Cf. plus haut, p
Dans la première lettre, la plus longue et la plus importante, supposée écrite à Vienne même et datée du 28 mai (°°), Bettina affirme que Beethoven « devance de beaucoup le progrès de toute l’humanité » et doute qu’on puisse jamais le rattraper. Mais s’il atteint son but, « il laissera alors en nos mains la clef d’une connaissance divine, qui nous approchera d’un degré de plus de la vraie félicité ». Dans son art, Beethoven exerce « un charme divin, qui est l’élément de la nature spirituelle ». Son pouvoir est magique, « il se considère comme le fondateur d’une nouvelle base sensible dans la vie spirituelle ». 11 se sent exilé dans un monde « qui ne soupçonne pas que la musique est une révélation supérieure à toute sagesse et à toute philosophie ». Cette musique produit une véritable ivresse qui libère les hommes de toute leur misère terrestre.
Bettina raconte aussi dans cette lettre sa première visite à Beethoven et ses rencontres ultérieures avec lui. Elle rapporte des opinions qu’il aurait émises devant elle, notamment sur les poèmes de Gœthe, dont le rythme appelle la musique et dont la langue « construit elle-même comme un ordre supérieur par l’entremise d'esprits et porte déjà en soi le secret des harmonies ». [l aurait décrit comment il poursuit une idée musicale, Ja saisit, la laisse échapper, la rattrape et finit par en triompher, et aurait ajouté : « La musique est véritablement l’intermédiaire entre la vie de l’esprit et celle des sens. » Il aurait également défini la musique comme « la seule entrée immatérielle dans le monde supérieur de la connaissance qui englobe l’homme sans qu'il ait le pouvoir de le saisir à son tour », comme procurant des connaissances divines par « pressentiment » et par « inspiration », et comme produisant sur l’esprit des impressions sensibles qui sont « la matérialisation de la connaissance spirituelle ». D'ailleurs « l’art représente toujours la divinité et le rapport des hommes à lui est religion ».
Bettina prête encore à Beethoven beaucoup d’autres propos ingénieux sur l’essence de l’art musical et sur la création artistique. Puis elle le décrit dirigeant une répétition d’orchestre et imposant sa loi avec une autorité si majestueuse et si incontestée qu « on voudrait prédire qu’un tel esprit reviendra plus tard, plus parfait encore, comme souverain du monde ».
Dans sa réponse, Gœthe remercie Bettina pour la façon dont elle a décrit Beethoven et l’assure qu’il est entièrement d'accord avec elle sur « ce qui se laisse saisir » de sa « rapide explosion ». [1 déclare que « ce qu’exprime un tel homme, possédé du Démon, doit inspirer du respect à un profane ». Ce qu’il
16. Le texte complet en a été souvent reproduit. Les extraits utilisés ici sont empruntés à Bett., III, 451 et suiv.
nous offre provient de la « semence d’une intuition intérieure » répandue par les dieux. Il est inutile d’essayer de l’instruire, « car son génie lui éclaire la route et lui donne souvent des lumières comime par un éclair, tandis que nous restons dans l’ombre et soupçonnons à peine de quel côté le jour va poindre » (7).
La lettre exprime encore le désir de rencontrer Beethoven, peut-être à Carlsbad, et demande l’envoi des lieder de Beethoven composés sur ses poésies. Elle se termine par de nouveaux remerciements à Bettina.
La comparaison de ce portrait de Beethoven, si riche en détails, avec celui qu’elle en traçait en 1810 dans sa lettre à Bihler, et avec le récit de la même rencontre, écrit en 1832 au prince de Pückler-Muskau, permet de reconstituer le travail probable de l’imagination de Bettina et de constater comment elle a successivement enrichi l'épisode de détails nouveaux. La lettre à Bihler représente le point de départ, le récit le plus simple. Celles qui figurent dans la Correspondance de Gœthe avec une enfant sont le point d’arrivée, le récit que Bettina considérait sans doute comme définitif. La lettre à Pückler-Muskau nous fait voir un état intermédiaire de la narration et permet de distinguer, dans ces trois rédactions, un fonds d'éléments communs et des détails modifiés et enrichis de l’une à l’autre”
Le fonds commun, ce sont les faits matériels eux-mêmes. Les trois rédactions présentent à peu près de la même façon la description de la visite à Beethoven, le retour de Bettina en compagnie du musicien, et l’indication des lieder de Gœthe qu’il a composés (la lettre à Bihler n'indique pas de titres, la Correspondance et la lettre à Pückler-Muskau indiquent le lied de Mignon : Connais-tu le pays, et Ne séchez pas, larmes d’amour éternel). Les trois documents rapportent aussi que Bettina a entendu Beethoven jouer du piano. Mais, lorsque Bettina fait parler Beethoven, le récit s’enrichit et s’enjolive de rédaction en rédaction. Dans la lettre à Bihler, il est muet. Dans la Correspondance, par contre, il se répand en théories sur l’essence de la musique. La lettre à Pückler-Muskau nous montre un Beethoven intermédiaire, quelques formules émises par lui contiennent le germe des développements de la Correspondance, notamment le passage où il définit la musique comme le « climat » de son Âme et la passion comme le « trône de la musique » (}