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De l'unité de langue. — Intérêt politique de la question. — Elle est pour Manzoni l'objet d'une préoccupation constante. — Des moyens de remplacer la littérature dialectale et municipale par une littérature nationale. — Des titres du florentin à devenir la langue commune. — Culte de Manzoni pour le toscan. — Objections à son système.
Una gente, che è libéra tutta, O fia serva tra l'Alpi ed il mare, O una d'armi, di lingua e d'altare, Di memorie, di sangue e di cor.
(Ode à Kœrner). Manzoni.
Le romantisme en Italie est mieux qu'une rénovation littéraire, qu'un rappel au bon sens, à la vérité, au naturel. Par sa tendance démocratique et patriotique, il acquiert une portée sociale. Sa plus fière ambition est de parler à la foule, de la relever moralement, d'en faire un peuple.
Comment se faire entendre d'elle, comment arriver à constituer une littérature populaire, si l'on ne possède pas d'abord un idiome commun? Or, l'Italie a des dialectes, le vénitien, le piémontais, le lombard, le sicilien, etc., et pas de langue. Vers 1785, un voyageur français, Dupaty, constate déjà qu'il existe « une langue de l'Arioste, une langue du Tasse, une langue de Boccace, une langue de Machiavel, mais qu'il n'existe pas encore en Italie de langue italienne (I)».
(1) Lettres de Dupaty sur l'Italie en 1785 (lettre XLI).
Il donne du fait une raison presque impertinente : « La formation d'une langue est l'œuvre des grands écrivains ; l'Italie en compte trop peu ; plus de la moitié de l'esprit et du cœur humain n'a pas encore passé sous la plume des Italiens et par conséquent dans leur langue ». Cette déplorable multiplicité de dialectes, imputable aux divisions séculaires de la Péninsule, peut-elle faire place à l'unité? Comment substituer à cette littérature dialectale et municipale une littérature nationale ? Là est le problème. Manzoni en a été préoccupé jusqu'à la fin. A ses yeux la question de l'unité de langue était des plus vitales. On en comprend aisément l'intérêt. Les Italiens ont des raisons plus que bonnes, pensait-il, pour n'avoir qu'une langue. Tant que dureront les dialectes, l'Italie risquera de n'être qu'une expression géographique, une abstraction. N'est-ce pas un symbole d'amitié et de fraternité que la communauté de langue ? S'exprimer en différent langage ne mènet-il pas à sentir différemment? Sans doute la communauté d'idéal, d'aspirations peut grouper les membres d'une société. Mais la langue est un lien plus ferme, un indice de nationalité plus sûr.
N'est-ce pas en partie pour avoir su garder, sous le fouet de ses maîtres, la langue des aïeux que la Grèce s'est relevée ? La langue est donc quelque chose de tutélaire, elle est plus que le témoin de l'histoire d'un peuple, elle est ce peuple même. Aussi Manzoni s'est-il passionné pour cette unité de langue. Dans son esprit, elle devait préparer ou couronner celle de la nation. Ses idées à ce sujet, défendues avec chaleur dès 1824, se trouvent exposées dans la lettre à Caréna, auteur d'un vocabulaire tos-
can (1845), dans le rapport à Broglio, ministre de l'instruction publique (1868) et dans une lettre à Alphonse de Casanova (1872). Broglio lui ayant demandé de rechercher et de proposer, de concert avec une commission, les voies et moyens par lesquels on pourrait aider et répandre dans tous les rangs du peuple la connaissance de la bonne langue et de la bonne prononciation, Manzoni le remercia de lui avoir confié une fonction qui l'honorait et qui était si conforme à sa passion déjà ancienne.
Quelle est sa méthode ? Parmi les dialectes qu'il s'agit de ramener à l'unité, il cherche s'il en est un qui prime les autres par sa beauté. Une fois le dialecte le meilleur découvert, et pour lui c'est le florentin, il adjure les Italiens de l'adopter : tel est le moyen le plus simple qu'il préconise, pour les accoutumer à une forme commune. Car la diversité, l'abondance de mots qu'ils possèdent n'est pas richesse, mais confusion et encombrement. Selon les stations qu'il traverse, le voyageur peut lire dans les gares tantôt sortita, comme à Florence, tantôt uscita, comme à Milan, ou egresso, ou esito, etc.
Dans la quantité de mots applicables au même objet ou à la même idée, quel est le mot compris de tous ? La faculté de choisir entre tous ces termes implique l'absence d'un terme précis, comme la faculté de se livrer aux conjectures prouve qu'on ne possède pas la vérité. Elle est donc une misère, et pour l'écrivain un très grand embarras. Que de plaintes sur cette langue si éparpillée, si mêlée, si peu constatée dans les livres{lK Au moment d'entre-
(1) Lettre à M. de Montgrand, 14 juin 1832.
prendre son roman historique, il écrit à Fauriel : « Je pense avec vous que bien écrire un roman en italien est une des choses les plus difficiles(I) ».
Berchet confessait également qu'il est plus scabreux d'écrire en prose italienne qu'en vers, l'écrivain en prose ayant besoin d'étudier et les livres et les hommes et l'usage, autre chose étant de se confiner dans les limites d'une langue poétique, autre chose de s'ébattre à travers l'océan d'une langue si luxuriante dans ses tours (2).
Un auteur italien, s'il n'est pas toscan, écrit dans une langue qu'il n'a jamais parlée. Est-il né en Toscane ? il écrit dans une langue connue d'un petit nombre : de sorte qu'il lui manque la conscience d'être en communion avec ceux qui le lisent, il n'a pas une connaissance sûre, applicable à chaque instant, du matériel de la langue. Quel mot choisira-til de préférence comme italien? celui qui est consigné et peut-être embaumé dans le dictionnaire de la Crusca, ou celui qui est sur les lèvres du peuple ou employé par les classes cultivées ?
Manzoni possédait un dictionnaire milanais-italien de F. Cherubini. En 1827, il pria le chanoine Joseph Borghi, de Florence, de lui annoter ce dictionnaire. Le remerciant d'en avoir ôté des erreurs, il revient sur les difficultés qu'offre la langue à un écrivain non toscan de naissance : « Vous autres toscans privilégiés, lui écrit-il, vous ne pouvez avoir une juste idée de la condition où se trouve celui qui faisant métier de barbouilleur, ignore une bonne partie de
(1) Lettre du 3 novembre 182 1.
(2) Lettera semiseria.
la langue avec laquelle il doit barbouiller du papier, et qui en sait une autre bonne partie sans savoir qu'il la sait, puisqu'il considère comme idiotismes de son dialecte ce qui est langue vive, vraie et légitime. Situation étrange : ignorer une bonne partie de la langue ou n'en être pas sûr, et ne pas savoir où ni comment la trouver et la vérifier*1* ».
L'empereur du Brésil, don Pedro d'Alcantara, le même qui traduisit en vers portugais l'ode de Manzoni sur Napoléon, lui ayant demandé de lui indiquer les prosateurs italiens modernes, Manzoni n'en trouva qu'un seul, Rosmini, à mentionner, et il ajoute: « Comment faire un choix dans un pays oit la langue même est en question^ ».
