‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 298 sur 356 · Fidelio, 90 et suiv · texte numérisé non relu

Fidelio, 90 et suiv

bout à l’autre c’est la même déclamation forcenée où s'exprime un caractère violent, sans générosité, en opposition complète avec ceux de Léonore, Florestan et Fernando. Rocco, lui, montre le fond de son caractère dans l'air n° 4(*°) : « Si on n’a pas non plus d’or à sa portée, on ne peut être tout à fait heureux », dit-il en commençant. Sur un allegro moderato à 2/4 il énumère les désagréments de l’'impécuniosité;, un allegro à 6/8 chante, par contre, sur un rythme dansant les avantages de la fortune: sur un retour au premier mouvement, Rocco conclut : « Le bonheur sert comme un valet pour une solde, c’est une belle chose que l’or. » Un deuxième couplet reproduit la même disposition. Au passage, on entend des propos comme « Quand il tinte et roule dans les poches, on tient le destin prisonnier; l’or procure la puissance et l’amour, il satisfait le désir le plus hardi », ou bien encore : « Quand le néant s’unit au néant, la somme est et demeure petite; qui ne trouve à table que l’amour quittera la table affamé. » L'opposition est complète entre la façon dont Rocco conçoit l’existence, qu’il dépouille de tout élément sentimental, et la passion noble et ardente qu’ont l’un pour l’autre Léonore et Florestan. Beethoven a su souligner musicalement les diverses nuances des propos cyniques et vulgaires de Rocco. Quant à Marceline et Jacquino, ce sont deux aimables jeunes gens, sentimentaux à leur façon, mais bien benêts. Marceline

s’éprend de Fidelio, en qui elle ne soupçonne pas une femme, et ne sait que rougir de honte et de ridicule, au dernier acte, lorsqu'elle découvre son erreur. Jacquino, lui, est un amoureux sans consistance, que Marceline traîne à sa suite sans s’émouvoir le moins du monde. L'un comme l’autre ont été traités par Beethoven dans le style gracieux du dix-huitième siècle, les phrases musicales qu’ils ont à chanter ne comptent nul accent dramatique, ni même nul accent profond. Ce sont simplement des fantoches juvéniles et sans beaucoup de tête ni d'âme.

Dans le drame comme dans la musique de Fidelio, les êtres de sentiment s'opposent donc aux philistins, ces derniers étant représentés par diverses variétés dont les caractères vont de l’odieux au ridicule. Cette opposition, on la trouve chez Hoffmann, chez Chamisso, dans les Mémoires d’un Propre-à-rien d’Eichendorff et chez beaucoup d’autres auteurs romantiques. Mais chez eux les personnages sentimentaux sont, nous l’avons dit, en général passifs. C’est dans le Sturm und Drang qu’on trouve plutôt, dressés contre le monde des philistins, des personnages sentimentaux héroïques, frères de Léonore et de Florestan. Les philistins, calculateurs froids, inaccessibles aux élans généreux du sentiment représentent parfois, dans les drames de Sturm und

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