‹ Le romantisme des classiquesChapitre 9 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

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ABRAHAE.

Àdieu« mon fils I

ISAAC

Adieu, mon pèrel

Abraham lève le glaive. L'ange lui arrête le bias, et lui dit que Uieu est satisfait de son obéissance. Isaac, délivré de son bandeau et mis en liberté» s'en retourne jouer à la fossette avec son frère Ismaêl et avec Ëliézer, un de leurs petits camarades.

Vous pouvez juger, par ces quelques traits, de ce qui, grâce à la foi religieuse, suffisait à émouvoir les esprits simples et pieux. Ici, comme dans Iphi" génie, un père est prêt à sacrifier son enfant pour obéir aux ordres du Ciel; mais Abraham a pour mobile unique la Foi, la soumission à Dieu; Agamemnon, chef de peuples, obéit à Tambition et à la raison d'État ; il est roi encore plus que père. L'une et l'autre victime, fsaac, Iphigénie, sont pleines de docilité et excitent Tintérêt par leur respect touchant; mais, dans Iphigénie, le point d'honneur domine; en Isaac, comme en son père, c'est surtout la résignation à la volonté de Dieu.

Nous allons retrouver les mêmes sentiments s'élevant jusqu'à l'héroïsme, dans la tragédie de

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IPHI6ÉNIE 47

Théodoré de Bèze. Il composa celte pièce pou les étudiants de Lausanne ; elle fut jouée par eux vers 1551 ou 52.

Au début, le poète nous montre Sarah bénissant le Ciel de ses bienfaits et surtout de l'enfant qu'il lui a donné dans sa vieillesse. Elle ignore que son mari, à ce moment même, par ordre de Dieu, se dispose à sacrifier cet enfant. Abraham, comme Agamemnon, essaye de cacher le plus longtemps possible à la malheureuse mère de quel coup elle est menacée.

Par un de ces curieux anachronismes dont nous avons déjà cité maint exemple, l'auteur introduit Satan en habit de moine. Ou, pour mieux dire, c'est de la satire par voie de prophétie : car Satan lui-même dit que cet habit est encore inconnu au moment où il parle. Évidemment, dans l'imagination de notre huguenot militant, la vraisemblance morale de Satan sous cette figure compense amplement l'inexactitude historique ou l'étrangeté de l'anticipation. En outre, il se sert de Satan comme d'un repoussoir, pour faire ressortir la pureté des sentiments et la beauté de l'héroïsme du jeune Isaac. Ce prince des Anges rebelles, obstiné à lutter contre Dieu, semble être le type du Satan de Milton. Non content d'être le roi de l'Enfer, il veut devenir celui de la Terre, ou prétend déjà Têtre :

SATHAN, en moine.

Je vas, je vien ; jour el nuict je travaille ;

Et m'est advis, en quelque part que j'aille,

Que je ne perds ma peine aucunement.

Règne le Dieu en son haut firmament ;

Mais, pour le moins, la Terre est toute à moy ;

Et n'en déplaise à Dieu, ny à sa loy,

Dieu est aux deux par les siens honoré;

Des miens je suis en la terre ador.é.

Dieu est au ciel ; eh bien, je suis en terre ;

Dieu fait la paix, et moy je fay la guerre ;

Dieu règne en haut ; eh bien, je règne en bas ,

Dieu fait la paix, et je fay les desbats ;

Dieu a créé et la terre et les cieux ;

J'ai fSaict bien plus, car j'ai créé les dieux 1

Dieu est servy de ses anges luisants ;

Ne sont aussi mes anges reluisants ?...

Tous ces vauriens, ces gourmands, ces ivrognes,

Qu'on voit reluire avec leurs rouges trognes,

Portant saphirs et rubis des plus fins.

Sont mes supposts et mes vrais chérubins.

