SÉNÈQUE. — RACINE
Si la Phèdre de Racine est plus emportée par la passion que celle d'Euripide, elle l'est moins que celle de Sénèque. Nous allons voir à présent ce que Racine doit à celui-ci.
Déjà, avant la confidence que la nourrice lui a arrachée, Phèdre ayant horreur d'elle-même était résolue à se laisser mourir; à plus forte raison,
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après. Ayant donc confessé à Œnone * son amour coupable, elle lui demande de la laisser maintenant mourir tranquille : sa criminelle passion mourra avec elle ; c'est tout ce qui est en son pouvoir.
Je t'ai tout avoué ; je ne m'en repens pas, Pourvu que, de ma mort respectant les approches, Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproclies, £t que tes vains secours cessent de rappeler Un resîe de chaleur tout prêt à s'exhaler.
1. C'est Racine qui lui donne ce nom. Dans Euripide et dans Sénëque^ elle s'appelle simplement la nourrice; comme, dans Shakspeare, la nourrice de Juliette. Autrefois, les esclaves, puis Ls serfs, étant non des personnes, mais des choses, on songeait à peine à leur donner des noms. Dans la société moderne, les serviteurs sont des personnes, et nos poètes du dix-, eptième siècle mêlent aux légendes anciennes les sentiments de leur temps plus humain ; de sorte que, dans notre théâtre classique, on donne des noms même à des personnages muets, comme Thamar, suivante d'Esther, et Flipote.. suivante de madame Pernelle, dans Tartuffe, De plus, dans Racine, en général, tous ou presque tous les personnages ont des noms, parce que tous ou presque tous sont des gentilshommes et des dames. Œnone elle-même, par ses manières et son langage, semble plutôt une gouvernante qu'une nourrice. Écoutez-la disant à sa maîtresse malade :
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux. Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure Depuis q'.e votre corps languit sans nourriture.
Louis Racine lui-même trouve qu'elle s'exprime ici avec trop de pompe, et on ne le contredira point. C'était l'horreur de la vulgarité qui jetait dans cet excès d'élégance les poètes du XVII» siècle. Aujourd'hui on se jette volontiers, sous prétexte de réilisme et de naturalisme, dans l'excès opposé. Aucun excès n'est bon. Encore une fois, tâchons de ne loucher ni k droite, ni à gauche.
Ainsi elle ne se laisse pas seulement mourir, elle Mte sa mort. Et nous avons vu que le rôle de Phèdre finit là dans Euripide (sauf la scène du cadavre et des tablâttes). Mais il ne finit point là dans Sénèque, ni dans Racine. Le premier a inventé, et le second lui a emprunté, d'abord une péripétie très heureuse, ensuite la grande scène où Phèdre laisse éclater devant Hippolyte lui-même son criminel amour. — Voici premièrement la péripétie. Au moment où Phèdre veut cesser de vivre, on vient lui annoncer la mort de Thésée. Cette mort la rend veuve et libre : la situation est changée. C'est ce que Racine a tourné de la manière suivante. Panopo, une des femmes de la reine survient et lui dit :
Je Youdrais vous cacher une iriste nouvelle, Madame; niais il faut que je vous la révèle : La mort vous a ravi votre invincible époux ; £t ce malheur n'est plus ignoré que de vous.
Cette nouvelle bientôt se trouvera fausse ; mais elle est rendue vraisemblable par ce qui a été dit dès les premiers vers de la pièce, qu'on ne savait depuis six mois ce qu'était devenu Thésée. Si Tidée de ce moyen dramatique appartient à Sénèque, Raoine Ta employé plus adroitement. Et, de plus, cet incident n'étant qu'une préparation, il y a ajouté une gradation très habile. Cette fausse nouvelle forme donc la première péripétie de la pièce, — à la fin du premier acte, — et prépare la dcclaraLion des
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sentiments de Phèdre, qui viendra à l'acte suivant. (Xnone, restée seule avec sa maîtresse, lui* dit aussitôt :
Madime, je cessais de vous presser de vivre;
Déjà même au tombeau je songeais à vous suivre;
Pour vous en délourner je n'avais plus de voix;
Mais ce nouveau malheur vous prescrit d'autres lois,
Votre fortune change et prend une autre face :
Le Roi n'est plus, Madame, il faut prendre sa place.
Sa mort vous laisse un fils, à qui ?ous vous devez :
Esclave, s'il vous perd, et roi, si vous vivez.
Sur qui, dan> son malheur, voulez-vous qu'il s'appuie?
Ses larmes n'auront plus de main qui les essuie ;
Et ses cris innocents, portés jusques aux Dieux,
Iront contre sa mère irriter sjs aïeux.
Vivez, vous n'avez plus de reproche à vous faire.
