CONCLUSION
L'interprétation de la musique a, dans les textes où nous lJ’avons étudiée, revêtu diverses formes. Pourtant, sous la plume des écrivains ou des musiciens comme sous celle des journalistes, dans les écrits de Hoffmann comme dans ceux de Richard Wagner, au cours de cette période de plus de soixante ans, cette interprétation offre quelques traits permanents qui établissent un lien entre ces auteurs et ces moments différents. Ce sont ces traits permanents qu'on peut appeler interprétation romantique de la musique.
A la base de cette interprétation est PAe que la musique n’est pas à elle-même sa propre fin, ne constitue pas un univers clos. Pour le romantique, la musique est un langage. Langage d’une nature particulière, que notre sens de l’ouie perçoit, mais dont le but véritable est situé bien au delà de nos facultés sensorielles. La nature même du phénomène musical fait qu’il ne parvient pas à notre intellect, comme le phénomène du langage articulé : la pensée musicale ne s'exprime pas sous forme de concepts intelligibles à notre raison. C’est au sentiment qu’elle s’adresse, ce sont nos organes affectifs qui recevront et élaboreront l’impression musicale transmise par notre ouie.
Quel message va nous apporter ce langage? Ce ne peut être qu’un message d’ordre sentimental, puisque seul notre sentiment est capable d’en accueillir la communication. Mais puisque le langage musical ignore la précision du concept, le sentiment qu’il exprime n'aura aucun caractère particulier : pour le romantique, la musique exprimera l’absolu.
Cet absolu, la tendance romantique au rêve et au mysticisme a essayé de l’interpréter. Elle y a vu une révélation de l'infini ou du divin, que sa nature même rend inconnaïissable à l’homme et dont la musique ne peut donc nous procurer l'intuition qu’en vertu d’un pouvoir magique. Le musicien devient pour le romantique une sorte de prêtre, de prophète ou de mage que les esprits, Dieu, l’infini où l'absolu ont doué du pouvoir d’être leur interprète auprès des hommes.
Les romantiques n’ont certes pas été les premiers à attribuer à la musique un pouvoir expressif et à chercher à analyser ce pouvoir. Mais jusque-là l’étude de l’expression musicale se faisait surtout à propos de la musique lyrique ou dramatique, où les paroles fournissent de précieuses précisions sur le sentiment exprimé. L'originalité des romantiques (de Wackenroder en premier lieu) a été d'étudier surtout le pouvoir expressif de la musique purement instrumentale, de rechercher ce que pouvait bien exprimer la musique isolée de tout élément de langage rationnel ou intelligible. Dans le drame musical dont la théorie procède du romantisme, la musique ne sera plus considérée comme asservie à la parole, comme dans l'opéra de Gluck : poème et musique exprimeront, chacun à sa façon et sur son plan, l’idée du drame. Le poème en montrera le côté anecdotique, la musique en évoquera l'élément éternel ou « purement humain » (R. Wagner).
Une originalité plus grande du mouvement romantique a été d'accorder à la musique une importance primordiale dans la hiérarchie des arts, d’en faire même l’art suprême, qui, mieux que tout autre, nous apporte la révélation de l’infini et du divin, et de concevoir comme baignées de musique non seulement la poésie (Novalis), mais d’une façon générale la vie entière de l’homme idéal, du poète, de l’artiste (Hoffmann).
Le plus grand musicien vivant à l’époque où s’épanouissaient ces conceptions a été Beethoven. Une rencontre singulière a fait que ce musicien fût non seulement un artiste original, mais surtout un compositeur d'œuvres instrumentales. Il est donc arrivé à point nommé pour que les romantiques aient pu chercher dans ses œuvres la confirmation de leurs vues théoriques.
Or notre étude de quelques-unes des principales œuvres de Beethoven n’a fait apparaître dans aucune d’entre elles un élément incontestablement romantique. D’autre part, ni la correspondance de Beethoven ni les Cahiers de conversation ne renferment aucune indication permettant de reconnaître chez lui des tendances romantiques, ni même une sympathie quelconque pour le romantisme. Il ressort au contraire de notre analyse que les éléments de l’art beethovenien ont toujours leur origine dans le dix-huitième siècle.
Les principaux de ces éléments sont classiques : l’idée de l’héroisme vainqueur des épreuves et celle du triomphe de la personnalité héroïque, la conception de la « belle âme », le souci de moralité et l’aspiration à la liberté morale et sociale, ainsi que l'espoir en la constitution, par-dessus les frontières, d’une Internationale des élites fraternellement unies par un même idéal, prélude de la fraternité universelle des hommes. A ces concep-
tions classiques se mêlent des éléments empruntés à l’Aufklärung, par exemple dans la conception de la religion ou dans celle des rapports du peuple avec son souverain, ou d’autres venus du Sturm und Drang, par exemple l’idée du personnage héroïque ou la façon sentimentale de considérer la nature. C’est toujours du dix-huitième siècle que Beethoven procède. Sa conception de la nature ou celle de l’amitié pourraient peut-être être rapprochées des conceptions romantiques analogues. Mais c’est uniquement parce que le romantisme est, en beaucoup de points, la continuation du Sturm und Drang. I n’y chez Beethoven ni mysticisme ni fantastique, donc rien de nettement et spécifiquement romantique. L'idée d’épreuve elle-même, qui a pris des formes si diverses dans l’œuvre de Beethoven et qui est peutêtre, parmi les caractères originaux de son art, celui auquel les auditeurs et la critique sont le plus sensibles, ne se présente pas sous un aspect romantique : le héros romantique est en effet plutôt passif, tandis que le héros beethovenien, individuel ou collectif, est actif comme les héros du Sturm und Drang et du jclassi-. cisme. L'idée beethovenienne d’épreuve pourrait être rapprochée de l’idée maçonnique d’épreuve que Mozart a illustrée dans la Flûte enchantée. Comme Mozart dans sa dernière œuvre théâtrale, Beethoven a rêvé de constituer cette élite internationale de « belles âmes » que le dix-huitième: siècle croyait possible.