Dieu ne lit onc chose, tant soit parfaicte,

Qui soit égale à celui qui l'a faicte ;

Mais moy, j'ay faict, dont vanter je me puis,

Beaucoup de gens pires que je ne suis 1

Car, quant à moy, je croy et sçay très bien

Qu'il est un Dieu, et que je ne vaux rien ;

Mais j'en sçay bien à qui totalement

J'ay renversé le faux entendement

Si (à tel point) que les uns, qui est un cas commun,

Aiment trop mieux servir mille dieux qu'un.

Les autres ont fantaisie certaine,

Que de ce Dieu l'opinion est vaine.

Voilà comment, depuis l'homme premier,

Heureusement j*ay suivy ce meslier,

Et poursuivray, quoy qu'en doyve advenir,

Tant que pourray cest habit maintenir,

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IPBI6ÉNIE 49

Habit encore en ce monde incognu, Mais qai sera un jour si bien cognu, Qu'il n'y aura ni ville ni village Qui ne le voye, à son très grand dommage froc, 6 froc, tant de maux tu feras, Et tant d'abus en plein jour couvriras.

Que, si n*estoit l'envie dont j'abonde.

J'aurais pitié moy-mesme de ce monde 1 Car moy qui suis de tous meschants le pire.

En le portant, moy-mcsme je m^empire 1

U y a, dans ce morceau de bravoure, une vigueur de pensée et de style, une verve et une originalité qui rappellent les Tragiques de l'autre grand huguenot, d'Àubigné.

Au moment où Abraham se dispose à partir avec Isaac, Sarah troublée par un pressentiment maternel essaye de retenir son enfant; mais Abraham dit qu'il doit l'enmiener, et la femme obéit à la volonté de répoux. Elle embrasse donc son ûls au départ et lui dit :

Suivez bien toujours votre père, Mon ami, et servez bien Dieu.

Ainsi elle-même dispose son fils unique à la résolution d'obéir à Dieu en toute chose. — Le père et le fils arrivés sur le*lieu du sacrifice, voici le dialogue qui s'engage entre eux ; c'est la scène capitale de la pièce.

ISAAC

Mon père...

ABRAHAM, à part.

Hélas I last quel père je suis!

ISAAC

Voilà du feu, du bois et un couteau ; Mais je ne Toy ni mouton, ni agneau.

Que TOUS puissiez sacrifier ici.

ABRAHAM

IsaC; mon fils, Dieu en aura soucy.

Attendez-moi, mon ami, en ce lieu, Car il me faut un petit prier Dieu !

ISAAC

Eh bien, mon père, allez; mais, je vous prie,

Me direz-YOus quelle est la fascherie

Dont je vous vols tourmenté jusqu'au bout « î

ABBAHAM.

A mon retour, mon fils, vous saurez tout.

Mais, cependant, prier vous faut aussi.

ISAAC

C'est bien raison, je le ferai ainsi t

Lorsque Abraham revient pour exécuter Tordre du Ciel, quelles que soient sa foi et son obéissance, il ne se rend pas sans hésitation ^t sans lutte intérieure au terrible commandement : plusieurs fois il essaye de lever le glaive, son bras retombe; son cœur

1. L'Iphigénie de Racine dit de même à son père: N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis T

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IPHIGÉNIE Si

déchiré proteste ; il s'écrie, à peu près comme i'Agamemnon de Racine, mais avec un accent plus naïf et par là peut-être encore plus pénétrant :

Dieu ne veut pas d'offrande si cruelle!

Maudit-il pas Gain n^ayant occis Qu'Abel, son frère? Et j'occirais mon (ils!

Cependant la piété l'emporte, et le père, rassemblant encopû tout son courage, se dispose à immoler son enfant. Mais il ne veut pas le prendre en traître ; comment le préparer à ce sacrifice ? comment l'informer du cruel devoir ?

A part.

Voilà mon ûls Isac qui se pourmeine.

povre enfant ! nous povres, humains, Cachant souvent la mort dedans nos seins!

Haut.

Or ça, mon fils...