Il faut le suivre écrivant son roman, et voir le mal qu'il se donne pour se faire une langue, pour atteindre à un naturel artificiel. Le dialecte qu'il avait appris de sa nourrice était le milanais ; l'italien qu'il écrit, il en est réduit à le composer laborieusement, par volonté, par réflexion, par art. Au lieu de jaillir spontanément, les expressions ne lui viennent qu'après un effort. Encore malgré tant de peine, n'atteint-il pas à l'aisance et à la souplesse de ton du
(i) Lettre du 25 février 1829.
(2) Lettre de Manzoni à don Pedro, 14 juillet 1854. «... A rischio di parer barbaro nel mio paeese, la verità mi obbliga a confessare la somma scarsezza délie mie cognizioni in fatto di prosatori moderni italiani. Ma devo confessare di più, che, quand' anche ne avessi una cognizione pienissima, non saprei da che parte rifarmi per indicare una scelta. Perché, prescindendo anche dalla giustissima diffidenza che avrei del mio giudizio, corne fondarne uno intorno agli scrittori, principalmente di prosa, d'una nazione dove è in questione la lingtlâ medesima, che è fino dal momento che comparve al mondo, una lingua letteraria ? Nondimeno, per non lasciare affatto insegnito un ordine, oso dire, caro non meiio che vencrato, m'avventurein a nominarc, non tanto como scrittore, quanto corne autore, un solo, l'Abate Antonio Rosmini ».
langage familier ; le style conserve de la raideur, selon l'observation de Gino Capponi résumant ainsi son impression, au lendemain de l'apparition des Fiancés. « J'ai lu le roman avec avidité ; très beau livre, et laissez dire. La grande question est si on le lira, après que la première effervescence sera passée : j'en doute un peu; et je crois que ce n'est pas tant la faute de Man^oni (qui pourtant est encore quelquefois novice du métier) que la faute de la langue, qu'il a maniée admirablement bien, mais qui n'a pas encore (elle l'aura) ce langage tout fait de conversation, qui puisse faire lire plus aisément, ou du moins aussi aisément (chose horrible à dire) un livre italien qu'un livre français (I) ».
Au moins les écrivains français, auxquels Manzoni portait envie, possèdent une langue exacte, précise, des tours habituels, et un dictionnaire de l'Académie qui en permet une continuelle vérification. A Paris il avait été frappé de voir le public applaudir aux comédies de Molière, au lieu qu'en Italie, faute d'une langue, la foule n'entre pas en communication directe avec le génie ; il attribuait cet heureux résultat à la fusion des dialectes dans le dialecte de Paris. Puisque le dialecte de l'Ile de France a fini par prévaloir sur les dialectes picard, normand, bourguignon, etc., au point d'être compris aujourd'hui et parlé même dans les anciens pays de la langue d'oc et dans les pays basques, ne pourrait-on arriver à faire en Italie quelque chose d'équivalent? Pourquoi ne travaillerait-on pas à donner au dialecte toscan la prépondérance sur les autres ? le dialecte choisi,
(i) Lettre de Gino Capponi à Jean-Pierre Vieusseux, 21 août 1827.
adopté, appris par tous serait la langue par excellence.
D'abord la Toscane a été moins occupée par les barbares ; le parler s'y est maintenu plus sonore et plus pur. Grâce aux beaux génies qu'elle a produits, sa langue, la langue toscane s'est répandue. Les mots épars compris dans toute l'Italie sont des mots florentins. Pour Dante, la langue italienne est déjà la langue du si. Pour le Tasse^ langue toscane et langue italienne sont deux expressions synonymes. L'abbé Parini, un des maîtres de Manzoni, note que le toscan a été tellement illustré par Pétrarque, Boccace et les autres grands écrivains de Florence, qu'il est devenu peu à peu commun à tous les Italiens, ce qui lui a valu le nom général de langue italienne. Manzoni constate la beauté et la supériorité de ce dialecte, et défend son droit exclusif, absolu, à devenir la langue commune. Le toscan, selon lui, réunit tous les caractères d'une langue vraie, réelle, destinée à devenir générale.
Qu'entend-il par langue ? ce n'est pas une collection de mots glanés dans les dialectes, mais un tout organique, homogène, un ensemble de mots commun aux membres d'une même société, adéquat à leurs besoins et uniforme. Pour obtenir en Italie une langue, cet ensemble bien ordonné de mots exprimant toutes les idées d'un peuple, il convient d'adopter une des véritables langues qui s'y trouvent déjà. Serait-ce le génois, le milanais, le vénitien ? Mais ces dialectes ne sont usités que dans un coin d'Italie ; ce sont des variétés d'une langue commune, ils en diffèrent plus ou moins par la prononciation et la forme, et c'est pourquoi on les ap-
pelle dialectes. Cette langue commune, cette langue des Italiens, où est-elle, sinon dans le toscan, qui a toutes les richesses des dialectes et semble plus propre qu'aucun d'eux à l'expression des idées sérieuses et élevées ? Si donc une langue est l'ensemble des mots employés par une société pour l'expression de ses besoins, où trouver cette manière uniforme de tout dire en Italie, sinon dans la langue toscane acceptée depuis cinq siècles par un accord qui devrait être plus constant, plus réel, mais qui déjà existe ?(I>.
La supériorité du dialecte florentin démontrée et admise, voici le raisonnement que Manzoni tient à ses compatriotes : Vous êtes tous d'accord sur l'utilité grande qu'il y aurait à substituer un idiome commun aux idiomes particuliers, à établir une parfaite conformité entre la langue parlée et la langue écrite. Pour désigner une seule chose connue et habituellement nommée en Italie, vous avez trente mots. Ce n'est pas de la richesse que cette privation d'un vocable fixe. Vous voulez un mot commun, Eh bien, allez à Florence, prenez le terme employé par les Florentins, et tenez-vous en là. Chercher un autre mot ailleurs serait folie. Si le mot existe en Toscane, préférez-le à tous les autres.
Il compare les cités d'Italie rivalisant sur ce point à des affamés qui se disputeraient pour savoir qui doit faire le dîner. Lui vient leur crier : Mais le dîner est servi, mettez-vous donc à table, et oubliez vos contestations !
Toute sa vie il demeura fidèle au culte de la lan-
(i) Lettre de Manzoni alla signora Emilia Luti, 5 septembre 1854.
gue toscane. Le 17 décembre 1830, il écrit à la comtesse Diodata Saluzzo, de Turin, qu'il se représente les beaux jours qu'elle a dû passer en Toscane. « Quand il n'y aurait que la langue, n'est-ce pas une grande chose pour nous qui sommes nés et avons vécu dans les autres parties de l'Italie, habitués à entendre parler et à parler ou un dialecte altéré ou un langage manquant d'une quantité plus ou moins grande, mais toujours très grande, de termes propres, et de locutions fixes et consacrées, habitués à entendre et à parler le piémontais, le milanais, ou un toscan privé, en grande partie, de ce qui le constitue et incertain même quant au reste : n'est-ce pas, dis-je, une grande chose que de se trouver, de se jouer en quelque sorte au milieu de ce langage qui a toute la vie, toute la richesse des dialectes et toute la culture (si nous voulons raisonner une fois selon les principes et selon les faits de toutes les langues) toute l'autorité d'une langue ? Et de quelle langue ! mais j'entre sans m'en apercevoir dans un sujet dont je ne pourrais plus sortir... ».
