CONCLUSION
Le mouvement intellectuel opéré en Italie sous le nom de romantisme possède des caractères propres qui le distinguent nettement du romantisme des autres pays. Il en diffère à tel point que le poète qui a été le porte-drapeau de ces doctrines en Italie nous apparait presque à nous, à certains égards, comme un pur classique. Personne n'a professé plus que Manzoni le culte du bon sens et de la simplicité, ni mieux pratiqué les préceptes moraux que Despréaux donne au quatrième chant de son Art poétique, ni mérité davantage par la noblesse d'une existence intègre et désintéressée ce titre de belle âme que Leopardi lui décernait. Jamais il ne prend l'attitude d'un prophète, ni ne se drape pour la galerie. Il ne courtise ni les princes ni le peuple. Il ne se singularise pas par le port de sa chevelure ou la coupe de ses vêtements. Pas plus que nos honnêtes écrivains du XVIIe siècle, il ne cherche à étonner ses compatriotes par des allures romanesques. Il ne s'isole pas sur un roc, comme Hugo ; l'Orient ne
le voit point passer triomphalement, comme Lamartine ; ce n'est pas en Grèce qu'il ira mourir, comme Byron ; il ne demande point, comme Chateaubriand, que sa tombe soit battue par les vagues ; il n'aurait jamais écrit ni compris cette phrase bizarre d'un autre représentant du romantisme: «Je préfère la gloire littéraire au bonheur^ ».
Simple est sa vie, et simple son style, en même temps que précis et lumineux. Rien du poète des clairs de lune. Ami des pensées hautes, mais toujours raisonnables, quoique plein d'humour, il ne s'abandonne pas aux élans de son imagination, il les maîtrise. Les lenteurs de la lime ne le rebutent pas. Dans son ardent désir de restaurer la prose italienne, plus soucieux de perfectionner son livre que d'en faire de nouveaux, à combien de remaniements n'at-il pas soumis le texte des Fiancés ! Si on l'eût accusé d'être un éplucheur de mots, un regratteur de syllabes, il ne se serait sans doute pas plus offensé du reproche que Malherbe lui-même, car cette besogne n'est humble qu'en apparence. Derrière le labeur grammatical, il y a la question de l'unité de langue ; et derrière celle-ci, se cache la préoccupation de l'unité nationale, but suprême, espérance secrète dont s'enivraient les romantiques. Manzoni n'écrivait-il pas en 1815 : « Nous ne serons libres que quand nous serons unis? » En 182 1, dans une autre ode (à Kcerner) n'annonçait-il pas à ses compatriotes que Dieu ne sera pas toujours sourd à leurs prières? ce Dieu qui n'a jamais dit à l'Allemand : « Va, moissonne où tu n'as pas labouré, allonge tes serres,
(1) Journal de Benjamin Constant.
l'Italie, je te la donne W ». Mais dans son mépris de la déclamation et de la fanfaronnade, il comprenait que ces appels belliqueux n'ont d'effet qu'autant qu'ils sont en harmonie avec l'état général des esprits, et cet état n'était pas satisfaisant. Il fallait le modifier d'abord. C'est à cette œuvre de transformation morale que Manzoni s'est appliqué.
Méthode profondément habile, et conforme à celle que son gendre Massimo d'Azeglio préconisera dans son testament politique : « Je rappelle aux Italiens que l'indépendance d'un peuple est la conséquence de l'indépendance des caractères. Que ceux qui se font les serviteurs des petits intérêts de clocher ou des passions de parti ne se plaignent pas d'être sous la servitude étrangère (2) ?>. Ecrivant dans un pays
Chi v'ha detto, che stérile, eterno Sarîa, il lutto dell'Itale genti ?
Chi v'ha detto che a'nostri lamenti Sarîa sordo quel D:'o che n'udi ?
Si quel Dio. che nelf onde vermiglie Chiuse il Rio. che inseguia [sraele ; Quei, che in pngno alla ma>chia Gioele Pose il maglio, ed il colpo vibrô ; E' che è Padre di tutti i vivent!
Al tedesco non disse giammai :
Va, raccogii ove araîo non liai, Spiega l'ngne, l'Italia ti do.
(2) V. Revue politique et littéraire, n° du 11 août 1877, article de E. Gebhart.
Ces flères paroles sont gravées sur une des faces du socle de la statue de bronze élevée à Massimo d'Azeglio par la ville de Turin (devant la gare). Voici le texte complet de l'inscription :
Face postérieure :
RICORDO AGL' ITALIAXI CHE l' IXDIPENDENZA d'un POPOLO
È COXSEGUEXZA DELL' [NDIPENDENZA. DEI CARATTERI
CHE IL SERVO DI PASSIOXI MUNICIPÀLI E DI SETTA
MON SI LAGXI d'eSSERLO DEGLI STRAXIERI
RIMANGA LA MIA MEMORIA XEL CUORE DEGLI UOMINI OXESTI