Ibid
Et le chœur chante, au final : « Que celui qui a conquis une épouse aimante mêle sa voix à notre allégresse! Jamais on ne célébrera trop haut celle qui sauve son époux. » À quoi Léonore répond : « L'amour a dirigé mes efforts, le véritable amour n’a pas peur. » Et un peu plus loin : « Par l’amour j'ai réussi à te délivrer de tes chaînes. Qu’avec amour cet acte soit hautement célébré, Florestan est de nouveau à moi. »
Ce n’est pas seulement dans le livret de Sonnleithner et Treitschke que ces répliques ont de l’importance. Beethoven leur en a donné musicalement par le jeu déjà étudié des modulations et des rythmes qui met en valeur ces passages et rend leur sens frappant pour l’auditeur.
L'amour, tel qu’il s'exprime dans Fidelio dont il constitue un des ressorts dramatiques et psychologiques essentiels avec l’héroisme dont il est inséparable et l’amour de la liberté, est un sentiment généreux et d’une violence élémentaire, capable de. surmonter tous les obstacles. Ceux qui en sont possédés cessent d’être eux-mêmes, ils n’ont plus d’existence individuelle. Seul le couple réuni trouve, dans la fusion totale des deux personnalités qui le composent, la vie réelle et supérieure du sentiment. Cet amour n’est pourtant pas un sentiment désordonné et subversif : il s’identifie avec le mariage, il est un élément essentiel d’ordre social. Représentants de cet ordre social naturel fondé sur l’amour, Léonore et Florestan s'opposent à Pizarro, dont les ténébreux desseins proviennent de sa nature basse, cérébrale et calculatrice. Couple idéal, uni à la fois par le mariage et par l’amour le plus absolu, ils s'opposent à Jacquino et Marcelire, les deux amoureux niais et terre-à-terre qui jouent un rôle ridicule.
On serait facilement tenté de voir dans la facon dont Beethoven chante l’amour conjugal un trait de rationalisme ou de « philistinisme ». Mais il ne faut pas oublier que beaucoup d’œuvres du Sturm und Drang célèbrent, comme Fidelio, l'union totale de l’homme et de la femme par l’amour dans le mariage. Aïnsi, dans Gœtz de Berlichingen, le ménage idéal de Gœtz et Elisabeth s’oppose à celui des deux intrigants, Adélaïde et Weislingen. Dans Emilia Galotti, c’est à la sainteté de l’union légi-
ee où l’amour trouvait son compte, que le père Galotti sacrifie sa fille.
Mais on peut voir aussi autre chose dans la morale sociale qui est le fond du Fidelio de Beethoven. On a déjà pu constater, dans l’analyse de l’héroïsme, que le caractère de Léonore s’oppose à celui de Pizarro comme l'instinct généreux à la raison glacée et desséchante et que Léonore, Florestan et Fernando représentent une « belle humanité » dont l’idéalisme ardent s’op-
pose au matérialisme odieux ou ridicule du groupe antagoniste. La conception de l’amour qu’incarnent Léonore et Florestan, où la moralité et la liberté se rejoignent, ressortit à l’idéalisme moral de Herder. On peut aussi l’expliquer par l’éthique kantienne fondée sur le respect de la loi morale et aboutissant à la liberté métaphysique (*‘). Ici encore on trouve dans la conception beethovenienne de l’amour une préoccupation morale et sociale provenant de sources diverses : le Sturm und Drang, Herder, Kant en ont fourni les éléments. Peut-être aussi renferme-t-elle quelques traces de rationalisme impossibles à isoler.
3° L'amitié. — L'amitié joue également un rôle dans le drame de Fidelio. L''affection qui unit Fernando à Florestan suffit à faire comprendre au ministre que son ami a été injustement détenu et à lui permettre d'imposer silence à Pizarro qui tente de se justifier. L'importance de la reconnaissance des deux amis et de l’explication qui suit est marquée dans la partition par un changement de tonalité (d’ut majeur à la majeur) et par un ralentissement du mouvement qui devient meno allegro (*’). L’indication est rapide, mais elle complète la psychologie du groupe des personnages sentimentaux. Fernando et Florestan sont unis comme Gœtz de Berlichingen et ses fidèles amis, comme don Carlos et le marquis de Posa.