En effet, ce sujet le passionne et l'obsède. Tantôt il annonce au marquis de Montgrand, auteur d'une bonne traduction des Fiancés, et qui avait su faire passer dans son heureuse langue tout l'esprit de l'ouvrage, qu'il travaille sur des vérités bien niaises, mais méconnues : « C'est notre vieille et déplorable question de la langue qui m'occupe actuellement(I) ». Tantôt il déclare à l'abbé Becchi, secrétaire de l'académie de la Crusca, qu'il ne reconnaît pas- de Langue italienne distincte de la langue toscane, mais
(1) Lettre à M. de Montgrand, 22 décembre 1832.
qu'il lui semble que démontrer ou redémontrer ce point peut constituer un travail utile et important^.
S'il professe que la langue italienne est à Florence, s'il combat pour la primauté et la diffusion de ce toscan célébré par tant de beaux écrits, il n'entend point faire adopter la langue littéraire, celle des vieux écrivains, mais bien la langue parlée, souhaitant que la langue écrite s'en rapproche ensuite pour devenir vraiment vivante, populaire, nationale.
Comme Malherbe allant au Port-au-Foin recueillir de la bouche des crocheteurs les bons mots de la pure langue française, ainsi Manzoni, à Florence, interrogeait de préférence les habitués du Vieux- Marché, et cherchait les vrais mots florentins sur les lèvres des maraîchers, des vignerons, des campagnards. Quand Giusti, qui aiguisait en épigrammes des mots populaires cueillis dans les rues de Florence, vint à Milan en 1845, Manzoni se plaisait à l'entendre discourir en toscan. Si vous autres toscans, disait Massimo d'Azeglio à Giusti, vouliez avoir un peu de charité pour ceux qui ne sont pas toscans, et leur dire les mots de la langue parlée quand ils en emploient d'autres, on en viendrait peu à peu à écrire moins mal qu'on n'écrit dans le reste de l'Italie, et peu à peu on acquerrait cette unité <2).
C'est pourquoi Manzoni réclame un dictionnaire et une grammaire de la langue toscane, et la publication en toscan de nouvelles, de pièces de théâtre, et d'œuvres analogues au dictionnaire de l'Encyclopédie ou des Connaissances usuelles. Parmi les
(1) Lettre du 8 août 1833.
(2) Lettre de Massimo d'Azeglio à Giusti, 13 novembre 184 1.
moyens qu'il propose au ministre Broglio, comme propres à vulgariser l'idiome florentin, le plus efficace est sans doute celui qui consiste à imposer l'usage de cet idiome dans l'administration, dans l'armée, dans toutes les écoles du royaume. Il voudrait qu'on envoyât dans les écoles primaires des diverses provinces le plus grand nombre possible d'instituteurs nés ou du moins élevés en Toscane. Naturellement les dialectes dus à la diversité des mœurs et des traditions, aux divisions politiques qui permettaient à chaque municipe de développer sa civilisation propre, se défendent. On leur trouve des grâces particulières, une originalité, un piquant, des nuances délicates pour l'expression des sentiments, et qui n'ont pas d'équivalent dans la langue commune. Est-il à propos de sacrifier au florentin tant de mots pittoresques, expressifs ? D'autre part Florence n'est plus l'Athènes de l'Italie. Le centre de gravité de la culture intellectuelle s'est déplacé. Est-il juste de restituer à Florence une dictature littéraire qu'elle a cessé d'exercer depuis trois siècles ? Cette langue florentine, suffisante pour l'échange des idées que les Florentins du temps de Galilée possédaient, est-elle assez riche pour l'expression des idées scientifiques découvertes en dehors de la Toscane, pour l'expression des finesses du sentiment moderne ? Et puis cette langue n'est pas demeurée intacte, comme à l'état fossile. Comme tout ce qui vit, elle n'a vécu qu'à la condition de subir des métamorphoses. Les Italiens, à qui on prétend l'imposer, devront-ils accepter les particularités locales qui s'y sont introduites, uniquement parce qu'elles sont florentines et font partie de l'usage florentin ?
comme par exemple l'aspiration du c initial, dans io ritorno a h as a (p. casa), ou l'ellipse de certaines lettres comme dans die fate oi (p. voi), bono (p. buono), ou même de certaines syllabes comme dans Vanno passodp. passato) ? Adopteront-ils, sans que leur amour-propre proteste, tant de gallicismes communément employés(I) ? A quoi les manzoniens répondent qu'on peut éliminer ces particularités, rectifier ces idiotismes défectueux, corriger le dialecte avec la connaissance qu'on a maintenant des Jois de la langue ; et qu'il importe, par patriotisme, pour ne pas perpétuer le sentiment municipal au détriment du sentiment national, d'unifier la langue, comme on a unifié les lois, les monnaies, les poids et mesures.
La théorie de Manzoni reste vraie dans les grandes lignes, mais elle est trop exclusive. Au sein de Rome capitale s'élabore la nouvelle langue, celle de l'Italie future, de l'Italie ressuscitée. Elle sera florentine par le fonds, avec l'adjonction de mots nécessairement empruntés aux diverses provinces. Grâce à la mode, à l'usage de la bonne société, grâce aux écoles surtout— car c'est par là que la volonté humaine peut avoir quelque effet sur des questions de cette nature— la nouvelle langue, souple, capable de suffire
(i) Cantù, dans ses Réminiscence (t. I, p. 247) fait cet aveu : « Il est vrai que nous disons souvent chiffon, dévouement, chicane, dessert, gêné, négligé, échantillon, chavirer, entresol », etc.
Et Pasquini {delV Unifica\ione délia lingua) recommande aux lettrés toscans d'écrire sur les choses d'art et de métier, sur des sujets familiers, afin de préserver la nouvelle génération du poison gaulois qu'on boit à flots dans les livres qui arrivent des bords de la Seine. Il prétend que la langue commune renferme des mots pour exprimer certains objets qu'on a pris l'habitude de désigner par des mots français. On entend répéter, dit-il, commode, retraite, cabaret, far pendant, coupon, wagon, brochure, enfant gâté, etc.
aux exigences et aux délicatesses de la pensée moderne, va se répandant de plus en plus dans toutes les parties de la population. Bientôt ces disputes de langue, tant de fois agitées, depuis Dante et Machiavel jusqu'à Manzoni, seront presque éteintes. Ainsi se trouvera réalisé le rêve de Manzoni, dont celui-ci ne croyait pas l'accomplissement si prochain, puisqu'il écrivait à Borghi le 25 février 1829 : « Quant à voir cette langue acceptée, connue, répandue, employée un peu généralement par les Italiens qui pourtant n'en ont pas d'autre ; quant à la voir traitée comme les autres langues vivantes, comme la française, par exemple, c'est chose que je n'espère plus de mon vivant, et je ne sais si je puis l'espérer pour mes petits-fils (I). ... ».
(1) « Ma quanto al vederla questa lingua, convenuta, conosciuta, diffusa, adoperata un po' generalmente dagl' italiani, che pur non ne hanno altra ; quanto al vederla trattata corne le altre lingue vive, corne la francese, per esempio, è cosa ch' io non spero più a' miei giorni ; ne so se 1' abbia a sperare pei miei nipotini ».
vSB^S-^ —
Pour s'inspirer du vrai, le poète doit chanter les croyances de son pays. Manzoni fera donc de la poésie chrétienne. — Considérations préliminaires sur la nature de son christianisme raisonnable, tolérant, aimant. Evolution de ses idées sur le pouvoir temporel ; il est à la fois patriote et religieux. Comment son esprit de charité, sa souplesse, son bon sens arrivent à concilier des termes en apparence contradictoires.
