‹ Le romantisme des classiquesChapitre 16 sur 63 · Acte m, scène I, Phèdre dit à Œnone · texte numérisé non relu

Acte m, scène I, Phèdre dit à Œnone

Hélas I quand son épée allait chercher mon sein, A-l-il pâly pour moif me l'a-t-il arrachée?

que, selon la critique de Schlegel, fondée cette fois, elle ne fait là qu'une démonstration théâtrale, mais vaine. Au surplus nous allons revenir tout à l'heure sur cet incident important.

J'ai entendu émettre par une personne illustre l'opinion que Racine, dans Phèdre, avait, d'un bout à l'autre de la pièce, éludé la situation. Vous venez d'en juger. 11 l'élude si peu, que Phèdre, après de vains eiforts pour se retenir sur la pente, roule jusqu'au bas. On peut observer que, dans son égarement, elle va jusqu'à une sorte de provocation physique, non seulement lorsque avec désespoir elle sollicite, elle implore les regards d'Hippolyte :

Si tes yeux seulement pouraieut me regarder!

mais lorsqu'elle arrive à lui dire :

Voilà mon cœur, c'est là que ta main doit frapperl Impatient déjà d'expier son offense, Au devant de ton bras je le sens qui s'avance : Frappe I

Il faut voir les choses comme elles sont : elle lui montre sa poitrine. Il est donc impossible d'aller plus loin, sur la scène, dans la peinture des emportements de l'amour. Je ne dis pas, entendons-nous bien, que cette provocation soit calculée. Mais, pour être irréfléchie, en est-elle moins vive ?

L'épée qu'elle arrache à Hippolyte est, comme u. 6

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presqae tout le reste de la scène, une invention de Sénèque ; mais voici les différences. Chez ce poète, c'est Hippolyte qui, indigné, tire son épée pour tuer Plièdre, quand, repoussée déjà par lui, elle se jelte à ses genouiL et les embrasse. Alors il la saisit par les cheveux, et va l'immoler à Diane* Elle s'écrie qu'elle est trop heureuse de mourir, pure encore, et de sa main. Là-dessus il jette son épée et s'enfuit. La nourrice appelle au secours, montre à tous les gens du palais le désordre des vêtements et de la chevelure de Phèdre, l'épée abandonnée par Hippolyte, et déclare qu'il a voulu faire violence à la Reine. Thésée survient, Phèdre confirme la calomnie de la nourrice. Cette épée restée dans les mains de la Reine semble en effet dénoncer le criminel. Thésée, sans entendre ni voir son fils qui lui lait horreur, invoque contre lui la vengeance de Neptune. Hippolyte périt. Phèdre, à cette nouvelle, vient déclarer qu'il a été calomnié, et, en présence de Thésée, adresse des paroles d'amour à ses tristes restes*; puis, avec l'épée, elle

1. La Phèdre de Robert Garnier (1573) ira plus loin encore et, sous les yeux mêmes de Thésée, baisera les lèvres sanglantes du corps d'HîppoIyte, en s'écriant :

Recevez mes soupirs, et souffrez que je toucdie

De ce dernier baiser à votre tendre bouche. (A.cte V, scène n.)

Et cependant, un peu auparavant, le corps brisé d*Hlppbiyte est comparé par le messager à un limaçon {Voir V Appendice, à la 6n du volume); de sorte que ce baiser parait deux fois étrange, pour des raisons diverses: à cause du limaçon, et à cause de Thésée.

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se frappe, voulant suivre aux Ëofers celui qu'elle aime toujours et dont elle a injustement causé la mort.

Racine, en empruntant l'incident de Tépée, en a modifié les circonstances. Comme il supprimait Taction excessive de Phèdre embrassant les genoux d'Hippolyte, celui-ci n'avait plus lieu de tirer l'épée contre elle dans son indignation. Hais le poète a donné encore à Phèdre assez d'emportement amoureux pour troubler Hippolyte à tel point qu'elle pût s'emparer de l'épée en prononçant le mot Donne, la tirer hors du fourreau et l'emporter, tandis qu'Hippolyte restait confondu