A part.

Hélas ! que veux-je dire?

ISAÂC.

Plaist-il, mon père?

ABRAHAM, à part.

Hélas ! ce nom me tue I Mais si faut-il pourtant que m'évertue :

Haut, ha , mon fils.

A part.

Hélas 1 le cœur me tremble

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52 LE aOMANTlSME DES CLASSIQUES

ISAAC

Vous ayez peur, mon père, ce me semble ?

ABRAHAM

Ha ! mon ami, je tremble voirement.

Hélas, mon Dieu !

ISAAC

Dites-moi hardiment Que vous avez, mon père, s'il vous plaist ?

ABRAHAM

Ha, mon ami, si vous saviez que c'est I... Miséricorde l ô Dieu, miséricorde !...

Mon Gis, mon fils, voyez-vous ceste chorde, Ce bois, ce feu, et ce cousteau icy ?

Isac, Isac, c'est pour vous tout cecy I

SATHAN, à part.

Ennemi suis de Dieu et de nature ; Mais pour certain ceste chose est si dure, Qu'en regardant cette unique amitié, Bien peu s'en faut que n'en aye pitié.

Cet aparté de Satan est un nouveau ressort d'émotion bien neuf. En voyant qu'une situation si cruelle fait presque pleurer le Diable lui-même» le spectateur qui ne lutte pas contre les choses, mais qui s'y abandonne , se sent alors remué encore plus profondément.

ABRAHAM

Hélas, Isac

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IPHIGÉNIE 53

ISAAC

Hélas, père très doux, Je vous supply, mon père, à deux genoux, Â.voir au moins pitié de ma jeunesse I

seul appuy de ma foible vieillesse !

Las ! mon ami, mon ami, je voudrois Mourir pour vous cent millions de fois ; Mais le Seigneur ne le veut pas ainsy !

ISAAC

Mon père, hélas I je vous crie mercy.

Hélas ! hélas ! je n'ai ne bras ne langue Pour me défendre, ou faire ma harangue; Mais, mais voyez, ô mon père, mes larmes ■ :

Avoir ne puis ni ne veux autres armes Encontre vous ; je suis Isac, mon père, Je suis Isac, le seul flls de ma mère ; Je suis Isac qui tien de vous la vie :

Souffrirez-vous qu'elle me soit ravie ?

Et, toutefois, si vous faites ceia Pour obéir au Seigneur, me voilà, Me voilà prest, mon père, et à genoux Pour souffrir tout et de Dieu et de vous.

Mais qu'ay-je faict, qu'ay-je faict, pour mourir ? Hé Dieu, hé Dieu, veuille me secourir 1

ABRAHAM

Hélas ! mon fils Isac, Dieu te commande Qu'en cest endroit tu lui serves d'ofrrande, Laissant à moy, à moy ton povre père. . .

Las ! quel ennuy 1 . . .

1. Ce que Tlphigénie d'Euripide dit de son petit frère Oreste, Théodore de Bèze le fait dire ici à Isaac parlant de lui-même.

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ISAAC

Hélas 1 ma povre mère, Combien de morts ma mort vous donnera* !

Mais dites-moy au moins qui m'occira.

ABRAHAM

Qui t'occira, mon fils ? Mon Dieu, mon Dieu, Octroye-moy de mourir en son lieu I

ISAAC

Mon père l

ABRAHAM

Hélas I ce nom ne m'appartient 1 Hélas, Isac, si est-ce qu'il convient Servir à Dieu *.

ISAAC

Mon père, me voilà'.

SATHAN, à part.

Mais, je vous pry, qui eût pensé cela t

Même procédé que ci-dessus : Satan est saisi malgré lui dun étonnement voisin de radmiralion. Comment le spectateur, entendant ses paroles, ne

1 Naturel et habile en même temps. De même Tlphigénie de Racine, à la un de son discours, dit à son père : Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes. £t Agamemnon lui répond :

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi.

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