A Milan, dans l'appartement qu'occupait Manzoni, à l'angle de la place Belgiojoso, on conserve, comme reliques visitées des pieux admirateurs, son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Un lit de fer, un bénitier, un crucifix, une tête de vierge aux yeux baissés, dénotent l'homme pieux, de goûts simples. La bibliothèque contenant les ouvrages de Balbo, de Cantù, la Biographie universelle, les Specie di Cotoni, etc., rappellent l'historien, l'agronome. Sur sa table, un presse-papiers de marbre noir en forme de livre, au dos duquel on lit : Histoire de Vautre monde, fait songer à l'homme malicieux, au lombard caustique, en même temps qu'un dictionnaire italiensarde, décèlp le patriote passionné pour l'unité de langue.
Cet accord entre la nature des objets dont il s'entourait et ses goûts, existe entre ses actes et ses pensées. Les théories que j'ai exposées expliquent son œuvre, l'œuvre élucide et commente ses théories. Le système qu'il préconise, il l'applique. En lui l'ar-
tiste et le théoricien sont à l'unisson. Quelques vers de jeunesse exceptés, il y a unité, harmonie dans sa vie d'écrivain.
Nous l'avons vu sévère aux auteurs qui sacrifiaient à l'antiquité, et chassant de la poésie moderne ce qu'il restait des dieux évanouis de l'Olympe, c'està-dire leur image. Il était convaincu que pour rivaliser avec les poètes anciens, interprètes des croyances, des passions, des besoins, des aspirations de leurs compatriotes, il fallait suivre des voies nouvelles,
Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux,
Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous (i).
Catholique, il s'est donc inspiré des solennités du culte, source de poésie aussi abondante que le paganisme, aux yeux de Chateaubriand, plus abondante même. Comme son christianisme est d'une nature particulière, j'essaierai d'en faire ressortir, surtout d'après sa correspondance, le caractère raisonnable, tolérant, aimable et pacifique : ce sera comme une introduction à l'examen des hymnes.
Petit-fils de Beccaria, l'auteur des Délits et des Peines, si fêté par les encyclopédistes, Manzoni fut un instant enclin, vers la seizième année, à l'irrévérence, sinon à l'irréligion. A peine sorti d'un collège tenu par des religieux, il déclame contre l'avarice et la cruauté du clergé, contre le célibat des prêtres, contre la tyrannie de la papauté qui avait frappé d'anathème Galilée, le grand Toscan. Comparant Rome, devenue esclave d'un lévite, à un lieu de débauches, et les druides vêtus de la pour-
(i) André Chénier. De l'invention.
pre à une bande de loups, il prétendait que le peuple se déshonore et déshonore l'Italie par le culte qu'il leur rend(I).
Une ode à une jeune fille(2), tout comme l'ode à Ch. Imbonati, nous montre qu'à cette époque il était plutôt adepte du stoïcisme que chrétien. Les préceptes de Zenon, dit-il, ne l'ont pas préservé des atteintes de l'amour, et cet amour lui enseigne à chanter non l'Italie rougie de sang, ni la vengeance des peuples et le renversement des trônes, mais Vénus tirant des gouffres de l'Océan sa chevelure ruisselante, et le zéphyr qui folâtre furtivement' dans les
ceintures des vierges Un séjour en France, dans
cette petite et charmante société d'Auteuil, où les traditions du XVIIIe siècle revivaient sous l'aimable patronage de Madame de Condorcet ne fit qu'accentuer ces libres dispositions.
En 1806, un de ses amis, Louis Arese, meurt d'une
(1) Trionfo délia libertà, poème en quatre chants, 1801 :
« Ahi cara Patria ! Ahi Roma ! ah ! non più Roma, Or che strappoti il glorioso lauro Invida man da la vittrice chioma.
OVè l'antico di virtù tesauro ?
Ove ove una verace aima Latina ?
Ove un Curio, un Fabricio, ove uno Scauro !
Ahi ? de la Libertà l'ampia ruina Tutto si trasse ne la notte eterna, Ed or serva sei fatta di reina.;
Che il celibe Levita ti governa Con le venali chiavi, ond'ei si vanta Chiuder la porta, e disserrar superna.
E i Druidi porporati : oh casta, oh santa Turba di Lupi mansueti in mostra, Che de la spoglia de l'agnel s'ammanta !
E il popol reverente a lor si prostra In vile atto sommesso, e quasi Dii Gli adora e cole : oh sua vergogna e nostra ! »
(2) L'ode Qttal su le Cin\ie cime 1804. (Opère rare o inédite)..
affection de poitrine. Désireux d'entourer son agonie des formalités catholiques, les parents avaient interdit l'accès de sa porte à ses camarades aussi peu croyants que lui-même. Manzoni s'indigne qu'on ait eu le cœur d'annoncer au malade la sentence des médecins, et qu'il ait dû mourir ayant sous les yeux une figure de prêtre. A ce moment Manzoni se trouvait à Paris, avec sa mère. Elle y avait suivi le comte Imbonati. Son fils fait allusion à la fois aux médisances des Milanais et au zèle cruel de gens qui, sous prétexte de sauver votre âme, vous imposent leur manière de voir et vous empêchent de mourir en paix : « Les maux qu'on a fait souffrir à notre pauvre et cher Arese, écrit-il à un ami, je les ai toujours sous les yeux, ils m'éloignent de plus en plus d'un pays où Von ne peut ni vivre ni mourir à sa guise. Je préfère l'indifférence naturelle des Français au zèle cruel des nôtres <r) ».
Plus tard il déplorera cette attitude frondeuse, ces sarcasmes juvéniles. Lamennais ayant dit de lui qu'il était religieux et catholique jusqu'au fond de l'âme, il avoue que l'évidence de la religion catholique remplit et domine son intelligence, mais il constate aussi que cette foi, il l'a autrefois répudiée et contredite par ses pensées, ses discours, sa conduite <2).
Comme des imprimeurs exhumaient des vers de
(i) Lettre de Manzoni à Pagani, 14 septembre 1806. «... Duolmi amaramente che gli amici non abbiano adito al suo letto, e che invece egli debba avère dinanzi agli occhi, l'orribile figura di un prête. . . . I mali del caro ed infelice Arese, che ho sempre dinanzi agli occhi, mi allontanano sempre più da un paese, in cui non si puù ne vivere, ne morire corne si vuole. Io preferisco l'indifferenza naturale dei Francesi, che vi lasciano andare pei fatti vostri, allô zelo crudele dei nostri. . . »
(2) Lettre à la comtesse Diodata Saluzzo, 1828.
sa jeunesse tout à fait oubliés, dont le persifflage ne laissait pas d'émouvoir les Barnabites et les Somasques, ses anciens maîtres, Manzoni écrit le 12 février 1847 au père don Francesco Calandri, préfet du collège St-Antoine à Lugano, pour protester de son repentir et désavouer publiquement des paroles étourdies et arrogantes, qu'il a reniées du jour où Dieu, dans son ineffable miséricorde, lui avait restitué la foi.
