NEUVIÈME LEÇON
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Euripide, hippolttm a ia eovRONNn,
De même que le Cid est le vrai chef-d'œuvre de Corneille, Phèdre est le vrai chef-d'œuvre de Racine. En outre, la date de cette pièce, 1677, marque dans Texistence de notre poète une ère nouvelle. A cette date, en effet, se rattachent trois faits considérables:
1® A l'occasion de cette tragédie même, éloquente peinture du remords, il obtient de Nicole et d'Arnauld le pardon de ses fautes envers Port-Royal.
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^ Devenu historiographe du Roi, conjointement avec son ami Despréaux, il se retire du théâtre dans toute la force et la maturité de son génie, à trente-huit ans.
3^ Il se marie ; et, comme un des héros de cette pièce même,
De ses jeanes errears désormais reyenu,
il renonce aux comédiennes aussi bien qu'aux comédies, et partage désormais tout son amour entre sa famille, le Roi et Dieu. Nous suivrons ces trois grands faits dans leurs ramifications, et d'abord nous allons étudier l'œuvre qui en est le point de départ.
Phèdre est un monument composite: la première assise est empruntée à la tragédie grecque d'Euripide, la seconde à la tragédie latine de Sénéque ; le sommet appartient à Racine seul.
En indiquant successivement les traits principaux de Tœuvre de chacun des trois poètes, je rappellerai d'abord ce que Racine doit à ses deux prédécesseurs, ensuite je montrerai ce qu'il a tiré de son propre fonds. La première assise, la base de cet édifice, YHippolyte d'Euripide, sera l'objet de la leçon d'aujourd'hui.
Vous avez vu déjà, par Andromaque et par Iphigénie^ que rien ne ressemble moins et ne
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saurait moins ressembler à une tragédie grecque, qu'une tragédie française sur un sujet grec. Phèdre est encore un sujet païen, et même mythologique, traité par un poète chrétien. Et c'est, en même temps, par la vive peinture des passions de Tamour, de sa fièvre; de ses entraînements, de ses remords, un sujet de tous les pays et de tous les siècles.
Sophocle, avant Euripide, avait déjà traité cette matière; mais sa pièce est perdue. De cette littérature grecque^ si riche encore, c'est à peine si un quart est venu jusqu'à nous. Euripide, vivement attiré par cette fable pathétique, la traita deux fois. Et chaque fois ce fut sous le nom d'Hippolyte. Nous possédons le second de ces ouvrages, VHippolyte à la couroniie ; du premier, VHippolyte voilé, on n'a retrouvé que des fragments rares et courts : dans quelques-uns on entrevoit que Sénèque avait imité la première pièce comme la seconde. Voici la brève analyse de VHippolyte à la couronne.
La pièce s'ouvre par un prologue. Euripide a souvent recours à ce procédé. Imaginez-vous ce théâtre d'Athènes, immense et bruyant, avec ses vingt mille spectateurs : une sorte de court programme récité avant la pièce ne devait pas être sans utilité pour guider leur attention. Ce procédé, toutefois, est sujet à objection : le public, instruit d'avance par là des événements de la pièce, n'a plus de surprise. Cela est vrai^ il sait l'action en gros; II. i.
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mais il n'en sait pas le détail» et c'est dans le détail des passions et des caractères que se déploie le génie dramatique. La curiosité, dans le théâtre antique, n'a pas le même objet que dans le théâtre moderne : chez nous, l'intérêt de la surprise et de l'imprévu est compté pour beaucoup ; chez les anciens, pour peu de chose. En outre^ si les spectateurs apprennent d'avance par le prologue l'idée générale du drame et du dénouement, les personnages l'ignorent, et justement une partie notable de l'intérêt consiste à les voir marcher en aveugles, poussés par la fatalité, vers ce dénouement dont ils ne se doutent point et dont les spectateurs sont avertis. C'est pour ceux-ci quelque chose d^analogue à ce qu'on nomme la prescience divine, à l'égard de la liberté humaine.
Le prologue d*Hippolyte est dit par Vénus (en grec, Aphrodite). Elle vante sa puissance, universellement reconnue et adorée; seul un jeune homme rude et fier, Hippolyte, la dédaigne, et réserve ses hommages à une autre déesse, celle des forêts et de la chasse, Diane (en grec, Ârté« mis), avec laquelle il passe sa vie dans les bois, amitié au-dessus d'un mortel. « Ce n'est pas que j'en sois jalouse », dit Aphrodite, « cela m'est bien égal ! » mot féminin de tous les temps. Et elle jure de se venger. Dans ce dessein, elle inspire à Phèdre, épouse de Thésée, une passion criminelle
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pour soD beau-fils, ce jeune Hippolyte, fils d'une première femme de son mari^ l'amazone Antiope. Cet amour coupable amènera, par un enchaînement de circonstances funestes, la perte d'Hippolyte: c'est tout ce qu'elle veut. 11 est vrai que Phèdre, elle aussi, sera victime de cette fatalité; mais qu'importe à la jalouse Aphrodite, pourvu qu'elle se venge?