Il y a, sur le détail de Tcpée plusieurs remarques à ajouter à celle de tout à l'heure. Premièrement l'épée est un anachronisme, une inexaclitude de costume: les Grecs ne portaient l'épée qu'en temps de guerre. Mais peu importe, si de cette inexactitude on tire un effet théâtral. En tout cas, cette légère faute serait imputable à Sénèque, à moins que lui-même ne l'eût trouvée dans VUippolyte voilé y où l'épée pouvait être un couteau de chasse. J'ai déjà relevé chez Euripide, dans Y Hippolyte à la couronne et dans Iphigénie, un autre anachronisme, celui des tablettes écrites, qui se trouve du reste dans tous les tragiques grecs, ce qui prouve que ces sortes d'inexactitudes les touchaient fort peu. Ils étaient à cet égard, comme nos auteurs du dix-septième siècle, qui tenaient à la

vérité générale des passions, à la vérité humaine universelle, plus qa'k la vérité historique et à la couleur locale. Ni les uns ni les autres ne faisaient fi (le ces deux-ci ; mais ils se souciaient avant tout de Tautre.

Quant à Fépée arradiée, elle n'est pas seulement un effet théâtral ; elle est aussi un moyen dramatique, puisque, restée entre les mains de Phèdre, cette épée d'Hippolyte sert de preuve apparente à la calomnie. A peu près comme le manteau de Joseph, resté dans les mains de la femme de Putiphar, c'est la preuve même de sa vertu qui devient l'indice de son prétendu crime.

Cela posé, la difficulté d'exécution, au théâtre, est de prendre l'épée avec vraisemblance, soit pour l'actrice, soit pour l'acteur. Car, en même temps qu'Hippolyte est confondu et comme hors de lui, il doit de la main gauche serrer fortement le fourreau pendant que de la droite, levée en l'air, il semble vaguement se voiler le visage et les yeux, comme pour cacher la honte dont il est rempli par le discours de Phèdre. Et c'est pendant ce double geste que Phèdre, saisissant tout à coup la poignée, tire répée hors du fourreau en prononçant le mot : a Donne » 1 et s'enfuit.

L'objection, qui saute aux yeux, est que Phèdre, ayant pris l'épée, devrait s'en frapper à l'instant, ainsi que l'indique plus loin le texte lui-même. A cela on peut répondre que la scène française en

PHÈDRB lOi

ce temps-là ne devait jamais être ensanglantée : témoin le jeune Horace poursuivant sa sœur Camille, pour la tuer dans la coulisse; et nombre d'autres exemples pareils. Soit ; mais Phèdre ne se tue pas, même dans la coulisse. En réponse à cette seconde objection, on doit supposer qu'Œaone et les autres femmes de la Reine, se précipitant sur ses pas hors de la vue du spectateur, continuent de la sauver de son propre délire et lui arrachent Tépée. Quoi qu'il en soit, l'effet est le plus théâtral qu'on puisse voir, et à tel point, que, quand mademoiselle Rachel s'enfuyait éperdue en agitant l'épée au-dessus de sa tête, la scène était forcément coupée net sur cet incident par les bravos et les acclamations de toute la salle, et le reste de l'acte se trouvait supprimé en fait. Bien à tort : car, dans la dernière scène de cet acte (qui est le second), on apprend que Thésée, qu'on croyait mort, ne Test peut-être pas; ce qui produit une péripétie nouvelle et laisse à peine au spectateur le temps de respirer.

En effet, à l'acte suivant, Thésée revient : et c'est ià qu'il y a lieu d'étudier de près comment va se détailler et se filer, chez notre poète, (a calomnie à l'égard d'Hippolyte. Nous avons observé, dans le poète grec, la demi-ambigr.ïté ou obscurité provisoire de l'incident des tablettes attachées à la main du cadavre : à tout prendre, il y a

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cependant grande apparence dès le moment même et la fin de la pièce confirmera que c'est Phèdre qui les a écrites et ainsi attachées à sa main avant de se pendre. Elle est donc Tau leur de la calomnie; mais la chose reste, sur l'instant, un peu obscure et vague, à Tétat de simple vraisemblance : et d'avance elle s'est punie de ce crime par la mort volontaire. Je viens de dire comment, à son tour, le poète latin a traité ce point; il n'a rien ménagé : Phèdre n'hésite pas à se faire complice de la calomnie. Voyons maintenant comment a procédé Racine pour ne pas laisser entièrement à Phèdre la responsabilité et l'odieux de celte fausse accusation qui fait peser sur Hippolyte le crime qu'elle seule a souhaité de commettre. Chez lui comme dans Sénèque, mais hors de la scène, c'est la nourrice ou confidente qui, entraînée par son affection pour sa maîtresse, prend sur elle la calomnie: devant le spectateur, Œnone ne fait que suggérer cette idée criminelle, au moment où la Reine, par le retour de son mari» le voit perdue, dénoncée sans doute, et où elle va se tuer. Phèdre repousse d'abord cette suggestion avec horreur ;

Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence l...