Votre flamme devient une flamme ordinaire;
Thésée en expirant vient de rompre les nœuds
Qui faisaient tout le crime et Piiorreur de vos feux
Phèdre se rend à ces raisons, du moins en ce qui regarde son fils, et non quant au reste comme le dit Schlegel, qui en prend texte pour jeter des cris d'indignation contre la morale relâchée de Racine. Ni Racine cependant, ni Phèdre, n'admettent la seconde partie de ce que dit Œnone, à savoir que, par la mort de Thésée, l'amour de la belle-mère pour le beau-fils devient chose toute limple et parfaitement légitime. Non ; c'est simplement dans l'intention louable de ménager à son fils la bienveillance d'Hippolyte, devenu presque mai Ire par la mort du Roi, qu'elle se résout
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aller parler à celui dont l'abord est pour elle à la fois si doux et si redoutable. Elle n'a pas du tout rintention, tant s'en faut ! de lui laisser deviner les sentiments dont elle est agitée ni entrevoir son amour; mais, chose très naturelle, en sa présence, elle se trouble, elle n'est plus maîtresse d'elle-même : son secret peu à peu lui échappe. C'est ce que j'appelle, en second lieu, la gradation, après la préparation. Notre poète a ménage avec un art infini cette pentj fatale sur laquelle Phèdre, malgré elle, est entraînée. L'idée de cette déclaration involontaire appartient bien au poète latin, et on doit assurément lui en tenir le plus grand compte ; c'est avec cela que Racine a fait le second étage de son édifice, quoiqu'il n'en parle pas dans sa préface ; mais il s'en faut beaucoup que Sénèque ait su, dans l'exécution, garder les mêmes degrés insensibles, les mêmes nuances, ni surtout autant de mesure et de bienséance que notre poète.
Dans la tragédie latine, afin sans doute que le spectateur ou le lecteur s'attende à tout, le chœur chante la puissance de l'Amour, à qui rien ne résiste, ni les jeunes ni les vieux, ni les dieux ni les vierges, ni les hôtes des mers, des airs, ou des bois : « tout-puissant Amour, qui dompte les Uons, les éléphants, les belles-mères 1 i
Vincit s(Bva-< Cura novercas.
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C'est par ce trait que se termiûe le premier acte de Sénèque. Il est nécessaire toutefois d'ajouter que le nom de « belles-mères », ici, n'a point du tout le sens de la sempiternelle plaisanterie française, mais signifie simplement « les marâtres », sans que d'aulre part ce mot-ci entraîne nécessairement le sens odieux qu'il a d'ordinaire chez nous.
Au second acte de la tragédie latine, à peine Phèdre aperçoit Hippolyte, qu'elle tombe pâmée. Puis elle revient à elle, et alors commence la grande scène, dont Racine s'est emparé, en la perfectionnant, et que peut-être Sénèque lui-même avait imitée du premier Hippolyte d'Euripide, V Hippolyte voiléy perdu pour nous. Hippolyte, dans le dialogue qui s'engage entre lui et Phèdre à l'occasion de la mort de Thésée, est amené à dire, sans songer à mal : « Puissé-je vous faire oublier votre veuvage, et remplacer pour vous mon père ! » A ces mots, Phèdre ne se possède plus et, laissant éclater sa passion, finit par se jeter aux pieds d'Hippolyte, en s'écrianfc : « Pitié! je t'aime ! » Miserere amantisî
J'ignore si le. public romain, en supposant que la pièce ait été représentée, chose absolument invraisemblable, pouvait goûter un tel excès d'emportement ; mais certes le public français du temps de Louis XIV en eût été choqué. J'ai voulu citer d'abord le trait le plus fort, celui de la fin ; mais
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le commencement de la scène manque déjà de délicatesse. En voici quelques détails seulement, mêlés en plus, dans le texte, de beaucoup d'affectation et d'antithèses, que la traduction atténue plus ou moins, même sans le vouloir :
Ma voix eipire sur mes lèrres. Une force me pousse à parler ; une autre plus grande, à me taire. Dieux du ciel, je vous atteste tous que j*abhorre ce que je désire.
HIPPOLTTB.
Quand le coeur désire quelque chose, ne peut-il Texprimer?
Les peines légères trouvent des paroles, les grandes douleurs sont muettes.
HIPPOLTTE.
Gonûez-moi tos chagrins, ma mère.