Les sentiments odieux prêtés ici à un personnage divin étonnent aujourd'hui la raison, mais ne la blessaient point alors. L'homme ne peut jamais prêter à la divinité que ses propres pensées. Plus le sens moral va s'épurant, plus l'idée que l'humanité se fait du Divin va s'élevant ; mais cette idée est partie de très bas, ainsi que l'homme luimême. C'est pourquoi la conception mesquine d'une divinité jalouse et vindicative, faite à l'image de l'homme, se rencontre dans l'antiquité sacrée aussi bien que dans l'antiquité profane.
Ce prologue nous fait voir tout d'abord une différence profonde de la tragédie d'Euripide à celle de Racine : c'est que, dans la pièce grecque, Phèdre n'est pas le personnage principal, elle n'est que le second; le premier est Hippolyte: aussi est-ce lui qui donne son nom à la pièce. Phèdre, à vrai dire, n'est qu'un moyen ; le sujet du drame , c'est Aphrodite se vengeant d'Hippolyte par ce moyen. Au contraire, dans Racine, Phèdre est le principal rôle. Le titre de la première édition était : Phèdre
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et Hippolyte; les suivantes ne portent que le nom de Phèdre. Ce n'était donc ni, comme chez Euripide, Hippolyte à la couronne, et Hippolyte voilé; joi, comme chez un de nos poètes du dix-septième siècle, Gabriel Gilbert, Hippolyte ou le Garçon injen' sible (1647); ni, comme chez un autre, Grenailles, Un innocent malheureux; c'était Phèdre, et son fatal amour, et ses remords.
La pièce d'Euripide, même sans le prologue, a son exposition très claire. Le théâtre représente, au fond et au milieu, le palais de Thésée avec son péristyle; à l'un des côtés, la statue d'Aphrodite ; à l'autre, celle d'Ârtémis. Ainsi les deux déesses rivales sont en présence : c'est l'antithèse dramatique parlant aux yeux.
Hippolyte, revenant de la chasse avec ses compagnons, passe devant la statue d'Aphrodite sans daigner l'honorer d'un regard, et va droit à celle d'Artémis, lui offrir une couronne de fleurs des bois, qu'il a cueillie et tressée pour elle. De là le titre de la pièce: Hippolyte à la couronne, l7c?c6XuTOç 9T6(pavir)(p6poç. Il y a là, à propos de cette couronne de fleurs, des vers d'une poésie fraîche et exquise, si neuve qu'il est bien difficile de la faire passer du gvec en français : c Salut, ô Artémis, la plus belle, oui la plus belle des Vierges qui habitent l'Olympe 1 ma Souveraine, je t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux, ni le
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tranchant du fer, n'ont osé toucher, où Tabeille seule au printemps voltige, et que la Pudeur arrose de ses eaux limpides. Ceux qui ne doivent rien à Tétude, et à qui la nature inspire la sagesse en toutes choses, ont seuls droit d'en cueillir les fleurs; les méchanls en sont banals. Reçois donc, ô chère Souveraine, reçois de ma main pieuse cette couronne pour ta chevelure d'or^ puisque seul des mortels j'ai la faveur de passer mes jours et de m'entretenir avec toi, entendant ta voix sans voir ton visage*. Puisse ma vie finir comme elle a commencé ! d
Croiriez-vous qu'il y a des savants qui veulent que cette couronne soit une simple métaphore mystique? Tant cette poésie neuve les étonne et les déroute ! Mais, dans cette bizarre supposition, que deviendrait le titre si précis et si positif : Hippolyte porte cou^ ronne? car tel est littéralement le titre grec. Est ce que l'on porte à la main une métaphore?
D'autres érudits, que je respecte et que j'aime, proposent dans un sentiment analogue, de corriger cette image vive et hardie de la prairie immaculée a que la Pudeur arrose de ses eaux limpides, » et de lire au lieu du mot AlSà>ç, puJeur, le mot 'H(i)ç, Aurore. Ainsi il n'y aurait plus qu'une honnête banalité, propre à n'étonner per-
1. Cela fait penser à ces voix qu'entendait Jeanne d'Arc, Hippolyte est vierge comme elle, solitaire comme elle au sein de la nature, s'entretenant comme elle avec le cieJ.
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sonne, au lieu d'une image neuve, étîncelante de fraîcheur romantique.
