‹ Le "Romantisme" de Beethoven Contribution à l'étude de la formation d'une légendeChapitre 308 sur 356 · M. BEAURILS, Schumann · texte numérisé non relu

M. BEAURILS, Schumann

23. Hugo RIEMANN, Dictionnaire de Musique, 2° éd. remaniée et augmentée par G. HUM- BERT, p. 870, article Romantisme.

Ce n’est naturellement pas par hasard que les musiciens romantiques se sont engagés dans cette voie. Tous ont subi l’influence

des écrivains et de leur conception particulière de l'univers et de la poésie.

« Tous ont eu conscience d’une mission nouvelle de la musique, qui ne devait plus se borner à agir sur l'oreille et sur l'intelligence par des combinaisons adéquates de sons, de mesures et de rythmes constituant, par elles-mêmes et à elles seules, la forme et le contenu du plaisir musical, mais qui devait exprimer des états d'âme attachés à des images précises, traduire des sentiments, des pensées et des visions et, au lieu de constituer un domaine extérieur à la vie, pénétrer dans cette vie et l’évoquer dans toutes ses inépuisables manifestations.

« C’est là, sans doute, ce qu’avaient fait tous les grands musiciens modernes, depuis ce Jean-Sébastien Bach, qui avait animé, vivifié, embrasé le langage abstrait et scolastique que lui avait transmis le passé d’une flamme d'émotion intense, bien que toujours tempérée par la raison et docilement subordonnée aux formes traditionnelles. Beethoven, surtout dans ses symphonies, ses sonates, ses quatuors, avait comme épuisé tous les grands thèmes de la vie et fait vibrer du grand frisson du sublime des milliers d’âmes. Mais et Bach et Beethoven s'étaient attachés, avant tout, aux grands contenus de la vie : l’élan vers le Très-Haut, l'aspiration à la liberté, l'amour des hommes et de la nature. Pour traiter ces vastes sujets, ils avaient recouru aux grandes formes, aux amples constructions et ne s'étaient prêtés qu'exceptionnellement — Beethoven dans ses Bagatelles et ses Lieds — aux petites formes et à l’expression de sentiments fugitifs, momentanés, individuels, frissons éphémères de la grande marée montante des émotions universelles. Et ces émotions avaient gardé la pudeur, la sérénité, la noblesse de l’universel. Quels que soient la profondeur, l'intensité, le déchirement de la douleur qui sanglote dans les adagios beethoveniens, cette douleur, où communie l’humanité tout entière, perd son aiguillon singulier, se domine et triomphe d’elle-même, tout comme la félicité qui éclate dans la Neuvième et l’allégresse qui pétille dans tant d’allegros et de scherzos vont infiniment au delà des petites joies dont tressaille une âme isolée où, quelle que soit son élévation, ne brille qu’une étincelle infime de la grande lumière humaine.

« Les sentiments singuliers, individuels, fugaces, la réaction émotionnelle instantanée au torrent d’impressions qui viennent incessamment assaillir notre sensibilité, c’est là, au contraire, ce que la musique romantique s'efforce à rendre. C’est dans de petites formes, de courtes pièces instrumentales, des lieds, que la traduction de ces sentiments s'opère le plus naturellement et le plus aisément. Et lorsque les romantiques recourent aux grandes formes — sonates, fantaisies, symphonies —, il y aura comme lutte entre l'élaboration méthodique des thèmes d’après les schémas traditionnels, et l’ambition de ce monde de sentiments individuels d'échapper à la rigueur des schémas, d’empiéter sur les thèmes directeurs, de ne pas se contenter du rôle d’auxiliaires, d’adjuvants, d’intermédiaires, mais de s’adjoindre aux motifs, expression des maîtres-sentiments, en égaux, et d’éclater, au milieu de la sonate ou de la symphonie, avec l'indépendance d’un lied ou d’une mélodie souveraine (24). »

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