INTRODUCTION
La légende romantique de Beethoven et la critique
L'idée que nous nous faisons des grands hommes de jadis n’est jamais entièrement conforme à leur personnalité réelle. Les conceptions diverses des générations successives qui nous séparent d’eux ont fait mettre en lumière tels ou tels traits qui corresbpondaient mieux aux tendances du moment. On a parfois exagéré l'importance de certains épisodes de leur vie, de certains éléments de leur caractère, aux dépens d’autres. Entre des anecdotes transmises par la tradition et parfois contradictoires, un choix s’est opéré. Une personnalité souvent composite, assez dépourvue de nuances, s’est dégagée et s’est imposée. Les grands hommes ont ainsi leur légende, et leur souvenir reste vivant dans la mémoire de la généralité des hommes sous l'aspect d’une sorte d’image d’'Epinal aux contours nettement accusés, au dessin sommaire, au coloris éclatant. Gaœthe est l’Olympien, Napoléon le dieu de la guerre, Victor Hugo l’exilé de Guernesey, Bismarck le Chan-
celier de fer, Richard Wagner le vwsionnaire « musicien de l’avenir ». Dans certains cas — celui de Wagner, par exemple, ou celui de Hugo — l'intéressé lui-même et ses proches ont
contribué à la constitution de cette figure légendaire, à la création d’une sorte d'image ofhcielle, considérée comme seule conforme à l’orthodoxie par un groupe de dévots et sous laquelle il est parfois malaisé de retrouver les traits véritables de l’homme de génie.
Comme tous ces grands hommes, Beethoven a sa légende, dont l’origine remonte à l’époque même où 1l vécut. En ce début du dix-neuvième siècle, qui vit se développer en Allemagne le mouvement romantique, ce musicien original, dont les œuvres avaient un accent différent de celui des classiques, ses prédécesseurs immédiats, a été tout naturellement considéré par les écrivains et les critiques comme un romantique. Eux-mêmes à la recherche de nouveautés dans tous les domaines de la pensée : littérature et
poésie, philosophie, morale, religion, arts plastiques, théâtre, etc., les romantiques ont salué avec enthousiasme cet artiste qu'ils sentaient différent des autres musiciens. Ils ont vu en lui un novateur comme eux et, le langage musical n'ayant pas la précision concrète du langage articulé, ils ont interprété comme du romantisme cette originalité dont la simple audition d'œuvres de Beethoven leur faisait constater la réalité.
Faut-il préciser que le terme de romantisme doit être entendu ici au sens qu’il a pour les historiens de la pensée allemande et non au sens qu’il a en France? Le romantisme allemand, qui s’est développé à la fin du dix-huitième siècle et au début du dixneuvième, correspond plutôt à ce que fut dans la littérature française, un siècle environ plus tard, le symbolisme, tandis que le romantisme français du début du dix-neuvième siècle a surtout des points communs avec le Sturm und Drang des environs de 1770 ().
Les romantiques allemands de l’époque de Beethoven n’ont pas seulement constaté l'originalité de sa musique. Ceux qui ont pu l'approcher ont eu le sentiment que son caractère et son genre de vie différaient profondément de ceux des musiciens classiques. Avant lui, un musicien ne pouvait gagner sa vie qu'en entrani au service d’une paroisse ou d’un grand seigneur. Bach avait fini ses jours comme Cantor de Saint-Thomas à Leipzig, Haydn comme maître de chapelle du prince Esterhazy. Ce n’est pas sans incidents violents que Mozart avait pu quitter le service de l’archevêque de Salzbourg. Beethoven est le premier musicien qui ait pu rester toujours indépendant. La seule condition mise, en 1809, au paiement de la pension que devaient lui servir l’archiduc Rodolphe et les princes Kinsky et Lobkowitz était qu’il ne quitterait pas l’Autnche.
À travers les dificultés de son existence, Beethoven resta donc hbre. Cette indépendance singulière, selon les conceptions de l’époque, était rendue plus impressionnante par les manières jrustes de Becthoven, par son caractère difhcile, par une négligence vestimentaire et des façons de bohème génial qui, à mesure qu'il prenait de l’âge, S’accusaient toujours davantage. Enfin ceux qui l'ont vu à la fin de sa vie ne pouvaient manquer d’être frappés par sa surdité devenue à peu près totale. Un musicien sourd! Voilà qui est vraiment extraordinaire. Privé du contact par l’ouïe avec le monde extérieur, il fallait qu’il vécût dans un univers sonore intérieur. C'était une belle occasion d'interpréter par le
fantastique cette personnalité extraordinaire. Les romantiques n’y ont pas manqué.
1. J,.-A. FOURET. Romantisme français el romantisme allemand (Mercure de France numéro du 17 maïs 1027, 257-270).
En fait, l'interprétation fantastique de la personnalité artistique de Beethoven est plus ancienne. Elle date d’une époque où sa surdité n’était pas encore assez développée pour être de notoriété publique. Quand cette infirmité a été connue, elle n’a fait que confirmer, aux yeux des romantiques, leur conception de la personnalité artistique de Beethoven.