Ta mère? Laisse là ce nom trop imposant; un plus humble conviendra mieux à Taffection que je te porte : appellemoi ta sœur, Hippolyte; ou ta servante. Oui, ta servante, ton esclave l Je t'obéirai en tout! FallûL-il, pour te plnire, franchir les glaciers et les sommets neigeux du Pinde, j'irai! Fallùt-il m'élancer au travers des flammes, ou des bataillons ennemis et des glaives tournés contre mon sein, j'irai 1 Reçois le sceptre qui me fut confié; je ne veux que te servir !... »
Enfin, après plusieurs autres répliques, ambi* gués, obscures, embarrassées et embarrassantes, on
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arrive ati passage célèbre que Racine a choisi avec goût et merveilleusement traduit. II serait bien intéressant d'observer, si nous pouvions lire ici toute la scène latine et ensuite toute la scène française, comment notre poète, en profitant de Tidée première de cette déclaration, qui est la peinture de la passion impuissante à se contenir et à se taire, a su cependant, par des degrés dans l'emportement même, et par la lutte de la volonté contre la passion, ôter ce qu'il y avait d'excessif, et par là accroître rintérêt. La scène de Sénèque, malgré ses défauts, n'en reste pas moins belle et dramatique ; mais celle de Racine est plus belle encore, merveilleuse dans sa marche et dans son progrès. Comme Phèdre, jusqu'alors, pour réagir contre son fatal amour, avait plutôt témoigné à Hippolyte une sorte d'aversion, elle lui dit :
Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas I
On sent là qu'elle espère vaguement quelque protestation contre cette haine supposée. Avec quelle avidité elle s'en emparerait ! Mais Hippolyte lui répond simplement, en périphrases élégantes que l'abrège : Oh 1 je sais que les belles-mères aiment rarement les fils d'une autre épouse. — Aussitôt Phèdre, saisissant la réplique que cette idée lui offre, s'écrie, d'une voix déjà trop tendre :
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iTNiVFJRSITr *
PHÈDRE ^^^8?lr-C*r.^^'''>'''
Ahl Seigneur, que le Ciel, j'ose ici TaUester
De cette loi commune a voulu m'excepterl
Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore I
flippoLTTi. se méprenant .
Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore, Peut-être votre époux voit encore le jour; Le Ciel peut à nos pleurs accorder son retour: Neptune le protège, et ce Dieu tutélaire Ne sera pas en vain imploré par mon père.
Le poète, par ces deux vers jetés en passant, prépare habilement dès cet endroit le ressort de la catastrophe finale.
PHÈDRB.
On ne voit point deux fois le rivage des morts. Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords, En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie ; Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.
Que dis-je? il n'est point mort, puisqu'il respire en vous: Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux ; Je le vois, je lui parle ; et mon cœur. . . Je m'égare, Seigneur: ma folle ardeur, malgré moi, se déclare.
Hippolyte ne peut plus ne pas comprendre ; mais, feignant de prendre le change, il lui répond :
Je vois de votre amour l'effet prodigieux:
Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux
Toujours de son amour votre âme est embrasée.
Alors la passion de Phèdre, se faisant jour malgré elle, éclate et déchire les voiles ;
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Oui, princv?, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aimi, non point tel que l'ont vu les Enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche, Mais fidèle, mais fier, et môme un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vols. Il avait votre port, vos yeux, votre langage; Cette noble pudeur colorait son visage.
Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de MinosI Que faisiez-YOus alors? Pourquoi sans Hippolyte, Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords Y Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite: Pour en développer rembarras incertain, Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non : dans ce dessein je Paurais devancée ; L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée :
C'est moi, prince, c'est moi, dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
Qu3 de soins m'eût coûtés cette tète charman tel Un fil n'eût point assez rassuré votre amante: Compagne du péril qu'il vous fallait chercher. Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher ; Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue. Se serait avec vous retrouvée ou perdue l
HIPPOLTTB.
Dieux I qu'est-ce que j'entends? Madame, oubliez-vous Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux?
PHÀORB.
Et sur quoi jugez- vous que j'en perds la mémoire, Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?
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Sur cette sorte de désaveu, Hippolyte saisit l'occasion de faire retraite, lui aussi, et s'excuse d'avoir mal compris :
Madame, pardonnez: j^avoue, en rougissant, Que j'accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue, Et je vais...
Mais elle, affolée, sentant qu'il va lui échapper, lui coupe la retraite et décidément se perd :
PHÈORB.
Ah ! cruel, tu m'as trop entendue 1 Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur ; J'aime ; ne pense pas qu^au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison; Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes, Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang, Ces dieux qui s 3 sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé:
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé; J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine; Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont proQté mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, Je ne t'aimais pas moins : Tes malheurs te prêtaient encore de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes; Il suffît de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un moment pouvaient me regarder 1
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Qae dis-je? Cet aren que je te ?iens de faire, Cet aveu si honteax, le crois -tu volontaire? Tremblante pour un ûls que je n'osais trahir, Je te venais prier de ne le point baïr:
Faible projet d'un cœur trop plein de ce qu'il aimel ' Hélas 1 je ne t'ai pu parler que de toi-même! Venge-toi, punis-moi d^un odieux amour:
Digne fils du héros qui t'a donné le jour, Délivre Tunivers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Tliéséc ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'éehapper : Yoilà mon cœur, c'est là que ta main doit frapper I mpatient déjà d'expier son offense, Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance : Frappe l ou, si lu le crois indigne de tes coups, Si ta haine m'envie un supplice si doux, Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée, Au défaut de ton bras préte-moi ton épée, Donne !
Et tout à coup, lui arrachant l'épée, elle s'enfuit. Le texte, plus loin^, indique qu'avant de s'enfuir elle a fait mine de se frapper, et qu'Hippoiyte, dans son trouble, n'a pas essayé de l'en empêcher. Il faut donc supposer, de deux choses .l'une : ou bien que, dès cet instant et non pas seulement dans la coulisse, QSnone a tenté de s'y opposer ( mais ce n'est pas ainsi que la scène se joue : Phèdre se sauve en brandissant l'épée audessus de sa tête, comme une folle); ou bien