Mais, lorsqu'elle voit paraître de loin Thésée, avec Hippolyte près de lui, alors dans son trouble, ne sachant plus ce qu'elle fait, elle se sauve, et laisse

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agir Œnone. Elle ne commet donc pas directement le crime de la calomnie; cependant on ne peut nier qu'elle y donne les mains : en effet, pour une femme si troublée, il faut avouer que les pa* rôles à double cens adressées par elle à Thésée, en s'en fuyant, paraissent bien extraordinaires, bien habilement ménagées. Voici le passage *.

ŒNONB.

On vient; je ?ois Thésée.

Ah! je Tois Hippolyte Dans ses yeux insolents je vois ma perle écrite. Fais ce que ta voudras, je m'abandonne à toi. Dans le trouble où je suis^ je ne puis rien pour moi.

THÉSÉE, s'approchent.

La fortune à mes vœux cesse d'être opposée, Madame, et dans vos bras met. . . *

PHÈOEE.

Arrêtez, Thésée, Et ne profanez point des transports si charmants- Je ne mérite plus ces doux empressements; Vous êtes offensé : la Fortune jalouse N'a pas en votre absence épargné votre épouse. Indigne de vous plaire et de vous approcher, Je ne dois désormais songer qu'à me cacher.

Toutefois, — et c'est ici que commence la véritable création de Racino, le troisième étage de Tédifice, — Phèdre revient, à l'acte suivant, dans le

desseia de déclarer à son mârî la vérité; elle va donc s'accuser elle-même, quand elle apprend, par hasard, de la bouche de Thésée, qu'Hippolyte en aime une autre 1 Aussitôt elle oublie sa résolution de le sauver et de se perdre; c'est lui qui est perdu. Elle laisse agir la colère de Thésée qui court à ?autel de Neptune redoubler son funeste vœu et presser le dieu de raccomplk. Phèdre, restée seule^ éclate en cris douloureux:

Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moil Aricie a son cœorl Aricie a sa foi!

Ah dieux! lorsque à mes vœux l'ingrat inexorable S'armait d'un œil si ûer, d'un front si redoutable, Je pensais qu'à l'amour son cœur toujours fermé Fût contre tout mon sexe également armé ; Une autre cependant a fléchi son audace, Devant ses yeux cruels uoe autre a trouvé grâce. Peut-être a-l-il un cœur facile à s'attendrir; Je suis le seul objet qu'il ne saurait souffrir. £t je me chargerais du soin de le défendre!

Cette troisième péripétie, la plus belle dé toutes, est l'œuvre propre de Racine. Et ce n'est pas pour autre chose, remarquez-le bien, qu'il a introduit dans la pièce le personnage d' Aricie. Elle est charmante, d'ailleurs, cette Aricie ; elle a toute la coquetterie d'une Française, par exemple lorsqu'elle dit :

Pour moi, je suis plus Qère, et fuis ta gloire aisée D'arracher un hommage à mille autres offert Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert. Mais, de faire fléchir un courage inflexible,

PHÈDRE lOS

De porter la douleur dans une âme insensible. D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plait ?aineincnt mutiné, C'est là ce que je veux*.

Trézène assurément, ni même Athènes, n*ont jamais entendu rien de pareil à ces sentiments raffinés, ni à cette perfection de style; que nous importe ? Jouissons-en, et ne demandons rien de plus, n ne s'agit point, au théâtre, d'archéologie, mais de passions, de vérité humaine ; et môme de vérité française, si vous voulez ; de la femme, telle que Racine la voyait, telle que la Cour la développait. Cette jeune Aricie. coquette par nature et sans le savoir, n'était-elle pas bien faite pour triompher, par sa grâce piquante, de la sauvage fierté d'Hippolyte?

Et, quand celui-ci dit en parlant d'elle:

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas,

sans doute il s'exprime, lui aussi, comme un raffiné, et le poète oubUe un peu le signalement qu'il nous a donné de son personnage :

Nourri dans les forêts, U en a la rudesse.