Comment lui était-elle revenue ? Vers 1809, à Paris, il était entré un jour dans l'église Saint-Roch, comme les orgues jouaient. Si tu existes, ô mon Dieu, s'écria-t-il mentalement, révèle-toi à mon âme. Il faut croire que ce vœu fut exaucé et que l'omnipotence de la grâce divine opéra, puisqu'il sortit catholique de l'église. Mais rien que le fait d'émettre un tel vœu est déjà une prière, et l'acte d'un croyant. Après s'être félicité en 1808 d'avoir épousé une femme qui n'était ni noble ni catholique, il faisait bénir son mariage le 15 février 1810 par l'abbé Costa, curé de la Madeleine, dans la chapelle du comte Marescalchi, ministre plénipotentiaire du royaume d'Italie, et ami de sa mère. Ramené aux sentiments religieux par sa femme Henriette Blondel, protestante, il la convertit à son tour à son culte : en qualité dlt'alien, il répugnait aux austérités du rite protestant. Henriette abjura l'hérésie calviniste le 22 mai 1810 entre les mains d'Eustache Degola, prêtre du diocèse de Gènes, auteur d'un Catéchisme des jésuites, théologien patriote, qui avait autrefois protesté contre la réunion de la Ligurie à l'empire français. Parmi les témoins de l'abjuration figurèrent Sylvestre de Sacy, député au Corps légistatif, membre de l'Institut, et
Audran, professeurau Collège de France. Je remarque l'absence de Fauriel. Je vous dirai donc, écrit Manzoni à ce dernier, pour lui apprendre que cette conversion lui avait procuré une grande paix, « qu'avant tout je me suis occupé de l'objet le plus important, en suivant les idées religieuses que Dieu m'a envoyées à Paris, et qu'à mesure que j'ai avancé, mon cœur a toujours été plus content et mon esprit plus satisfait(1) ».
Par son tempérament affectueux, par son éducation première, Manzoni se sentait attiré vers ces idées religieuses que la Révolution avait cru abolir et qui reparaissaient comme pour prouver une fois de plus que l'esprit est prompt, mais que l'histoire est lente. Il se produisait une renaissance du monde mystique où les âmes fatiguées de tant d'orages se réfugiaient. Ce n'est pas impunément toutefois qu'un siècle de discussions avait librement attaqué le christianisme. Là où l'Eglise commande de croire, Manzoni cherche des raisons. Il devient fervent sans cesser d'être rationaliste. S'agit-il de l'abstinence ? il la justifie en déclarant que les privations volontaires des fidèles qui attestent l'empire de la raison sur les sens, doivent servir à soulager autrui, et supprimer des sociétés chrétiennes ces deux tristes contrastes de prodigalité et de satiété chez les uns, de faim et de pénurie chez les autres. Lui demande-ton à quoi servent les vertus des pieux solitaires ? Cherchant des analogies dans l'ordre naturel, il les compare, inspiré peut-être par la traduction que Chateaubriand a donnée de la célèbre élégie de Gray,
(i) Lettre de Manzoni à Fauriel, 21 septembre 1810.
au parfum des fleurs sur la montagne. « A celui qui dans l'herbe du champ a caché l'épi nourricier, qui a tissé le fil de tes vêtements et composé le suc des remèdes, qui a fait le pin inflexible aux autans, et le saule souple à la main, qui voulut que le mélèze résistât aux hivers et l'aune aux ondes, à celui-là demande, ô dédaigneux, pourquoi sur les plages inhospitalières, au souffle des brises sauvages, il fait croître la fleur silencieuse qui déploie devant lui seul la pompe de son voile nuancé, exhale dans les déserts du ciel le parfum de son calice, et meurt(I> ». Annotant un passage du Traité d'économie politique de J. B. Say, où il est dit que les madones, les
(i) « A Lui che nell' erba del campo
La spiga vitale nascose, •
Il fil di tue vesti compose
De' farmachi il succo temprô,
Che il pino inHessibile agli austri,
Che docile il salcio alla mano,
Che il la'rice ai verni, e l'ontano
Durevole ail' acque creô ;
A quello domanda, o sdegnoso,
Perche sull' inospite piagge,
Al tremito d'aure selvagge
Fa sorgere il tacito fior,
Che spiega davanti a lui solo
La pompa del pinto suo vélo ;
Che spande ai deserti del cielo
Gli olezzi del calice, e muor. »
Ce fragment d'hymne d'un rythme délicatement musical, se trouve dans une lettre affectueuse de Manzoni à Louise Collet (1860). Celleci avait rencontré une comparaison analogue entre les âmes dont les vertus demeurent inconnues, et certains paysages des montagnes. (Poème sur La Paysanne).
Voici d'autre part l'imitation de Chateaubriand :
Peut-être ici la mort enchaîne en son empire De rustiques Newtons de la terre ignorés.
Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ; Ainsi meurent aux champs des roses passagères Qu'on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères, D'inutiles parfums embaument les déserts!
saints des pays superstitieux, les idoles richement ornées et pompeusement servies des peuples de l'Orient ne fécondent point d'entreprises agricoles ou manufacturières ; qu'avec les richesses qui les couvrent et le temps qu'on perd à les solliciter, on se procurerait en réalité les biens que ces images n'ont garde d'accorder à de stériles prières, il répond à ce brocart en comparant la prière qui donne la force intérieure à l'industrie d'un musicien ou d'un acteur qui donne un produit immatériel. « Un pauvre artisan demande, non pas à l'image, mais à Dieu, par la Ste-Vierge, la force, la tranquillité de l'âme dont il a besoin pour travailler. Je dis qu'il l'obtient s'il la demande bien. Vous ne direz pas qu'il ne puisse croire qu'il l'a obtenue, et que l'effet n'en soit le même. Voilà un produit immatériel obtenu par la prière M».
v' Dans les Fiancés, le cardinal Borromée, préoccupé de rendre sa sainteté utile, visite, secourt, console les malades. Les revenus ecclésiastiques, disait-il, sont le patrimoine des pauvres. Pendant la disette de Milan, à peine un pauvre tailleur a-t-il assisté à un de ses sermons que, rentré chez lui, il met aux mains de sa fillette un pain, un mets, une cruche de vin : « Va ici à côté, lui dit-il, chez Maria la veuve. Laisse-lui tout cela, afin qu'elle se régale avec ses petits enfants. Mais dis-le lui bien gentiment, pour ne pas avoir l'air de lui faire l'aumône ».
Dès qu'ils se traduisent en charité, en délicatesse de cœur, les sentiments religieux se trouvent légiti-
(i) Postille. Opère inédite o rare pubblicate per cura di Pietro Brambilla da Ruggero Bonghi, tome II, p. 147.