Après cette poétique offrande, Hippolyte se dispose à entrer dans le palais avec ses compagnons, pour se mettre à table. On peut voir ici encore la simplicité familière et la variété de tons de la tragédie grecque : « Au retour de la chasse, dît Hippolyte, on aime une table bien servie. » Puis, s'adressant à ses gens : « Vous, pendant ce temps, étrillez mes chevaux; je veux, après avoir assouvi ma faim, les atteler à mon char pour courir. Quant à Aphrodite, bonjour*. » Ainsi, il ne se contente pas, à l'égard de Vénus, du dédain silencieux; il y ajoute l'ironie et l'outrage. C'est vainement qu'un vieux serviteur dévoué a eu le courage d'exhorter son jeune maître à montrer plus de respect à la redoutable Aphrodite. « Non, lui répond Fadorateur d'Artémis, je n'aime pas les divinités dont le culte a besoin des ombres de la nuit, f)
Cette physionomie d'Hippolyte est originale, étrange, attachante, <t Pour bien comprendre et sentir l'Hippolyte d'Euripide, dit Wilhelm Schlegel, il faut pour ainsi dire être initié dans les mystères de la beauté, avoir respiré l'air de rHellade. Rap-
1. UoXk* lyd» x«^P"^ XéttOy comme nous dirions : « Je lui souhaitebien le bonjour», ou, irofiiquement: a 5ertH/ewr/»
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pelez dans votre mémoire ce que Tantiquité nous a transmis de plus accompli parmi les images d'une jeunesse héroïque, les Dioscures de Monte-Cavallo, le Méléagre et TApoUon du Vatican : le caractère d'Hippolyte occupe dans la poésie à peu près la même place que ces statues dans la sculpture... On peut remarquer, ajoute l'ingénieux critique, que dans plusieurs beautés idéales créées par eux, les artistes anciens, voulant donner une image perfectionnée de la nature humaine, ont fondu des nuances du caractère d'un sexe avec celui de l'autre ; que Junon, Pallas, Diane ont une majesté, une sévérité mâles ; qu'Apollon, Mercure, Bacchus, au contraire, ont quelque chose de la grâce et de la douceur des femmes. De même nous voyons, dans la beauté héroïque et vierge d'Hippolyte, l'image de sa mère l'Amazone, et le reflet de Diane dans un mortel *. »
L'action de la pièce grecque, et aussi celle de la pièce française, se passe à Trézène, ville située à la pointe orientale du Péloponèse. Le chœur, composé
1. Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide, Paris, 1807, réimprimée à Bonn, en 1842, dans les Essais historiques de A. W. Schlegel, pago 85 et suivantes. Dans ces aperçu si neuf, A.. Wilhelm Schlegel a peut-être pensé aux leçons de Winckelmann, et d'autre part à ce passage de Senèque, Hippolyté, vers 654 à (160 :
TaaBve Phœbes vultus, an Phœbi mei...
Est penitor in le totus ; et torvœ tamen Pars aligna matris miscet ex œquo decus.
In ore graio scythicus apparet rigor.
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de femmes de la ville, qui causent entre elles en puisant de l'eau à la fontaine, s'entretient du mal inconnu qui, depuis un temps, accable la Reine. Nous retrouvons ici encore la simplicité des mœurs et de la poésie antiques : ainsi, dans YOdyssée, la belle petite princesse Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, Alcinoos, vient au lavoir avec ses compagnes. La Bible présente des tableaux de même sorte. — Pendant leur entretien, on voit paraître au fond, sous le péristyle de la maison royale, Phèdre se traînant à peine, accompagnée de sa nourrice. Les esclaves dressent près de la porte, en dehors, une espèce de petit lit. La Reine, malade, accablée, défaillante, a voulu venir respirer l'air et voir la lumière. Brisée de cet effort, elle s'étend sur le lit. Sa nourrice se tient près d'elle, et la presse de lui dire la cause de son mal.
Pour la première fois dans le théâtre grec, du moins dans celle des pièces de ce théâtre qui sont arrivées jusqu'à nous, on entendait ici exprimer les passions de l'amour. Cette innovation, que l'on peut nommer révolutionnaire, ce romantisme, est un des titres de gloire d'Euripide, le plus moderne des poètes grecs. Eschyle, ni Sophocle n'ont rien de tel. Si l'amour est pour quelque chose dans le dénouement de YAntigone de Sophocle, il n'est pour rien dans la pièce elle-même, ou du moins ne s'y montre pas. Quant à la jalousie de Déjanire, dans les Trachiniennes du même poète, ce n'est pas celle
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d'une amante, mais seulement celle d'une épouse blevssée dans sa dignité et ses droits. Il était donc naturel que Racine qui se plaisait et excellait à peindre d'après son propre cœur les agitations de l'amour, fût porté à imiter Euripide plus que les deux autres grands tragiques grecs, et surtout à l'imiter dans cette pièce-ci.
Aux. couleurs et aux traits qu'il lui a empruntés, il a mêlé ceux de Sappho et de Théocrite, chez les Grecs; ceux de Catulle et de Virgile, chez les Latins ; avec tout cela, ses souvenirs personnels. Ce qu'il prend aux anciens, il se l'assimile, le crée de nouveau^ par ses proores sentiments mêlés aux leurs.
Là Phèdre d'Euripide, sous l'influence fatale d'Aphrodite, est enfiévrée d'amour ; mais cette fièvre pesante n'a pas les emportements que Sénèque et Racine lui ont donnés. Phèdre est malade d'âme et de corps; la prostration physique a été amenée par l'agitation intérieure: la malheureuse est possédée, comme dira plus tard le langage chrétien : le démon de l'amour coupable est entré en elle ; elle succombe sous le poids de cette fatalité. Racine l'a suffisamment marqué dans ces vers:
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée, C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Cette grande et admirable scène dans laquelle Phèdre se laisse arracher, lambeau par lambeau,