Dès que des écrivains ou des journalistes contemporains de Beethoven se sont occupés de lui, ils ont essayé de le caractériser en fonction des idées sur la musique qui avaient cours parmi eux. Or l’époque où vécut Beethoven est marquée, dans le domaine de la philosophie de la musique, par une évolution qui va du classicisme au romantisme ou de Kant à Schelling. C’est la victoire des conceptions romantiques, sentimentales et fantastiques, sur les théories classiques plus proches, dans ce domaine, du rationalisme, qui déterminera la façon dont les écrivains romantiques et la critique de son époque vont considérer Beethoven et son œuvre.
Cette victorre est complète lorsque, en 1810, E.T.A. Hoffmann publie, dans la Gazette musicale de Leipzig, sa première analyse d'une œuvre de Beethoven : celle de la Cinquième symphonie. Hoffmann, musicien autant que poète, et même avant d’être poète, apprécie les œuvres de Beethoven en homme de métier, au courant des règles et des styles de la composition musicale. Il les interprète aussi en romantique et fait de Btéethoven une sorte de mage en communication avec le monde des esprits. Sa science musicale et son talent d'écrivain lui assurent une autorité telle qu’on pourra relever son influence chez la plupart des romantiques qui, après lui, s’intéresseront à Becthoven et essmeront d'analyser son originalité. Le Beethoven-mage de Hoffmann se retrouvera chez eux avec des. traits plus ou moins nets, mais bien reconnaissables.
Le cas de Bettina Brentano est un peu différent de celui de Hoffmann. D'abord parce qu’en musique elle n'a été qu’un amateur et que sa culture proprement musicale ne saurait se comparer à celle de Hoffmann. Ensuite parce que celles de ses œuvres où elle parle de Beethoven n’ont été publiées qu'après la mort de Beethoven et qu'il est impossible de distinguer dans ses afhrmations la part de l'intuition sincère et spontanée et celle de la réflexion venue après coup. Une fois Beethoven mort, il n’était pas difhoile de li reconnaître un génie que personne à ce moment ne contestait plus. Le mérite aurait été plus grand de discerner aussi nettement ce génie dès 1810, à une époque où son originalité surprenait encore nombre de gens. Quoi qu’il en soit, l’intuitive rejoint le musicien-poète. Le Beethoven de Bettina, à la fois mage et prophète, est assez conforme à celui de Hoffmann.
C’est dans le même sens romantique qu'agissent des écrivains de moindre importance, qui publient à des dates diverses le récit de leurs contacts avec Beethoven. On trouve dans ce groupe
Varnhagen von Ense et Clemens Brentano, frère de Bettina, Rochlitz, Rellstab, et même un écrivain-musicien que mi son tempérament ni son éducation ne portaient vers le romantisme Reichardt.
Des environs de 1800 à 1827, la presse contemporaine a changé à l'égard de Beethoven. Incertaine au début, déroutée par les accents nouveaux que Beethoven faisait entendre à son public, elle a, surtout après la publication des comptes-rendus de Hoffmann, franchement évolué dans le sens romantique. Ce n’est pas qu’à partir de ce moment elle n'ait plus jamais été surprise par les nouveautés qu’'apporiaient les œuvres successives de Beethoven. Plus d’une fois elle a été embarrassée et son embarras s’est traduit par des regrets ou des reproches qu’on peut, à l'heure actuelle, trouver ridicules, mais qui sont précieux par le témoignage qu’ils apportent sur la façon dont Beethoven fut accueilli par ses contemporains. Le curieux est que le Beethoven dont on peut dégager les traits de la masse des articles de presse qui lui furent consacrés de son vivant est une simple et pâle réplique du Beethoven de Hoffmann, de Bettina et des autres écrivains romantiques.
En somme, au moment où meurt Beethoven, en 1827, les principaux éléments de sa légende romantique sont déjà constitués. Les écrivains ou les musiciens romantiques qui, plus tard, s’occuperont de lui adopteront l'interprétation de leurs prédécesseurs. Beethoven sera un mage, un prophète, un homme de la nature, un révolutionnaire.
Des musiciens ont suivi la voie ouverte bar les écrivains et les critiques. L’Autobiographie de Spohr et les écrits de Schumann contiennent des portraits ou des interprétations de Beethoven où 1 n'est pas difhcile de déceler l’influence de Bettina (°).
Parmi les biographes, 1l faut mettre à part Schindler, Wegeler et Ries qui ont consciencieusement rédigé leurs souvenirs sur Beethoven et qui, ayant été de ses familiers, ne peuvent guère être pris en défaut que sur des points de détail. L'interprétation romantique de la figure de Beethoven reparaît en 1850 dans le Beethoven d’'Adolf Bernhard Marx. Marx se défie de l'imagination de Betina, mais S’appuie sur Hoffmann et le dépasse même dans son interprétation fantastique du sentiment religieux de Beethoven (°). Dans sa Vie de Beethoven, parue de 1864 à 1874, L. Nohl fait quelques réserves sur l'authenticité des anecdotes transmises par Bettina, mais la suit pour nous présenter Beethoven comme un démocrate et un révolutionnaire, et aussi comme un rêveur roman-