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mes. Manzoni démontre la beauté de la religion par les actions qu'elle suscite. En politique surtout, elle est un élément dont il convient de tenir le plus grand compte. Non seulement elle donne satisfaction aux aspirations vers l'infini, au besoin de prier, de se résigner, d'espérer, mais elle peut contribuer à l'établissement des bonnes mœurs, au redressement des consciences et des caractères. Quoi d'étonnant que de 1815 à 1848, les patriotes italiens aient tous professé, comme Manzoni, dés opinions religieuses? Pour eux, comme pour Machiavel, une nation sans religion est un corps sans âme. D'après Gino Capponi, les Florentins qui résistèrent si bravement aux troupes impériales en 1530 étaient des Piagnoni, animés encore par un écho de la voix de Savonarole. Les martyrs de l'indépendance, expirant dans les cachots de l'Autriche, n'étaient guère moins assurés de l'immortalité que de l'avenir de leur pays. A en juger par des lettres suprêmes, écrites avec du sang, sur des mouchoirs, la pensée qu'ils allaient émigrer dans une région radieuse où l'on possède sans fin la scince et l'amour, les réconfortait^0. *
Le penchant de Manzoni à justifier par des motifs élevés les pratiques de la foi indique assez qu'il n'a pas l'humeur farouche du sectaire. Quand il se laissa déterminer par l'abbé Degola à réfuter Sismonde de Sismondi qui au chap. XXVII de son Histoire des Républiques italiennes avait imputé la corruption de l'Italie à la morale catholique (2\ il le fit avec une
(1) Ces autographes de Poma, Fortunato, Calvi et autres condamnés à mort figuraient à l'Exposition de Turin (1884) dans le pavillon du Risorgimento.
(2) La irt! partie des Observations sur la morale catholique parut en 1819.
courtoisie, une urbanité de ton dont l'adversaire lui-même fut charmé.
La fièvre du prosélytisme ne le travaille pas. Cependant, au lendemain de sa conversion, peut-être à l'instigation de son confesseur, il essaya d'attirer à la foi Fauriel. Volontiers se serait-il écrié comme Polyeucte :
C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.
« Vous me permettrez bien, mon cher Fauriel, d'espérer que vous vous en occuperez aussi (des idées religieuses) ; il est bien vrai que je crains pour vous cette terrible parole : « Abscondisti hœc a sapientibus et prudentibus, et revelâsti ea parvulis ; mais non, je ne le crains point, car la bonté et l'humilité de votre cœur n'est pas inférieure ni à votre esprit ni à vos lumières. Pardon du prêche que le parvulus prend la liberté de vous faire*1) ».
Fauriel ne répondit pas à ce discret appel. Manzoni se garda de le renouveler. Ce fut moins de sa part une obsession qu'un souhait passager et amical. L'affection qu'il éprouvait pour son ami demeuré incrédule n'en fut pas altérée. Ses sentiments de tolérance éclatent également dans la lettre qu'il adresse à Henri Blondel'2*. A la suite de l'abjuration d'Henriette, les relations entre Manzoni et les Blondel s'étaient refroidies. Rompant la glace après dix ans de silence, Manzoni déclare à Henri Blondel que tout catholique qui se croirait dispensé d'aimer quelquesuns de ses frères sous le prétexte qu'ils ne sont pas de l'Eglise, irait contre les préceptes de Dieu et l'en-
(i) Lettre du 21 septembre 1810.
(2) 11 janvier 1823.
seignement de cette Eglise même. Tout en reconnaissant qu'on peut désirer pour autrui ce que l'on trouve bon pour soi-même, il blâme le zèle excessif de ceux qui s'arrogent le droit d'aller sermonner en particulier ceux qui ne pensent pas comme eux. « Vous savez que personne n'est plus loin que moi
d'attribuer ce droit à quelqu'un Je fais des vœux
avec vous pour que tous les hommes n'aient qu'un cœur en Jésus-Christ et qu'ils ne prennent pas de sa religion qui est une religion d'amour des motifs ou des prétextes de haine ».
Son catholicisme porte l'empreinte dont l'avaient dû marquer Julia Beccaria, femme aimante, et l'abbé Rosmini, prêtre libéral, dialecticien puissant, fondateur de V Institut de Charité de Vérone, avec lequel Manzoni aimait à discourir. Que de fois le poète loue la grandeur et la beauté de cette âme de phi losophe, la forme unique de ce cœur, la sagesse de cet homme qu'il trouve incomparable ! Lors des derniers moments de Rosmini, Manzoni lui disait : le Seigneur voudra, nous l'espérons, vous conserver parmi nous et vous donner le temps de mener à bonne fin tant de belles œuvres commencées; votre présence parmi nous est trop nécessaire. Non, non, répliqua Rosmini, personne n'est nécessaire à Dieu, les œuvres que Dieu a commencées, il les achèvera^
Plaçant ainsi la religion dans des hauteurs sereines, Manzoni souffrait de la voir associer aux passions du siècle. Plus il estimait l'esprit de paix émanant d'elle, plus il gémissait d'apprendre qu'entre
(i) Lettre de Manzoni à J. Giorgini, 27 juin 1855.
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tes mains de catholiques elle devenait un prétexte de discorde.
Sous la Restauration, se trouvant à Paris, il assiste à un déchaînement des passions religieuses, il dédénonce le tort qu'on fait à la religion en ajoutant des articles de foi politique au symbole des apôtres ; il blâme le clergé français d'appeler toujours la force à son secours et de regretter sans cesse le temps antérieur à la Révolution. Il montre la chaire convertie en tribune, les lettres pastorales dégénérant en pamphlets ; l'essence du christianisme, l'amour de Dieu et du prochain, l'abnégation, l'indulgence, le pardon, devenus choses secondaires. En face de cette agitation déplorable qui n'a pour effet que de diminuer le respect pour la religion et d'empêcher d'écouter les voix qui s'élèvent en sa faveur, il tient l'état religieux de l'Italie pour préférable à celui de la France(I).
Cependant cet alliage de passion politique et de piété, dont la vue l'affligeait en France , se rencontrait dans son propre pays, où le problème du pouvoir temporel inquiétait les consciences catholiques. Pour un homme à la fois croyant, libéral et patriote, la question était troublante. Son respect pour le Père des fidèles tendait à lui faire considérer comme un empiétement presque sacrilège, toute atteinte à sa puissance, quand même le pouvoir temporel n'aurait été qu'un simple joyau, non une sauvegarde.
D'autre part il n'ignorait pas que depuis la Révolution française le pouvoir temporel était en contra-
(2) Lettres au chanoine L. Tosi, 1" décembre 1819 et 7 avril 1820.
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diction avec le droit reconnu aux Romains comme aux autres peuples de disposer d'eux-mêmes, et de n'être plus à la merci d'un maître, parfois étranger, choisi par des cardinaux de nationalités diverses. Il sentait que les conditions de la société moderne rendaient ce pouvoir inutile et même gênant, puisqu'il ne pouvait subsister que par la protection de monarques enclins à exiger en retour des encycliques complaisantes.
Enfin si le Pape cesse d'être le Roi d'un territoire italien, comment justifier la prépondérance des cardinaux italiens dans le conclave ? Cette prépondérance, flatteuse pour l'orgueil national, ne fmira-telle pas par paraître scandaleuse, les catholiques d'Italie n'ayant plus de prétexte valable pour commander aux croyants des autres pays et s'arroger le droit de leur élire un maître ? Un patriote ne devait pas être insensible à la diminution éventuelle de ce prestige.