4° Le sentiment religieux.— La religion n’est pas la source principale d’inspiration de Fidelio. Elle n’est pourtant pas négligeable dans le drame. Le groupe des personnages idéalistes exprime, à l’occasion, des sentiments religieux. Dans le trio n° 5 Léonore proclame qu’elle a confiance en Dieu et dans le droit (**). Florestan dans son cachot se plaint de sa solitude, puis ajoute : « Mais la volonté de Dieu est juste! Je ne murmure pas, c’est à toi qu’il appartient de mesurer les souffrances (“”). » L'importance de cette phrase et l’intérêt que Beethoven accordait à chacune des expressions dont elle se compose sont soulignés par trois changements de mouvement (poco andante, poco allegro, adagio), deux changements de mesure (de 4/4 à 3/4, puis à 2/2 et retour au 3/4) et deux modulations (de la bémol à si naturel, puis à mi majeur, et retour à la bémol). Dans le duo n° 15 Léonore et Florestan, éperdus de joie en se trouvant réunis, remercient Dieu qui leur accorde cette félicité, sans qu’on puisse toutefois
46. H. A. KORFF, Geist der Goœthezelt, IX, 204 et suiv. 47. Fidelio, 252.
48. « Ich hab’ auf Gott und Recht Vertrauen » (Beethovens Werke, série 20, n° x, 75).
49. « Doch gerecht ist Gottes Wille! Ich murre nicht : das Mass der Leiden steht bei dir » (Zbid., 174-175).
Are
discerner si le sentiment religieux a entraîné une particularité quelconque de la mélodie et de l’harmonie de ce passage ( ). Dans le final du dernier tableau, le passage en fa majeur à 3/4, sostenuto assai, où intervient la citation musicale de la cantate sur la mort de Joseph II est une invocation : « O Dieu! ton tribunal est juste, tu nous éprouves, tu ne nous abandonnes pas (51). » Cet épisode est en sol majeur, au milieu d’un chœur en si bémol (°?) L'idée de religion n’a, dans l’ensemble de l’œuvre, qu'une importance secondaire. Mais sa présence y est réelle, elle joue un rôle certain dans la psychologie des personnages principaux et Beethoven en a souligné musicalement les apparitions.
Fidelio est donc extrêmement important pour l’étude des idées morales et sociales de Beethoven. L/'/anecdote dramatique proposée au musicien lui a fourni, malgré les faiblesses du livret, l’occasion de grouper en une œuvre unique l’expression des idées essentielles sur lesquelles repose la vie morale de l’homme. Il y a montré ses conceptions et peut-être aussi l’importance relative qu’il leur attribuait.
L'idée centrale du drame est l’aspiration à la liberté. C’est le sort de Florestan qui est en jeu, bien évidemment, mais la conception du musicien a dépassé de beaucoup celle des librettistes. Là où ceux-ci n’ont vu qu’une anecdote dramatique et sentimentale, Beethoven a vu un conflit d’une portée morale et sociale immense : il l’a montré par l’ampleur qu’il a donnée au chœur des prisonniers du deuxième tableau et à la scène finale, où le déchaînement de l’allégresse générale ne peut se justifier que si on accorde à la libération de Florestan une valeur symbolique l’aspiration des hommes à la liberté doit être satisfaite.
Cette liberté doit être conquise de haute lutte sur les puissances mauvaises qui ne l’admettent pas. Seul un personnage héroïque peut délivrer ses frères. Il puisera l’énergie nécessaire à cet acte dans l’amour. Léonore est l’exemple vivant de l’amour total et absolu, capable d’engendrer tous les héroïsmes. Cet amour n’est d’ailleurs pas une passion déréglée, il est légitime et conforme aux conventions sociales. Ce qui justifie sa révolte, c’est l’arbi-