on les épie (*). C’est dans le même ton de si bémol majeur que les prisonniers chanteront leur regret de la lumière en regagnant leurs cachots. Cette tonalité produira un effet d’assombrissement, car elle succède, cette fois, par modulation brusque à l’accord de la majeur (°).

Entre les deux chœurs des prisonniers, expression du regret de la liberté perdue et de l’espoir de la recouvrer un jour, se place la scène où Rocco apprend à Léonore qu’il l’emmènera le jour même dans les cachots. « Dès aujourd’hui? O quel bonheur! » répond Léonore pleine de l’ardeur de sa mission. Succédant à la calme déclamation de Rocco, soutenue à peine par quelques accords du quatuor, c’est, sur un mouvement soudain plus rapide, une explosion de l’orchestre agité, en un accord de septième diminuée attaqué sans préparation (°°).

Puis, Rocco ayant expliqué que leur rôle à tous deux se bornera à creuser la tombe du prisonnier que le gouverneur viendra exécuter lui-même, un changement de mouvement, de rythme et de tonalité (andante con moto 6/8, mi bémol majeur) indique l’affolement intérieur que Léonore ne parviendra pas à dissimuler complètement à Rocco. Elle se dominera cependant et se déclarera prête à le suivre (/”).

Au deuxième acte, dans l’air de Florestan (n° 11), il y a une opposition marquée entre l’adagio cantabile 3/4 qui exprime la plainte de Florestan et sa résignation par des phrases mélodiques en la bémol majeur, avec une modulation vers le sombre la bémol mineur, et le boco allegro à quatre temps, en fa majeur, où la voix du hautbois, jusque-là silencieux, se dégage de l’orchestre dont le rôle devient surtout rythmique, tandis que le prisonnier s’exalte à la vision de Léonore qui lui apporte la liberté (°*). Et dans le duo qui suit, pendant lequel Rocco et

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