Longtemps d'ailleurs l'antagonisme entre la papauté et l'indépendance, marqué avec force par Gioberti, ne fut pas apparent. En 1848, c'est au cri de : Vive Pie IX I que les Milanais se révoltèrent contre Radetsky. De même à Venise, à la porte de l'arsenal dont le peuple venait de s'emparer, Daniel Manin s'écria : « Vive la marine vénitienne ! Vive Pie IX! Vive l'Italie ! Vive S'-Marc ! »
Mais Pie IX ne crut pas devoir persévérer dans la voie libérale au bout de laquelle était l'effondrement du trône dont il avait la garde. Au lieu de céder au cours naturel des choses et d'en prendre la direction, il pensa que le pouvoir dont il était investi lui commandait la résistance. Que pouvait faire
un homme à la fois catholique et patriote, ne voulant pas abdiquer ses sentiments d'obéissance à l'égard du souverain pontife, ni renoncer à ses espérances ? Avec sa bonne foi, son bon sens, son humeur indulgente, sa souplesse, Manzoni parvint à concilier ces deux termes en apparence contradictoires : l'attachement à la personne du Pape et la reconnaissance de la légitimité des aspirations italiennes. Restant ferme dans ces sentiments qui semblaient s'exclure, il attendit du temps et du jeu des affaires humaines un dénouement qu'il souhaitait pacifique.
A mesure qu'il vieillit, et que cette chimère, cette « utopie(Ij » de l'unité se réalise, son opinion sur le pouvoir temporel change, ou si l'on veut, devient plus hardie. Comme il est d'abord respectueux î Un pontife désarmé ne lui semblait pas un ennemi digne d'un généreux adversaire. Dans Adelchi (182 1), quand Didier propose à son fils la conquête de Rome, celui-ci, que son destin condamne à rêver de glorieux desseins et à n'en exécuter que de misérables, soupire tristement : Quai guerra ! qaal nemico !
Montalembert, l'inventeur de la formule l'Eglise libre dans l'Etat libre, étant venu en Italie vers 1845 pour visiter les monastères et préparer les matériaux de son histoire des Moines d'Occident, eut une entrevue avec Manzoni. Libre des soucis du gouvernement, lui dit-il, et de la politique, le pape tournerait toute son attention et celle de son clergé vers
(1) Son ami, l'abbé Rosmini, rêvait une confédération à la tête de laquelle se serait trouvé le pape. A la confédération Manzoni préférait l'unité. Utopie, lui disait Rosmini. — Soit, répliquait Manzoni. mais l'utopie est belle, au lieu que la confédération est une utopie sans beauté.
le salut des âmes. Manzoni ne se rangea point à son avis, parce que la cessation du pouvoir temporel risquait d'entraîner, à ses yeux, la prépondérance de l'Autriche^.
En 1859, il reçut une autre visite, celle de Louise Collet, qui, parcourant l'Italie, se plaisait à porter ses hommages aux hommes illustres et à les interroger. Le vieux poète fit à la voyageuse un gracieux accueil. Si l'on en croit le récit qu'elle a publié, Manzoni lui parla du pouvoir temporel. Cette fois il tenait à le séparer bien nettement de la doctrine de l'Eglise. « Soutenir qu'on attaque l'Eglise en lui enlevant ses possessions terrestres est une véritable hérésie pour tout vrai chrétien. Dans les premiers siècles du christianisme, l'Eglise n'avait pas de patrimoine et ce fut le temps de sa grandeur. . . Je courbe humblement la tête devant le Sl-Siège, et l'Eglise n'a pas de fils plus respectueux que moi. Mais pourquoi confondre les intérêts de la terre et ceux du ciel ? Le peuple romain en demandant son émancipation est dans son droit. Ce qui est justice dans les autres nations ne peut cesser d'être juste dans les Etats de l'Eglise ; il est des heures pour les nations comme pour les gouvernements, où il ne faut pas s'occuper de ce qui convient, mais de ce qui est juste ». Comme il venait de lire une brochure de Villemain sur le pouvoir temporel, il déclare qu'il avait été révolté de son absurdité : « c'est toujours le partipris qui argumente et jamais la vérité qui s'atteste<2)».
En esprit, il ajournait la solution radicale qu'il
(1) C. Cantù. Réminiscence, t. II, p. 90.
(2) L'Italie des Italiens, par Louise Collet, t. I, ch. XVI. •
prévoyait, sans la juger aussi imminente, sans croire surtout qu'on la devrait au canon.
Je te confesse, écrit-il à d'Azeglio(I), lors de la publication d'un opuscule d'Eugène Rendu sur la Souveraineté pontificale et l'Italie, qu'il me semble que s'il peut y avoir des solutions raisonnées, il ne peut y en avoir de pratiques (riuscibili) pour le moment. Tout accord volontaire, impossible : un accord forcé serait, comme toujours, une fin en apparence, un da capo en réalité. Je voudrais au moins pouvoir conclure comme un correspondant de journal, avec un nous verrons. Mais pour ma part et à mon âge, ce serait compter sans son hôte.
En même temps, comme catholique italien, il remerciait Rendu d'avoir démontré qu'il n'y a pas d'opposition entre les idées et les tendances logiques que ces deux mots représentent : « Quant à la solution qui puisse être propre à faire cesser, dans l'ordre des faits, leur antagonisme apparent, je suis forcé d'avouer mon impuissance, non seulement à en imaginer une, mais même à apprécier celle qui est proposée par un esprit aussi éclairé et aussi droit que le vôtre. Je finis toujours par ne voir que deux ultimatums en présence et également inflexibles (2) ?>.
Bientôt la ville éternelle allait obéir à son tour au mouvement d'attraction qui avait déjà fait graviter autour de la royauté piémontaise Florence, Milan, Naples et Venise. Le 20 septembre 1870, le pouvoir temporel fut emporté. Manzoni n'a été ni réjoui ni attristé par ce dénouement : il s'y résigna
(1) 9 avril 1863.
(2) Lettre du 21 avril 1863.
comme à un changement devenu nécessaire, et qui d'ailleurs s'accomplissait sans diminuer l'ascendant moral de l'Eglise ni troubler la paix du monde.
Qui dira l'heureuse influence exercée par la conviction tranquille d'un homme aussi éminent, aussi modéré, aussi notoirement catholique ? Son attitude habituait peu à peu les esprits de toutes les classes à séparer ce qu'on doit à Dieu de ce qu'on doit à César, elle contribuait à enlever à cette solution tout caractère révolutionnaire pour lui donner l'apparence radieuse d'une évolution nationale. Ainsi s'opérait pacifiquement une transformation qui ailleurs aurait occasionné de terribles luttes.
Depuis que Rome fut devenue capitale, Manzoni, soit vieillesse, soit scrupule, s'abstint d'y paraître. Mais il accepta d'en être citoyen. En 1864, comme sénateur du royaume, il avait voté le transfert de la capitale à Florence, d'où la bonne langue toscane pourrait plus facilement rayonner sur l'Italie entière. Que Florence fut la première étape sur la route de Rome, il s'en doutait bien. Il reprochait seulement aux Piémontais d'être trop pressés. Ce qu'il blâmait, c'était leur impatience, non leurs aspirations. Il les partageait. Tout le prouve : la visite dont l'honora Garibaldi, lui apportant un bouquet de violettes, l'ovation qu'il reçut avec Cavour, un jour que le peuple les vit sortir du Parlement se tenant par le bras, l'attachement qu'il ne cessa de témoigner à la Maison de Savoie dont il recevait, depuis 1859, une pension de douze mille livres, sa dernière pensée qui fut un vœu pour Victor Emmanuel : « Quand je serai mort, dit-il aux siens avant d'expirer, faites ce que je faisais chaque jour : priez
pour l'Italie, pour le Roi et sa famille, si bons pour moi ». Or, c'est Victor Emmanuel qui avait ordonné la brèche de Porte Pie. Comme le rappelle une inscription gravée sous le balcon du Palais-Royal de Turin, d'où le roi Charles Albert avait proclamé en 1848 la guerre d'indépendance, c'est lui qui, après avoir reçu sur le champ de bataille de Novare, le sceptre et l'épée de son père, sut, par ses audaces prudentes (sagaci ardimenti) et des alliances opportunes (le opportune allean^ê), préparer l'accomplissement des destinées de l'Italie qui se sont consommées dans Rome capitale.
