Condisciples et compagnons de jeunesse
a Ses années de collège furent misérables, a écrit Mme Gommanville. Il ne put jamais s'y habituer, ayant horreur de la discipline^ de tout ce qui sentait le militarisme ! » Mais nous possédons un texte plus explicite, de la main de Flaubert en personne, sur ses pénibles impressions d'écolier. Ce sont les premières pages des Mémoires d^un fou, qu'il a rédigés à l'âge de seize
(1) Corr., t. II, p. 262.
is et qui sont très évidemment autobiographiques. Le (( fou » a été mis au collège à l'âge le dix ans, comme Gustave, et il y a contracté bonne heure, dit-il, une profonde aversion >our les hommes, car la société des enfants se lontre pour ses victimes aussi cruelle que l'autre îtite société, celle des hommes faits ! Même ijustice de la foule, même tyrannie des préjugés et de la force, même égoïsme aussi, quoiqu'on ait souvent la sottise de vanter le désintéressement, la fidélité de la jeunesse. L'enfant poète, qui, dès lors, passait pour un « fou » au regard du vulgaire, se sentit froissé dans tous ses goûts parmi les autres enfants : en classe, il se vit moqué pour la disposition romantique de sa pensée ; en récréation, il fut honni pour son penchant à la sauvagerie solitaire !
Il vécut malgré tout de la sorte, seul et ennuyé, tracassé par les maîtres et raillé par les camarades, sans cesse absorbé dans ses rêves d'avenir et ruminant tout ce que l'imagination peut rêver de plus subUme, tandis que le pédagogue raillait lourdement ses vers latins. Luimême avait l'humeur railleuse, au surplus : sa mordante et cynique ironie n'épargnait pas plus le caprice d'un seul que le despotisme de tous. Aussi ses compagnons n'avaient-ils pour
lui que ricanements de mépris ou de haine. « Les imbéciles î » conclut l'adolescent qui rédige sous le masque ces lignes d'amertume. Eux si faibles, si communs, au cerveau si étroit, traiter de « fou » l'être de choix qui noyait son esprit sur les hmites de la création, se perdait dans l'empyrée de la poésie et goûtait des extases célestes devant les intimes révélations de son âme ! Un être plus grand qu'eux tous ensemble, aussi grand que le monde, créateur de pensées à ce point subHmes qu'une seule d'entre elles, si elle eût été de feu comme l'éclair, aurait pu réduire l'univers en poudre ! Ajoutons qu'aucune impression chrétienne ne vint corriger ces précoces exaspérations de l'orgueil et de la révolte. Les parents de Gustave étaient voltairiens, comme la bourgeoisie de leur temps ; on ne dit même pas qu'il ait connu cette traditionnelle initiation à la mystique chrétienne qui est la première communion. On le voit se complaire à scandaliser ses camarades croyants, par manière de plaisanterie (1). En Grèce, il jugera en véritable disciple de Déranger un soldat de religion orthodoxe qui refuse de faire gras durant le carême. Il applaudira
(1) Corr., t. I, p. 35.
>uilhet expirant avec un volume de La Mettrie
son chevet. Il reprochera même aux frères
mcourt d'avoir salué, dans Sœur Philomène,
sœur de charité, parce que c'est là, dit-il,
le « idée reçue » contre laquelle il aurait fallu
rotester au contraire. Et pourtant, chose sin-
ilière, au cours de ses dernières années, il
'^élera une véritable intelhgence de la psycho-
►gie chrétienne, lorsqu'il décrira la tentative
îligieuse de ses « bonshommes » Bouvard et
^•Pécuchet.
Quant à ses camarades de collège, il persistera longtemps à les juger selon le code du mysticisme esthétique le plus intransigeant. Nous n'en avons pas de meilleur exemple que la lettre écrite par lui de Constantinople à sa mère qui lui avait annoncé le mariage de son plus intime ami d'enfance, Ernest ChevaUer (1). « Ce brave Ernest, dit-il, le voilà marié, établi cl toujours magistrat par-dessus le marché! Quelle balle (tête) de bourgeois et de monsieur !
(1) Le nom de ce dernier n'a pas été imprimé tout entier dans l'édition Gonard de la Correspondance : à cette place, il y a E... (Ernest). Mais il n'est pas possible de s'y tromper quand on rapproche cette lettre à Mme Flaubert, datée du 15 décembre 1850 [Corr., t. II, p. 24), de celle qui porte la date du 9 avril 1851 {Corr., t. II, p. 57) et s'adresse à Chevalier en personne.
Comme il va, bien plus que jamais, défendre l'ordre, la famille et la propriété ! Il a, du reste, suivi la marche normale. Lui aussi, il a été artiste ; il portait un couteau-poignard et rêvait des plans de drame... Il pinçait le cancan à la Chaumière et buvait des bischops de vin blanc à l'estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Il est devenu grave, s'est caché pour faire de minces fredaines, s'est acheté définitivement une montre et a renoncé à V imagination (textuel) ! Comme la séparation a dû être pénible !... Maintenant, je suis sûr qu'il tonne là-bas contre les doctrines socialistes . . . Magistrat, il est réactionnaire. Marié, il sera cocu, et, passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l'humanité. Bref, parlons d'autre chose ! »
Cette page est significative. Le mysticisme esthétique s'est rarement épanoui en anar- , chisme intellectuel de façon aussi décidée, et rien ne souligne mieux l'inlassable indulgence de Mme Flaubert à l'égard de son fils que de la voir prise par lui pour confidente de semblables boutades. Mais le second mouvement de Gustave sera différent du premier. Sa réelle bonhomie native, ou peut-être le sentiment de ce qu'il
^oit à son ambiance bourgeoise, va lui dicter (le tout autres commentaires, lorsqu'il devra, quelques semaines plus tard, adresser de Rome
s félicitations au nouveau conjoint, — qui, évidemment, dans l'intervalle, lui a fait part de son mariage : « Je savais, mon cher Ernest, que tu devais te marier. Ma mère me l'avait écrit... Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compHments, et que j'ai pris, moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m'a pris (mes doctrines philosophiques, comme dirait le Garçon (1), ne me permettant pas de reconnaître qu'il y ait eu en cela liberté et libre arbitre)... Je ne te cache pas que j'ai envie de connaître ta femme et d'embrasser tes moutards à naître, ce que je te charge de faire aux uns et à l'autre. » Quelle métamorphose ! Le style est embarrassé, mais la cordialité du ton ne laisse rien à désirer, n'estil pas vrai?
Au surplus, ces deux dispositions d'esprit furent peut-être chez Gustave également sincères. Ne parut-il pas regretter sur le tard, en toute bonne foi, d'avoir hésité devant les hens du mariage et devant les charges de la pater-
(1) Nous expliquerons plus loin le sens de cette expression et le caractère de ce personnage fictif.
nité ? Lorsque ses vieux amis Schlesinger marieront leur fille, il leur adressera ces lignes toutes patriarcales : « Qu'elle rencontre dans cette union une sympathie solide et inaltérable. Que le deçoir lui soit facile, l'existence légère, l'avenir toujours beau ! Donnez-lui de ma part sur la joue droite un baiser de mère ; que Maurice lui donne sur la joue gauche un baiser de père ! y> M. Homais aurait pu s'exprimer à peu près de même en pareille circonstance, et l'on croirait entendre le Garçon dans une de ses parodies les plus imperturbables du vocabulaire bourgeois. L'on peut mesurer par là une fois de plus tout ce qu'il y avait d'acceptations bourgeoises foncières et dans la nature de Flaubert, et, plus encore, dans l'attitude qui lui fut imposée par la vie.