Ces forèts-là ont bien la mine d'être les bosquets 1. Acte II, scène i.

de Mariy ou de Trianon. Mais, en revanche, qael beau vers, fait pour plaire à Dcscartes, ou à Nicole, ou à Bossuet lui-même, que celui-ci :

Par quel trouble me Tois-je emporté loin de moi ■'

il Dc faut pas que Télégance du langage de ces amoureux nous voile leur fermeté d'âme et nous la fasse méconnaître. Cette brillante petite princesse, au dernier acte, n'hésitera pas plus à partir avec Hippolyte banni par son père, que Dona Sol à suivre Hemani proscrit. Elle est donc très douce, mais très brave. Et qu'y a-t-il de plus charmant que le courage dans la douceur? Honime nous Ta déjà fait voir.

Nous avons eu lieu de remarquer d'une manière générale qu'il ne faut pas considérer les figures du second plan seulement en ellesmêmes. Ainsi, dans la tragédie de Britannicus, les jeunes amours de ce prince et de Junie, outre qu'elles sont si sympathiques au spectateur, servent surtout à faire éclater la jalousie de Néron, à le rendre impitoyable jusqu'au fratricide et à faire éclore le monstre. Elles sont donc la cheville ouvrière de cette tragédie. De même les jeunes amours deBajazet et d'Atalide servent principalement à faire éclater la fureur impitoyable de Roxane. De même encore, ici, cet Hippolyte amoureux, tant reproché à Racine, ne s'explique pas seulement par la prétendue ré-

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PHÈDRK 107

ponse du poète à Arnauld : a Autrement, qu'auraient dit nos petits-maîtres? » Non ; la principale raison, la vraie, est que ces amours d'Hippolyte et d*Aricie servent,lorsquePhèdre en est informée, à retourner entièrement ses sentiments, et à étouffer ses remords sous le coup d'une douleur jalouse la plus cruelle qui fut jamais :

Ahl douleur non encore éprou?ée I

Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi! Non, je ne puis souffrir un bonlieur qui m'outrage!

Voilà les cris qui sortent de son cœur déchiré. Tant qu'elle le croyait incapable d'aimer, elle souffrait, mais sans colère : si, un moment, elle a consenti vaguement à sa perte, ce n'était que pour se sauver elle-même de la honte imminente; mais, peu d'instants après, pressée par sa conscience, elle courait démentir la calomnie ; elle allait sauver Hippolyte, et se perdre elle-même, peut-êlre avec joie. A présent elle le laissera périr, car son crime est irrémissible :

Je suis le seul objet qu'il ne saurait souffrir !.. Œnone, quil'eût cru? j'avais unerivdle!

ŒNONB.

Comment I

PHÉDRB.

Hippolyte aime, et je n'en puis douter.

Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter, Qu*otrensait le respect, qu'importunait la plainte, Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :

Aricie a trouvé le chemin de son cœurl...

Voilà des beautés éternelles. Racine ne les doit point à Euripide, ni à Sénèque. Un mot, tout au plus, du poète latin lui en a peut-être donné le germe imperceptible ; je l'expliquerai dans un instant. Eh bien 1 le ressort de cette admirable scène, de la péripétie suprême qu'elle contient, et de la catastrophe qui en résulte, quel est-il donc, si ce n'est l'épisoJe tant critiqué des amours d'Hippoljte et d* Aricie? Quedis-je, épisode ? Ceci démontre jusqu'à l'évidence que la cause de tant de beautés n'est point du tout un épisode, un remplissage, une concession au goût du temps; et qu'au contraire cela est le pivot même sur lequel tourne cette merveilleuse péripétie. L'amour d'Hippolyte pour Aricie n'est-il pas la cause de la jalousie furieuse de Phèdre, dont il n'y a pas l'ombre chez les deux poètes anciens ? Quand il n'existerait que cette seule raison, il faudrait accepter, louer ce moyen, qui produit de si beaux effets, une explosion si pathétique, et qui précipite le dénouement.

Maintenant, comment cette idée, la plusdramatique de toutes, est-elle venue à l'esprit de Racine?

PHÈDRE i09

M. Paul Janet fait, à ce sujet, une conjecture très vraisemblable. Racine avait trouvé dans Sénèque ces deux mots, d'un dialogue enlre la nourrice et Phèdre au sujet d'HippoIyte :

Genus onrne profugiU

?iUTaiI.

PHiBOfiA.

Pellicis careo metu.

qu'il avait traduits, et fort bien, par ces deux vers :

ŒNONB.

Jl a pour tout le sexe ane haiae £alale.

Je ne me verrai polot préférer de rivale.