■v^^at^ —
La lyrique chrétienne de Manzoni. — Ses hymnes ont un accent moderne. — La Résurrection. — Noël. — Le Nom de Marie. — La Pentecôte. — Influence de Chateaubriand sur lui. — Caractère religieux de l'ode sur la mort de Napoléon (le Cinq Mai).
Le christianisme de Manzoni, raisonnable par essence, paisible, libéral, se réfléchit, avec les mêmes caractères, dans ses hymnes. En les écrivant, il ramenait la poésie lyrique à son antique fonction qui était de chanter les dieux. Les a-t-il composés spontanément, après sa conversion, pour éclater en actions de grâces, comme un autre David, jouant de la harpe devant le Seigneur ? N'a-t-il pas cédé plutôt à l'instigation de son confesseur Msr Tosi, en consacrant l'harmonie de la parole à la diffusion des conseils de justice et de charité, à la révélation du sens profond des mystères ? Le premier en date de ces chants religieux est un hymne triomphal : la Résurrection (avril-juin 1812). Son âme éteinte et desséchée dans le doute s'était ranimée dans la foi, et avait refleuri. Ceux qui croient au Seigneur ressuscitent avec le Seigneur. Christ se joue de la mort, il lève du doigt le marbre du sépulcre comme un voyageur endormi sous un arbre écarte de son front, à son réveil, une feuille par hasard détachée d'un rameau.
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En 1814, Manzoni occupé à planter dans son jardin de Brusuglio des Liquidambars, des Sophoras, des Thuyas, des Sapins, ne néglige pas tout à fait les vers ; il annonce à Fauriel deux autres hymnes (Noël et Le Nom de Marie), s'excusant d'entretenir son ami de poésie au milieu d'événements si graves : « J'ai
écrit deux autres Inni je les soumettrai à votre
jugement qui est pour moi la plus grande autorité M».
Le 25 mars 1816 il lui adresse un opuscule imprimé chez un typographe de ses amis, et contenant : la Résurrection, Noël, le Nom de Marie, la Passion. Que s'est-il proposé ? « J'ai tâché de ramener à la religion, lui dit-il, cps sentiments grands, nobles et humains qui découlent naturellement d'elle, je ne sais pas si j'y ai réussi ; au reste, ce n'est qu'un commencement, et si je peux, mon projet est d'en faire encore une douzaine en célébrant les solennités principales de l'année ».
Une douzaine I II était sincère en exprimant cet espoir. Son indécision, sa paresse, ou d'autres circonstances l'ont empêché de le réaliser. Au groupe des quatre hymnes déjà mentionnés, il n'en ajouta qu'un seul : l'hymne sur la Pentecôte, superbe chant d'amour chrétien, universel, commencé en 181 7, repris en avril 1819, publié en 1823 (2).
Pourquoi s'est-il arrêté en si belle voie ? A-t-il cru s'être prêté suffisamment au rôle d'apologiste chrétien ? Le froid accueil du public l'a-t-il rebuté ?
(1) Lettre à Fauriel du 9 février 1814.
(2) Cet hymne a été mis en musique par Gio. Gambarana, organiste à Casale, et traduit en vers latins par l'abbé Bello (Crémone, 1823), par l'abbé Francesco Filippi (Udine, 1829), par F. Savesi, par Cesare Sopransi (Milan, 1823), Luigi Alvergna (Milan, 1824), Benedetto del Bene (Vérone, 1870).
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Il en est de ces hymnes, qui furent un instant l'expression du mysticisme renaissant et ne répondirent bientôt plus aux aspirations changeantes du siècle, comme de la Morale catholique dont la première partie parut en 1819, ne trouva pas d'écho dans le public, et n'eut aucune suite.
L'organe du romantisme en Italie, le Conciliatore, par la plume de Cristoforis, s'était plaint en 1819 du silence fait pendant quatre ans autour de cette poésie originale et fière. Quand Gœthe en eut connaissance, il en goûta la beauté virile, il loua la simplicité des sentiments, la hardiesse des images et des transitions. Manzoni avait fait circuler la vie, la fraîcheur dans des sujets en apparence épuisés, et restait original en reprenant après tant d'autres le thème des fêtes liturgiques. Il ne procède pas comme ses devanciers exhalant avec prolixité leur foi naïve. Il met des mois à composer un hymne. La tète y paraît avoir plus de part que le cœur. Son christianisme, un peu mélancolique, ne s'y répand pas en effusions enthousiastes, mais s'y exprime en pensées hautes, brièvement formulées. Moins attaché au dogme qu'à l'esprit de l'Evangile, s'il débute par un récit biblique, c'est pour le faire tourner presque aussitôt en exhortation morale, d'une pureté exquise, mais d'un caractère en quelque sorte laïque, purement humain, comme dans l'hymne sur la Pentecôte. Après avoir salué l'Eglise, image de la cité d'en haut, établie sur la terre pour être le phare des nations, il invoque l'Esprit rénovateur descendu sur elle, celui qui fait germer les fleurs et les colore, il le prie d'apaiser les violents, d'entr'ouvrir leur cœur à la pitié, d'amener les riches à donner avec un visage ami, d'ins-
pirer aux vierges qui vivent retirées les joies pures de la retraite, de tempérer la confiante audace des jeunes gens, d'envoyer aux vieillards, pour parure de leurs cheveux blancs, des volontés saintes et sereines^.
Que l'on rapproche ces hymnes de ceux d'autrefois, ou seulement de ceux que Pierre Corneille a versifiés chez nous « pour satisfaire, dit-il ingénument, à l'obligation que nous avons tous d'employer à la gloire de Dieu du moins une partie des talents que nous avons reçus <2) », on verra comme ils vibrent à l'unisson du siècle, comme ils portent l'empreinte profonde de sentiments, d'aspirations, de besoins nouvellement éveillés.
Dans la Passion, par exemple (1814-1815), le poète découvre le Juste endurant le baiser d'un ami parjure, l'abandon de Dieu, les angoisses de la mort,
Discendi, amor ; negli amici L'ire superbe attuta.
Spira dei nostri bamboli Nell' innocente riso ; Spargi la casta porpora Aile donzelle in viso ; Manda aile ascose vergini Le pure gioie ascose ; Consacra délie spose Il verecondo amor.
Tempra dei baldi giovani Il confidente ingegno ; Reggi il viril proposito Ad infallibil segno ; Adorna la canizie Di liete voglie santé ; Brilla nel guardo errante De chi sperando muor.
{La Pentecoste.)
(2) Louanges de la Sainte Vierge par S* Bonaventure, mises en vers français par P. Corneille (Préface, 1661).