Répétons-le encore : ce mélange d’Aufklärung, de Sturm und Drang et de classicisme qu’on peut relever dans les conceptions de Beethoven n’a pas d’importance et ne permet pas d’accuser Beethoven d’incohérence. Il ne faut pas juger Beethoven comme on jugerait un théoricien où un philosophe. Il serait même excessif d'exiger de lui un esprit de système. Beethoven a été un artiste créateur et n’a cherché à se donner pour rien d’autre. Seule son œuvre compte et porte témoignage de son inspiration et de sa capacité d’organisation. C’est uniquement son œuvre qu’il a chargée d’exprimer son message aux hommes. Il n’a jugé utile de l’accompagner d’aucune considération théorique. Son équilibre, sa logique organique doivent suffire.
De rares passages de la correspondance de Beethoven font allusion à sa conception de l’art. Le plus important figure dans une lettre adressée à Teplitz, le 17 juillet 1812, à un personnage dont on ne connaît que le prénom et l’initiale du nom Emilie M... Beethoven l’engage à essayer de pénétrer l’essence intime de l’art, « car seuls l’art et la science élèvent l’homme jusqu’à la divinité ». L'art est d’ailleurs un idéal inaccessible, et le génie montre la route « comme un soleil lointain ». Il ajoute, après quelques indications personnelles, que son séjour d’élec-
tion est parmi ceux que leurs qualités font compter au nombre « dés meilleurs hommes » (*).
Le 17 septembre 1824, Beethoven écrit, dans une lettre aux fils de B. Schott, que l’art et la science « nous révèlent et nous permettent d'espérer une vie supérieure » (*). Le 18 juillet 1825, il écrit de Baden à son neveu Karl pour lui recommander de se montrer aimable avec un certain docteur Thal qu'il voudrait inviter à sa table, et répète que « l’art et la science unissent les meilleurs hommes et les plus nobles » (*). D’autre part, le 3 mai 1825, Beethoven charge Rellstab de transmettre l'expression de son affection et de son respect à Zelter, « qui maintient vaillamment l’art véritable » (*).
Cet « art véritable » que Zelter « maintenait », selon l’expression même de Beethoven, ne peut avoir été l’art romantique. Zelter, « ce brave gâche-mortier de la musique, cet honnête homme, ce bon musicien, ce parfait philistin » (°), complètement dénué de génie, en partie responsable de l’attitude de Gœthe vis-à-vis de Beethoven (°), a pour principal titre de gloire son activité à Berlin en faveur du chant choral. Il fut traditionaliste de très bonne foi, faute peut-être de pouvoir être autre chose, et c’est évidemment ce respect des formes d’art consacrées que Beethoven louait chez lui. Beethoven a sans doute toujours ignoré les jugements portés sur son art par Zelter dans ses lettres à Gœthe en 1808 et 1812. En 1810, Zelter, étant allé à Vienne, avait été ému aux larmes par la surdité de Beethoven et les deux hommes s'étaient jetés dans les bras l’un de l’autre. « A partir de ce moment Zelter se montrera toujours serviable envers l’in-
1. ( Fahte fort, übe nicht allein die Kunst, sondern dringe auch in ihr Innetes; sie verdient es. Denn nur die Kunst und die Wissenschaft erhôhen den Menschen bis zur Gottheit. Solltest Du, meine liebe Emilie, einmal etwas wünschen, so schreibe mir zuvetsichtlich. Der wahre Künstler hat keinen Stolz; leider sieht er, dass die Kunst keine Grenzen hat, er fühit dunkel, wie weit er vom Ziele entfernt ist und indes er vielleicht von anderen bewundert wird, trauert er, noch nicht dahin gekommen zu sein, wohin ik der bessere Genius nur wie eine ferne Sonne vorleuchtet. Vielleicht würde ich lieber zu Dir, zu den Deinigen kommen, als zu manchem Reichen, bei dem sich die Armut des Inneren verräât. Sollte ich einst nach H. kommen, so komme ich auch zu Dir, zu den Deïnen; ich kenne keine anderen Vorzüge des Menschen, als diejenigen, welche ihn zu den
besseren Menschen zählén machen; wo ich diese finde, da ist meine Heimat » (BBr-KAI, IL, 00; BBtr-PREL, I, 287).
.2. « Ich wünsche Ihnen alien guten Erfolg Ihrer Bemühungen für die Kunst; sind es diese und Wissenschaft doch, &ie uns ein hôheres Leben andeuten und hoffen lassen » (BBt-KAL, IV, 56; BBr-PREL, III, 128).
3. « Lass ja ein liebenswürdiges Betragen bei diesem Menschen vorleuchten, durch Kunst und Wissenschaft sind ja die besten edelsten Menschen verbunden und Dein künftiger Stand schliesst Dich nicht davon ab » (BBr-KAI, V, 160; BBr-PREIL, III. 202).
4. BBr-KAL, V, 113; BBr-PREI, II, 168. Cf. plus haut, 160. 5. Romain ROLLAND, Gœthe et Beethoven, 49.