N*a-t-il pas pu se dire alors : a Si je lui donnais une rivale ?. . . » Cette conjecture est en effet très vraisemblable et très ingénieuse. — Ainsi, de même que, dans Ja tragédie d'Euripide, la passion de Phèdre n'est qu'un moyen employé par Vénus pour perdre Hippolyte, de même dans la pièce de Racine l'amour d'Hippolyte pour Aricie n'est qu'un moyen de produire la jalousie de Phèdre, qui Tarrète au moment où elle allait le sauver.

C'est ainsi quk la fatalité de l'antique Destin qui

dans les tragédies grecque et latine, selon la

croyance de ces temps, pesait sur les mortels et

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sur les Immortels eux-mêmes, le poète dramatique modeioe a substitué la quasi-fatalité intérieure des passions, combattue dans une mesure variable par la liberté morale et par le remords. C'est aussi par cette transformation que, d'ancien, le sujet devient moderne. £n effets nous ne sommes pas bien loin de la doctrine janséniste de la Grâce lorsque (£none dit àPhèJre:

Vous aimez : on ne peut vaincre sa destinée ; Par un charme fatal tous fûtes entraînée.

La Prédestination, en effet, est bien proche parente de la Fatalité. Phèdre a été entraînée au crime, parce que la Grâce lui a manqué. « Notre volonté même et nos conseils, selon cette doctrine, — c'est Sainte-Beuve, qui parle dans son Port- Royal — sont à la merci de Dieu : nous sommes libres, nous le sentons, et nous croyons l'être, et pourtant il y a nombre de cas où nous sommes poussés : terrible mystère ! Phèdre, avec sa douleur vertueuse, pourrait être ajoutée, clans le Traité du Libre Arbitre de Bossuet, comme preuve que souvent 011 agit contre son désir, qu'on désire contre sa volonté ; qu'on veut malgré soi *.»

Que dis-je î cet aveu que je te viens de faire. Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

C'est, sans doute, un tel ordre de raisons ou à 1. Port-Rùyal, tome VL

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PHÈDRl 111

peu près, que Boileau dut développer, lorsque, pour réconcilier Racine avec messieurs de Port- Royal, d'abord avec Nicole, ensuite avec Arnauld, il commença par leur porler la tragédie de Phèdre, dont la prélace semblait faire les premiers pas vers une paix désirée avec les pieux solitaires. Arnauld, après avoir lu la pièce, prononça ainsi la sentence : « Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque par ce caractère l'auteur nous donne cette grande leçon, que, lorsqu'en punition de fautes précédentes. Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porler, même en les détestant.»

Ainsi, les couleurs de l'antiquité païenne se combinant dans cette tragédie de Racine avec les nuances du sentiment moderne et religieux de son temps, cette pièce semblait faite exprès pour être la transition entre la première moitié si aventureuse de sa vie, et la seconde si assagie et si confite en piété. On raconte qu'un jour, chez madame de La Fayette, Racine avait soutenu que, dans la tragédie, il peut arriver qu'une compassion plus vive, une sympathie plus profonde, s'attachent au malheur du crime, qu'à celui de la vertu. On le lui avait contesté ; et ce fut pour prouver son dire qu'il composa Phèdre. Il y a apparence qu'il y travaillait déjà lorsque cette conversation eut lieu, et qu'il ne jeta ce paradoxe sur le tapis, que parce qu'il était tout

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rempli de son sujet. Supposé que le fait soit vrai, on peut se demander si c'est en guise de réplique que madame de La Fayette, Tannée suivante, 1678, donna son chet-d'œuvre, la Princesse de ClèveSj où, non plus que dans le dd, la passion amoureuse la plus vive ne triomphe de la verlu.

Comment Racine est-il parvenu à rendre Phèdre intéressante et à faire qu'on la plaigne, malgré se^ sentiments coupables? C'est par l'horreur qu'ils lui inspirent à elle-même ; c'est par ce que Boileau nomme si bien

La douleur vertueuse De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse;

c'est par l'habileté de fa gradation, qui nous fait assister aux progrès insensibles, à la marche fatale de la passion depuis ses premières atteintes jusqu'à ses derniers excès ; c'est enfin et surtout par l'impression sincère et éloquente du remords, qui, dans le crime même, est un hommage à la vertu.

Ainsi, tout en profitant des idées d'Euripide et de Sénèque, il perfectionne, complète, épure ce qu'il leur emprunte. Il ne se borne pas à tirer d'Euripide l'unique scène où Phèdre paraît et avoue à la nourrice sa passion et ses remords, puis la scène très courte où Thésée maudit son fils; ensuite, de Sénèque, la meilleure scène de sa pièce, celle où

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PHÈDRE ii3

Phèdre déclare à Hippolyte ses sentiments, expression théâtrale d'une passion sans frein, à laquelle il sait mettre la gradation et la bienséance, qui en rendent l'effet d'autant plus grand sur des spectateurs d'esprit cultivé et de sentiments délicats ; puis la scène où elle revient, à la fin, dans Tintention de justifier Hippolyte; il invente pour son propre compte cette troisième situation, qui complète les deux premières, qui porte au dernier degré du pathétique le développement du caractère de Phèdre, et nous apitoie sur ses tourments redoublés.

Permettez-moi, pour plus de précision, de résumer en trois mots et de bien marquer les trois péripéties de cette grande œuvre :

1® Phèdre va se laisser mourir, de faim, de honte et de douleur, pour ensevelir avec elle son funeste amour^ quand tout à coup on vient annoncer la mort de Thésée : premier coup de théâtre, tout est retourné.

2*' Phèdre, ne songeant qu'à venir solliciter pour son fils la bienveillance d'Hippolyte devenu le maître par la mort du Roi, en arrive peu à peu, malgré elle, à se déclarer tout entière au jeune prince son beau-fils.

De l'austère pudeur les bornes sont passées.

Elle s'aperçoit de Tabîme, quand elle est au fond.

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A ce moment, on vient annoncer que Thésée n'est pas mort, qu'il est do retour, qu'il va paraître: second coup de théâtre. Phèdre s'enfuit, et, dans son trouble, laissa agir OEnone, qui, pour sauver sa chère maîtresse, calomnie Hippolyte : sur quoi Thésée dévoue son fils à la mort.

3® Phèdre, cependant, peu d'instants après, revient pour détromper Thésée et justifier Hippolyte; Thésée, avant qu'elle ait parlé, lui révèle incidemment Tamour d'Hippolyte pour Aricie: la jalousie envahit le cœur de Phèdre et l'arrête dans son élan: elle est brisée, elle n'est plus capable de l'effort nécessaire pour le sauver en s'accusant. Pourquoi, d'ailleurs, sauver celui qui non seulement ne l'aime point, mais qui en aime une autre? — Voilà les trois moments et la progression de ce grand drame.

Dans les trois pièces, Thésée est bien crédule et bien léger : telle est sa nature. C'est aussi la nécessité du sujet : il faut que cela soit ainsi, comme l'incuriosité d'OEdipe et de Jocaste, qui ne se sont jamais raconté leur histoire, ni avant ni après ' leur mariage. Cette invraisemblance inadmissible est la condition de la pièce de Sophocle: tout repose sur cette impossibilité. Mais, ce point admis, le drame d* Œdipe roi est de toute beauté. C'est ce qu'on appelle en géométrie un postulatum. Thésée est donc un personnage sacrrfié. Au surplus ce héros volage, espèce de D jn Juan des temps my-

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PHÈDRI iilS

thologiqnes^ qui ayait enlevé Hélène à sa famille avant Paris, puis Péribée, puis Ariane, et cent autres *, ce Don Juan sur le retour, fût-il trompé ainsi qu'il les trompa, exciterait peu la pitié. Trompé ou non , son rôle est assez ridicule, son aveuglement inconcevable. Ici Phèdre n'est point morte, elle ne s'est point pendue, comme dans Euripide : il peut l'interroger; il n'en fait rien. C'est, en eflfet, inconcevable; mais le sujet tient à cela. Cette faute était déjà dans Sénèque.

Il y aurait lieu de comparer la mort d'Hippolyte dans les trois poètes. J'ai dit la simplicité du récit d'Euripide : chez lui un taureau, rien de plus, sort de la mer et effraye les chevaux ; Hippolyte est précipité ; on le rapporte mourant sur la scène, et rien n'égale le tableau idéal tracé par le poète : Diane venant consoler les derniers moments du jeune héros qui meurt pour lui avoir rendu, à elle seule, un pur et fidèle hommage ; la Déesse, amie d'Hippolyte, n'a pu le sauver, elle vient du moins recueillir son dernier soupir, et pleurerait son agonie, a s'il était permis aux dieux de pleurer ' ». Elle répand, comme un baume, sur les plaies de son chaste adorateur, la douceur

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